‹ L'éducation des jeunes filles catholiquesChapitre 9 sur 27 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'importance attachée au caractère s'est accentuée considérablement au cours de ces dernières années. Une réaction s'est faite pour protester contre une éducation trop exclusivement intellectuelle, et, de tous côtés, nous entendons réclamer à grands cris la formation et l'éducation du caractère.

Littéralement, un caractère est une marque distinctive, gravée, sculptée, ou imprimée sur une substance quelconque. Au figuré, le mot conserve le môme sens en matière d'éducation. Un (( homme de caractère » est donc celui qui, par effort et contrôle sur soi-même, a établi sur le fond de son tempérament un ensemble de qualités acquises. La nature première, plus ou moins apte à recevoir l'empreinte, en sera aussi plus ou moins modifiée. Son action constante jointe à celle

du travail personnel produira ce qu'on nomme le caractère, tout comme les armes gravées sur l'airain ou la pierre constitueront le sceau.

Si les habitudes n'ont pas été formées par l'éducation, si dans la jeunesse, la nature a gardé pleine liberté d'action, le sceau sera sans armes. Il en résultera un manque de caractère, ou, tout au moins, un caractère faible, sans personnalité, se montrant à tout propos ce qu'il est : inconsistant, variable, inégal dans l'effort, facile aux impulsions, bon ou mauvais selon les heures, hésitant ou obstiné; ne possédant que peu ou point ces qualités maîtresses qui sont le raisonnable discernement et la possession de soi.

« Le caractère se manifeste dans le mobile qui fait agir», a dit un Américain moderne, prenant suivant les habitudes de son pays le côté pratique et expérimental de la question. Il est évident, en effet, qu'un des moyens les plus sûrs et les plus rapides d'aborder l'étude d'un caractère individuel, c'est de s'informer des motifs auxquels il obéit. Mais l'action combinée du tempérament naturel et des habitudes acquises se manifeste à tout instant, soit en vertu d'un principe d'activité intérieure et spontanée, soit au contact d'une cause extérieure ; on pourra donc, pour connaître un caractère, étudier ces manifestations sous leurs différents aspects : goûts, sympatliies, rapports mutuels, attitude dans les diverses situations de la vie, idéal rêvé, estime donnée au revers et au

succès, importance relative accordée à toutes choses, choix des amis, fidélité aux affections, etc. Il est bon de voir aussi l'attitude conservée instinctivement envers la loi et l'autorité, envers les coutumes et les traditions, envers l'ordre et le progrès.

De l'ensemble des qualités et aptitudes diverses résultera un caractère qui sera ainsi et non pas autrement; mais, redisons-le, la base qui supporte tout et qui s'affirme sans cesse, c'est le tempérament. Certaines personnes, très maîtresses d'elles-mêmes, ont peine à convenir qu'un motif inférieur à la raison puisse influencer leurs actes. L'énergie de la volonté est arrivée parfois, il est vrai, à surmonter presque toutes les faiblesses d'un organisme imparfait ; mais encore faut-il constater que le cas est rare et ne doit point être érigé en principe. Il faut donc que dans une certaine mesure, la lutte contre le tempérament dure, plus ou moins, toute la vie.

De larges divisions, qui ne prétendent pas tomber sous les principes rigoureux de la science, peuvent ici servir de jalons, en aidant à reconnaître dans quelles lignes doivent être développés les différents caractères.

Il y a d'abord la séparation très marquée entre les natures dociles et les natures résistantes : les enfants de oui et les enfants de non; division qui se tranche de bonne heure, se poursuit en s'accentuant et se trahit à toute occasion.

Quoique le temps, réducation, l'ensemble de la vie ou des circonstances puissent en modifier l'expression, cette disposition générale demeurera toujours apparente sous la première écorce, elle s'accentuera même, à mesure que les traits du caractère, au cours des années, se dessineront plus nettement. En face des problèmes religieux, on pourrait diviser ces âmes en deux catégories : celles qui sontnaturellement chrétiennes; celles qui sont instinctivement incroyantes. C'est la double expression des forces attractives et répulsives de l'esprit humain. Celles qui appartiennent à la première catégorie voient d'intuition ce qui est ordre et harmonie des choses ; elles pénètrent les vérités abstraites et creusent les principes jusqu'au fond; les autres, nées pour le combat, n'arrivent qu'avec peine à se dompter elles-mêmes et doivent toujours lutter pour s'incliner et se soumettre ; la controverse est leur élément; elles deviennent d'ailleurs de puissants auxiliaires pour l'Eglise loBSqu'elles sont enrôlées sous ses drapeaux. Ne leur demandez point de doctrine positive, d'appréciations profondes, d'influence persuasive sur la volonté d'autrui. Elles en sont généralement incapables. Mais quand elles ont reçu une solide éducation catholique, c'est souvent avec une admirable et sincère générosité qu'elles savent se vaincre et mettre leur conduite au diapason de leur obéissance et de leur foi.

Un tempérament résistant est parfois la plus

sûre des sauvegardes. Tel enfant de ce caractère, obligé de se préserver lui-même dans un entourage hostile ou étranger, saura défendre ses croyances ou les venger noblement. Après des années d'études dans un milieu incroyant, on le trouvera intact dans sa foi et aguerri aux combats. De telles natures ont besoin de frottement, d'action extérieure, de lutte de bon aloi. Si l'instinct combatif n'était dirigé contre l'ennemi commun, il risquerait de s'exercer en controverses ou discussions avec ceux de son parti ou de son entourage. Parfois, hélas! ce besoin d'opposition est la cause de troubles et de heurts dans la vie familiale, de difficultés dans une action commune, de surprises ou d'écarts. Ce qui est plus grave, il en vient à produire envers l'autorité une attitude de méfiance qui mine sourdement les fondements de la foi, en préparant l'esprit à s'affranchir de tout contrôle. Alors on va de l'opposition instinctive à un antagonisme déclaré ; de l'antagonisme au mépris ; du mépris à la révolte et à la rébellion. Suivent tout naturellement l'arrogance, l'irrévérence, l'idolâtrie de soi, l'aveuglement d'esprit ; la nature alors perd tout son équilibre et devient une ruine lamentable.

L'esprit facile a, de même, ses bons côtés avec ses points faibles. Il est plus humain en quelque sorte que l'esprit combatif, car « l'orgueil n'a pas été créé pour les hommes » (Eccli., x, 22). Il est moins sujet aux grandes catastrophes et, en gêné-

rai, plus disposé au service de Dieu et du prochain. C'est un don précieux pour soi et pour autrui. Il semble qu'en ces heureuses natures, le bonheur des autres soit de l'essence de leur propre bonheur. Leurs fautes, plus humaines aussi, sont plus facilement corrigées et, — avantage sérieux, — elles le sont pour ainsi dire d'elles-mêmes. Tout en elles favorise la rectitude d'intelligence, l'humilité d'âme, l'esprit de c confiteor. » Les dangers sont ceux d'un trop facile assentiment, de la poursuite immodérée d'un bien particulier, de l'inconstance, de la mobilité et de tous ces éléments trop humains qui feraient pencher vers des mœurs quelque peu sensuelles.

L'histoire de la Renaissance en Italie prouve jusqu'où peuvent conduire ces tendances, en même temps qu'elle nous montre, en d'autres pays, où mène l'esprit d'opposition et de révolte.

Le Calvinisme et tout un groupe d'écoles protestantes demeurent les tristes exemples de cet esprit de contradiction, allant au bout de ses conséquences, tandis que les exagérations de l'humanisme italien avec ses utopies franchement païennes sont le fruit de l'esprit d'assentiment qui a passé les bornes. Ces siècles aux courants impétueux offrent des exemples très instructifs, plus frappants que ceux qu'on peut recueillir de nos jours, où les tempéraments moins définis et les conditions de vie plus complexes, rendent les traits saillants plus difficiles à distinguer. Pour ne

mentionner que deux exemples en passant : Saint François de Sales était un modèle de parfait adhérent ; Savonarole, au contraire, restera toujours le type classique d'un opposant irréductible.

La vieille division entre tempéraments phlegmatique ou lymphatique, sanguin, ou bilieux, nerveux ou mélancolique n'est peut-être pas sans valeur pour les observations préliminaires. Chaque catégorie, d'ailleurs, facilement partagée en deux modèles, le fort et le doux, se modifie en plusieurs subdivisions qui ne se fondent pas facilement les unes avec les autres. Ainsi un beau caractère est généralement celui où les tempéraments sanguin et bilieux se trouvent mêlés, les qualités de l'un atténuant les défauts de l'autre. Au contraire, on en a un très pauvre et très inférieur, quand une pente à la mélancolie se joint au tempérament lymphatique, et augmente encore sa tendance à l'inaction.

On peut aisément discerner, dans un groupe d'enfants, les signes distinctifs de ces divers tempéraments. Le phlegmatique et le lymphatique sont difficilement mis en action ; l'un est parfois obstiné, l'autre est plus complaisant ; mais tous deux sont quelque peu inertes, quoique généralement honnêtes, droits et accessibles à la raison. Ils se tiendront, dans la vie, à un niveau moyen, aussi loin des précipices que des sommets. Le tempérament sanguin, fort ou doux, selon que l'espérance ou le plaisir ont prédominé, forme la

catégorie la plus riche en pouvoir attractif. Si l'espérance est la force motrice, il y a là un fonds d'énergie qui, s'alliant à l'influence du charme et de la persuasion, à la confiance dans le bien, au regard optimiste sur le monde et toutes choses, fait avancer au chemin et donne succès aux entreprises. Ces natures font plutôt appel à la volonté par leur don de persuader qu'à l'intelligence en imposant la conviction. Parmi les plus doux de cette classe, se rangent les caractères décevants de ceux qui veulent bien faire et n'y réussissent point ; la joie de vivre leur fait tout oublier ! Charmants, enjoués et complaisants, ils ne savent pas dire non, à eux moins qu'à personne. Leur énergie s'épuise dans un effort peu soutenu; ils sont d'ailleurs souvent prêts à reprendre la lutte, — mais sans plus de succès, — sur un nouveau terrain. Ils restent toute la vie des « enfants de grande espérance», hélas! jamais réalisée. De tous, ils sont vraiment les plus décourageants; ils ont tant reçu et ils feraient si bien 1 Les plus beaux dons en eux restent souvent stériles, parce qu'une qualité indispensable leur manque : la constance dans les résolutions. Ces deux groupes semblent les plus répandus dans le Nord de l'Europe, parmi les descendants des Celtes et des Teutons, peuples au teint clair et à la taille élevée. Les deux autres sont plus caractérisés chez la race latine. Le troisième groupe est celui des bilieux, ambitieux ou concentrés, à la tournure d'esprit sou-

vent âpre et railleuse, et généralement capables de dissimulation; le monde n'est pas assez vaste pour leurs ambitions. Si l'amertume et la tristesse prédominent, ils penchent du côté du pessimisme, dans une sorte de lassitude ou de mépris à l'égard des personnes et des choses. Le type le plus doux de cette catégorie, — si tant est qu'il en existe un! — a cette douceur de la poudre, insaisissable et sèche, plutôt que la souplesse de l'organisme humain. L'enfant ainsi doué ne possède dans les premières années ni le charme ni la joie de son âge. Il dirige son effort incessant vers quelque excellence personnelle ; sa froideur de rapports indique d'avance dans quel isolement il se mettra plus tard.

Il y a enfin le groupe inquiet des tempéraments nerv'eux ou mélancoliques; leurs tristesses, n'étant pas contre-balancées par l'apathie, comme chez les lymphatiques, s'en prennent plus activement aux personnes et aux choses. Ils se mettent au travail, parfois avec acharnement; mais sans espoir de réussite ; ils sont durs à eux-mêmes, mais anxieux, certains qu'en dépit des efforts, tout aboutira au pire; ils sont souvent scrupuleux, capables de persévérance soutenue, de dévoûments héroïques, d'endurance surhumaine ; leur récompense pourtant ne sera pas en ce monde, car le don de plaire leur manque singulièrement. Ces personnes, toujours en agitation et en ébullition ont, par leur bonne volonté même, le talent d'exciter l'esprit

de contradiction ; l'on ne peut s'empêcher de dire en les voyant : « Si bonnes et si exerçantes 1 » C'est souvent dans l'épreuve que ces caractères donnent leur vraie mesure ; la difficulté les stimule, tandis qu'une vie facile et un entourage sympatliique les font retomber dans leurs habitudes d'exigences et de plaintes. Si l'énergie domine, ils seront habiles et adroits plus que loyaux. En somme, c'est le caractère dont les traits sont le moins faciles à saisir. Un certain mystère l'enveloppe, et il offre d'étranges anomalies. Les rapports sont toujours difficiles avec ces natures qui cherchent les faux-fuyants et se dérobent à tout propos. De parti pris, elles échappent et réapparaissent, comme si, avant tout, elles voulaient n'être pas connues.

En suivant, dans l'étude du caractère, cette large classification, on peut avoir une juste idée de « la matière brute » dont se compose une classe. Ajoutons avec reconnaissance que rien, dans l'Église catholique, n'existe vraiment à l'état de « matière brute ». La grâce du baptême d'abord, plus tard celle du sacrement de pénitence, purifient l'âme, dissipent ses obscurités, répondent à ses incertitudes, transforment par degrés ses tendances, la soutiennent et la guident, en lui donnant une ferme impulsion vers les meilleurs biens. La confirmation et la première communion opèrent parfois un changement soudain. En dehors même de ces grâces de choix, le travail

progressif des sacrements place l'enfant catholique sous l'empire d'une discipline générale qui le garde et le perfectionne. L'habitude de l'examen de conscience, la permanente nécessité de l'effort, l'aveu loyal des fautes commises, l'humble acceptation de la pénitence qu'elles ont méritée, les soumissions et abnégations réclamées par l'obéissance à l'Église, tout l'aide à recevoir d'elle la formation qui lui est propre.

Ainsi l'enfant catholique en accomplissant ses devoirs, se place inconsciemment sous mille influences salutaires. Chacune de ces influences, surnaturelle en son principe, agit même en dehors de sa propre sphère, et contribue à développer les qualités de second ordre, par la connaissance de soi et l'amour du vrai; puis la force mystérieuse de la Religion préserve de l'endurcissement du cœur, de l'isolement, de l'aveuglement de l'orgueil. Même dans les cas où ces bienfaits de la grâce divine sont réduits, par les circonstances, au plus strict minimum, l'Eglise sait profiter de toutes les ouvertures, pour faire pénétrer son action bienfaisante.

Le catholique est et doit être un enfant; il garde toute sa vie un esprit filial ; à moins hélas ! que la première formation religieuse n'ait complètement échoué. Même alors, il a des souvenirs qui lui sont des rappels, et le remettent sur le chemin de la maison paternelle, qu'il ne peut jamais oublier. Beaucoup, espérons-le, ne la quit-

teront pas, et ne laisseront en rien diminuer ce sentiment profond qu'ils sont un des membres de la <L grande famille de la foi. » Là, ils jouissent de la sainte liberté de la maison de Dieu, des droits de ses enfants, des secours en tous genres qui leur sont prodigués. Ils se sentent chez eux à tout endroit du globe, puisqu'ils trouvent partout l'Eglise, son sacerdoce, ses sacrements, sa vigilance pour les siens, sa sollicitude à pourvoir aux besoins de leurs âmes.

On ne rencontre point parmi les enfants de l'Eglise ces petits êtres résistants, qui ne consentent pas à se laisser dominer, mais veulent s'élever tout seuls ; orgueilleux dans leur isolement, plus orgueilleux encore dans le monopole qu'ils prétendent conserver sur leurs actes, et semblant en tout se suffire à eux-mêmes. Quand la grâce de Dieu atteint ces isolés et les amène dans le sein de l'Eglise catholique, ils sont tout d'abord saisis par cette constatation qu'ils sont, en vérité, « quelqu'un de la maison ». Ils sentent si bien que le Père de cette grande famille veille sur eux et qu'il les aime ; ils voient à tout instant les preuves d'autorité et d'amour venir jusqu'au plus humble par la filière hiérarchique.

Il n'y a donc point d'orphelin dans l'Eglise. Elle offre, à ceux qui élèvent la jeunesse, tous les moyens d'éducation et de développement possibles, parce qu'elle leur donne conscience de la valeur des trésors réunis entre leurs mains. Ces âmes

d'enfants sont des vaisseaux à fréter pour un voyage au long cours ; vaisseaux bien fragiles pour la traversée qui les conduira au port éternel. Ne sont-elles pas dignes des soins les plus dévoués de ceux qui doivent prendre sur elles une influence assez profonde pour durer toute la vie, et les moyens d'user de cette influence ne doivent-ils pas être aussi l'objet d'une étude approfondie?

Ici, la connaissance doit précéder l'action ; l'observation, en effet, vaut mieux que la théorie la plus étendue ; la première peut remplacer la seconde, mais non réciproquement.

Il y a deux types d'éducatrices des tout jeunes enfants qu'aucune théorie ne saurait produire et, à dire vrai, aucune théorie ne pourrait expliquer comment elles sont produites. C'est la « nurse » anglaise et la « nurse » irlandaise. La première possède le sens profond des convenances et demeure esclave de son devoir jusqu'à un iota; son idéal, tout de tradition, sans être consigné dans aucun livre, est très réel cependant. Il lui montre dans le détail et d'une manière certaine « ce qui doit être » ; sa forte autorité assure que « ce sera ». C'est le respect de Dieu, celui de la prière et celui des parents, les égards mutuels entre les frères et sœurs, l'oubli de soi, les manières distinguées. Ses vues sur ces questions sont comme les lois antiques des « Mèdes et Perses >, elles ne varient jamais. Elles sont d'ailleurs si salutaires et si saintes !

La « nurse » irlandaise gouverne par le cœur, par la sympathie, par l'action de ce dévoûment profond, cachet des âmes où Dieu règne en Maître. Elle n'a pas de vues ; mais elle « s'y connaît j>. Inutile pour elle d'observer; elle voit; elle a ses intuitions ; elle n'a jamais formulé de loi ; elle gagne par le tact et par l'affection; elle élève l'esprit vers Dieu, soumet la volonté à l'obéissance, et paraît ne rien faire autre chose, qu'aimer et attendre. Le cachet imprimé par elle sur la formation des premières années est ineffaçable ; il demeure comme un instinct de foi, une habitude de résignation à la volonté de Dieu, un recours habituel à la prière. Ces deux types d'éducatrices agissent au moyen de dons reçus du Ciel ; il est difficile de croire que les cours les plus complets sur l'art d'élever les jeunes enfants puissent en produire de plus achevés. C'est qu'elles gouvernent par ces choses que les traités et les manuels ne peuvent enseigner : la foi, l'amour et le bon sens.

Ceux qui continuent ensuite la formation des enfants, ont d'ordinaire beaucoup à apprendre par leur propre expérience. Ils doivent étudier ce que très peu comprennent d'intuition naturelle : l'art de gouverner les volontés enfantines et, — sans provoquer de résistance, comme sans céder à toutes les fantaisies, — les conduire par degrés à se dominer, à se vaincre et à se commander. Ce travail, il faut le reconnaître, sera graduel et lent.

S'il était trop hâtif, une solution de continuité s'apercevrait bientôt ; l'enfant, importuné des progrès exigés, réagirait en sens contraire ; il deviendrait rebelle ou obstiné. Si, d'aventure, et par malheur, cette pression factice était mieux acceptée, il serait bientôt ce petit parangon, l'enfant modèle si bien dépeint par Wordsworth :

« Formé de bonne heure à sacrifier aux Grâces, on ne le voit jamais se mêler aux disputes ; ce serait au-dessous de sa dignité.

« Sa riche nature verse à flots les talents, comme la fontaine ses eaux pures.

« L'égoïsme ne l'approche pas et la foule des plaisirs frivoles ne le fait pas dévier de sa voie.

« Les pauvres mendiants proclament son nom; les créatures muettes lui trouvent la tendresse d'une mère.

« La peur naturelle ou surnaturelle ne l'atteint pas, à moins que ce ne soit en rêve.

« Pour augmenter votre étonnement, voyez comme ses répliques sont spirituelles et comme il a le sens du ridicule.

« Quoique innocent lui-même, il n'ignore pas les folies d'un monde pervers; il est perspicace et capable de prononcer sur cette question des discours éloquents.

« Il est un prodige de science ; il peut guider les vaisseaux sur les espaces inexplorés des mers et vous en décrire toutes les manœuvres.

« Il connaît le secret des abîmes de la terre et le nom des étoiles.

(( Il est au courant de la politique des pays étrangers et peut vous réciter une tirade de noms de provinces, villes, cités de tout l'univers, aussi nombreux que les gouttes de rosée sur le fil de la Vierge.

c II passe les choses au crible ; il les pèse; elles doivent comparaître à sa barre.

« Il a besoin de vivre en constatant qu'il progresse chaque jour, ou bien, ne pas vivre du tout ; il lui faut recueillir au plus profond du cœur chaque goutte d'érudition qui tombe.

A la vue de cette croissance insolite, blâmez le Maître,... plaignez l'arbre \ »

1. Full early trained to worship seemliness, This model of a child is never known To mix in quarrels ; that were far beneath Its dignity; wilh gifts he bubbles o'er As generous as a fountain ; selfishness May not come near him, nor the liltle Ihrong Of flilting plcasures tempt him from his path ; The wandering beggars propagale his name. Dumb créatures find him tender as a nun, And natural or supcrnatural fear Unless it leap upon him in a dream, Touches him not. To enhance the wonder, sce IIow are his notices, how nice his sensé Of the ridiculous; nol blind is he To the broad foUies of the licensed world Yet innocent himself withal, though shrewd, And can read lectures upon innoceace; A miracle of scientific lore, Ships he can guide across the pathless see, And tell you ail thcir cunning; he can read The inside of the earth, and spell the stars;

D'autre part, si l'éducateur craint trop de contrarier les inclinations de l'enfant, s'il cherche à lui faire prendre toujours la route la plus facile, s'il enseigne en jouant, et s'il aplanit lui-même la moindre aspérité, il est trop clair qu'il n'aura formé qu'une volonté débile, une intelligence sans force de synthèse; il n'aura, en un mot, préparé que des ressources insuffisantes pour les imprévus, les difficultés ou les privations delà vie. Nous sommes plus portés de nos jours à produire des caractères sans couleur, qu'à développer de petits prodiges. Les mouvements d'ici-bas sont un flux et un reflux dont les dernières lames sont toujours plus courtes, et il semble bien que nous atteignions le terme d'une époque où, comme on l'a dit spirituellement : « Le maître apprend les leçons et les récite à son élève. » Nous commençons, en effet, à ne plus croire entièrement aux méthodes toutes faites et aux leçons modèles ; nous apprécions bien davantage l'habitude de l'effort personnel, et la saine discipline du travail pénible

He knows the policies of foreign lands;

Gan string you naraes of districts, cities, towns,

The whole world over, tight as beads of dew

Upon a gossamer thread; he sifts, he weighs;

AJl things are put to question ; he must live

Knowing that he grows wiser cvery day

Or else not live at ail, and seeing too

Eachlittle drop of "wisdom as it falls

Into the dimpling cistern of his heart;

For this unnatural growth the trainer blâme,

Pity the iree.

« The Prélude. » Bk. V, lines 298-329.

et ennuyeux. Nous commençons, s'entend de ceux qui prennent un soin réel des enfants, de leur caractère, de leur vie. Pour les autres, il leur faudra du temps avant de s'être mis au niveau de l'expérience acquise par ceux qui voient de près les enfants; une génération ne suffira peut-être pas à l'Etat et à ses représentants pour y arriver.

L'Amérique, qui observe et se tient en éveil, a fait, avec tout l'enthousiasme d'une nation encore jeune, d'heureuses expériences sur ces questions d'éducation; enthousiasme qui dépasse parfois, il est vrai, son sens pratique des choses ; mais si l'échec survient, il ne la rebute pas; l'entreprise manquée est recommencée à neuf. Elle a donc, sous ce rapport, pris ses avances; et on comprend là-bas, mieux qu'ailleurs, combien une certaine part de liberté est nécessaire à l'éducateur.

En dépit des systèmes, les enfants vivent, croissent et viennent, année par année, nous offrir le moyen de leur faire un grand bien; malgré les difficultés latentes, beaucoup peut être obtenu si nous suivons le conseil de Mgr Ullathorne : « Confiez-vous en Dieu et commencez comme vous pouvez. »

Tâchons d'abord d'apprendre à connaître les enfants. Pour faciliter l'entreprise, marquons quelques points cardinaux qui pourront nous guider dans la découverte de cette terre généralement trop inexplorée. Le choix de ces jalons dépend en grande partie de la tournure d'esprit de l'observa-

teur, et de sa perspicacité plus ou moins grande à saisir les traits qui se font jour. 11 est prudent et sage d'examiner sans en avoir l'air.

Les créatures sauvages elles-mêmes s'enfuient devant le regard inquisiteur; elles se laissent étudier par le naturaliste qui ne paraît pas s'occuper d'elles. Il en va de même de l'enfant. Observé de trop près, il se dérobe, perd dans les broussailles du rêve son trésor de simplicité, devient un petit être factice et composé, dissimulant avec soin le fond de ses pensées au critique d'art qui l'examine. D'autre part, si l'on pèse, mesure, inspecte, reporte ses moindres actes ; si l'on exerce sur lui une pression forcée ; si l'on note sans cesse ses moindres succès pour y applaudir, comment l'enfant s'ignorera-t-il lui-même? Comment ne deviendra-t-il pas prétentieux ou affecté? Les enthousiastes de « l'étude de l'enfant » courent ainsi grand risque de faire du véritable enfant un spécimen de plus en plus rare, tout comme les amateurs de gibier de choix détruisent les plus belles espèces en les parquant dans leurs enclos.

La multiplicité des questions porte aussi l'enfant à ne pas se montrer sous son vrai jour; il ne sait rendre compte ni de ce qu'il pense, ni de ce qu'il éprouve, ni de la manière exacte dont il comprend les choses; plus on paraît anxieux de pénétrer l'intime, moins il saura le faire connaître. L'observateur le plus tranquille et le plus discret est donc celui qui voit le mieux ; mais celui qui

voit le mieux, sait aussi combien il voit peu! Certains points de repère peuvent cependant guider, surtout dans la période de transition où les traits du caractère comme ceux du visage commencent à s'accentuer. L'un de ces jalons indicateurs est la nature des amitiés. Tels enfants se portent d'instinct vers les personnes qui leur sont supérieures; tels autres, au contraire, regardent audessous d'eux, se trouvant obligés à moins de retenue. Les petits garçons qui rôdent autour des écuries, les jeunes filles qui causent avec les servantes, ceux et celles qui pendant leurs années d'études font constamment bande à part, non avec les élèves les plus recommandables, tous agissent ainsi d'ordinaire par l'amour des aises, l'horreur de la contrainte et de l'effort qu'imposeraient des amitiés plus hautes. Dans ce milieu médiocre, aux conversations insignifiantes, ils peuvent à peu de frais devenir quelqu'un. Dans un cercle plus distingué, au niveau intellectuel moins banal, il leur faut à la fois plus d'attention et de tenue. Se plaire dans un milieu de choix est une bonne note pour le présent; c'est d'un heureux augure pour l'avenir. Tendre vers ce qui est plus élevé donne l'espoir fondé qu'on saura dans la suite s'y placer soi-même et y attirer autrui.

L'attitude de l'enfant envers les livres n'est pas une moindre révélation du fond même de son esprit; la seule manière dont il les saisit indique déjà s'il est un familier de ce monde des livres, ou

s'il s'y trouve en passant et comme un étranger. Le goût, clans la qualité comme dans la quantité, est une indication si claire qu'il est à peine besoin de le mentionner.

Le jeu est une autre ligne où le caractère se révèle lui-même, laissant apercevoir à Farrièreplan, le terrain où la vie se déroulera plus tard. Les natures les plus profondes et les plus ardentes se divisent généralement en deux groupes : les amateurs de lecture; les amateurs de jeu. Un troisième, plus rare, a un pied dans les deux camps. Les premiers seront, en général, des caractères influents prenant de l'empire sur l'esprit d'autrui, pourvu qu'ils ne planent pas trop audessus des détails pratiques de l'existence; les autres seront actifs, prompts et décidés; ils pourront faire beaucoup, s'ils ne restent pas desimpies joueurs quand les devoirs de la vie demanderont davantage. Il y a encore : les artistes de naissance, avec leur esprit intuitif; les « enfants de la maison » pour qui le foyer est tout l'univers et qui ont en eux, d'ailleurs, de quoi devenir plus tard le centre d'un intérieur plein de charmes; les critiques, se tenant facilement à l'écart, un peu maussades et suffisants, dédaigneux ou mécontents des personnes et des choses, à peine capables de profondes affections; les natures joyeuses et bienveillantes, qui ne font point de cas de leur propre intérêt et passent leur vie à rendre service. Du côté opposé sont naturellement celles qui se

confinent dans leurs sentiments ou leurs dispositions. D'autres groupes pourraient être signalés, l'expérience de tout observateur sérieux y suppléera largement. On terminerait sans doute la liste en indiquant le moins nombreux, — le plus choisi, — qui se tient à distance, mais non pas à l'écart. Ce sont les enfants d'élite ; ils ont le Ciel dans les yeux; une sorte de mystère les environne. Calmes et méditatifs, ils sont les amis de Dieu; ils sont les amis de tous. Leurs natures aimantes et aimées ne réclament presque rien du monde extérieur; ils trouvent assez au dedans. On les classe parfois parmi les rêveurs ; ils sont en réalité les voyants. S'ils demandent si peu, c'est qu'ils n'ont besoin, en effet, que d'une protection de vigilance et de respect. On peut, sans imprudence, les laisser à eux-mêmes, car c c'est Dieu qui les instruit. » (Joan, vi, 45.)

Après ces indications générales, que tout éducateur pourra multiplier ou développer à sa guise, une grave question se pose : Comment utiliser pratiquement la connaissance acquise de l'enfant, et comment r « élever » dans les années d'adolescence? Et tout d'abord, que désirons-nous élever? Assurément pas de ces nullités, à peine bonnes parce qu'elles ne sont pas mauvaises. Le nombre en est déjà trop grand! Elles n'occasionnent, il est vrai, aucune difficulté; mais combien de déceptions n'apportent-elles pas! Si bonnes qu'on les suppose, ces natures auraient pu être

bien meilleures encore, si elles avaient seulement voulu. Mais qui peut obtenir un effort de volonté suffisant pour les rendre « un fait », selon l'expression si frappante de Montalembert, au lieu de les voir rester « une ombre, un écho, une ruine»?

Ceux qui entreprennent la transformation de tels caractères doivent eux-mêmes avoir une idée précise de ce qu'ils veulent obtenir. Ils leur faut d'abord se persuader que tout esprit, tout caractère peut monter plus haut que le degré déjà atteint. L'éducateur doit donc tendre lui-même à une plus haute perfection, avoir foi en ce qu'il enseigne, l'apprécier profondément. L'éducation — on ne peut trop le redire — ne se fait ni avec des préceptes ni avec des maximes; c'est par le spectacle d'une vertu réelle, des choses aimées, de l'idéal poursuivi qu'on acquiert l'influence vraie. Montrer de l'énergie, c'est la suggérer chez les autres ; croire à la possibilité du développement, c'est presque le créer. Si nous voulons vraiment produire l'intégrité de caractère, la fermeté, la confiance, le courage, la profondeur, toutes ces fortes qualités qui sont comme l'ossature des autres, il faut tout d'abord amener à les désirer, puis pousser à les acquérir, par la force de l'exemple, non d'un exemple convenu, froid comme un précepte, mais de l'exemple d'une vie vécue et de la confiance dans les vérités enseignées.

Les qualités aimables, ornement des plus aus-

tères vertus, peuvent s'enseigner d'une façon plus explicite. Il est toujours plus facile d'adoucir que de renforcer ; mais pour que la modération s'exerce, il doit y avoir quelque chose à modérer; la force doit exister pour qu'on parle de douceur, tout comme dans l'ordre matériel c'est sur l'aspérité qu'on polit la surface. Les qualités de fond sont spécialement nécessaires en nos jours où l'inconstance domine, et oh le rapide développement de forces inconnues rend, plus qu'autrefois, chacun responsable de ses actes. Nous sommes à une époque d'impatience, apprenons à attendre; une époque de brusques changements sociaux, soyons prêts pour l'adversité ; une époque de licence, soyons sur nos gardes et tenons-nous sur la défensive; une époque d'égoïsme, le désintéressement est plus nécessaire que jamais. L'amour du foyer etl'amour de la patrie semblent se refroidir rapidement l'un et l'autre ; jamais il ne fut plus urgent d'apprendre l'esprit d'abnégation, essence de la vie de famille, et d'entourer notre pays natal de cet amour mêlé d'honneur qui est aussi « la piété filiale » dans le vrai sens du terme.

Toutes ces choses découlent de la pratique bien comprise de la foi catholique. La vie de famille catholique, la vie sociale catholique, le patriotisme catholique sont les plus vrais, ou, pour mieux dire, les seuls vrais, parce qu'ils reposent sur des vertus ayant pour base la vérité. Ces vertus ne viennent pas toutes seules. Beaucoup d'âmes

voudraient arriver au Ciel où elles aspirent, entre les bras miséricordieux de l'Eglise leur mère, sans songer à être elles-mêmes son bouclier ou sa parure. Le nombre de ces âmes augmentera encore, si nous n'allumons pas, dans celles qui nous sont confiées, l'ambition de faire quelque chose de plus, l'attrait du dévouement à la grande cause catholique. Or ce dévouement suppose l'abnégation personnelle, le désir de s'initier à l'esprit de l'Eglise, de s'identifier à ses sentiments, en un mot, de vivre une vie digne de soi et des autres. Il y aura des sacrifices à faire ; il faut les connaître et les envisager. Une vie sainte, d'ailleurs, ne peut être une vie douce; elle réclame à priori la privation de bien des jouissances, même parmi les meilleures, ne serait-ce que pour apprendre à savoir s'en passer.

L'indépendance chrétienne, si essentielle à un caractère, s'acquiert surtout dans le détachement de biens agréables, sans doute, mai"s non indispensables. La simplicité de la vie fait sa véritable grandeur; le mot de simplicité lui-même indique déjà suffisamment qu'il faut se défaire des exigences factices qui tourneraient vite en nécessités . L'habitude du travail est, de même, une impérieuse obligation. C'est l'exercice qui la produit; exercice répété avec constance et énergie, pour apprendre à sacrifier ce qui plaît en faveur de biens plus précieux. La patience, l'art d'approfondir les choses, et de les mener à bonne fin,

sont des qualités dont l'importance réelle échappe à la moyenne des intelligences, au moins jusqu'au jour où elle a pu être appréciée par des faits palpables et concrets. Alors la lumière se fait sur le prix avec lequel il a fallu payer des dons si utiles et si excellents. Grande leçon, qui s'apprend seulement par degrés, et doit souvent être étudiée tout le long de la vie. Une autre, non moins indispensable, plus ardue même pour beaucoup, est la connaissance de la valeur du temps. Il y a une distance incalculable entre ceux qui possèdent cette connaissance et ceux qui ne l'ont pas. Notre siècle nous porte à une sorte de fièvre; mille causes diverses accélèrent le mouvement de la vie, tandis que peu de personnes savent bien exploiter leur temps. La tendance est de faire alterner, et sans transition, l'extrême activité avec le repos absolu. A une époque plus paisible, nos aïeux usaient sans doute mieux des heures. La vieille Marquise de Gramont, âgée de quatre-vingt-treize ans, demandait son tricot pour les pauvres, après la réception des derniers Sacrements. « Mais Madame la Marquise a été administrée; elle va mourir! », dit la femme de chambre qui trouvait l'occupation de mourir suffisante à cet âge. — « Ma chère, ce n'est pas une raison pour perdre son temps », répondit l'énergique grande dame. — On raconte également qu'un jour d'été, l'un de ses enfants lui ayant demandé un peu d'eau fraîche entre les repas, elle lui répondit : c Mon enfant, vous ne

serez jamais qu'un être manqué, un pygmée, si vous prenez ces habitudes-là; pensez, mon petit cœur, au fiel de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et vous aurez le courage d'attendre le dîner ». Elle avait acquis pour elle-même la force qu'on trouve dans une courageuse privation.

Encore une leçon à mentionner, peut-être la plus laborieuse : c'est la parfaite sincérité. Sauf pour les natures les plus simples et les plus droites, il est si difficile de ne pas prendre de pose! Poser pour l'indépendance de caractère et se laisser ronger par le respect humain; poser pour l'indifférence, et souffrir de ne pas rencontrer d'écho ; poser pour la frivolité quand on est pénétré du sérieux de la vie; cacher l'attrait des choses élevées sous un petit air narquois, tout cela n'est pas rare; mais qu'il est étrange de voir cette sorte de pose tenue pour moins déloyale que celle de paraître meilleur qu'on ne l'est. Celle-ci est, en effet, un peu passée de mode, et pourtant, mentir au meilleur de soi-même est un pire mensonge que de se surfaire aux yeux d'autrui. La preuve en est dans l'effort à fournir pour vaincre ces tendances ; plus on y réfléchit, plus on reste persuadé que la parfaite sincérité est rare, et qu'elle suppose un renoncement plus absolu peut-être que toute autre vertu.

Pour conclure : les moyens propres à former le caractère peuvent être groupés sous les quatre chefs suivants :

1. Rapports avec les personnes d'un niveau plus élevé : parents, maîtresses, amies. — De nos jours, ces dernières ont souvent une influence plus prépondérante que des personnes ayant par leur situation, une autorité officielle. Le contrôle est parfois si redouté! Il y a là, d'ailleurs, un précieux moyen d'action pourles éducateurs qui, même dans l'âge mûr, conservent le don d'attirer la jeunesse et de capter son amitié. La grande source d'influence de l'amitié réciproque réside dans une disposition de confiance et l'espoir manifesté d'arriver à un heureux résultat.

2. Vigilance. — Non cette vigilance inquiète et ombrageuse, qui éveille l'instinct d'espièglerie et porte les réfractaires aux petites rébellions. Vigilance ouverte et loyale, qui inspire l'abandon, fortifie le courage, et obtient de chacun tout ce qu'il peut donner. Bien comprise, elle n'est point une atteinte à l'honneur de l'enfant. Elle devient, au contraire, comme un hommage de plus à sa haute lignée. N'est-il pas du sang royal de la grande famille chrétienne, et n'a-t-il pas droit à la garde d'honneur qui se relève avec amour près des jeunes princes?

3. Critique et correction. — S'il en faut user avec un soin très délicat, il y aurait injustice grave à la négliger. Il n'est point aisé, d'ailleurs, de reprendre en temps voulu, sans trouble, sans impatience, sans laisser de blessure. Oser faire de la peine pour obtenir un plus grand bien ; aimer

la vérité et avoir le courage de la dire; changer, avec le temps, le reproche en remarque de bonne et franche amitié, ce n'est point non plus chose facile. Bien accepter la critique est une des plus utiles leçons de la vie. La bien faire est un des arts les plus délicats. Il demande, sans contredit, bien plus d'étude et d'abnégation que l'habitude de se contenter de peu ou de « gronder » à tout propos. « Gronder, a très bien dit Mgr Hedley, c'est faire entendre la résonnance de l'intelligence creuse et du cœur vide d'un homme qui n'a rien à donner, rien à proposer, rien à faire connaître ».

4. Discipline et obéissance. — Pour devenir de puissants auxiliaires en éducation, ces deux instruments ne doivent pas être des puissances inertes, mais des réalités vivantes ; elles doivent amener par degrés au gouvernement de soi-même, et non à une soudaine émancipation. L'obéissance est due tout d'abord aux personnes, elle sera prompte et non raisonneuse ; puis aux lois, elle est alors un « service raisonnable » ; enfin à la règle plus étendue, gravée au-dedans de nousmêmes : loi d'amour de la sainte liberté des enfants du Royaume de Dieu.

Tels sont les moyens employés par l'Eglise, mis chaque jour en action par les divers canaux de son autorité. Elle est la mère qui nous élève en nous initiant à l'intimité de ses secrets. A nous de répondre à sa confiance. Elle nous prodigue de

son trésor, les biens anciens et les nouveaux. Elle nous offre les meilleurs dons, prie pour nous, avec nous, nous apprend à prier. Elle élève nos pensées vers les désirs d'En-Haut, veille avec une sollicitude paisible et constante, et prépose ses évêques et ses prêtres à la garde collective et individuelle du troupeau. Elle a bien cette vigilance dépeinte par Saint François de Sales comme « ce qui ressemble le plus à celle de Dieu » ; vigilance pleine de calme et de tranquillité, qui, dans sa plus puissante activité, ne connaît point l'agitation, et qui, unique de sa nature, consent à se faire elle-même toute à toutes choses. Critique et correction, discipline et obéissance, ces moyens sont donc mis en œuvre, doucement, mais sans faiblesse, par l'Eglise notre mère, l'Eglise si délicate et si circonspecte dans ses vues, si lente à punir, si ferme sur les principes, si persuasive à demander non l'obéissance passive des esclaves, mais la soumission libre et aimante de ses enfants.

Page 1