CHAPITRE IV
Il n'est plus permis, de nos jours, de regarder les éléments de philosophie comme déplacés dans l'éducation d'une jeune fille, et réservés seulement aux « femmes savantes » ou aux « originales. » Ils appartiennent de droit à toute éducation catholique vraiment sérieuse, et le besoin s'en fera de plus en plus sentir. Ils sont nécessaires, soit pour contrebalancer l'impulsion irréfléchie qui pousse à vivre au jour le jour en ne songeant qu'au plaisir, soit pour répondre aux problèmes qui se posent en face des esprits plus sérieux à mesure qu'ils se développent. L'expérience a montré, lorsque cet enseignement a fait partie d'un plan d'études, que l'ensemble y a gagné en fermeté et en cohésion. Les principes, entrevus dès ce début, deviendront plus tard la base sur laquelle s'appuieront avec sûreté
toutes les études ultérieures, de sorte que chaque branche sera, non isolée, mais unie aux autres par le tronc auquel elle se rattachera, et dans lequel elle puisera force et vie. La valeur des études philosophiques n'est pas moindre au point de vue de l'observation des devoirs de chaque jour. Elles soudent, en quelque sorte, l'étude de la religion et la conduite de la vie, unifiant merveilleusement les moyens d'action et de défense, dans la meilleure sagesse de ce monde et de l'autre. Par exemple, les rapports entre la foi et la raison étant bien établis, la crainte instinctive de les trouver en opposition, qui jette le désarroi dans un si grand nombre d'âmes, tombera d'ellemême.
Au début de ces études, certaines jeunes filles courent le risque de poser comme « étudiantes en philosophie », de parler logique et métaphysique, à la confusion de leurs amis, et aussi à la leur quand, plus tard, elles comprendront la vanité de ce sot étalage de science. Elles passeront peut-être par une période de manie d'argumentation, accablant de leur dédain philosophique tous ceux qui ne se sentent aucun goût à « distinguer des majeures, concéder des mineures, et nier des conclusions. » Cette phase aura son terme ; le ridicule en apparaîtra vite et il en sera sans doute la plus salutaire expiation. Viendra ensuite la persuasion que cette prétendue science, cause d'un tel éblouissement, ne consiste au fond qu'en
humbles rudiments. Les caractères pondérés échappent d'ailleurs à cette période épineuse.
On pourrait, sous le rapport intellectuel, assez facilement diviser les jeunes filles en trois groupes.
Les « sans-souci » qui aiment à folâtrer, prennent les plaisirs de la vie comme ils viennent : « plus il y en a, mieux cela vaut », et qu'il est presque impossible de faire réfléchir. Les sentiments produisent en elles des impressions peu profondes et qui ne durent pas, le raisonnement les touche à peine. Dans les premières années, le seul côté difficile, dans leur formation, c'est qu'on n'a sur elles aucune prise. Leur jeu, d'ailleurs, n'est point dissimulé. Elles proclament avec une sorte de candeur leur résolution de prendre la vie du côté le plus gai. Cette disposition est à la fois dans l'intelligence et dans la volonté. Elles ne peuvent pas voir l'existence sous un autre aspect. La contrainte leur est insupportable : leur tendance n'est pas de résister, mais d'échapper. Tout d'abord, on trouve leurs minauderies délicieuses ; mais bientôt leurs joyeuses dissimulations paraissent moins agréables et finalement se traduisent par un manque absolu de principes. La tendance à se jeter dans le plaisir s'accentue de plus en plus ; l'intérêt seul les guide, car la conscience, au lieu de prendre sur les appétits son empire légitime, se plie aux circonstances et tourne vers les concessions. Les dettes pèsent légèrement ; les devoirs, moins encore, et les faux-fuyants viennent sauver
la situation. La vie lancée sur cette pente glisse rapidement et peut aller loin ; car le sens de la responsabilité manque à ces natures qui ne se sentent retenues par aucun lien. La piété cependant ne leur fait pas défaut : elles en ont reçu des touches dans les années d'enfance ; mais des touches, plutôt que des fondements ; touches vagues et bientôt affaiblies, qui ne leur apportent point l'énergie nécessaire pour répondre aux appels du devoir ; c'est une piété sans racines, comme une religion sans sacrifice.
Quelques notions de morale ont souvent, pour planter dans ces esprits légers le glaive acéré du remords, une plus grande efficacité que la piété elle-même. Ils peuvent s'étourdir en pensant que Dieu pardonne facilement, tôt ou tard. Ce qu'ils ne peuvent jamais oublier, c'est la loi imprimée au plus profond de l'âme, de la responsabilité personnelle de nos actes, de l'inévitable châtiment qui atteint le coupable, et de l'obligation où il se trouve de payer ses dettes jusqu'à la dernière obole. Ce rude chemin du malheur sera souvent celui qui les ramènera à Dieu. Léon XIII le représente comme la ressource suprême, et un moyen presque infaillible de conversion. L'esthétique peut avoir aussi une heureuse influence sur ces natures qui ne sont point sans ressources. Elle serait même un remède préventif, si les études étaient poussées suffisamment pour mettre en relief les grandes lois de l'ordre et du bien.
En contemplant et en admirant un idéal élevé et noble, elles sentiraient peut-être un regret salutaire s'emparer d'elles, et leur reprocher l'horizon vulgaire qui borne leur existence.
En contraste avec ces esprits, il en est d'autres pour qui la vie est une grande énigme; tout soulève en eux des questions sans réponse. Leur état est pénible, et d'autant plus persistant que ces questions, mal définies dans la pensée, se formulent difficilement, et deviennent une obsession. Ne sont-ils pas seuls à connaître de tels troubles? Tout est clair aux autres, point à eux! De là, nouvel obstacle à dévoiler cette peine, qui atteint d'ordinaire les esprits portés vers le surnaturel. S'ils ne sont point chrétiens, ils peuvent tomber sous l'influence de certaines écoles qui les engageront dans leurs labyrinthes, les éloignant toujours plus de la paisible et raisonnable sécurité des premiers principes auxquels ils tendaient. Les jeunes catholiques, qui traversent momentanément cette phase d'indécisions, courent naturellement bien moins de dangers, car les vérités de la foi répondent aux plus intimes besoins de leurs âmes. Mais s'ils désirent en savoir davantage, se connaître eux-mêmes et connaître les lois qui régissent le monde, un enseignement approfondi des éléments de philosophie leur sera d'un réel secours, et deviendra vraiment, à leur égard, une œuvre de miséricorde, sinon « spirituelle », du moins « morale ». 11 les aidera à mettre de l'ordre dans leurs idées, à
savoir à quel domaine se rattachent les questions qu'ils se posent; à constater que les nouvelles découvertes ont leurs rapports avec celles d'autrefois, et que, en somme, les unes et les autres s'unissent pour former un ensemble harmonieusement coordonné. Il leur apprendra, en outre, è. mieux tenir en main les rênes de leur propre gouvernement, à remonter facilement des effets aux causes, à demeurer stables et paisibles au sein des diverses fluctuations de la vie.
Entre ces deux groupes s'en trouve un troisième, celui des personnes dites de la « moyenne », qui ne sont pas légères, mais ne paraissent pas non plus particulièrement réfléchies et sérieuses. Cette classe a une grande importance. La plus grosse part de tout ce qui se fait dans le monde est probablement l'œuvre de ces natures modestement douées, soit parce qu'elles sont partout, et de beaucoup les plus nombreuses ; soit parce qu'elles sont généralement plus accessibles, plus serviables, plus faciles à mettre à contribution que d'autres qui se rendent inutiles par défaut de principes, ou que des talents plus brillants emportent hors des sentiers ordinaires. Elles seront généralement plus capables d'assumer les responsabilités ; elles ne sont pas trop entreprenantes dans les luttes de la vie, assez peu originales pour rester dans le chemin indiqué ; ou, si elles doivent en tracer un, il sera dans une ligne que tous pourraient suivre. Pour cette importante « moyenne, »
LA THILOSOPHIE CATHOLIQUE 83
l'étude de la philosophie est d'un grand secours. Elles l'entreprendront rarement sans désirer la pousser plus à fond, et leur niveau moral s'élèvera graduellement. Le malheur pour elles serait justement de stationner dans la routine et la médiocrité sous prétexte qu'elles ne sont point brillantes. Cette persuasion, augmentant leur timidité naturelle, paralyse l'effort et fait regarder comme impossible un développement qui se fût produit sous l'action d'un travail plus simple, mais plus soutenu.
D'un autre côté, ce qui souvent distingue ces personnes, c'est le bon sens, cette qualité inappréciable dont le cachet est si frappant à tous les degrés de l'échelle sociale. Qu'elle marque le souverain, le magistrat, le laboureur ou l'ouvrière, cette empreinte a des traits communs qui font de ceux qu'elle distingue une classe à part, et comme l'aristocratie de la « moyenne ». Si elle s'élève au-dessus de la routine des occupations ordinaires, elle prendra de l'envergure dans le domaine de la pensée, et donnera un jugement aussi large que solide et pratique. Le « bon sens » use peu d'abstractions; le concret est son élément; mais là il domine, parce que ses idées sont nettes, et que sa faculté d'appréciation s'est développée avec sûreté. La défiance exagérée de soi pourrait ici être un obstacle. Il faut donc encourager ces personnes à énoncer leurs opinions, généralement bonnes, mais dif-
fîcilement exprimées; il faut les faire aller de l'avant, soutenir leur action, leur apprendre à compter davantage sur leurs facultés, et à trouver un intérêt même intellectuel dans les occupations laborieuses qu'on leur confie si volontiers. Les résultats ne seront pas toujours apparents; mais c'est faire beaucoup que de développer un esprit « moyen ». La meilleure récompense sera de le voir s'élever peu à peu au-dessus du niveau ordinaire, et dominer par la simple influence du sage « bon sens », tandis que lui-même trouvera un aliment à envisager les choses dans leur ensemble, à voir que rien n'est isolé en ce monde, et que pas un de ces détails, harmonisés entre eux et fondus de main de maître, n'est placé sans raison dans l'économie de ce vaste univers.
Ces notions, si élémentaires soient-elles, n'appartiennent évidemment pas aux premières années d'éducation; c'est à la fin qu'elles trouvent leur place. Toute année ajoutée dans ce but au cours normal des études est donc un vrai trésor. Le prix en sera toujours plus apprécié, sauf peut-être de ces natures impatientes d'en avoir fini avec ce qu'on appelle l'éducation. Il n'est pas question ici, bien entendu, des jeunes filles qui peuvent commencer un cours spécial d'études, à l'époque ordinaire où d'autres achèvent les leurs.
Les éléments de philosophie ne faisant pas généralement partie des programmes des pensionnats ou des cours, il ne sera sans doute pas
déplacé de dire un mot sur la manière de les mettre à la portée des jeunes filles. Tout d'abord, nous l'avons déjà indiqué, on doit les avoir devant les yeux dès le début, et les amener graduellement, par l'enseignement des sujets les plus élémentaires. Ainsi, la grammaire doit servir d'introduction à la logique ; l'habitude de l'analyse est un bon acheminement vers cette science, comme la logique elle-même conduit aux diverses branches de la philosophie. Les exercices de définition sont grandement utiles. Ils développent la rectitude d'esprit, la clarté des idées, la précision du langage. D'autre part, les éléments des sciences naturelles peuvent concourir au même but, en tournant les recherches des enfants vers ce qui leur sera montré plus tard comme « disciplines » de la cosmologie et de la psychologie.
Pour savoir adapter ainsi les premières notions à ce but plus élevé, il va sans dire que le maître doit avoir étudié lui-même ces matières, au moins dans leurs éléments essentiels, afin de pouvoir poser des bases qu'on n'ait pas besoin de détruire plus tard. Ce n'est point tant la matière des études qui importe en elle-même; c'est une habitude d'esprit et de travail qu'il s'agit d'établir dès les plus tendres années. Or, cette formation sera nécessairement défectueuse et incomplète si le maître n'a pas une vue d'ensemble.
Quant à la répartition des diverses branches, il
n'est guère possible, lorsqu'on s'adresse à des jeunes filles, de le faire selon l'ordre naturel et normal. Il faut, avant tout, s'adapter à l'âge et aux facultés des enfants. Plusieurs parties ne seront jamais abordées pendant les années de classe, on n'y touche qu'incidemment etpar occasion, en étudiant d'autres branches. L'explication de certains termes, de quelques notions fondamentales, servira de point de départ quand l'occasion rendra possibles de plus grands développements, comme les architectes qui laissent, aux angles des murs, des pierres d'attente qui plus tard pénétreront dans les nouvelles constructions. Les noms savants des branches les plus abstraites ne seront pas même prononcés, et il reste entendu que les notions les plus élémentaires seront seules enseignées, pour le moment du moins. Les élèves le comprendront, et ne seront pas exposées à dire : « Gomme je suis instruite! » mais au contraire : « Combien je sais peu, et combien il me reste à apprendre! » Les unes garderont une attitude modeste; les autres auront le désir de poursuivre plus loin.
Les parties de la philosophie qui peuvent être utilement enseignées aux jeunes filles sont :
1° Ce qui se rattache aux côtés pratiques de la vie : logique pour les idées ; morale pour la conduite; esthétique, pour l'étude des arts ;
2° Dans la philosophie spéculative, les « disciplines » les plus abordables et les plus nécessaires semblent être celles de la psychologie et de la
théodicée, couronnement de tout ce que les jeunes filles sont capables d'apprendre.
La métaphysique générale et la cosmologie et, en psychologie, ce qui touche à l'étude du critérium et à l'idéologie sont ordinairement au-dessus de leur portée.
Comme science, la logique n'est pas à faire passer en premier lieu, bien que certaines notions premières soient nécessaires à titre d'introduction. Le Cardinal Mercier les présente à ses étudiants sous le nom de « propédeutiques », plaçant la logique proprement dite à sa place véritable, c'est-à-dire, comme complément des autres traités de philosophie spéculative vus alors d'une manière rétrospective et condensés en leur ordre rationnel par cette « science des sciences. »
Les « notions de logique t> au moyen desquelles le Cardinal introduit dans les autres branches sont, dit-il, si claires en elles-mêmes qu'il est presque superflu de les énumérer « tant elles sont de simple bon sens ^ » Et, de fait, en deux pages de son Traité élémefitaire, il les a passées en revue. Evidemment les choses ne sont pas aussi faciles lorsqu'il s'agit de préparer l'esprit d'une jeune fille qui, à l'égard de ces études, est un peu comme une terre en jachères. Mais c'est déjà un secours de connaître la mesure à garder dans l'usage de l'instrument; pour le