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CHAPITRE XVI

Principaux caractères des vieilles universités anglaises. — La vie à Oxford et à Cambridge.

Les universités anglaises, Oxford et Cambridge, sont des institutions nationales presque aussi vieilles que les Lords et les Communes; elles font corps avec la constitution britannique; dans l'établissement social, ces piliers ne pourraient être abattus sans que la solidité de l'ensemble fût compromise. « L'indépendance la plus absolue à rencontre du pouvoir, la variété dans l'unité, la diversité des règlements, la liberté des enseignements, l'antiquité et le caractère religieux de l'origine, l'opulence et la stabilité du patrimoine », tels étaient en 1856, selon Montalembert \ et tels sont encore aujourd'hui les principaux caractères des universités anglaises.

Oxford et Cambridge possèdent des biens de toutes sortes qui produisent des revenus seigneuriaux : terres,

d. De l'avenir politique de VAngletcrre, p. 189.

fermes, maisons de ville, dîmes, valeurs mobilières, mines et forêts. En 1871 ', leur domaine foncier, réparti sur toute la surface de l'Angleterre et du Pays de Galles, était ensemble de 319 718 acres, et l'on évaluait leurs revenus pour la même année à 754 405 livres sterling, soit environ 18 860 625 francs -. Ces immenses ressources ne profitaient qu'à un petit nombre, puisqu'en 1871 les deux universités ne comptaient ensemble que 3463 étudiants (1725 pour Oxford et 1736 pour Cambridge) ".

Oxford et Cambridge occupent une situation à tous égards privilégiée et qui n'a point d'égale. Si les universités allemandes ont su garder leurs traditions déjà anciennes, elles n'ont ni la beauté du cadre, ni l'abondance des richesses, ni l'indépendance absolue à rencontre du pouvoir, ni l'existence commune dans le collège qui fond les éléments d'origines diverses en un alliage homogène. Quant à l'enseignement supérieur en France, il n'a plus depuis cent ans rien de commun avec la vie universitaire dont la Sorbonne et les col-

1. Les documeiils les i)lus récents se trouvent dans le rapport, publié en 1874, d'une commission royale qui fit une enquête en 1871.

2. Ce revenu a diminue depuis 1871 par suite de la crise agricole.

3. 11 est vrai que les choses ont changé depuis les réformes qui ont été la conséquence de l'enquête de 1871. En 1891, Oxford seul comptait 3110 étudiants. Mais c'est peu encore à côté des 8653 étudiants inscrits en 1890 dans les facultés et écoles supérieures qui constituent ce que l'on pourrait appeler l'université de Paris. Nous ne faisons ici qu'un simple rapprochement. L'université anglaise n'est point, comme nos facultés de droit et de médecine, une école professionnelle : la masse des médecins et hommes de loi va chercher ailleurs la préparation au métier. Les facultés françaises et les universités anglaises ne sont donc pas des quantités comparables.

lèges qui l'entouraient fournirent à toute l'Europe le type original.

Les legs et donations lient le bénéficiaire à un passé souvent fort lointain par les liens de l'intérêt et de la reconnaissance ; vivant étroitement unie dans une ville toute à elle, bâtie et embellie pour elle par ses innombrables prédécesseurs, une élite, jouissant de privilèges séculaires, est naturellement orgueilleuse et conservatrice : Oxford et Cambridge tiennent au passé, comme le passé les tient. Mais depuis vingt ans elles ont tourné les yeux vers le présent; elles sont devenues sensibles aux bruits, aux mouvements du dehors, moins exclusives, plus curieuses des choses nouvelles et finalement plus ambitieuses de reprendre un rang honorable parmi les grands établissements consacrés à la science pure. Elles présentent aujourd'hui un triple caractère : elles n'ont pas cessé d'être, dans la vie nationale, des organes essentiels dont la fonction est de former des hommes d'action, des ruiers ' ; elles fournissent un enseignement complémentaire de celui qui est donné dans les public schools et les grammar schools; enfin, et ceci est nouveau, elles sont des foyers actifs de haute culture : témoin les travaux de Sumner Maine, Freeman, Bryce, Dicey, Sir F. Pollock, Thorold Rogers, Sir G. Stokes, Seeley, Max Mûller, Sayce, Jowett, Robertson Smith et vingt autres.

L'université, qu'il s'agisse de Cambridge ou d'Oxford, est une personne morale formée de la réunion ou fédération d'un nombre indéterminé d'autres per-

i. « Elles ont été instituées, selon une belle parole du docteur Pusey, pour faire des hommes et non des livres. ■> (iMontalembert, p. 194.)

sonnes morales qui sont les collèges : telle une cité formée de paroisses agglomérées, lesquelles, en se rapprochant pour fonder l'unité principale, ont conservé une part notable de leur autonomie; telle une république fédérative où le pouvoir fédéral n'existe que du consentement des parties signataires du pacte initial et ne s'étend que jusqu'où celles-ci ont décidé qu'il pourrait s'avancer. L'élément constitutif de l'université est le collège, qui pourrait être une petite université à lui tout seul '. Pendant fort longtemps les collèges se sont presque tous suffi à eux-mêmes; les grands cours publics, ouverts à tous les étudiants de tous les collèges, ont été fondés à une date récente par l'université, par le pouvoir fédéral.

Le collège se compose du principal {masier, provost, président, dean, rector^ warden, etc.), des felloivs et des étudiants ou sous-gradués (iindergraduates). «Les principaux sont élus par les felluws de leur collège, qu'ils administrent de concert avec eux. Les fellows, élus par leurs futurs collègues, à la suite d'un examen portant sur la valeur totale du sujet, se divisent en deux classes : les fellows simples et les felloivs chargés de l'enseignement. Les premiers doivent être pauvres ^; ils reçoivent gratuitement pendant sept ans le vivre et le couvert avec une pension annuelle de 5000 francs, et on ne leur impose en retour aucune obligation, pas même celle de la résidence; tout au plus exige-t-on d'eux la promesse de poursuivre des recherches ou des ouvrages commencés.... L'autre fellowsliip entraine des devoirs, mais aussi une aug-

\. De 1249 à 1263, date de la fondation de Balliol, l'universilé d'Oxford se composait du seul University Collège. 2. C'est-à-dire posséder moins de 12 300 francs de revenu.

mentation de salaire correspondante. Les felloivs de cette catégorie, aujourd'hui les plus nombreux de beaucoup, sont ou chargés de cours privés (lecturers), ou répétiteurs particuliers (tutors), ou enfin professeurs publics de Tuniversité, et à ce titre rétribués libéralement. Nommés une première fois pour une période qui varie entre deux et quinze ans suivant les maisons, ils peuvent être réélus indéfiniment, et on leur assure, à la fin, une pension viagère *. »

Passons aux autorités fédérales : tout en haut le chancelier de l'université, qui n'a plus aujourd'hui que des attributions honorifiques (on choisit toujours un grand personnage pour porter ce titre : les trois derniers chanceliers d'Oxford s'appellent Wellington, Derby, Salisbury); — le vice-chancelier, qui est désigné par le chancelier et qui exerce le pouvoir exécutif au nom de l'État fédéral ; — les deux proctors et leurs adjoints qui sont chargés de la police des rues, au point de vue académique : ils surveillent la tenue et la conduite des étudiants en dehors de leurs collèges respectifs; — enfin les conseils qui administrent l'université : 1" la convocation qui se compose de tous les maîtres et docteurs de l'université, qu'ils résident ou non ; cette assemblée, qui comprendrait plusieurs milliers de membres, si tous répondaient à l'appel, ne se réunit guère qu'une fois par an à la fin du terme d'été en séance d'apparat pour la collation des grades et prix académiques; c'est elle qui élit le chancelier; 2° la congrégation qui se compose des dignitaires, des principaux des collèges et de tous les maîtres et docteurs

1. Oxford, par le P. F. Prat, dans les Éludes religieuses de la Société de Jésus, novembre 1892, p. 481, 482.

résidant à Oxford; 3^ le ce conseil hebdomadaire », qui comprend les principaux dignitaires et dix-huit membres élus par la convocation, et dont la fonction est de préparer les lois applicables à l'université.

La procédure législative est assez lente et compliquée : le conseil hebdomadaire élabore le projet, puis le soumet à la congrégation, qui peut adopter, repousser ou modifier. La convocation est saisie ensuite, mais ne peut répondre que par oui ou par non. Le chancelier, le vice-chancelier et les deux proctors exercent collectivement le droit de veto '. Une pareille organisation est forcément conservatrice, et son conservatisme peut facilement aller jusqu'à l'inertie.

Cependant des changements rapides et considérables se sont accomplis dans ces dernières années. Quand, après quarante ans d'absence, l'historien Froude revint à Oxford en 1892 pour succéder à Freeman dans la chaire d'histoire moderne, il put dire qu'il ne reconnaissait plus dans l'Oxford d'aujourd'hui celui qu'il avait laissé : « Oxford, quand je l'ai quitté, dit-il dans sa leçon d'ouverture, était un centre actif de vie intellectuelle, où toute une pléiade d'hommes distingués et qui ont marqué leur empreinte sur le monde extérieur étaient engagés dans un grand mouvement ^... Leur œuvre leur a survécu, mais sous des formes qu'ils n'avaient pas prévues. Le tïot que Keble, de son observatoire de Bagley-Wood, avait vu contourner, sans les atteindre, la cité et les églises d'Oxford, a fini par submerger la ville enchantée, La révolution qu'elle redoutait a passé sur elle, et elle est

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