‹ L'éducation des classes moyennes et dirigeantes en AngleterreChapitre 38 sur 109 · MARLBOROUGH { 0 I · texte numérisé non relu

MARLBOROUGH { 0 I

Milton, en recommande d'autres, puis conseille de lire Taine, Après Milton, un quart d'heure pour les poelae minores de l'époque. Cette leçon, quoique un peu maigre, est un immense progrès sur le néant qu'on irouve partout ailleurs quand on y cherche la littérature anglaise.

Après sa classe, M. Upcott me confie que trop peu •de ses élèves lisent les classiques et s'intéressent à l'histoire littéraire. Il peut me citer jusqu'à deux d'entre eux qui ont lu Milton, au moins en partie. Tant que les universités réserveront toutes leurs faveurs aux brillantes ce performances » en grec et en latin, il ne faudra pas s'attendre à voir les bons élèves des grandes écoles classiques abandonner les sujets <( qui paient » pour ceux « qui ne paient pas », et dont fait partie la littérature nationale.

A tous les degrés et pour tous les sujets, l'enseigneiiient est presque exclusivement oral; en classe la plus grande partie du temps se passe à expliquer soigneusement les auteurs anciens ou modernes et, en étude, à préparer ces explications. Les devoirs écrits .sont réduits à un minimum, toujours pour la même iraison : l'écolier anglais a l'horreur d'écrire; le maître, de son côté, est absorbé par sa double tâche de professeur à l'école, de père de famille dans sa « maison », il ne lui reste point de temps pour corriger des copies quelque peu longues. Les leçons apprises par cœur .sont assez rares; on les considère comme une perte de temps.

Dans toutes les classes auxquelles j'ai assisté à ^larliborough, c'est la même activité incessante du maître, la même dépense qu'il fait de lui-même sans compter, la même multiplicité de ressources déployées pour

capter et garder l'attention de ses élèves : cette méthode procède d'une conception toute particulière aux Anglais des rapports de maître à élèves. Si la discipline est faible dans une école, si le « ton » est mauvais, c'est la faute du maître, qui doit se faire craindre et aimer. Si, dans une classe, l'application des élèves est insuffisante, l'attention relâchée, c'est encore la faute du maître, qui doit savoir se faire écouter. Ne raisonne-t-on pas ainsi des choses du théâtre'? Quand une pièce tombe, c'est l'auteur qui est dans son tort; il devait empoigner son public pour le mener aux applaudissements. N'est-elle pas au fond plus humaine et plus vraie cette manière de répartir les responsabilités et ne doit-elle pas à la longue être plus efficace? La méthode inverse présuppose l'attention de l'auditoire et l'exige comme due; si l'élève n'écoute pas la parole du maître, s'il pense à autre chose, punissez-le, il est dans son tort. Voilà qui est fort bien ; mais s'il n'écoute pas parce que le maître est au-dessous de sa tâche, — cela se voit, — les retenues et les pensums modifieront-ils sensiblement cette situation anormale ? Les pédagogues anglais sont tous bienveillants à l'écolier; ils ont compris qu'il est imprudent de faire trop de fond sur l'attention soutenue de l'enfant et cruel de lui imposer un trop long effort. Il y a quelque chose de chevaleresque dans cette pédagogie : mon devoir, dit le maître, est de vous intéresser, de vous tenir en haleine; si votre attention faiblit, je ne m'en prendrai qu'à moimême...

Un assez grand nombre d'élèves de Marlborough, aidés de quelques maîtres, ont formé une société d'histoire naturelle, qui explore les environs, et qui a constitué, dans le collège même, un musée de toutes les

MARLBOROUC.il 10;î

classes et familles d'animaux, végétaux et minéraux de la région. On a réuni aussi une collection d'antiquités.

L'école possède un laboratoire, où tous les élèves qui apprennent la chimie font des manipulations; — un atelier de photographie; — une salle de musique avec un orchestre complet; — une bibliothèque assez riche, ouverte aux élèves des hautes classes.

Marlborough, isolé dans sa province, cherche toutes les occasions de distraire utilement ses hôtes, d'élargir leur horizon. De temps à autre, on fait venir du dehors un conférencier : le soir, classes et études finies, il entretient pendant une heure maîtres et élèves, ceux du moins que le sujet a tentés, car liberté entière est laissée à tous de venir ou de s'abstenir. J'arrive juste à temps pour assister à une conférence faite par M. Fow- 1er, fellow de Lincoln Collège, Oxford, sur l'esprit d'observation et son utilité dans les sciences naturelles. Le sujet n'a rien de neuf, mais le conférencier est habile, il connaît son monde : à chaque tournant de paragraphe, il amène des comparaisons, des anecdotes empruntées aux différents genres de sport populaires chez son auditoire; il est sur, ainsi, d'être écouté; on entendrait une mouche voler quand il dit que tel « old Marlburian », cricketer de première force, aurait fait un excellent naturaliste, s'il avait appliqué son sangfroid et son esprit d'observation à cultiver les sciences naturelles. « La vie au grand air, les sports donnent, dans les sciences d'observation, une grande avance aux Anglais. L'Anglais connaît à fond le renard, le chien, le cheval. » Mais il ajoute : « A Oxford, nous souffrons beaucoup de deux sortes de fièvres : la fièvre athlétique et la fièvre des examens. Combien de jeunes gens

gâchent leurs facultés en abusant des sports, se rendent incapables de tout effort intellectuel par l'abus de l'entraînement sur un seul point! Il faut lutter aussi contre la tendance à s'enfermer dans un programme, à s'en tenir aux manuels, à la lettre du livre, sans donner assez de temps à la réflexion, à l'élaboration d'idées originales. »

Le Jieadmaster, plusieurs maîtres avec leurs femmes et leurs filles, une cinquantaine de boijs assistaient à la conférence. L'attention n'a pas faibli un instant. Et ■des applaudissements enthousiastes ont souligné les allusions aux sports aimés, à la gloire de l'école, représentée à Oxford par les « old Marlburians. »

Une assez grande indépendance est laissée aux boys entre les heures de classe et d'étude : ils circulent librement; même les plus petits se rendent individuellement partout où ils ont affaire. Il y a un règlement, •des limites d'où il est défendu de sortir; l'application du règlement est assurée par les prefects. Les prefccts sont les meilleurs élèves de la sixth f'ori)}, choisis par ■chaque hoiue-masler . Les captains représentent l'élément athlétique : ce sont les plus forts au cricket ou au football. Ils aident les prcfecls pour la police intérieure principalement au dortoir. Les prefects peuvent consigner pour trois jours, au maximum, un élève dans les limites du collège, ce qui revient à lui interdire les grandes parties qui se font au dehors; ils peuvent aussi administrer des pensums ou des coups de férule, — .tout cela, naturellement, sous le contrôle du maître.

Le fouet est en usage à Marlborough pour les cas graves; il répugne généralement aux maîtres, mais, détail particulier à Marlborough , on prévient les .parents en portant à leur compte I shilling 6 pence

MARLBOROUGII lOd

pour les verges. A Eton, on tient cachés ces détails pénibles.

Les jeux prennent trois après-midi par semaine en été et quatre en hiver. Ils sont obligatoires, ce qui ne les empêche pas d'être très animés. Chaque « maison » a ses couleurs, son esprit de corps.

Quelle est la vie des maîtres à Marlborough? Presque tout entière consacrée à leurs devoirs professionnels. Il faut, en effet, aimer l'enfance, aimer à vivre au milieu d'elle, à la diriger, à l'instruire, pour s'exiler volontairemont dans un coin retiré du Wiltshire pendant huit mois de l'année. Mais ce sacrifice n'est pas sans compensation.

La plupart des maîtres sont jeunes et célibataires : ils retrouvent à Marlborougli, sous' une forme nouvelle, la vie de collège qu'ils menaient à Oxford et dont ils ont pris la douce habitude. Tous, à l'exception des gens mariés, vivent dans le collège, où chacun a un appartement confortable; ils prennent en commun, -dans la common room, ainsi qu'à Oxford ou à Cambridge, le repas du soir. Ils m'invitent et je puis constater qu'ils s'entendent fort bien ensemble, comme de bons camarades, et passent gaiement les heures de loisir en longues causeries nullement pédantes. C'est assurément une grande force pour ce collège que le parfait accord qui règne entre les maîtres, tous gens bien élevés, unis dans un ardent dévouement à leur oeuvre.

Quoique fondé par de pieux anglicans, à l'usage du clergé de l'Église établie, et comptant encore aujourd'hui, après une transformation, plus d'un tiers de fils de clergymen parmi ses élèves, Marlborough n'est pas très profondément marqué du caractère confes-

lOô L EDUCATION EN ANGLETERRE

sionnel. Pourtant deux courtes visites quotidiennes à la chapelle sont obligatoires pour tout le personnel du collège, l'une le matin, l'autre le soir.

Sur 35 maîtres, y compris le lieadmaster, 7 seulement sont des clergymen. Les headmasters qui successivement ont dirigé Marlborough étaient tous des clergymen ; ils ont eu, suivant leurs qualités et leurs défauts, une grande influence sur les destinées de l'école : c'est Gotton ', d'abord, et Bradley ensuite, tous deux disciples d'Arnold, qui ont fait Marlborough ce qu'il est. C'est à eux que l'on doit cette heureuse adaptation des doctrines d'Arnold à une école plus moderne, nullement gênée par les traditions, et à une clientèle plus avide de s'instruire.

Tout bien pesé, les études sont solides à Marlborough. Les écoles aristocratiques ne produisent, parmi beaucoup de jeunes gens bien élevés, que quelques sujets vraiment instruits; ici, l'on a su résoudre le difficile problème de faire en même temps l'éducation et l'instruction, de soigner l'une sans négliger l'autre. Les jeux empiètent encore beaucoup sur les études; on craint, à Marlborough comme dans toutes les écoles anglaises, que le surmenage intellectuel nuise au développement physique, et la sédcntarité à l'épanouissement de l'individu.

Marlborough, sans dotation, vit sur ses propres ressources, prouvant que l'on peut donner pour un prix raisonnable la public acliool éducation. C'est une leçon dont beaucoup d'Anglais et tous les Français doivent profiter; tous les Français, — car la grosse objection que soulève l'Université, quand on lui parle

Page 1