‹ L'éducation des classes moyennes et dirigeantes en AngleterreChapitre 22 sur 109 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'éducation à l'école.

l'éducation physique, morale, intellectuelle les deux méthodes : anglaise et française

Cette éducation virile, donnée dans la famille, est continuée par Técole '. L'enfant retrouve ici les règles qu'il connaît; elles vont présider à l'éducation complète de lui-même qui commence alors : éducation physique, morale, intellectuelle. On n'a point séparé l'éducation de l'instruction et l'une n'ôte rien à la part de l'autre. Éducation et instruction sont si bien mêlées et confondues qu'on ne les distingue point dans la langue anglaise, et qu'un seul mot suffit à exprimer l'ensemble : éducation. Qu'il s'agisse du physique, du moral ou de l'intelligence, c'est toujours même discipline, mêmes principes : tout se tient et il serait monstrueux de supposer que l'école pût distinguer les

1. C'est des public schools surtout qu'il s'agit ici; c'est à elles surtout que nous emprunterons nos exemples, parce que c'est là que dès lonjîtemps furent élevés les enfants des classes dirigeantes et qu'est né le système tutorial qui est la base de l'éducation anglaise à l'école.

deux éléments, donner la préférence à l'un sur l'autre el produire un homme qui serait instruit mais ne serait pas élevé. Gela, une cervelle anglaise ne peut pas plus le concevoir qu'une bouche anglaise l'exprimer. Mais, dans la vie de l'enfant, le physique se développe et le moral s'éveille avant l'intelligence : l'éducation doit suivre la marche de la vie.

« Il faut être un bon animal, c'est la première condition du succès; et d'être une nation de bons animaux est la première condition de la prospérité nationale. » En posant il y a trente ans cet axiome, Herbert Spencer exprimait l'opinion de la majorité de ses concitoyens, parmi ceux qui pensent; mais il n'avait pas encore le peuple avec lui. Et, après avoir déclaré que (( la conservation de la santé est un de nos devoirs, que tout préjudice porté volontai remuent à la santé est un ]}éché physique », il pouvait ajouter alors : « peu de gens paraissent comprendre qu'il existe une chose dans le monde qu'on pourrait appeler la moralité physique. » Mais il a été entendu. Le peuple anglais est aujourd'hui converti et nul ne pratique plus assidûment le respect du corps, dont le commencement est la propreté et dont l'hygiène est le code. L'exemple a été donné par les classes supérieures et suivi par toutes les autres à mesure qu'augmentaient leur instruction et leur bien-être. L'hygiène et même la propreté exigent, surtout sous un climat ennemi , de l'intelligence et de l'argent '.

1. ChatiLie maison ant,'laise, même modeste, si elle date de moins de vingt ou trente ans, contient une salle de bains. Dans

EDUCATION PHYSIQUE 3o

Les poètes et les médecins, les philosophes et les hygiénistes sont d'accord pour prêcher le respect du corps, pour recommander Texercice régulier, l'entraînement progressif. Tous ont pour mohile : suivre la nature, et pour idéal : faire la nation forte en la constituant d'individus vigoureux. « La vigueur et l'esprit d'entreprise d'une nation, dit un médecin ', dépendent de la santé et de l'entraînement physique de ses jeunes hommes pendant leur croissance et leur développement. Il n'est donc rien de plus important pour un pays que l'éducation et la santé de ses enfants des deux sexes. Cela est vrai pour toutes les classes, mais surtout pour les enfants qui sont élevés dans nos

les quartiers ouvriers de toutes les villes industrielles, on trouve des bains publics qui sont des modèles. Partout les water-closels sont tenus parfaitement propres et lavés à grande eau ; et cela même dans les hôtelleries des plus petites villes de province. Dans les vingt dernières années, les municipalités de toutes les villes de quelque importance ont travaillé à élever des bibliothèques et des bains publics et gratuits; les unes et les autres sont, de l'avis général, des institutions de première nécessité.

« Depuis 1870, la mortalité s'est abaissée, en Angleterre, de 22.52 pour 1000 habitants (lS6i à 1870) à 18, 8 en 1887,17, 8 en 1888, 17, 9 en 1889, ce qui représente un gain d'environ 4 p. 1000; si la France avait adopté les mêmes mesures que l'Angleterre, elle économiserait aujourd'hui la vie de 150 000 personnes chaque année. » (L. Mangin, Éléments d'hygiène. Paris, 1892.)

Toutes les écoles anglaises sont pourvues de salles de bains où les enfants font chaque matin leur toilette; à cela comparez les lavabos de nos lycées, même des plus récents, qui débitent par de minces robinets de maigres fîlets d'eau, et nos mœurs scolaires qui supposent qu'un bain par mois est sufflsant. Je ne parle pas de nos grandes villes, ni, à plus forte raison, des petites, où les établissements de bains sont rares et peu fréquentés; de nos maisons, où un cabinet de bains est un luxe. Enfin il n'y a pas d'apparence que le peuple français réclame bientôt des municipalités l'établissement de bains publics et gratuits.

1. Clément Dukes, Health at school. Londres, 1887, p. 5. — M. Cl. Dukes a été longtemps attaché à l'école de Rugby.

écoles de premier ordre et qui deviendront les chefs de la nation dans les diverses manifestations de son activité. »

Un poète, et des plus délicats, des plus intellectuels qui soient, tient le même langage : « Le corps doit être fait, en sa jeunesse, aussi beau et parfait qu'il peut l'être, quelles que soient les pensées d'avenir '. »

Que nous voilà loin du système qui a formé toutes les générations de la bourgeoisie française en ce siècle, dans toutes nos écoles libres ou d'État, laïques ou ecclésiastiques, suivant ce principe secret « qu'on doit accorder le moins possible aux exigences du corps si l'on veut développer l'esprit et que l'esprit profite de tout ce que perd la matière, — ce principe singulier, qui a son origine lointaine dans la doctrine mystique de la délivrance de l'âme par l'émaciation du corps... - » Les hommes de vingt-cinq à trente ans, élevés dans nos lycées de Paris, se souviennent encore comment les maîtres de notre Université décourageaient leurs élèves soupçonnés d'avoir trop de goût pour la gymnastique, l'escrime ou l'équitation. Aujourd'hui même, demandez l'emploi de sa journée à un normalien, et jugez si cet élève, qui sera maître demain et qui laisse son corps s'étioler, ne prêchera pas aux générations prochaines, par son exemple et par l'esprit de tous ses discours, le mépris du corps et le dégoût de l'exercice physique.

En Angleterre, les exercices du corps sont en honneur, au même titre que la propreté et l'iiygiène; l'enfant à l'école, l'homme adulte dans ses moments de

1. J. Ruskin, Time and ticle. Cite par Marshall Malhcr, p. 104.

Page 1