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CHAPITRE VI

Autrefois les leçons et les jeux étaient aussi distincts les uns des autres, que les continents l'étaient des mers, sur les cartes géographiques de cette époque. Maintenant, c'est à peine si la ligne de démarcation des eaux est tracée sur nos allas, parfois même, elle n'existe pas. Ainsi certaines tendances en éducation voudraient effacer — au moins pour les plus jeunes enfants — la séparation entre deux choses diamétralement opposées, et faire « à dessein î des classes, une récréation, et des récréations, une classe perfectionnée. C'est une élégante manière d'imiter le droguiste et de « dorer la pilule 3». Si le conseil de l'Instruction publique nommait une commission d'enfants pour approfondir la question, le rapport, sans doute, indiquerait peu de satisfaction. Il relaterait l'uniformité des exercices, le vague des couleurs, l'ab-

sence de variété, l'atonie générale de la méthode. L'enfant aime en toutes choses le coloris et le contraste. A son âge et à son point de vue, il est assez naturel de préférer le jeu au travail. Mais le jeu qui n'est pas tout à fait un jeu, venant après ce qui n'a pas été tout à fait une classe, perd précisément le charme du contraste. La cloche appelant à la leçon sérieuse jetait autrefois, sur la journée, sa note grave et austère; mais la pensée de la récréation qui suivrait tintait déjà joyeusement. Dans la famille, des leçons de dix minutes, à de courts intervalles, semblent être ce qu'il y a de meilleur pour de tout jeunes enfants. L'attention déployée a été suffisante pour faire apprécier un moment de détente. Naturellement, ce système n'est pas applicable au pensionnat.

L'illusion que les classes sont un jeu ne doit cependant pas durer, sous peine de graves inconvénients. L'esprit de devoir, l'énergie, la persévérance dans la poursuite d'un travail laborieux, la vigueur de volonté qui se soutient dans une entreprise de longue haleine, même quand on n'y trouve pas d'intérêt palpable, la satisfaction de mener à bonne fin une œuvre difficile, toutes ces choses doivent être apprises au cours de l'éducation, ou bien elles ne le seront jamais ; l'exemple le prouve suffisamment. La question qui se pose ici est toujours la même : « Comment »? — et « Quand? » — Si l'on accable l'enfant par des leçons trop multipliées, si l'on exige de lui une

attention trop longuement soutenue, son petit visage anxieux et son dos qui se voûte protesteront. Si au contraire l'apprentissage de l'effort à fournir se fait trop tard, c'est un choc qui abat les faibles. « Je ne puis rien apprendre, s'écrient-ils ; je ne l'ai jamais pu ! »

Peut-être, en un sens, les écoles primaires avec leurs classes nombreuses ont-elles ici un certain avantage ; l'effort demandé peut mieux se répartir que dans l'enseignement d'un degré supérieur, ojj le nombre, moins considérable, laisse à chaque élève, pour son avantage ou son détriment, une plus grande part du travail commun. Dans la famille, cette part est encore plus large. L'attention de la gouvernante se concentrant sur une enfant ou deux, la pression ne fléchit jamais. Pour en revenir aux écoles primaires, qui n'a remarqué l'expression vague et distraite de la foule des élèves de la classe enfantine? La jouissance d'un repos bien mérité suit de près le petit triomphe du succès et la rougeur momentanée de celui qui a donné la juste réponse. Dans les classes nombreuses c'est pendant la leçon qu'on se repose. C'est un fait d'expérience, les enfants ne peuvent pas toujours se maintenir au même diapason ; pour supporter de longues heures de travail, ils « en prennent et ils en laissent ». Plus tard, quand ils auront dans leurs études une certaine liberté, la même cause produira d'autres effets. Ils travailleront davantage par eux-mêmes et, en un

sens, ils y seront obligés, puisque le maître, en raison du grand nombre d'élèves, ne peut multiplier ses soins à chacun en particulier ; la confiance en ses forces s'acquiert alors graduellement par la constatation des résultats répondant à l'effort personnel. La vieille race du « Magister » écossais, dans les paroisses rurales, produisait — et produit peut-être encore — de bons élèves de cette trempe, électrisés pour la science par l'enthousiasme personnel de leur guide. Celui-ci, n'ayant aucun aide, était vraiment l'âme de l'école ; garçons et filles, à l'envi, faisaient écho à ses instructions ; mais les garçons remportaient la palme, les filles n'étant pas jugées dignes de toucher aux Classiques, et les Classiques étaient tout pour lui! On assure qu'en Amérique, les meilleurs étudiants de l'Université sortent souvent d'écoles de villages perdus au milieu des terres, et privés de toutes ressources ; c'est que là s'est formée pour la vie, l'habitude vigoureuse, inflexible d'un travail opiniâtre, se développant dans la difficulté et presque sans secours extérieur.

Pour ceux qui sont élevés plus doucement, le problème est de savoir comment obtenir l'effort personnel, ou, pratiquement, comment déterminer la volonté à agir. Que la peine inhérente au travail soit visible ou dissimulée, elle existe ; l'énergie à marcher quand même est un des premiers résultats à réaliser au cours de l'éducation. Le labeur est en soi une lassitude ; il ne va point

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sans peines ni fatigues, puisqu'il sera toujours le châtiment du péché. Et ceci doit s'entendre de tout labeur quel qu'il soit, depuis le plus humble travail de servante ou de manœuvre jusqu'aux immenses sollicitudes du Souverain Pontife, depuis le devoir du plus petit écolier jusqu'aux longues et patientes recherches d'un Pasteur ou d'un Taine. En somme, le point capital est d'accepter le fardeau qui nous incombe, sous quelque forme qu'il se présente.

De temps immémorial, deux moyens ont été employés pour stimuler la volonté : l'éperon et le mors, la récompense et la punition. Les résultats obtenus ont été variables ; personne n'a paru entièrement satisfait de l'un ou de l'autre de ces moyens, ni même de la combinaison des deux. Quelques grands personnages sont montés sur le trépied, proclamant qu'il ne faut employer ni récompense ni punition, et que la c Science » doit être aimée pour elle-même. Mais si, malgré les invitations réitérées, l'amour de la science ne vient pas, le problème subsiste. Gomme bien d'autres qui se posent en matière d'éducation, celui-ci sera résolu seulement par ceux qui ont au cœur le double amour de la science et des enfants, ou qui, aimant la science, peuvent s'affectionner aux enfants. Vittorino da Feltre et le Bienheureux Thomas More étaient parmi les premiers. Ces deux affections bien comprises produisent les grands éducateurs ; grands dans la proportion où cha-

cune d'elles existe. Si l'une ou l'autre décline, le pouvoir éducateur diminue, jusqu'à ce qu'il s'amoindrisse, au point de ne plus offrir que des médiocrités superficielles, au lieu d'une autorité vivante et incontestée. C'est l'affirmation de ce principe que : « l'amour ne sent pas la peine, ou s'il la sent, il l'aime, s

Pour nous, catholiques, c'est là le secret de la force. Nous avons tant reçu, nous avons tant à donner, et nous savons si bien ce que nous devons obtenir! L'Église, la grande éducatrice du monde, est notre modèle ; par instinct filial, et par imitation souvent même inconsciente, nos esprits et nos cœurs répondent à ce qu'elle fait elle-même. Ainsi, avec des ressources parfois relativement médiocres, nous pouvons former des maîtres capables de prendre, sur les enfants, cette précieuse influence, faite de l'estime et de l'affection qu'ils ont vouées à leurs âmes. Mais l'empire exercé sur les intelligences, pour les amener au travail, est en rapport avec l'amour qu'on a pour la science, et là, dit-on, a été souvent notre point faible. Plusieurs raisons ont été données pour expliquer cette assertion vraie ou fausse. Les uns prétendent qu'étant assurés d'une vie future, nous nous soucions fort peu de la réalité présente et de ses intérêts ; les autres, que nos maîtres et maîtresses sont moins bien formés que ceux de l'Université ; d'autres enfin, que rien de tout cela n'est fondé. Peut-être ceux-ci sont-ils dans le vrai !

Après l'influence personnelle du maître, il est, au développement normal de ce travail chez les enfants, une condition indispensable : c'est une vie simple, réglée, sans extras trop nombreux ou trop surexcitants. Au milieu d'un tourbillon de plaisirs, les études cèdent forcément le pas; aucun enfant ne peut affronter l'effort réclamé par ces deux sources de fatigue. Tout ce qu'on peut lui demander en pareil cas, c'est de supporter ces distractions et amusements sans trop de dommages ou d'inconvénients sérieux. Le meilleur endroit pour en juger est le parc de Londres, à l'heure où les enfants s'y promènent à cheval. Il y a un contraste frappant entre ces poneys vigoureux et « l'illustre pâleur » de leurs petits cavaliers ; ceux-ci trouvent encore la force de se tenir droit sur leur selle ; mais il faudrait vraiment avoir un cœur de pierre, pour leur parler alors de devoirs ou de leçons.

Ces extrêmes d'une vie artificielle ne sont le cas que d'une minorité : encore cette minorité a-t-elle son importance, puisque l'influence qu'elle doit exercer s'étendra dans la suite ou en bien ou en mal. De vagues protestations n'amélioreraient pas plus la situation qu'une loi édictée pour la protection de l'enfance. On peut la protéger d'ailleurs contre le travail, non contre l'amusement. Les conditions de la vie simple, favorable au développement, ont été si souvent énumérées qu'il semble superflu d'y revenir ici. Ceux qui aiment

les tableaux et les statistiques en trouveront à consulter autant qu'ils le désirent.

Il y a un point très simple en réalité, quoique souvent perdu de vue, et qui est d'un intérêt beaucoup plus pratique pour le maître comme pour l'élève : l'enfant ne sait pas apprendre ; devant un livre ouvert, il épuise ses forces, ou les éparpille en pure perte. Ne trouverait-on pas ici la raison toute naturelle des leçons souvent mal sues? N'est-ce pas aussi le motif qui rend si fastidieuses à l'enfant les heures de travail personnel ? Il faut admettre que, de lui-même, il ne saura pas extraire la substance d'un livre, ni se l'assimiler, pas plus qu'il ne distinguera les différentes façons d'apprendre, appropriées à chaque matière. C'est donc l'aider puissamment que de lui donner une méthode pour la table de multiplication, l'histoire, la poésie et le reste. Pour la première, ce sera la fréquente répétition des mots, qui produira comme une ritournelle aboutissant toujours à point, et se morcelant sans inconvénient. Quant à l'histoire, il comprendra qu'il y a plus d'intelligence à préparer chapitre par chapitre et se poser à soi-même des questions, qu'à rattacher les faits entre eux par des procédés mécaniques. Il saura que la poésie a un corps et une àme dont il faut tenir compte ; en d'autres termes, qu'il y a en poésie le chant lui-même et le chanteur qui l'interprète. Il va sans dire qu'il n'existe pas une méthode unique pour chacune de ces ma-

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tières ni pour les autres ; mais le plus fort de la difficulté est vaincu, quand l'enfant a une fois bien saisi, qu'en face d'un manuel de classe, il y a œuvre intelligente à faire, et qu'il ne suffit pas de lire et de relire des phrases, en croyant qu'elles finiront par s'incruster dans l'esprit.

La répétition des leçons ne demande pas moins de considération. Le mot : « répétition » dit bien que cet exercice a été longtemps comme une formalité routinière. Et cependant il y faudrait un vrai savoir-faire, qui semble d'ailleurs se développer de nos jours. Des illusions cependant peuvent encore subsister. Par exemple, on interroge par manière d'acquit, avec une attitude qui, à elle seule, serait capable d'enlever tout intérêt ; ou bien l'on prend des airs mystérieux qui font craindre quelque embuscade et intimident les élèves, ou encore, on pose des interrogations auxquelles il leur est presque impossible de répondre. On a pu remarquer que l'enfant ne donne pas souvent de réponses directes à la question posée, comme si l'expérience lui avait appris à tourner autour d'un piège pour éviter de s'y laisser prendre. Ceci est déplorable. La manière d'interroger a donc détruit une partie de la confiance de l'enfant, confiance déjà si difficile à gagner en matière de travail.

Nous arrivons naturellement à parler des stimulants dans l'étude ; ce point n'est pas le plus facile à résoudre. Pour quelques-uns, c'est une loi

fondamentale, que la récompense suive, comme l'ombre, tout effort et toute bonne action, et c'est juste; mais il y a récompense et récompense; le témoignage de la conscience en est une ; le beau volume à la reliure dorée en est une autre, à peine le symbole du premier, attendu que l'un et l'autre ne sont pas toujours obtenus par le même candidat. Il y a là un sujet aussi intéressant que fécond pour un discours de distribution de prix. Ceux qui y assistent derrière les coulisses savent, qu'en cette matière, la course n'est pas toujours gagnée par le plus agile, ni la victoire remportée par le plus fort. Les enfants eux-mêmes ne l'ignorent point, et on leur dit souvent que les lauréats les plus applaudis ne se distinguent pas toujours plus tard dans la vie, tandis que des esprits moins brillants se développent d'une manière plus profonde et plus sûre. Les paresseux boivent avec délices ces encouragements, qu'ils s'approprient; peu s'en faut qu'ils ne se croient l'espérance de l'avenir, par le fait seul qu'aucun laurier n'a effleuré leur front ! En semblables conjonctures il est difficile d'indiquer des conclusions satisfaisantes.

Quoi qu'il en soit, le système des distributions de prix est consacré par l'usage ; il soutient les efforts, et fait goûter au succès dans une mesure légitime, ce qui est un grand stimulant pour la jeunesse.

Un autre moyen, celui des certificats, a l'avantage de récompenser tous ceux qui les méritent.

et non pas un seul. C'est en outre un témoignage moins matériel, ressemblant davantage à la parole d'approbation, qui est, en soi, la plus haute récompense humaine, qui pénètre jusqu'au cœur et qui, dans la vie de famille surtout, produit un SI grand effet.

Si les parents s'intéressent comme ils le doivent à ce qui se passe dans la salle du travail, l'impulsion qu'ils imprimeront, la force de leur opinion, bien connue et respectée, donneront à un simple mot de louange tombé de leurs lèvres, une valeur et une dignité surpassant tous les prix de la terre. Au-dessus de cette joie, il y en a une, plus excellente encore, celle du témoignage intime de la conscience. C'est la distribution privée oiî l'on fait soi-même le discours, oi^i l'on se délivre le certificat. Voilà le point culminant où doivent tendre les éducateurs. Tous sont d'avis que les Distributions des Prix ne sont qu'un acheminement vers ce terme ; mais quelle distance entre la station de départ et celle de l'arrivée ! Pourtant ces deux extrêmes se rapprochent, s'ils préparent au jugement supérieur qui, jour par jour, heure par heure, s'établit sur nos actes. Là où les prix, et même l'honneur d'une louange bien méritée n'ont pas un attrait suffisant, la pensée de Dieu témoin de nos efforts, la valeur de son regard sur cette lutte, qui ne sera peut-être jamais couronnée de succès ici-bas, est un secours qui maintient l'énergie, et marque comme d'un

sceau de prédilection, la vie de ceux qui ont fait leur devoir, non pour la récompense, mais pour Celui qui voit tout.

La question des jeux doit être considérée sous un double aspect : celui des enfants et le nôtre. Le leur est pour le présent; le nôtre est pour l'avenir. Il ne faut point parler de progrès à temps et à contre-temps, et faire de ce progrès comme un spectre ambulant; mais encore ne devons-nous pas nous dissimuler que toute heure de récréation aura son influence ; elle burine les traits du caractère, fortifie les tendances et oriente d'un côté ou de l'autre le courant de la vie.

Au point de vue de l'avenir, certains jouets pour les tous petits enfants apparaissent dès l'abord essentiellement défectueux, comme le Golliwog et le Teddy-bear anglais.

Souvent la nursery est remplie d'animaux de toutes formes, et on n'y trouve rien qui puisse inspirer à l'ùme de l'enfant des sentiments élevés; parfois il n'y a pas même une image de la sainte Vierge.

L'atmosphère est toute différente lorsque la salle de jeux est présidée par un petit autel ; atmosphère céleste qui pénètre jusqu'au fond des âmes et fait germer des fruits excellents et durables. Cet autel avec les fleurs à cueillir, les cierges à allumer, les processions à organiser, avec le recueillement du soir et le calme de la dévotion, avec cette paix dans le sentiment du

secours d'En-Haut et l'assurance qu'une nuée de témoins invisibles entourent les jeux de leur protection, et les sanctifient : n'y a-t-il pas, dans tout cet ensemble, un appel aux choses plus élevées, et comme une impulsion à être fort, désintéressé, vaillant, digne de ces appuis et de ces amis du Ciel.

Un autre côté dans la question des jouets, c'est leur valeur au point de vue amusement. Les jouets mécaniques sont parfois merveilleux; mais à part l'attention artificielle qu'ils provoquent un moment, l'amusement qu'ils procurent ne dure pas, surtout chez les plus jeunes enfants. Ils appartiennent à ces moyens de gâter ou de stimuler, trop souvent en usage de nos jours, et qui font apprécier les choses par le prix qu'elles ont coûté. Leur plus grand inconvénient est d'exécuter tout ce qu'on leur demande sans réclamer le concours de l'enfant. Le train et l'automobile tournent et retournent ; la poupée se balance en bégayant : papa, maman; l'ours danse et grogne. Pour obtenir tout cela, rien qu'une clef à tourner! C'est en vérité une bien pauvre et peu intéressante distraction. Peut-être ces beaux jouets sont-ils mieux appréciés, lorsque, ayant été plus ou moins endommagés, ils tombent dans le domaine des joujoux ordinaires, avec lesquels on s'amuse vraiment. S'il faut distinguer entre jouets et jeux, on peut dire des premiers qu'ils sont des riens avec lesquels on badine un moment, mais qu'ils ne don-

nent qu'un plaisir tout factice ; les seconds sont, en général, le symbole de la vie réelle; ils rappellent les côtés primitifs et vigoureux de l'existence et réclament la coopération de l'enfant. C'est dans cette coopération même qu'est leur valeur principale. Certaines choses, qui en soi ne sont pas des jeux, (comme baguettes, pierres, coquillages, etc.) peuvent le devenir à l'occasion. Les objets trouvés ont leur propre histoire, et prennent, par là-même, une préséance marquée sur ceux qu'on achète en magasin; mais rien ne vaut les objets entièrement fabriqués par l'enfant : arcs et flèches, catapultes, billes de terre glaise plus ou moins rondes, bateaux et cerfs-volants, etc. L'amusement croît en proportion de la part personnelle apportée à la confection et à l'usage du jouet; à l'une comme à l'autre, nous devons témoigner le plus vif intérêt.

Après la petite enfance les jeux au pensionnat ou dans la vie de famille se divisent en deux catégories : les jeux organisés, en si grande faveur de nos jours, et les jeux de la maison. Ils sont très différents et ils ont leurs avantages respectifs. On a tant vanté le mérite des premiers, tant répété qu'ils favorisent l'impersofinalité, l'obéissance prompte, le désintéressement et autres vertus, qu'il n'y a sans doute rien à ajouter, sinon, peut-être, que ces jeux procurent peu de relâche aux natures ardentes, qui sont tout entières là où elles sont : travail ou récréation. Pour parer

d'instinct à ce danger, beaucoup font leur choix et optent tout naturellement entre l'un ou l'autre. Si l'intérêt de la partie est très vif, l'énergie et l'activité physiques sont requises à haute dose, non moins que la possession de soi et la subordination. Ces jeux procurent d'ailleurs, chacun selon sa nature, et dans une mesure variable, la souplesse physique, la rapidité des mouvements, le coup d'œil, l'adresse de la main, la promptitude de décision et plusieurs autres avantages. La critique la plus fondée contre eux est que beaucoup sont plus une discipline qu'un réel amusement, et pour les jeunes enfants, qui n'ont point d'autre détente que la récréation, quelque chose de moins encadré et de plus reposant est certainement désirable.

Pour eux, au temps de la récréation, une sorte de solitude leur est excellente; ils en ont soif, même à leur insu. Ils ont besoin d'échapper par moments à la pression de l'émulation, de ne pins marcher sur une voie tracée qui les mène à un but défini, et d'avoir leurs instants de recueillement relatif, de silence et de complète liberté. Les cerceaux, les cordes à sauter, sans courses ni concours, leur procurent ce repos avec la possibilité, pour quelques minutes au moins, de ne rien faire que vivre, respirer et se réjouir dans l'air pur et au soleil. Sans ces moments de relâche, les conditions de vie actuelle et les tempéraments, pour lesquels le mot « nerveux » a été

prodigué, nous donneront des caractères et des constitutions incapables de calme et de recueillement. Un enfant qui se balance sur une escarpolette est heureux; quand il est dans son petit jardin, il a le plus complet repos d'esprit, avec la joie de voir croître les fleurs semées de ses mains; seul également, dans la prairie, y moissonnant les plantes sauvages, il est aussi près que possible de l'existence primitive.

Ces joies de la solitude n'atteignent leur perfection que dans la vie de famille ; mais si leur valeur est réellement comprise, ceux qui ont la charge d'un établissement d'éducation sauront faire quelque chose en ce sens. Ils trouveront alors les enfants plus tranquilles et plus maniables que s'ils n'avaient eu, comme détente, que des jeux organisés. Les occupations à l'intérieur ne manquent pas pour donner aux petites filles le goût de la solitude et du silence; occupations qui se rapprochent des simples jeux de la maison, sans but bien déterminé, sans commencement ni fin, sans règles établies. Au dehors, les enfants énergiques ou ambitieux laissent libre carrière à leur instinct combatif, d'autant plus peut-être que cet instinct aura été comprimé par la discipline du dedans. L'excitation aidant, ils oppriment les faibles et exaspèrent les autres. Dans ces mêmes jeux extérieurs, les natures dévouées trouvent à lutter et à se vaincre; les égoïstes épuisent l'entourage et s'épuisent elles-mêmes en voulant dominer à tout prix. Le meilleur remède

à ces deux inconvénients serait un peu de solitude et de silence avec une corde ou un cerceau; tout ce qui est liberté, air pur, mouvement spontané est un gain précieux. C'est indispensable aux plus jeunes enfants. C'est au moins nécessaire aux aînés. Ceux-ci ayant acquis plus de possession de soi, leur besoin de calme ne s'affirme pas aussi haut; il n'en est peut-être que plus réel. Ce qui tendra à le satisfaire sera toujours avantageux.

Les jeux des jeunes filles méritent encore d'attirer l'attention à un autre point de vue : c'est le développement physique qu'ils peuvent plus ou moins favoriser. 11 faudra toujours compter, dans chaque pays, avec les jeux en vogue; il est à remarquer cependant que certains d'entre eux provoquent des mouvements défavorables, tandis que d'autres favorisent les attitudes gracieuses ; mais ceci nous regarde bien plus que les enfants. Il nous appartient de voir par exemple que les cerceaux soient larges, conduits avec un bâton, non avec un crochet, ce qui amène trop facilement une déviation de la taille.

A l'exercice physique se rattache tout naturellement la question de la danse. Au pensionnat, elle figure seulement sous le titre de « leçons » ; leçons sérieuses si le professeur en comprend la portée. Plus tard, la danse fera partie des plaisirs du monde. Nous sommes revenus des préjugés des puritains qui la condamnaient sans merci. 11 est généralement admis que la danse est une

forme naturelle de s'exprimer, un besoin de la nature humaine, connu et pratiqué de tous les peuples. Dans le mouvement rythmique, la légèreté des pas, et la grâce des cadences, il y a, semble-t-il, un parfait exercice pour la jeunesse. Mais il y a danse et danse ; pour atteindre le beau en ce genre, il faut quelque chose de grave, de digne et de distingué, sinon la danse tombera dans le vulgaire ou plus bas encore. En général les danses qui caractérisent une vie nationale ont plus de charme que les danses cosmopolites ; mais d'ordinaire aussi, elles ne sont parfaitement exécutées que par les personnes du pays ou par la classe de ceux à qui ces danses sont réservées.

Pour conclure: la question jouets, jeux, récréations, prend une importance prépondérante de nos jours. Que de fois, pour ne parler que de l'Angleterre, n'a-t-on pas dit que c'était un peuple en récréation et que sa manie athlétique a dépassé les bornes. Bien des faits sont allégués à l'appui de cette critique, faits rapportés par les écoles, les journaux, et par ceux qui s'érigent en surveillants de la vie nationale. Certains, observant de près les catholiques, prétendent qu'ils ne sont pas sans donner dans cet abus. Ils ajoutent qu'ils sont plus responsables et plus répréhensibles que d'autres de déchoir de l'idéal, puisque précisément ils ont un idéal. Les jeunes filles catholiques sont les seules qui nous occupent ici ; mais elles ont maintenant et elles

auront plus tard le devoir d'être toujours à la tête de l'élite. Nous appartenons, de droit, à la partie la plus sérieuse de l'humanité ; ceux qui savent ce que nous savons doivent se montrer, en toutes rencontres, plus graves et moins insouciants, moins effrayés ou troublés que ceux qui n'ont pas les mêmes horizons. Jamais nous ne devons être entièrement « au jeu ». Si, pour un temps, certains ont pu se laisser entraîner par le courant ou le tourbillon, n'était-ce pas une sorte de réaction contre la longue oppression d'une époque douloureuse ? Le Cardinal Newman dépeint dans ses souvenirs l'existence et l'attitude des catholiques anglais pendant sa jeunesse. On y voit bien l'état d'esprit auquel un excès d'amusement est venu dans ce pays faire contre-poids.

« ...Un petit nombre d'adhérents à la vieille religion, passaient silencieux et tristes comme un souvenir de ce qui avait été. Les « Catholiques romains » n'étaient pas une secte... un corps, si petit qu'il fût, représentant la grande communion du dehors, mais une simple poignée d'individus que l'on pouvait compter comme les pierres et les débris d'un immense déluge... Ici, c'était une bande de pauvres Irlandais, allant et venant au temps de la moisson, ou une colonie des mêmes dans un quartier misérable de la grande métropole; là peut-être, c'était un homme âgé que l'on voyait se promener dans les rues, grave, solitaire, étrange, quoique de noble maintien, et dont on disait qu'il

était de bonne famille et « catholique romain » ; ailleurs, c'était une maison de vieux style, de sombre apparence, enfermée derrière de grands murs, avec une porte de fer, des ifs; on racontait que là vivaient des « catholiques romains » ; mais qui ils étaient, ce qu'ils faisaient, ce qu'on voulait dire en les appelant « catholiques romains » , nul n'aurait pu l'expliquer; on savait seulement que cela sonnait mal et parlait de formalisme et de superstition... Tel était à peu près le genre de connaissance qu'avaient du Christianisme les païens des premiers siècles qui persécutaient les fidèles et cherchaient à les faire disparaître de la face de la terre, et qui les appelaient ensuite gens lucifuga, une race qui fuit la lumière du jour. On ne retrouvait les catholiques, en Angleterre, que dans les endroits reculés, dans les ruelles, dans les caves, dans les mansardes ou dans la solitude de la campagne, séparés de la foule au milieu de laquelle ils vivaient ; on les entrevoyait seulement dans l'obscurité à travers le brouillard ou le crépuscule, fantômes fuyant de-ci, de-là, devant les fiers protestants, maîtres de la terre*. » C'est à cet état de choses que l'on a enfm dit adieu; mais ce ne doit jamais être qu'un demi-adieu ; le travail d'épuration est toujours en cours. L'antagonisme du monde contre l'Eglise est seulement assoupi ; beaucoup pré-

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