CHAPITRE V
Un des problèmes les plus difficiles à résoudre, dans les maisons d'éducation, surtout dans les pensionnats, est la juste combinaison des avantages actuels avec la préparation aux devoirs futurs. Car cette formation en vue de l'avenir se fait en un milieu, et au moyen de circonstances, qui tiennent les enfants forcément éloignés de bien des détails de la vie pratique qui les attend.
11 y a toujours avantage sérieux à être un membre, même le plus humble, d'une vaste organisation. D'une réunion nombreuse émane, en effet, une sorte de dignité qui ennoblit mille choses en soi insignifiantes. L'idée de la vie en commun, de ses obligations, de ses responsabilités, prend corps, pour ainsi dire. Il est aussi dans la vie du Pensionnat certaines heures solennelles, qui laissent un souvenir durable et fruc-
tueux. Telle, la clôture de l'année scolaire avec le double coup d'oeil sur le passé et l'avenir, avec l'émotion contenue, le respect mystérieux qui s'attachent, dans la vie, à ce qui commence ou s'achève. Les plus jeunes eux-mêmes en sont impressionnés : ils perçoivent confusément le sens de ce qui se passe autour d'eux, et soupçonnent, d'une manière vague peut-être, mais pourtant réelle, ce que doit être l'existence. Pour les aînés, ce sont des souvenirs inoubliables et féconds. Ces influences profondes appartiennent surtout aux établissements qui ont leur passé, leur esprit traditionnel, un but et un idéal déterminé. En cela, ils ne peuvent être surpassés. La salle de travail dans la famille reste toujours « la salle de travail » et n'a par elle-même ni élévation d'âme, ni sentiment particulier.
L'éducation dans la famille et celle du pensionnat ont leurs ressources et leurs avantages respectifs. Au point de vue de l'ascendant moral, la seconde a la supériorité ; elle l'a souvent aussi quant au choix des professeurs et à l'heureuse répartition qui peut être faite de leurs talents. Une institutrice particulière doit être bien complète pour répondre, à elle seule, aux besoins multiples d'une éducation de jeune fille, non seulement quant à l'instruction, mais quant aux rapports constants, à l'influence personnelle, à la formation du caractère, au développement physique, etc. Supposons même qu'elle possède toutes les qualités nécessaires pour
obtenir ces résultats si variés, n'y aura-t-il pas encore recueil de l'incompatibilité d'humeur, qui pourra rendre le tête-à-tête de la salle de classe bien pénible à certains moments? Le pensionnat, au contraire, est un foyer d'influences diverses. Rarement un enfant y fera son éducation, sans bénéficier grandement au contact des intelligences et des caractères. Les apartés et les petites coteries sont toujours à craindre, il est vrai, comme la plaie de toute agglomération ; ils se produisent surtout parmi les natures faibles ; mais quand l'esprit général est sain, il barre de lui-même le passage à ces abus, et ne laisse place qu'aux belles et nobles amitiés, qui se cimentent pour la vie, dans cette existence en commun. Dans les pensionnats catholiques, les associations et les congrégations complètent la formation générale par leurs exercices particuliers. On y tend à un idéal plus élevé, on inculque l'obligation de l'influence, on exerce pour le bien des habitudes de direction qui seront plus tard d'une grande utilité. Enfin, parmi les avantages des grandes institutions, il faut compter le plan d'études d'ensemble, l'enseignement méthodique, et même les ressources du mobilier scolaire, qui ne sont pas toujours possibles dans une salle de classe privée. Si les jeux en plein air sont tenus en honneur, ce sera un grand charme ajouté aux bénéfices physiques et moraux.
Certes, toute chose humaine a ses côtés défec-
tueux, ici comme ailleurs. Mais comme il est possible à ceux qui en ont la charge de parer à ces inconvénients, il ne sera pas inutile d'en indiquer quelques moyens.
En premier lieu, tous conviendront sans peine que la vie de pensionnat n'est pas faite pour les très jeunes enfants. Leur bien-être réclame, dans le règlement et les occupations, plus d'élasticité qu'il n'est possible d'en laisser à un groupement nombreux. Trop de liberté les excite, et les rend insupportables à eux-mêmes et aux autres. La contrainte, d'un autre côté, cabre les plus énergiques, comprime les faibles, éteint chez tous la spontanéité. Les jeux tranquilles de la maison, avec leurs moments de calme et de solitude, sont meilleurs pour ces petits que l'atmosphère d'un pensionnat. Le demi-pensionnat, avec les heures passées dans la famille, est souvent un moyen terme très heureux. De nos jours où la vie du foyer est parfois si peu stable, des raisons particulières et sérieuses peuvent incliner les parents à se séparer de bonne heure de leurs petits enfants. On doit avoir égard à eux dans les règlements des pensionnats. Et d'abord, le joug doit être rendu aussi léger que possible : courtes leçons, interrompues par des exercices variés, qui reposent l'attention ; longues heures de sommeil, chambres gaies, en un mot, atmosphère morale qui tende plutôt à calmer qu'à exciter. Point de caresses des grandes; ces témoignages extérieurs de tendresse ne sont sou-
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vent qu'une recherche égoïste, malsaine pour les unes et les autres.
Chez les grandes jeunes filles, les difficultés sont d'un ordre différent. La vie de pension, au lieu deles comprimer, n'est souvent qu'une occasion de prendre du large. Dans une nombreuse réunion d'enfants, le niveau intellectuel reste, en général, à un degré moyen, qui ne favorise pas toujours l'ascension des mieux douées. Les points de vue, les conversations, le langage, le vocabulaire maintiennent dans une sorte de médiocrité, quand ils n'en font pas même descendre. Et quoique l'émulation puisse en aiguillonner plusieurs, et leur faire prendre le pas de course, elle ne suffira pas à éveiller l'amour de la science pour elle-même ; le stimulant ôté, l'ardeur disparaît vite. Pendant ce temps, les « sans-souci » se laissent vivre doucement, se berçant dans la conviction que bien d'autres, après tout, en savent encore moins qu'eux !
Il est certain aussi que la nécessité de tout prévoir et de tout organiser, dans une vie d'ensemble, ne favorise pas le développement individuel. Trouver les choses préparées à point, sans se douter de la peine qui en résulte, voir tout arriver à l'heure, sans effort ni concours personnel, s'entendre dire moment par moment ce qu'il faut faire et penser, n'avoir qu'à suivre la cloche pour employer son temps, tout cela, encore une fois, ne tend pas à stimuler l'initiative, ni à façonner la patience en
face des imprévus, contradictions ou méprises qui ne manqueront pas dans la suite. Plus le mécanisme d'une grande organisation est parfait, plus les rouages s'emboîtent exactement. Cette perfection même n'est pas pour préparer aux chocs de l'avenir. Si donc, de temps à autre, quelques troubles matériels se produisent, ils ne sont pas à regretter; le petit dommage extérieur qu'ils ont pu causer sera compensé, et au delà, par la leçon pratique qu'ils auront donnée.
On commence à croire ce qui a été si souvent répété : que les leçons des livres ne constituent point toute l'éducation. Le système d'enseignement primaire a perdu son équilibre à force de multiplier ses manuels; les abus en sont d'ailleurs reconnus, et quelques notes publiées ces dernières années par le Ministère de l'Instruction publique donnent de précieux conseils pour la préparation de l'avenir. Elles demandent l'apprentissage de métiers; le développement de l'esprit d'observation, de la science, du goût, de l'adresse, en somme, la formation sérieuse à tout ce qui pourra être utile dans la suite. Pour les jeunes filles, on insiste sur l'application aux connaissances pratiques qui seront leur apanage dans la vie de famille. Il est étrange que la classe moyenne, à qui ces connaissances sont spécialement utiles, semble s'en soucier fort peu. La haute société, au contraire, les regarde comme une supériorité nécessaire, qui s'allie fort bien aux autres droits
conférés par la naissance. Les parents approuvent les travaux matériels et les médecins y applaudissent. C'est donc en vue de ces enfants, si bien disposées à profiter d'une éducation solide, que nous étudierons ce qui peut être fait, à ce point de vue, pendant les années du pensionnat. Ce côté pratique ne sera pas d'ailleurs sans contribuer puissamment à l'heureuse influence que les jeunes filles pourront exercer plus tard.
Tout d'abord, pour communiquer aux autres une juste estime de la vie pratique, il faut que nous en soyons nous-mêmes pénétrées. Par ce mot « vie pratique », nous entendons les connaissances variées qui aident à faire face aux divers besoins de l'existence, et qui ne s'enseignent guère par les livres. Les réalités de la vie ne sont point forcément des choses matérielles ; mais elles en dépendent et réclament leur concours. Les unes doivent s'accomplir, d'autres, se fabriquer, d'autres, se combiner ou être contrôlées. Toutes appartiennent aux premières nécessités de la vie humaine, et aux soins fondamentaux qui doivent l'entretenir. En cette science, le meilleur moyen de s'instruire est de regarder faire les personnes qui s'y connaissent. Quoique les traités et les manuels aient abordé à peu près tous les sujets où peut s'exercer l'activité humaine, il n'en est pas moins vrai que la voix et la main de l'homme en diront toujours plus long, et conduiront plus loin. Cette théorie en actes rehausse du même
coup la dignité des travaux manuels. En les voyant si bien exécutés, on comprend mieux leur valeur, et on les met, dans son estime, à la place honorable qui leur est due.
Une chose qu'on ne peut pas apprendre aux enfants, mais qui, dans la suite, s'imposera d'ellemême, c'est l'heureuse influence que ces occupations extérieures exercent sur la'personnalité tout entière. Elles mettent l'équilibre et l'harmonie dans le travail du développement; elles aident les facultés à prendre leur essor en s'exerçant dans leur sphère et en temps ^opportun. On se trompe en s'imaginant qu'un enfant obtiendra le maximum de progrès en faisant alterner un travail intellectuel intense avec des exercices violents. C'est ne pas bien connaître l'étendue et la variété de ses facultés.
En général, les enfants n'apprécient la valeur des études spéculatives que sur la foi de notre parole. Ils doivent passer par tant de labeurs, en face d'une grammaire latine, par exemple, où le miel ne se trouve pas composé sur le rayon et où les méthodes toutes faites ne sont pas inventées comme pour les langues modernes. Ils peuvent alors être étonnés que les grandes personnes soient si enthousiasmées de sciences qui leur paraissent, à eux, quelque peu austères, et parfaitement inutiles au bonheur de la vie. C'est probablement pour parer à cette difficulté, en soutenant les efl'orts, que les encouragements et les
récompenses se sont multipliés. Les exercices physiques sont un délassement et une joie pour les tempéraments bien constitués, mais ils ne laissent rien derrière eux. L'enfant aime à trouver comme résultat de ses efforts, quelque chose de concret, de durable et d'utile. C'est un témoignage de son pouvoir et de son adresse. Cette satisfaction du travail accompli est la meilleure des récompenses. Point n'est besoin alors de stimulant quelconque, ou bien il se rencontre à l'occasion dans la comparaison avec l'œuvre d'autrui. Qui n'a vu un enfant en contemplation devant le chefd'œuvre produit par ses mains? L'admiration fait taire les paroles, mais les regards de complaisance en disent bien davantage !
Avec son influence sur le développement des facultés, le travail matériel en possède une autre non moins précieuse ; il contribue, pour une large part, au bien-être de la vie de famille et au succès des œuvres sociales. Il développe aussi le bon sens et l'habileté à triompher des difficultés courantes. Dans les imprévus, ce n'est pas vers la personne brillante de la maison que se tourne le premier regard, ni vers celle qui possède telle ou telle spécialité ; c'est vers la « cheville ouvrière », dont on connaît le jugement, dont on apprécie la complaisance. Elle se prêtera, on le sait, aux choses les plus communes, et son expérience pratique trouvera, en cas de besoin, mille ressources ingénieuses. Tandis que la spé-
cialiste se récuse, que l'artiste attend l'inspiration, cette bonne main secourable se tend, à l'heure voulue, et sauve la situation, non peut-être d'une manière bien scientifique et technique, un peu comme l'humble rebouteur, sans diplôme médical, mais qui soulage ses clients.
Le travail manuel préserve encore de l'excentricité ou aide à s'en corriger. L'excentricité peut d'abord paraître inoffensive, et même posséder un certain charme. En réalité, c'est une misère qui affaiblit le caractère et fausse le jugement. Elle doit être reconnue et combattue dès l'enfance. Dans les génies supérieurs qui s'imposent, une certaine originalité est excusable, parfois même admissible ; sans le génie, elle n'est qu'une personnalité de mauvais aloi ou un manque d'équilibre moral. Si elle n'est point réprimée dès le début, elle s'étalera toujours davantage aux dépens du prochain. Ces natures ne peuvent s'adapter à autrui ; il faut donc que les autres les prennent comme elles sont, acceptables ou non ! En somme, ces tendances sont anormales et conduisent aux extrêmes si elles ne sont combattues. On leur donne pour excuse qu'elles fournissent un préservatif contre d'autres aberrations. C'est peut-être en vertu du principe d'inoculation, qui produit, sous forme bénigne, la maladie grave que l'on veut éviter. Si l'esprit et les habitudes de la vie sont tenus sous le contrôle; si l'on sait simplement se fondre dans l'ensemble, sans chercher à
attirer l'attention, sans demander continuellement des exemptions, un résultat d'ordre bien supérieur aura été atteint. Reconnaître que l'originalité est souvent une forme d'égoïsme, est un premier pas pour s'en corriger ; se faire serviable au prochain en est un autre non moins assuré. Car, quoi qu'ils puissent être d'ailleurs, les « originaux », il faut bien l'avouer, sont rarement complaisants.
Les enfants à l'imagination vive, au système nerveux délicat, au tempérament frêle, ont souvent de petites manies qui finissent par s'invétérer et sont difficilement corrigées. Une des plus fréquentes est de se parler à soi-même. Cet effet de surexcitation se produit d'ordinaire après une immobilité forcée, une application trop soutenue, un effort prolongé. La réaction contre la fatigue amène parfois aussi certaines bizarreries ou troubles intellectuels. Un peu de distraction détourne alors l'esprit de lui-même ; si l'attention est portée doucement vers un travail manuel, il y a diversion toute simple et naturelle, et la petite pose est oubliée. C'est un bien meilleur expédient que les remarques, les railleries ou les réprimandes directes.
Les travaux manuels, variés avec discernement, rendent industrieux en mille circonstances. Les enfants sont heureux de posséder eux-mêmes cette science pratique, qu'ils admirent dans les autres. Ces occupations leur donnent, en outre, une habitude de décision, par la nécessité d'agir sur
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l'heure et sur place. Ce n'est pas ici qu'il est possible d'attendre le moment de l'inspiration, ou de temporiser avec celui de la paresse. Les devoirs de la vie réelle s'imposent d'une manière calme, mais quelque peu impérieuse; s'ils sont négligés, la punition automatique, qui s'ensuit infailliblement, est bien plus convaincante que toutes les exhortations. Il y a aussi de ce côté une influence précieuse sur les nerfs, l'humeur et cette tendance au découragement qui laisserait parfois tout aller à la dérive. On l'a remarqué souvent : ceux qui n'ont pas d'obligations fixes, dont le travail attend la convenance, les jours et les moments, sont bien plus faibles devant les difficultés et plus abattus par les chocs que d'autres, habituellement aux prises avec les travaux laborieux. Il émane de ces occupations sérieuses une atmosphère de calme qui aide l'esprit à se ressaisir et à se dominer. Enfin, dans les revers soudains, ceux qui ont ainsi appris à user de leurs mains ne sont pas ces êtres désemparés, s'accrochant comme inertes aux bouées de sauvetage qu'on veut bien leur lancer. Ils savent lutter contre le flot et remonter le courant.
Même dans la vie du pensionnat, le travail matériel est, à certaines heures, un bienfait notoire. Des causes accidentelles, — troubles de la vue, croissance trop rapide etc., — peuvent rendre la vie régulière impossible durant un certain temps. Les enfants trouvent longs ces loisirs forcés, en
dehors des classes qu'ils suivent avec les autres. Des tendances fâcheuses risquent de se développer et de rejaillir sur l'entourage. La vie commune est la meilleure des choses ; mais le petit monde n'en juge pas toujours ainsi; l'exception est souvent pour lui objet de convoitoise, tout comme la liberté des Bohémiens peut devenir sujet d'envie. Avec la ressource des travaux manuels, F « exception > n'est point le « congé ». Tous peuvent le comprendre; c'est la simple substitution d'un devoir à l'autre, par le maintien de ce principe qu'en dehors d'un cas de maladie, nul n'a le droit de rester oisif.
Enfin, — et ce n'est point son moindre avantage, — le travail du corps est salutaire à l'âme. Il corrige la légèreté aussi efficacement que la verge, considérée par les Anciens comme l'instrument destiné à exterminer « la folie qui est au cœur de l'enfant. » — Si la verge elle-même est moins en usage, le travail pourra être ce glaive à deux tranchants qui combat les sept démons, dont les deux plus à redouter ici sont la paresse et l'orgueil. Il prépare, pour les luttes de l'avenir, un esprit sain dans un corps vigoureux.
L'expérience ne tarde pas à montrer les déficits d'une éducation sans contact avec les travaux pratiques. 11 manque toujours quelque chose dans l'attitude et même dans l'esprit. Prendre de l'expérience de ce côté semble donc nécessaire à la complète formation du caractère. Encore
une fois, si tout arrive à point, sans prévision, sans soins, sans obligations, une partie de l'être reste sans développement ; par certains côtés, il est toujours enfant. La meilleure formation morale s'accomplit sous l'impulsion d'exigences variées, l'une servant de contre-poids à l'autre. Un peu de labeur et de privation, par exemple, virilise le caractère et inculque l'idée d'abnégation ; un peu de préoccupation enseigne la prévoyance et stimule l'initiative ; par là même, la tendance à s'agiter pour des bagatelles s'affaiblit au contact de plus réelles difficultés.
Pour en venir au côté pratique, que peut-on faire pour les jeunes filles pendant les années du pensionnat?
Tout d'abord, leur enseigner l'ouvrage à l'aiguille, cet apanage de la femme, qui doit toujours garder une place d'honneur en sa vie. Dans bien des établissements d'éducation, il a été bénévolement négligé ; en d'autres, les épines des programmes d'examens ont crû à ce point, qu'elles ont étouffé cette bonne semence qu'est le travail manuel. Ce dommage s'est fait sentir surtout dans les établissements où régnait la préparation à certains examens plus importants : brevet supérieur, ou enseignement secondaire. Il n'y avait pas une seconde à donner à l'ouvrage, et on s'habitua peu à peu à le voir disparaître du plan général. C'est à peine s'il était regretté ; pour les enfants, si facilement entraînées par la vogue, ce fut bientôt
« un genre » de dire qu'elles n'étaient pas capables de tenir une aiguille. Peut-être aussi, une méthode surannée d'enseigner le travail manuel était-elle pour quelque chose dans le discrédit qui l'enveloppa. « On se donne bien de la peine pour apprendre très peu », pouvait penser l'enfant, et encore le résultat final dépendait si fort du concours d'autrui qu'il n'y avait presque jamais la sensation d'un ouvrage personnellement accompli. La maîtresse organisait, taillait, préparait tout, et l'enfant agissait à la façon d'une machine à coudre, qui poursuit sa ligne sans comprendre oij elle va. Le sens d'organisation n'était pas développé en vue de l'avenir, pas plus quel'habileté personnelle. Or ce qui ne peut se faire sans le concours d'autrui, ou ce qui ne demande aucun effort d'intelligence, sera bientôt mis de côté.
Donc, pour atteindre le but dans l'enseignement des arts pratiques, il faut intéresser l'esprit et stimuler l'effort. Le maître ne doit être satisfait que lorsque son élève peut se passer de lui. Ceci n'est pas seulement le point final à atteindre ; c'est le but à poursuivre depuis le commencement, avec une inlassable persévérance ; il y faut bien plus de labeur, de prévoyance, d'abnégation que dans un succès plus apparent. L'aspect de « fini » d'un travail dépend bien davantage de l'habileté de la maîtresse que de l'adresse de l'élève. Si l'on sait attendre, se contenter au début d'un résultat très primitif, que le dernier coup de main n'aura pas
transformé, on aura obtenu, au point de vue éducation, des avantages incomparablement plus sérieux et durables, que dans un succès plus brillant.
Un cours de quatre années, avec deux heures d'ouvrage par semaine, est une mesure approximative pour initier une jeune fille aux travaux élémentaires de l'aiguille. Elle apprendra ensuite à confectionner des vêtements, ce qui lui sera dans l'avenir d'une grande utilité, soit dans son intérieur, soit pour prêter son concours aux œuvres de charité. Et si des revers venaient à l'éprouver, elle pourrait par là se suffire à elle-même, et bénir l'indépendance inappréciable qu'elle garderait dans le malheur. Une autre branche d'ouvrage manuel qn'il convient de mettre en honneur dans l'éducation d'une jeune fille catholique, c'est le travail pour les églises. Ici, tous les talents ont libre carrière, depuis la confection de l'ourlet d'un modeste lavabo, jusqu'à celle des splendides broderies d'art, auxquelles les reines elles-mêmes ont su mettre la main.
Quelques notions d'hygiène ne sont pas à exclure de l'éducation pratique. Si le temps manque habituellement pour multiplier ces leçons, on pourrait en donner quelques-unes au cours du dernier trimestre. Du reste, la difficulté de trouver du temps ajoute encore à la force éducative, car dans la vie réelle, le temps ne sera pas toujours mesuré par deux coups de cloche. 11 en faut d'ail-
leurs relativement peu, pour mettre une jeune fille en état de se rendre utile chez elle, en cas d'accident ou de maladie. Ces notions pratiques sont de celles qui ont les plus constantes et les plus durables applications.
Savoir se servir est une science qui ne se définit, ni ne s'explique ; elle peut s'enseigner au pensionnat, et plus qu'on ne le pense. Là aussi le maître doit se souvenir que le point culminant de son dévoûment est d'avoir formé son disciple à se passer de lui. C'est, encore une fois, plus laborieux et plus difficile que de faire admirablement les choses à la place de l'élève ; mais c'est aussi le seul vrai mode d'éducation. C'est faire, autant que possible, comme les mères qui apprennent à leurs filles à réparer leurs vêtements, maintenir les choses en ordre, organiser les voyages, faire les malles, répondre des clefs et des étiquettes, envoyer les commandes aux magasins, au besoin, faire leur lit et entretenir leur chambre. N'est-il pas déplorable de voir certaines jeunes filles ignorer ces détails ?
Enfin, de simples et élémentaires leçons de cuisine sont également désirables à la fin d'une éducation. Pour être utiles, elles doivent être données sérieusement et, comme les leçons d'ouvrage manuel, reposer sur certaines bases. Débuter, d'un côté, par des travaux d'agrément ; de l'autre, par la confection des bonbons, c'est une plaisanterie qui ne produit rien. Ici, très spécialement, la
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satisfaction d'avoir mené le travail à bonne fin, sans le secours d'autrui, est un résultat qui paie de toute la peine. Quand une jeune fille a pu préparer elle-même un repas complet, l'expression de son visage dit la valeur du succès remporté, au point de vue qui nous occupe. Elle n'est ni exaltée, ni excitée, mais reflète une paisible satisfaction, qui semble venir du contact avec les choses primitives. C'est la sérénité confiante et joyeuse, qui rayonne sur son front, sérénité qui devra l'envelopper toute la vie comme d'une atmosphère de paix et de sécurité.
A première vue, on pourrait trouver une certaine exagération à vouloir établir un lien si étroit, entre les plus hautes qualités naturelles de la femme, et des occupations si vulgaires en elles-mêmes. Ceux qui ont comparé les divers systèmes d'éducation peuvent apprécier les résultats respectifs. S'ils ont considéré les conséquences d'une formation exclusivement intellectuelle, surchargée de matières d'examens, divisées et subdivisées en sections, et celles d'une autre formation, ayant eu sa part de développement pratique, ils n'auront pas de peine à reconnaître que la seconde est de beaucoup la meilleure, non seulement au point de vue physique et moral, — c'est trop clair, — mais encore intellectuellement. Durant le surmenage qui précède les examens, les fronts plissés, les yeux battus, la respiration haletante, les mouvements brusques, tout n'indique-t-il pas la tension exa-
gérée? Après l'épreuve, le manque d'initiative pour trouver de l'occupation prouve qu'un côté a été totalement négligé. C'est alors que les travaux manuels procureraient le repos sans favoriser la paresse. Ils sauveraient des deux excès à craindre en temps de réaction : d'une part, la lassitude, l'ennui et toutes les misères inhérentes à l'oisiveté; de Tautre, cette soif insatiable de distractions, de changements continuels durant ces vacances désœuvrées.
Encore une question bien digne d'attention, et qui semble toujours plus difficile à résoudre : la question des serviteurs. On cite le fait de maisons importantes, princières même, livrées, dans des moments difficiles, à la merci de l'humeur des uns, de la négligence des autres, de la grève menée par le cuisinier en chef ! Du haut en bas de l'échelle sociale, c'est la même plainte : les domestiques sont indépendants, exigeants ; on n'en trouve plus de bons, on ne peut plus se faire servir ! Cette plainte elle-même proclame le risque que l'on court à ne pouvoir s'en passer, la nécessité de se libérer de cette sorte de domination, et l'utilité de se servir soi-même, toutes les fois qu'il le faut. L'extension de la vie coloniale apporte un nouvel argument. Nous parlons de « vie simple » : elle est surtout vécue dans les pays éloignés. Les établissements agricoles ne prospèrent qu'au prix d'un grand travail personnel ; cette austérité d'un labeur incessant développe des habitudes vigou-
reuses dont on n'avait pas, jusque-là, soupçonné le bienfait. Il s'y mêle la légitime fierté d'avoir, par ses moyens, créé un chez-soi ; de l'avoir entouré de nouvelles activités productives, avec leur cortège de bonheur et de mâles vertus. Ces heureux résultats, des circonstances faciles ne les eussent point autant favorisés. Il est possible, d'ailleurs, que cette existence sévère et libre expose à perdre bien des trésors, que ne remplaceront ni la hardiesse, ni la confiance en soi; possible aussi qu'elle plonge dans la préoccupation purement matérielle de la lutte pour la vie. Mais il n'est pas impossible non plus d'échapper à ces inconvénients. Tout dépend de l'idéal poursuivi. Pour les catholiques, tout travail, où qu'il s'accomplisse, est compatible avec les plus hautes vues surnaturelles. Les pionniers de l'Eglise, saint Benoît et ses moines, inaugurèrent l'œuvre de la civilisation, quand l'Europe n'était qu'une immense terre inculte. Tandis qu'ils sanctiflaient leurs jours dans la prière et le rude labeur, les sciences et les lettres trouvaient près d'eux un abri sûr, en attendant des heures plus propices. C'était la religion qui animait chacune de ces occupations si différentes. Car, vraiment, sans VOpus Dei, sans l'assistance au chœur, sans la transcription assidue des manuscrits, sans le zèle à bâtir des temples moins indignes de la grandeur de Dieu, les arts et les sciences eussent-ils fleuri comme ils l'ont fait dans ces austères solitudes? Sans l'influence
profonde de la Religion, les rudes travaux qui se poursuivaient dans l'ombre eussent-ils dépassé ceux de nos colons modernes? Pareillement, nos occupations les plus pénibles, soit au foyer, soit dans les contrées lointaines, peuvent s'ennoblir et s'idéaliser par l'exemple de la Sainte Famille. Dans l'isolement et le travail, comme sous le poids des multiples obligations qui parfois nous surchargent, l'influence de cet idéal pénètre jusqu'au principe des choses, et transfigure les plus humbles actions de la vie quotidienne.
Ces actions, fondements, en quelque sorte de l'existence familiale, sont en elles-mêmes semblables sous tous les cieux. Elles ont quelque chose de sacré. Elles sont saines, bienfaisantes, stables, au milieu de ces mille fluctuations qui ajoutent à la vie bien des soucis et fort peu de joies. Certes, il y a de la distance, entre les grands nobles labeurs des moines bénédictins et les modestes travaux d'une pensionnaire; mais les principes fondamentaux ne diffèrent pas. C'est, des deux côtés, le bonheur dans le devoir accompli, l'honneur rendu au travail manuel, le service de Dieu procuré. L'humble vie des sœurs converses, dans les maisons religieuses, quand elles savent apprécier leur sort, réunit, à travers les siècles, ces deux extrémités. L'expression de joie qui rayonne sur leur visage en face de quelque occupation plus pénible n'est-elle pas une hymne, chantant au Seigneur le bonheur trouvé à son
divin service. Elles sont un objet d'envie aux religieuses de chœur ; et à tous ceux qui les approchent, elles enseignent, même à leur insu, la valeur et la dignité des modestes occupations auxquelles elles se livrent. Les enfants sont heureuses et fières de prendre, de temps à autre, leur petite part de ces travaux. Elles ont compris que de tels labeurs se paient, non avec de l'argent, mais avec de l'amour.
Un dernier mot, avant de clore cette question de la vie pratique. De temps en temps une école quelque peu prétentieuse élève la voix, et sous prétexte de franchise réclame plus que la réalité ; elle demande du réalisme, c'est-à-dire un enseignement prématuré de la vie à venir, de ses devoirs et spécialement de ses dangers. Trois remarques suffiront ici : 1° Ces demandes ne sont point exprimées par les pères et mères des enfants; celles qui les formulent sont des personnes n'ayant dans la question aucun intérêt direct. La preuve en est que, si elles signalent les lacunes, elles ne semblent pas pouvoir indiquer, d'après leur propre expérience, les moyens de les combler. 2° Les prêtres qui ont fait une étude approfondie des besoins de la jeunesse ne sont généralement pas de cet avis, et ne poussent pas à un changement d'orientation, dans le sens de révélations précoces. 3° L'opinion exprimée par une personne de grande autorité en éducation : miss Dorothea Beale, ex-principale du collège de Cheltenham,
pourra éclairer ceux qui, sans admettre en pratique ce système, sont pourtant frappés par la théorie. A la difficulté proposée, elle répondit qu'il n'était pas opportun de donner aux jeunes filles une connaissance anticipée des choses de la vie, faisant remarquer qu'en cas d'accidents ou d'opérations chirurgicales, ce ne sont ni les docteurs ni les aides qui s'évanouissent, mais ceux qui n'ont rien à faire. De même, disait-elle, ces instructions, données en dehors des devoirs immédiats et de besoins actuels, n'apportent aucun avantage réel, et seront souvent un danger. La vaste expérience de la personne qui émet cette opinion nous semble lui donner un grand poids.