‹ L'éducation des classes moyennes et dirigeantes en AngleterreChapitre 80 sur 109 · P. F. Pral, ibid · texte numérisé non relu

P. F. Pral, ibid

2. Allusion aux célèbres controverses Ihéologiques engagées par Newman, et qui ont pris le nom de Oxford movement.

tcajours debout, pleine de force et de vie. Mais Keble et Newman ne sont plus, et le régime qui a produit de tels hommes a disparu avec eux. On a vu naître de nouvelles écoles et des méthodes nouvelles. Le grec et le latin ont perdu leur antique monopole. On étudie les langues vivantes, l'histoire moderne, la philosophie contemporaine et les sciences. Les exercices athlétiques, autrefois un passe-temps, sont devenus une occupation réglée : nous sommes à la veille de voir renaître les jeux olympiques. Le célibat a disparu de la vie de collège, et les femmes, objet d'horreur pour les scolastiques, ont envahi l'enceinte sacrée... » Mais tous ces changements ne se sont pas opérés sans résistance ouverte ou sourde : c'est là qu'on a vu en jeu contre la volonté du Parlement — seul maître — les forces conservatrices représentées par les conseils de l'université et les principaux des collèges.

Aux XVII'' et xviii" siècles, les universités étaient tombées très bas, surtout Oxford ; la vie y était grossière, brutale même et vide : la grande affaire était de boire et de bien boire, le reste ne comptait guère ^ Comment en eût-il été autrement? La discipline avait disparu. Les privilèges étaient accaparés par quelques puissants seigneurs qui les distribuaient à leur clientèle. Les bourses, les fellowsliips tombaient souvent aux mains d'incapables ou d'indignes. Les collèges employaient une grande partie de leurs revenus à acheter des bénéfices ecclésiastiques pour leurs felloivs : l'université était devenue, en fait et dans l'opinion populaire, une sorte de vaste séminaire à l'usage

1. Cf. TJie Reirjn of Queen Victoria, vol. II, article : The Universilies, par C.-A. Fyffe.

du clergé anglican. L'Église tenait soigneusement à l'écart de l'université tous les dissidents : chaque nouvel arrivant devait souscrire aux « trente-neuf articles )) et se déclarer membre de l'Église établie.

Au commencement de ce siècle, il parut étrange et scandaleux que les grades universitaires fussent accordés sans examen : car telle était la pratique à Oxford. Il fut décidé que le grade de bachelier es arts ne serait plus conféré qu'après examen et que l'on publierait la liste des douze candidats qui se seraient le plus distingués. Cette liste des douze est devenue peu à peu de coutume fondamentale, Vho^iour list, qui a eu une influence considérable sur le développement des études. Les collèges d'Oriel et Balliol abandonnèrent d'eux-mêmes les vieux errements : ils mirent au concours les bourses et les fellowahips. La conséquence fut que l'élite de la jeunesse se disputa l'honneur d'être /"eZioto ou scliolar de Balliol ou d'Oriel. Par ce simple moyen ces deux collèges on.t conquis une prééminence incontestée et une réputation universelle.

L'université de Cambridge, empêtrée comme celle d'Oxford dans les liens d'une organisation gothique, n'était pas moins exclusive, n'admettant que les seuls anglicans, mais elle n'était jamais tombée aussi bas que sa rivale. Dès le milieu duxviii" siècle, Cambridge avait institué le mathematical triqjos ', le concours de mathématiques, qui avait stimulé puissamment les esprits au moins dans une direction. De 1825 date le classical tripos : l'étude des littératures classiques

1. Ce mol bizarre et pédant de Iripos fut adopté pour rappeler que les candidats admis sont répartis, suivant leur mérite, en Irais classes.

devient, après celle des mathématiques, un moyen de se distinguer et de parvenir.

Vers 1840 une campagne de réforme fut mise en train. Aux Communes, plusieurs membres demandaient une enquête. Les conseils exécutifs des universités, pris de peur, cherchèrent à détourner l'orage. Cambridge organisa de nouveaux concours de droit, de sciences naturelles, de philosophie; Oxford institua deux nouvelles facultés (schools), l'une des sciences physiques et naturelles, l'autre de droit et d'histoire moderne, et un nouvel examen, appelé moderalions, placé au milieu du séjour de l'étudiant et destiné à lui rappeler qu'il n'est pas venu à l'université uniquement pour flâner. Tout ce beau zèle n'empêcha point lord John Russell de nommer en 1850 une commission royale chargée d'une enquête a sur la situation, la discipline, les études et les revenus de l'université et des collèges d'Oxford. » Deux ans plus tard, autre commission pour Cambridge. De là datent toutes les grandes réformes dans le régime intérieur des universités.

La commission d'Oxford comprenait deux laies et six clergymen choisis parmi les membres les plus distingués de l'Église établie; de ses conclusions énergiques, l'une au moins était assez inattendue, que tous les privilèges du clergé (clérical restrictions) devaient être abolis. Il semblait que les conseils de luniversité et les principaux des collèges se fussent donné à tâche de justifier cette décision radicale : ils n'avaient cessé d'opposer aux enquêteurs la méchante humeur et l'inertie de gens dont on vient troubler les mauvaises habitudes. La commission condamna absolument l'obligation des « trente-neuf articles » et demanda

qu'elle fût abolie. Elle constata qu'Oxford, autrefois si fréquenté, n'attirait plus que trois cents nouveaux étudiants chaque année, ce qui faisait une population d'environ mille étudiants, et on pensa trouver la cause principale de ce délaissement dans la règle introduite en 1629 par l'archevêque Laud, alors chancelier, d'après laquelle tout étudiant devait faire partie d'un collège. La vie de collège à Oxford n'ayant jamais été très économique, cette règle devait facilement écarter les jeunes gens de condition modeste. Les commissaires recommandèrent le rétablissement de l'ancien régime : l'université ouverte à tous, membres ou non d'un collège.

La commission ne trouva pas trace d'enseignement cathédral. En 1850, il n'existait plus à Oxford un seul cours public. L'université n'enseignait plus; elle laissait aux tutors le soin de préparer, dans l'intérieur des collèges, les candidats aux examens. Cette « interruption temporaire » ^ de l'enseignement cathédral durait depuis cent cinquante ans. Pour secouer la torpeur de l'université, il fallait relever les chaires professorales, rendre la parole publique aux savants et aux lettrés. Mais il fallait aussi, pour assurer l'avenir, mettre au concours, à l'exemple d'Oriel et de Balliol, toutes les bourses et toutes les felloivships de tous les collèges.

Le gouvernement, entrant dans la plupart des vues de la commission royale, déposa devant le Parlement un bill de réforme. Mais, en matière religieuse et cléricale, le premier ministre, lord John Russell, se

1. Expression employée par les principaux des collèges dans une lettre adressée au duc de Wellinglon, chancelier de l'université.

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montra réformateur moins libéral que la commission, composée pourtant en majorité d'hommes d'Église. Son bill n'abolissait pas l'obligation des « trente-neuf articles » et ne supprimait les privilèges des clergymen que dans les collèges où les deux tiers des fellows faisaient déjà partie du clergé. Lord John Russell ne se souciait pas de soulever la question religieuse à propos des universités ; mais un membre des Communes introduisit et fit passer, malgré le gouvernement, un amendement qui abolissait le test religieux au moment de la matriculation. La Chambre alla plus loin encore. Elle venait d'ouvrir aux catholiques et aux dissidents la porte des universités, elle acheva son œuvre de tolérance en leur donnant accès aux grades académiques : par un autre vote elle abolit le test exigé pour les examens; une seule exception fut faite en faveur de la théologie. Quand le bill arriva à la Chambre haute, les lords introduisirent une restriction : ils refusèrent le grade de maître es arts aux dissidents, ne leur concédant que celui de bachelier.

La plupart des privilèges, des honneurs, des grades universitaires étaient désormais ouverts au mérite. Les plus intelligents, les plus ardents, les plus ambitieux parmi les nouvelles générations se tournèrent vers les universités et les prirent d'assaut. Ce fut dans les vieux cloîtres d'Oxford, dans les quadrangles de Cambridge, dans les halls endormis, un afUux de jeunesse enthousiaste. Des voix éloquentes se firent entendre dans les chaires naguère vides ; les presses universitaires commencèrent de publier une série de travaux qui sont des monuments de science et de goût.

Ces réformes furent complétées dans la suite. En

1871, après une longue et obstinée résistance des Lords, les dernières restrictions religieuses furent abolies : les dissidents étaient désormais admis à briguer le grade de maître es arts et à concourir pour les fellowships. De 1872 à 1882 plusieurs commissions travaillèrent à achever l'œuvre de réforme. La première, présidée par lord Cleveland, fit une enquête sur la situation financière des universités. Il s'agissait d'instituer, après informations prises, un meilleur emploi des fonds et revenus et d'imposer aux universités des charges nouvelles, grands cours publics et professeurs largement rétribués. En 1882, la transformation était achevée : universités et collèges étaient pourvus de nouveaux statuts approuvés par le Parlement '.

Le nombre des étudiants s'est considérablement accru, car il n'est plus nécessaire d'avoir 7000 ou 8000 francs à dépenser par an pour étudier à Oxford ou à Cambridge. Le cercle des études a été sensiblement élargi : les sciences naturelles ont obtenu droit de cité; on leur a même fait une assez belle place, avec de riches musées et des laboratoires bien outillés. Quoique le niveau des examens pour le pass degree, c'est-à-dire pour l'obtention du grade de bachelier es arts pur et simple, sans les a honneurs », ne soit pas encore très élevé, on peut dire que le passage à l'université est le complément nécessaire d'une éducation libérale. Les distinctions sociales ont été bannies des règlements \ Les universités ont cessé d'être

1. Voy. A Uisiory of the Universily of Oxford by the Hon. G. C. Brodrick. Londôn, 1886, p. 200 et suiv.

2. « Sous l'influence fl'une saine opinion piil)li(|ue, ces distinclions ont presque entièrement disparu dans les vingt-cinq dernières années. Quand je suis arrivé comme étudiant à Christ-

uniquement le séminaire du clergé anglican. La laïcisation du personnel universitaire est un fait accompli : à Oxford, en 1891, les principaux des collèges étaient encore pour la plupart des membres du clergé (18 sur 23), mais presque tous les professeurs publics étaient des laïques, et sur 391 fellows résidant à Oxford 150 seulement étaient des clergymen '.

L'influence des femmes commence à se faire sentir dans les deux vieilles cités ecclésiastiques qui, après les avoir tenues à l'écart pendant des siècles, leur font fête aujourd'hui. C'est à Cambridge que les deux premiers collèges de jeunes filles ont été ouverts : Girton en 1869 et Xewnham en 1871. Oxford a suivi de loin : Somerville Hall et Lady Margaret Hall ont été fondés en 1879; Saint Hugh's Hall date de 188G. C'est surtout depuis 1877 que la physionomie des universités a changé et que les mœurs se sont singulièrement modifiées, quand fut abolie pour tous les fellows l'obligation du célibat. La vie de collège qui rapprochait intimement les fellows et les étudiants a perdu son caractère quasi monacal. Les fellows mariés ont dû quitter le collège; ils se sont installés dans de riantes villas aux abords de la ville. Les parties de lawn-tennis, les réunions qui prennent pour prétexte une tasse de thé, les soirées musicales et dansantes ont tué les rudes beuveries de la common-room, et il faut

Church, Oxford, certains étudiants, que l'on appelait iervUeurs, étaient, pour les repas, relégués à une table spéciale : à cela il n'y avait pas au fond d'autre raison que leur pauvreté. Les autorités ont eu le bon sens d'abolir une pareille distinction. » Discours adressé par M. Arthur Acland, vice-président du Commilee of Coiincil on Education, à une députation du school board de Liverpool {Times du 'i novembre 1892). 1. Le P. F. Prat, ibid., p. 489.

s'en féliciter; mais elles font aussi une rude concurrence aux longues causeries entre hommes, dans la fumée des cigarettes, devant l'àtre de la petite chambre d'étudiant, l'un des charmes de la vie de collège.

Les mœurs se sont adoucies, affinées; mais quiconque a vu Oxford pendant la Maytveeh, une semaine qui en dure trois, Oxford envahi par les sœurs, cousines et amies des étudiants et des fellows, Oxford affolé de plaisir, étourdi de musique, alangui de flirt, ne pourra donner tout à fait tort aux témoins du passé qui regrettent le temps où les travailleurs, maîtres chez eux, ne se voyaient pas contraints à chaque printemps, pour se recueillir et trouver la paix propice à l'étude, de fuir les cloîtres profanés et de céder la place aux gracieux envahisseurs.

Jetons un coup d'œil sur les étudiants. Pour beaucoup d'entre eux, la vie à l'université est la suite naturelle et comme l'épanouissement de la vie dans la public scliool. On peut dire, je crois, sans trop s'avancer, que la jeunesse d'Oxford et de Cambridge comprend toute l'élite sociale de l'Angleterre et une bonne partie de l'élite intellectuelle : entre les plus riches, qui viennent par genre, par tradition, et les mieux doués que l'on séduit par toutes sortes d'avantages, il y a les fils de la bourgeoisie aisée qui sont venus de propos délibéré, parce que l'université donne seule la vraie initiation aux professions libérales ou à la vie publique. L'université a la même clientèle que les gvdindes public scliouh et de plus elle attire, à l'aide de bourses, la plupart des plus brillants sujets de toutes les écoles secondaires du pays. La bourse est décernée tantôt par le collège universitaire, tantôt par l'école même. D'une part toute école qui forme un élève dis-

tingué le réserve pour l'université, l'y porte : elle fait les frais de ses études; il sera chargé dans les grandes luttes accadémiques de tenir haut le drapeau de son ancienne école ; — d'autre part, tout collège universitaire emploie une partie de ses ressources à fonder des bourses d'études qu'il met chaque année au concours : c'est pour avoir employé ce moyen depuis un demi-siècle qu'Oriel et Balliol sont devenus le rendez-vous des plus grands esprits de l'Angleterre. L'université est devenue accessible même à ceux qui, n'ayant pu conquérir une bourse, ne disposent que de ressources modestes pour y vivre ^ L'aristocratie un peu étroite et exclusive des jniblic schools se trouve à son entrée dans l'université mélangée à des éléments nouveaux, socialement plus humbles, mais plus vigoureux et pleins de sève.

La vie de collège à Oxford et à Cambridge complète pour les uns et supplée pour les autres l'éducation virile des nxe'iWenrespLiblic scliools. Nos jeunes Français « sortent brusquement de la servitude des lycées, où chaque minute de la journée est réglementée sur un échantillon commun à la France entière, pour entrer dans la liberté absolue de la vie de jeune honnne à Paris. Dès que notre lycéen est transformé en étudiant, nul ne surveille ni sa conduite ni ses études; il loge où il veut et fait tout ce qu'il veut du matin au soir et du soir au matin. L'étudiant anglais sort d'une

d. A Oxford, le minimum des dépenses d'entretien est de 125 livres sterling, le maximum 250, pour un an, cela sans compter les dépenses faites pendant les vacances qui sont longues, ni les dépenses, purement individuelles, qui varient à l'inlini. — A Cambridge, on évalue le minimum à 140 livres et le maximum à 295. Voir Educational Annual, 1891, p. 266 et 280.

école comme Eton, où il a déjà goûté Tattrait et la responsabilité de la liberté, pour retrouver à Oxford ou à Cambridge une discipline presque aussi sévère que celle qu'il a suivie pendant son enfance *. » La vie en commun sous une même règle, dans une demi-liberté, l'association des goûts et des caractères pour le jeu et pour l'étude, le sens de la responsabilité vis-à-vis du collège et de l'université qui sont des personnes vivantes, le respect appris de leurs antiques traditions, tout cela constitue cette chose unique, l'éducation universitaire anglaise. C'est parmi les University men que l'Angleterre recrute ses hommes d'État et qu'elle trouve les cadres de son armée intellectuelle.

Les jeux athlétiques sont en grand honneur. Le monde entier connaît la lutte annuelle des huit rameurs de risis contre les huit champions de la Cam : avoir été l'un des et huit » de Cambridge ou d'Oxford en telle année est un titre de gloire partout où l'on parle la langue anglaise. Il est peu d'étudiants, même parmi les plus studieux, qui n'aient pas fait choix d'un jeu % cricket, football, rowing, pour le pratiquer avec autant d'ardeur que de méthode. Voyez sur le crickelfœld l'étudiant tel que nous le dépeint un père jésuite français, « prêt à montrer, sans en faire

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