CHAPITRE III
Personne, parmi ceux qui ont à cœur le bien de Tenfant et son éducation sérieuse ne passera outre sans faire de sérieuses réflexions sur la formation de son propre caractère. Ce travail est, en effet, de première nécessité; il doit précéder l'action extérieure et l'accompagner constamment.
« Tout ce qui se perfectionne peut aussi amener les autres objets à une perfection semblable. » Ainsi, la sainteté engendre les grandes vertus; la loyauté et la confiance appellent la droiture et l'abandon; l'esprit d'initiative éveille la spontanéité; la constance enseigne l'énergique persévérance ; une prudente bonté rend meilleur tout ce qu'elle approche; le courage excite l'intrépidité, etc., etc. — Chaque qualité tend à se reproduire dans la mesure même où elle existe. Les enfants, extrêmement sensibles à toute influence, répon-
dent, à leur insu, à ce qui leur est demandé; ils retracent instinctivement les modèles placés sous leurs yeux. Avec quelle facilité, par exemple, avec quelle étonnante souplesse, ne saisissent-ils pas le ton, le geste, même les petites manies des personnes qu'ils fréquentent?
L'action intellectuelle et morale, moins apparente, est en réalité plus profonde. Elle a une influence bien plus décisive et plus durable sur la formation du caractère. Cette considération doit être, pour tout éducateur sérieux, un vigoureux stimulant à acquérir au plus haut point possible, la connaissance et la possession de soi. Les codes vieillis d'éducation convenue, qui, en leur temps, ont eu force de loi, tendent à disparaître, et l'importance de la valeur personnelle ressort bien davantage. Cette valeur est requise à la fois du maître et de son disciple. La tactique militaire moderne réclame toutes les ressources particulières de chaque soldat. Ainsi en est-il dans cette stratégie d'un ordre supérieur, maintenant que nous ne sommes plus soutenus par la présence constante de gros bataillons ; tout le succès repose sur l'esprit de devoir et la conscience individuelle, et cela, pour les jeunes filles tout comme pour les jeunes gens. Elles doivent apprendre à se gouverner elles-mêmes, à avoir conscience de leurs responsabilités, à ne pas se départir de cette conviction, que nul dans la vie ne pourra les protéger sans elles ou malgré elles. Le premier devoir de
toute éducatrice d'une jeune fille catholique est donc de lui montrer, en elle-même, ce que l'élève doit être plus tard. L'exemple est un discours qui ne demande pas de commentaire ; il ne prête point aux malentendus et ne blesse point, lorsqu'il est sans prétention et ne cherche pas à s'imposer. Il suffit pour cela que nous soyons vraiment ce que notre profession demande de nous, ce qui revient à dire, en d'autres termes, que la force maîtresse dans l'éducation, découle d'une parfaite et constante sincérité.
La sincérité, quoi qu'on en puisse dire, est une vertu difficile à pratiquer. Elle compte plus d'ennemis qu'il n'en paraît au premier abord. C'est la langueur morale, le désir d'accomplir toutes choses à très peu de frais, l'horreur de l'effort intellectuel, l'habitude de se payer d'apparences, le besoin de briller, l'impatience de constater les résultats : toutes choses qui entretiennent un défaut de rectitude dans l'esprit. — Dans la conduite, c'est : le désir de plaire, l'usage des expédients et des compromis, la crainte du blâme, l'instinct de cachotterie, inné dans beaucoup de jeunes filles. C'est, en un mot, tout ce qui détruit la franchise de caractère, et rend, à leur insu, plus ou moins trompeuses, des personnes qui n'eussent jamais voulu l'être. Donc, la parfaite sincérité n'est point chose naturelle, comme certains le prétendent. Une sorte de paresse d'esprit rend inexact dans l'usage des termes. On exagère, on dénature,
selon le besoin du moment et, s'il le faut, on couvre sa retraite de cette banale excuse : « Je ne voulais pas dire cela! » Ces formes très ordinaires d'un certain manque de sincérité sont à la fois fréquentes, fâcheuses et difficilement avouées. Si l'éducateur devait exceller en une seule qualité, ne serait-ce pas, avant tout, en cette parfaite loyauté ? Elle produirait à son contact la droiture et la franchise, par la persuasion qu'une qualité si noble, gage et garantie d'une vie toute d'honneur, ne saurait être achetée à un prix trop élevé (1).
Cette lumière vient parfois relativement tard à des personnes qui auraient eu besoin d'en être éclairées beaucoup plus tôt. En effleurant seulement la surface des choses, et, en ayant toujours sur les lèvres des maximes convenues ou des sentences creuses sur la sincérité, on finit par croire qu'on la possède. Comme d'ailleurs il est impossible de s'occuper d'éducation sans traiter de la vérité et de la sincérité, l'illusion est facile et la pente glissante. On croirait volontiers avoir la sincérité par le seul fait qu'on ne voudrait pas délibérément en manquer; il faut bien plus pour l'acquérir, bien
1. Une femme n'a plus de ressources, quand on sait qu'elle manque de droiture. Rien ne peut la préserver de tomber dans le mépris et la nullité, lorsqu'en abusant de la parole, elle a faussé et mis hors d'usage son unique instrument de persuasion ; on se dispense de l'écouter dès qu'on a cessé de la croire.
M. Neckbr de Saussure, dans l'Education progressive.
plus pour la pratiquer, surtout dans les conditions de vie complexes et factices où nous sommes placés par la force des choses.
Et nous avons suivi des milliers de voies; En chacune, nous avons montré intelligence et pouvoir. Mais à peine avons-nous pu pendant une petite heure Rester sur notre propre voie et être bien nous-mêmes. Notre intime est caché; nos paroles sont éloquentes, Nos actions belles... mais ce n'est pas nous ' !
La sincérité requiert encore cette intime persuasion qu'en demeurant nous-mêmes, nous aurons une influence plus solide et plus durable qu'en essayant de nous surfaire par imitation. Ceci est à rencontre de la recherche de l'estime et du besoin d'applaudissement. C'est aussi l'acceptation de nos limites, ce qui, d'ailleurs, ne ressemble en rien à l'inerte acquiescement. Bien comprise, cette franche acceptation entraîne l'énergique effort, la vie durant s'il le faut, pour atteindre l'idéal, toujours entrevu, jamais réalisé. Elle suppose, en outre, que la confusion de la défaite ne nous fera pas déserter le combat ; que nous saurons admettre la vue successive des
1. And we bave been on many thousand lines, And we hâve sho'wn on each spirit and power; But hardly hâve we, for one little hour, Been on our own line, hâve we been ourselves.
Our hidden self, and what we say and do Is éloquent, is well — but 'tis net true ! »
Matthew Arnold. — Buried Life.
progrès à fournir; surtout, que nous conserverons toujours cette attitude, faite de la modestie du commençant, et de l'indomptable énergie du champion qui sait combattre pour une noble cause. Ceux qui ont avancé dans la voie pourront dire si elle est aisée !
Mais en guidant l'enfant le long de ce chemin glissant et raboteux, il n'est pas utile de l'appesantir sur les difficultés. Son inexpérience, sa sensibilité risqueraient tout au moins de tourner au scrupule ; sa spontanéité serait aussi paralysée. Il est tout à la fois plus raisonnable et plus sain de présenter la sincérité comme le but offert aux exploits courageux; comme le résultat d'une habitude acquise d'intrépidité, de constance, de force de caractère. L'analyse plus subtile de soimême appartient à une époque ultérieure de la vie.
Une autre qualité désirable en tout éducateur est ce que nous appellerons — faute de mieux — l'entrain, — Non cette animation artificielle et fatigante, dont certains maîtres se revêtent par profession ; mais cette ardeur sincère, qui émane du dedans et prouve par des faits que la vie vaut la peine d'être vécue. Activité vraie qui n'est point de la pose, qui ne s'épuise pas en controverses stériles, qui n'est pas davantage une parure d'emprunt, mais la grâce pleine de vie, le rayonnement de l'âme, provenant de la droiture des pensées et des résolutions. Elle s'appuie sur la foi
comme sur l'espérance, et elle sait, dès lors, que rien ne peut l'abattre ou la faire ployer. C'est un sûr rempart contre ces tendances qui feraient descendre au-dessous du niveau d'une existence ordinaire : abattement, dépression, pusillanimité, indolence ou tristesse, irritation ou sauvagerie. Tout cela est évité par une atmosphère d'espoir paisible que l'entrain bien entendu a le don de maintenir.
Ces défauts, si contraires à la nature des enfants, peuvent cependant se rencontrer en certains d'entre eux. Les uns, très délicats de tempérament, ont perdu confiance en eux-mêmes pour s'être vus habituellement dépassés par des frères et sœurs plus robustes ou plus développés; d'autres, à l'esprit un peu lourd, sont, aux yeux du public, et à leurs propres yeux, incapables ou bornés ; d'autres, enfin, de nature sensitive, n'osent pas se risquer dans la mêlée. Pour tous, le don d'encouragement est un bienfait immense. Celui qui l'apporte est parfois un sauveur. Ce don peut transformer le cours d'une vie entière; il permet de croire aux ressources cachées, fait goûter dans la bonne mesure aux succès légitimes, stimule ainsi à de nouveaux efforts, et surtout, maintient au fond du cœur cette salutaire persuasion que les progrès sont attendus, désirés, qu'ils répondront aux labeurs et mèneront quelque jour aux meilleurs résultats.
Tous, plus ou moins, nous avons éprouvé ce
besoin d'encouragement; il est plus impérieux, d'ordinaire, aux heures de rapide croissance, et chez les natures qui, de prime abord, ne sembleraient accessibles qu'à la répression. Natures parfois bien déprimées par le découragement suite toute naturelle de leurs nombreux échecs, ou par l'effort à fournir pour lutter sans merci contre les atteintes de ce redoutable mal. En grondant ces enfants, on ne réussit qu'à augmenter leur peine et aies raidir. Ils s'enferment alors dans une cuirasse d'insensibilité apparente qui leur paraît être l'unique moyen de défense. Aller au devant d'eux, avec la tranquille et ferme conviction qu'ils pourront surmonter leurs difficultés et, quelque jour, se retrouver eux-mêmes, c'est déjà les sauver de bien des chagrins; chagrins qu'ils se forgent, c'est possible, mais qui n'en sont pourtant ni moins réels, ni moins amers. Alors aussi la croissance morale ne sera plus arrêtée par cette armure de fer qui la comprimait.
L'entrain, et le don d'encouragement qui en découle ont un autre avantage. Ils sont souvent la sauvegarde contre ces amitiés exagérées ou malsaines, qui gâtent parfois les plus belles années d'éducation d'une jeune fille. Si le caractère du maître a la puissance voulue, non seulement il inspirera l'admiration, mais il entraînera l'effort. Ce maître véritable élèvera l'esprit de l'enfant à un niveau supérieur, et lui fera comprendre que bien des choses doivent toujours rester au-dessous
de lui. Il devra, à certaines heures, déployer de l'énergie pour deux; mais ce ne doit être que mesure transitoire. La gloire de l'éducateur est de mettre la jeune intelligence en équation avec la sienne, de ne point garder l'enfant en lisière, mais de l'aider à croître jusqu'au complet épanouissement. Parfois, le disciple regagnera le maître; alors les efforts de l'un stimulant les dons acquis de l'autre, il s'ensuivra une noble émulation, et une forte amitié dans la poursuite commune du mieux et du meilleur.
Par suite de ses fonctions, l'éducateur est exposé à certains dangers professionnels, qui seraient comme les défauts de ses qualités. C'est d'abord de garder « une jeunesse éternelle», sous prétexte de se rendre accessible à l'enfant. Ceci nuit singulièrement à la maturité. Si, d'une part, il n'y a point au dehors de mobile vraiment actif; si, de l'autre, la détermination de se perfectionner n'existe pas au dedans, le développement moral est arrêté par le fait. Alors le piétinement à un niveau très bas sera pris facilement pour limite de capacité. Tant de personnes ont cette paresse d'esprit qui les persuade qu'elles n'en peuvent faire davantage 1
Beaucoup de professeurs, il faut le reconnaître, sont tenus en bride par des examens universitaires. Accablés sous une surcharge de plans et de programmes, ils sont exposés à confondre cette fatigante activité avec un réel travail intellectuel,
ou parce que ce travail leur est vraiment impossible, ou parce qu'ils se croient dispensés de le fournir. Delà mille inconvénients, dont le premier est un déclin graduel des facultés supérieures qui s'atrophient par l'inaction, puis comme conséquences, la difficulté croissante à soutenir l'attention, l'horreur de tout effort mental, le rétrécissement des horizons, l'impatience dans le travail, le superficiel. Ces effets — et bien d'autres — n'indiquent-ils pas assez la cause d'oil ils proviennent : l'affaiblissement des puissances intellectuelles, dans les années où précisément elles sont appelées à croître.
Est-on personnellement responsable de cette dépression? Il serait sévère de l'affirmer, du moins d'une manière générale. Beaucoup sont poussés par la nécessité jusqu'aux extrêmes limites de l'énergie et du temps. Et cependant, l'expérience est là pour prouver, que l'esprit en éveil sait exploiter, au profit de sa culture intellectuelle et morale, les circonstances les plus défavorables, Une belle bibliothèque, des loisirs pour en profiter, des conditions d'existence organisées à souhait, tout cela aide à ce développement sans être pourtant une nécessité. Peu de livres, mais des mieux choisis, seront plus avantageux, par exemple, qu'un grand nombre insuffisamment utilisés ; peu de loisirs, mais sauvegardés avec soin, et employés avec discernement, pourront amener un résultat sérieux et feront apprécier la valeur
du temps. Bien des érudits, parvenus à une science éminente malgré des événements contraires, ^"iendraient ici en témoigner. Si au milieu de conditions plus ou moins défavorables, nous avons le bonheur de trouver un esprit orienté comme le nôtre, ce sera un regain d'énergie, un stimulant d'enthousiasme, un abri de paix au milieu des agitations.
On peut rencontrer dans la même vocation et dans le même emploi, deux personnes, cheminant côte à côte au sentier de la vie, avec le même horizon, des devoirs analogues, des situations semblables et même, si l'on veut, des ressources égales, et entre lesquelles bientôt apparaîtront d'énormes différences. L'une est satisfaite du devoir strictement accompli et, jusqu'à un certain point, elle est dans son droit. L'autre, toujours aiguillonnée par le désir du mieux et un bienheureux mécontentement d'ellemême, force les circonstances à l'aider, coûte que coûte, dans sa croissance intellectuelle. Après un laps de temps de quelques mois seulement, il serait impossible déjà de mesurer les distances.
Un autre danger à prévoir, c'est d'être dogmatique, magistral, par l'habitude acquise d'en imposer aux jeunes enfants, par suite aussi d'un manque de frottement intellectuel avec les égaux, ou par l'absence de contradiction ; par-dessus tout, sans doute, par le manque de cette discipline d'es-
prit — la meilleure et la plus utile, — qui s'acquiert en plénitude au seul contact des esprits supérieurs. Evidemment, c'est signe d'ignorance ou de sottise, de se poser en oracle et en personne sûre de soi; et cependant, il faut aussi se tenir en garde .contre cette tendance assez naturelle à ceux qui sont chargés de frayer une voie.
Plusieurs autres défauts, moindres en euxmêmes, causent plus de dommages qu'on ne pense. Un peu d'observation suffit à faire voir comment les plus petites particularités influent sur les enfants, ou pour modifier leurs dispositions, ou pour être saisies et reproduites. Un fait entre mille : qui n'a remarqué que le timbre de la voix impressionne souvent plus que les mots eux-mêmes? Une « nurse » au ton brusque aura une « nursery i agitée; rien qu'à l'entendre, les enfants entreprenants se révoltent et les craintifs deviennent maussades. De même, dans l'enseignement, un diapason trop élevé excite l'auditoire et le rend houleux. Certaines cadences, aboutissant invariablement à une note aiguë, provoquent l'opposition; d'autres, plus monotones, ennuient ou endorment, tandis qu'une voix profonde et grave donne le calme et la tranquillité, à condition toutefois de n'être point trop solennelle, ce qui amènerait la réaction immédiate. Certaines personnes ont, dans leur rythme, un charme spécial qui les caractérise. Il ne faut pourtant point donner au ton plus de portée qu'il n'en a. Tel accent paraît indigné qui
ne prétend qu'être persuasif; tel autre semblera défiant qui veut seulement être concluant. Il est bon, en tous cas, de reconnaître d'une manière générale que certains sons de voix prédisposent par eux-mêmes à la docilité, comme d'autres provoquent les oppositions. Madame Necker de Saussure le remarque très justement : « Il importe beaucoup, dit-elle, de prévenir les répliques des jeunes filles, et de ne pas leur laisser prendre la fâcheuse habitude de la contradiction, des arguties, des discussions sans fin qui ennuient les autres et mettent du trouble dans leur esprit. »
Quant aux « manières de professeur », il y en a une variété qui souvent gâte les plus beaux dons et les meilleures qualités. C'est comme une touche professionnelle qui, loin d'ajouter au prestige, tient la jeunesse en retrait. Il y a les manières de la « directrice» » imposant le respect; les manières de la maîtresse de classe moderne, dont la parole facile, les promptes répliques, veulent mettre à l'aise et rassurer; les manières delà maîtresse de science : sa tranquillité étudiée fait comparer sa justice à celle du fléau de la balance; les manières professionnelles d'encourager, de stimuler; les manières de celles qui veulent passer à tout prix pour une c maîtresse sérieuse » ; le ton forcé de celles dont l'idéal est un dévouement surmené, et enfin les manières de la directrice de l'école maternelle, ayant mille procédés scientifiques pour tenir son petit peuple en éveil, un peu
70 l'éducation des jeuxes filles catholiques
à la façon de ces charmeurs d'oiseaux, qui invitent confidentiellement à répondre à l'appel et révèlent tout bas de merveilleux secrets ! Voilà beaucoup de « types ». On en trouverait encore!
De telles manies se développent, même inconsciemment, par une confiance trop absolue en certaines méthodes toutes faites, ou par la soumission, plus anxieuse qu'intelligente, aux conseils pédagogiques reçus pendant les années de formation. Bien des professeurs n'ont pas l'originalité voulue pour sortir du moule. Au lieu de donner aux principes fondamentaux la sève de leur expérience et de leurs découvertes, ils les enserrent dans des prescriptions de détails, et s'y confinent à l'étroit. Disons encore en général que ces manières de professeur se remarquent davantage en ceux qui ont reçu une éducation pédagogique, qu'en d'autres, — rares de nos jours, — qui ont dû se former eux-mêmes par leurs méthodes et leurs plans personnels. L'avantage n'est pas toujours au professeur formé, et pourtant cette question « manières » n'est pas de minime importance.
L'instinct très juste de l'enfant, l'extrême sensibilité des adolescents, leur font discerner du premier coup d'œil la pose professionnelle. Ils ne peuvent la souffrir. Ce qu'ils demandent instinctivement, c'est la simplicité, la facilité de rapports. Tout ce qui est artificiel les contraint et les guindé. Il leur faut trouver des « personnes
vraies », qui ne semblent pas, à toute heure, anxieuses de leurs progrès; des personnes capables d'envisager comme eux les choses avec une certaine spontanéité ; mais les personnes trop austères, trop sérieuses, trop pénétrantes, trop convaincantes, trop brillantes même, les effraient ou les glacent. Ils n'aiment point davantage celles qui sont toujours sur le « qui vive », pas plus que celles d'un tempérament extrême, très ardent ou très froid. Au fond, celles que l'enfant vénère, en qui il se confie, sont ordinairement calmes, simples, éloignées des méthodes à effet, comme de cet enthousiasme débordant qui éteint en autrui tout sentiment de liberté.
Plus il grandit, plus l'enfant est heurté par ces manières convenues, puisque, — nous l'avons dit, — il cherche à son insu des « personnes vraies. » Les principes abstraits le dépassent ordinairement ; ce qu'il comprendra, ce qu'il appréciera toujours, c'est un beau caractère, non tel caractère conforme à tel modèle; car c'est tout caractère ayant droiture et vie qui commande le respect et attire l'estime. Les qualités brillantes ne sont pas toujours celles qui captivent le plus, et souvent les enfants garderont un souvenir plus durable de celles qui semblaient beaucoup moins éclatantes. Ce qu'ils réclament avant tout dans ceux qui les gouvernent, c'est la justice parfaite. Quand ils l'ont rencontrée, ils acceptent, à l'occasion, une bonne mesure de sévérité ; si la droiture
leur en impose, le plus petit détour, au contraire, les révolte. Ils aiment aussi à être pris au sérieux. Les choses sont en elles-mêmes si incompréhensibles à cet âge ! on les rend encore plus ardues quand on les traite en badinant, quand on invite comme par jeu à pénétrer dans l'inconnu. Les enfants se demandent alors quelle embuscade de progrès les attend, derrière toutes ces démonstrations. Redisons-le : ils donnent leur confiance aux personnes calmes et graves, qui ne s'extasient pas devant tous leurs exploits ; ils admirent sans se lasser ceux qui, durs à eux-mêmes, poursuivent le labeur, sans commentaire et sans plainte; ils s'inclinent devant le courage, et savent apprécier la patience qui s'ignore ; mais ils n'admettent point cette douceur fade, incapable d'indignation et de sainte colère dans les justes causes.
Montrer aux enfants qu'il y a, dans l'indulgence, un pouvoir en réserve qui se manifesterait à l'occasion, c'est en général le meilleur rempart de l'autorité. On aura alors rarement besoin d'interventions ou de réprimandes. En revanche, il est une attitude qui blesse toujours l'enfant; c'est cette patience résignée, voisine de la lassitude, qui semble dire à chaque pas : quoi qu'il puisse en coûter, je poursuivrai ma tâche! — Il ne faut pas non plus vouloir anxieusement profiter de toutes les occasions, pour faire réaliser des progrès. On détruit ainsi les meilleures opportunités. C'est
comme dans un appel trop pressant aux oiseaux : ils s'effarouchent et s'enfuient ; si les miettes tombent comme au hasard, ils viennent et les ramassent. Les enfants font de même. Ils prennent volontiers ce qu'on leur jette en passant : un mot, une allusion, une insinuation que les choses sont comprises, qu'on s'y intéresse, qu'on en aura soin, qu'on peut se lancer hardiment sur la glace, car elle tiendra malgré les apparences; que tout tournera bien si on est fidèle à l'appel de la conscience. Ils ont l'intuition des garanties discrètes ; ils les acceptent et en profitent, tandis que des paroles plus explicites les conduisent souvent à barricader leurs portes contre l'intrus qui voudrait les franchir.
Ce sont là des vérités manifestes pour qui a l'expérience de la jeunesse. Le malheur est, qu'en dépit de la vogue accordée de nos jours à ce qu'on appelle « l'étude de l'enfant », en dépit des programmes et des manuels perfectionnés, bien peu d'éducateurs savent atteindre la personnalité réelle. Si, de leur côté, les enfants réunissaient leurs observations et les mettaient au jour dans un manuel intitulé : « l'étude du professeur >, que de surprises étranges nous seraient réservées 1 Peutêtre serions-nous étonnés de la finesse et de la justesse des remarques de ce jeune jury ; nous pouvons être sûrs que le verdict favorable ne tomberait pas sur la subtilité des théories, mais sur ces qualités de fond que nous devons développer et
dont répanouissement est ici-bas la meilleure récompense de nos labeurs.
Nous voulons former des caractères : ayons-en un nous-mêmes ; produire le courage et la droiture : mettons-les dans toutes nos œuvres ; habituer au travail consciencieux : que le nôtre en soit le modèle. Il en est de même pour les vertus chrétiennes à établir sur ces bases. La foi des enfants nous préoccupe : que la nôtre soit agissante. L'innocence de leur vie est notre souci : que nos pensées soient dignes du Ciel. Nous voulons les préserver des séductions du monde, les rendre prêts aux sacrifices réclamés par leur religion : qu'ils comprennent que cette religion sainte nous est plus chère que toutes choses ici-bas. 11 faut les garder de l'esprit de pessimisme : un invincible espoir en Dieu et une confiance tranquille en la sainte Eglise, notre mère, seront plus convaincants que toutes les théories. Enfin, pour les faire croire à la plénitude de la charité, montrons-leur la charité comme la chose la plus aimable et la plus aimée du monde.
L'Eglise nous donnera ces secrets. Elle seule les possède en leur intégrité. N'est-elle pas la grande éducatrice des nations? Ne tire-t-elle pas de ses trésors « les biens anciens et les nouveaux » pour les livrer à ses enfants? Sous son influence et sa bénédiction, les Ordres religieux se sont succédé et ont répondu aux besoins de toutes les générations. Lorsque l'enfant ne peut être élevé
au sein de la famille, les religieux semblent tout naturellement désignés pour en prendre soin. Affranchis par état des préoccupations d'intérêt personnel et d'avancement dans les carrières, ils peuvent, en toute liberté, consacrer leur tendresse et leur dévoûment à ces âmes qui leur sont confiées. Ils trouvent, en outre, dans leur vie de communauté, une force sans pareille pour affronter les travaux de l'enseignement. N'ont-ils pas ce cénacle oii, dans la prière et la charité fraternelle, ils peuvent se retremper sans cesse, et maintenir dans son élévation et sa pureté, le saint idéal de leur vie? Cette atmosphère surnaturelle refait l'âme et la dilate, bien autrement^qu'un congé de repos où les soucis sont oubliés.
A l'heure où les nations qui se disent encore catholiques expulsent de leur sein les congrégations religieuses, il est frappant de voir ce qui se passe en Grande-Bretagne. Là, les familles même dissidentes, ayant fait l'expérience de divers systèmes d'éducation, aiment à confier à ces congrégations l'enseignement de leurs enfants ; récemment encore, un inspecteur du Roi ne craignait pas de dire : (( L'idéal serait que toute l'Angleterre fût élevée par des Religieux. » — Ainsi les témoignages découlent de toutes les sources et s'affirment sous toutes les formes ; ils attestent unanimement ce fait : que l'Eglise a le grand secret de l'éducation. Tout éducateur catholique trouve un courage inépuisable, dans la
pensée qu'il exploite ce trésor sans prix, convoité par l'univers entier : la formation de l'enfant, trésor dont l'Eglise catholique a conscience de posséder seule la plénitude.