‹ L'éducation des jeunes filles catholiquesChapitre 18 sur 27 · UIAPITUE VIII LA LANGUE MATERNELLE · texte numérisé non relu

UIAPITUE VIII LA LANGUE MATERNELLE

L'élément vital de toute éducation moderne bien conduite est l'étude de la langue maternelle. Cette étude a deux fonctions distinctes : donner l'instrument qui appréhendera tous les autres sujets; imprimera chaque esprit sa note caractéristique. Cette dernière fonction est toujours en voie de développement. Car l'esprit d'une nation élabore le langage, et le langage donne le ton à l'esprit de la génération suivante. De multiples influences agissent de nos jours sur les langues européennes; ces influences complexes pèsent avec une force qui opère des transformations effrayantes de rapidité : les éléments nouveaux qui s'y introduisent sans cesse le prouvent suffisamment. Nous avons des affinités avec tout le reste du globe ; certaines manières étrangères de s'exprimer déteignent sur les nôtres, façonnant un sys-

tème de mots nouveaux dont quelques-uns, il faut le reconnaître, sont pleins d'expression, et constituent en somme une acquisition heureuse. Il y a aussi quelques tournures modernes si incisives, si parfaitement adaptées à leur fin qu'elles deviennent indispensables, même à ceux que l'amour de la tradition a rivés au côté le plus stable de leur langue maternelle. Mais par contre beaucoup d'autres importations plus récentes sont trop évidemment irrégulières pour nous séduire en aucune sorte.

En éducation, il est nécessaire de tenir compte de ce courant, mais aussi de rappeler, àl'occasion, qu'il ne doit pas nous entraîner. Il faut que l'enfant soit exercé dans l'usage des plus solides éléments de la langue. Plus tard, on l'abandonnera davantage à son discernement pour le choix judicieux des nouveaux termes entendus; mais les fondements du langage demandent à être posés sur des pierres plus stables. Toute la fraîcheur de style des jeunes écrivains est déflorée, quand on sent une prétention à faire étalage des derniers mots venus, ou de ceux qui ont plus ou moins cours. Ces mots sont un peu comme le duvet du chardon ; ils flottent çà et là d'une manière incertaine, et leur avenir dépend de l'endroit oh ils tombent. Jusqu'à ce qu'ils soient fixés et reconnus, ils n'ont pas leur place dans le vocabulaire des enfants; il y faut plus de correction; leur style doit avoir un cachet de simplicité et de naturel qui exclut l'éclat des nouvelles créations, si brillantes soient-

elles. C'est donc dans cet élément fondamental qu'ils puiseront ce qu'ils doivent acquérir avant tout : ces traits marquants de pensée et de forme qui caractérisent notre langue maternelle. Et ce n'est pas viser trop haut que de chercher ce résultat dans le style et dans la conversation des enfants; les jeunes pousses paraissent de bonne heure, même s'il faut attendre longtemps la floraison complète. Ces traits de race que nous signalons, sont souvent exprimés plus clairement par les critiques étrangers que par nous-mêmes, enclins comme nous le sommes parfois à les considérer dans l'ensemble, et à les prendre pour une chose toute naturelle. De là vient sans doute aussi la difficulté qu'ont les personnes, même d'une culture soignée, à saisir les caractéristiques de la langue d'une autre nation, surtout là où il n'y a point de guides authentiques pour la composition et où l'usage et l'opinion publique seuls servent de règle.

Quand, dans leurs compositions, nous laissons aux enfants une certaine liberté d'allure, avec le seul souci de les aider à s'élever, ils savent parler et écrire d'une façon délicieuse. Leur charme est la candeur, avec le rayonnement de cette confiance sereine, que tout est bien dans le monde qu'ils connaissent, et que chacun y est si boni C'est ce qui leur donne un air d'innocence pleine de sécurité. Leur style et leur langue conservent ce charme aussi longtemps qu'ils l'igno-

rent. Ces premiers bourgeons disparaissent pendant la période transitoire, où il leur est aussi difficile de parler que d'écrire ; les pensées, alors plus soigneusement gardées, se livrent moins d'elles-mêmes; ce n'est d'ordinaire qu'au terme de cette phase qu'ils cherchent à s'exprimer en pleine connaissance de cause, et commencent à remarquer la manière dont le font les personnes de leur entourage. Cette troisième étape a aussi son printemps, lorsque bien des choses devenues banales pour nous, par suite d'un long usage, se révèlent soudain à leur esprit sous un jour éclatant ; le bonheur exubérant qui résulte de ces découvertes nous étonne parfois; mais les enfants ont droit de jouir de cette heureuse saison, et il ne faut pas la leur raccourcir. Au temps marqué, juillet viendra mûrir le bois encore trop vert; puis le soleil s'abaissera, et plus tard, ce sera l'époque de la taille, c'est-à-dire des corrections sévères et ennuyeuses. Si, après ces étapes, les jeunes filles continuent à écrire, elles auront acquis un style propre et seront vraiment elles-mêmes.

En chacune de ces phases, un devoir nous incombe : fortifier, élaguer tour à tour ; et ici comme ailleurs, pour rendre notre action vivante et efficace, commencer et continuer à nous travailler nous-mêmes. Jamais, en aucun temps, nous ne devons cesser de croître en connaissance, en jugement, en bon goût; tant de ressources nous sont offertes ! Pour peu que nous ayons à

cœur la formation de l'enfant, nous les rencontrerons partout : dans la lecture des meilleurs auteurs, dans la rédaction de notes, dans les critiques comparées; dans l'habitude de se former des opinions personnelles, avec la disposition à les modifier s'il y a lieu ; dans l'attitude d'un esprit qui cherche toujours à s'instruire, à redoubler d'efforts, à monter plus haut, et qui, sans être impatient, n'est pourtant jamais satisfait.

11 est trois sphères d'action oh s'exerce le style : parler, écrire et lire. Un intérêt vital, pour l'avenir des enfants, est intimement lié à chacune d'elles. Tel langage, tel ton de rapports ; tel style, tel niveau d'habitudes de pensées ; telle manière de lire, telle atmosphère de vie et telle préparation du jugement pour ces phases critiques, parfois décisives, qui sont comme le pivot sur lequel se meut l'existence.

Si la pratique seule pouvait suffire à son parfait développement, l'art de la conversation serait aisé à apprendre; il n'en est pas ainsi, entre pensionnaires surtout. Dans leur langage courant, l'ivraie croît plus vite et plus abondamment que le bon grain, et encore les épis pourraient-ils rester vides si l'on n'y prenait garde. C'est la majorité qui donne le ton de la conversation. Or, les enfants entre eux emploient un vocabulaire des plus restreints. Une fillette, vivant habituellement avec de grandes personnes aura, en général, bien plus de mots à sa disposition, quitte à

n'en user qu'avec un discernement relatif. C'est ainsi que les enfants uniques ont parfois des expressions originales, presque .magiques, qui nous trompent, la perfection de l'instrument nous persuadant qu'il transmet une pensée mûrie ; mais soudain, une saillie tout enfantine vient nous rire à la face à travers son déguisement.

On gémit de nos jours sur l'abaissement du niveau de la conversation; on se plaint spécialement de celle des jeunes filles qui sont censées avoir reçu une éducation soignée. Les sujets traités sont limités et pauvres; la manière de s'exprimer est des plus imparfaites ; les mots, en petit nombre, ne sont point appliqués avec exactitude. Cependant, il n'est pas douteux que nous ne possédions, quant aux ressources du langage, un fonds considérable d'or monnayé ; mais il en circule peu dans les conversations ; ce sont les piécettes d'argent ou même les gros sous qui ont le cours ordinaire. Bien peu, hélas! semblent le déplorer! Peut-être la génération actuelle n'aura-t-elle conscience de ces lacunes, et ne songera-t-elle à les combler, que dans la mesure où nous les aurons fait reconnaître et comprendre.

Il est instructif et intéressant tout à la fois, pour ceux qui suivent de près les questions d'éducation, d'écouter la conversation de jeunes filles dont les pensées et le langage sont encore en formation, par exemple de dix-sept à vingt-cinq ans. Les traits de cet idiome ont un cachet tout particulier.

On y trouve beaucoup de ces bons mots de l'année, qui ont pu avoir du piquant sur les lèvres de l'inventeur, mais qui deviennent insipides à la fréquente répétition, et qui s'en vont comme ils étaient venus. Ils ne restent pas longtemps sur l'horizon : quatre ou cinq ans, voilà la limite extrême de leur existence, et personne ne songe à les pleurer. Nous ne paraissons pas dans une heureuse phase au sujet de l'usage des mots; ces expressions factices et éphémères sont, en général, d'assez pauvre qualité. Nos jeunes causeuses ne sont ni riches, ni indépendantes dans leur langage ; elles savent gré à quiconque leur fournit une nouvelle expression en cours, spécialement aux garçons, à qui elles empruntent à tort et à travers. C'est peut-être un sentiment à « l'ancienne mode )), de regretter que les jeunes filles copient leurs frères, au lieu de produire un langage et des manières à elles. Il n'en est pas moins vrai que ce qui est beau dans son genre se déforme complètement, si on le moule de force selon tel modèle qui ne lui convient pas.

Gomment aider les jeunes filles à avoir une plus grande indépendance de langage, puis à savoir mieux s'exprimer elles-mêmes? Le remède, aliment et tonique à la fois, se trouve sans doute dans la lecture. Le goût des bonnes lectures peut changer toute une mentalité ; sans être directement atteints, les défauts de la conversation sont souvent, par là, corrigés ou atténués. Peut-être pour-

rions-nous faire davantage sous ce rapport pour les tout jeunes enfants, non, sans doute, par des théories, qu'ils ne comprendraient point, mais en nous montrant un peu moins faciles à contenter, ou en sachant à l'occasion relever le courage par un éloge mérité, qui fait sentir que le résultat obtenu valait la peine qu'il a causée.

La récitation et la lecture à haute voix ont, entre autres avantages, celui d'habituer l'enfant à s'entendre prononcer des expressions choisies, avantage qui fait disparaître du même coup l'étrange timidité éprouvée par plusieurs, lorsqu'ils dépassent la mesure de leurs termes usuels, et augmentent leur vocabulaire. Nous devons à notre langue, comme au bien de chaque enfant, de rendre la lecture à haute voix aussi parfaite que possible; la négligence sur ce point est peut-être une des causes principales de la médiocrité de nos conversations ; les critiques de la génération précédente ne cessent de gémir de ce déclin ; mais des jours meilleurs semblent luire et, à mesure que l'on enseignera les principes fondamentaux de la respiration et de l'émission de la voix, les progrès se poursuivront. Ces choses ont plus d'importance qu'on ne croit, en dehors même du perfectionnement de la prononciation. Car, si l'art de bien dire est cultivé, le désir d'apprendre par cœur s'éveille aussitôt, il développe à son tour l'attrait de la lecture, le goût littéraire se forme, et toute la vie intellectuelle s'enrichit. Il offre aussi un avantage indi-

162 l'éuucatiun des jeunes filles catholiques

rect mais de grande portée, en procurant la possession de soi, par la nécessité où il met d'avoir une attitude calme et d'appliquer l'esprit pour parler en public. Mais l'important est de choisir des ouvrages où rien ne doive être retranché, où rien ne soit indigne d'être retenu. Quel dommage de faire apprendre aux enfants ce qu'ils dédaigneront bientôt, au lieu de leur donner des morceaux qui les élèvent et qu'ils apprécieront de plus en plus. Il y a de si belles choses, qu'ils peuvent comprendre dès à présent, et dont le sens se développera encore avec les années. Certains poèmes ont un double aspect: l'un, accessible aux plus jeunes ; l'autre, aux esprits déjà mûrs ; on est content de les trouver dans les manuels classiques. Mais, en revanche, il y en a d'autres qui ont un intérêt bien subtil et ne conviennent guère aux recueils dans lesquels ils figurent. A mesure que les élèves grandissent, il est juste de leur abandonner le choix de leur sujet de composition ou de récitation, afin de laisser plus libre cours à leur attrait littéraire. Quelques morceaux doivent être connus de tous ; mais en dehors de là, le champ demeure pratiquement sans limites.

La parfaite récitation ou lecture à haute voix est rare et difficile. Pendant quelques années, il y a eu dans l'une et l'autre une propension à trop d'emphase ; on s'exerçait à faire des gestes en déclamant, ce qui n'est point dans notre génie. Cette

LA LANGUE MATEUNELLE 16o

manière heureusement disparaît peu à peu ; la simplicité et la réserve reprennent le dessus, au moins dans les écoles mieux dirigées.

On commence à reconnaître, quant à la lecture à haute voix, qu'elle ne devrait être ni trop solennelle, ni trop accentuée, il y faut laisser à l'auditeur sa part de compréhension et de sentiment. Certain ton didactique semble dire : « Vous êtes bien dépourvu de moyens; mais écoutez-moi, et peut-être finirez-vous par comprendre. » Les esprits les moins doués de la classe restent alors dans leur impassibilité, tandis que les natures plus fines éprouvent une sorte d'irritation, et se sentent blessées au vif, sans trop savoir pourquoi. Il leur semble qu'il y a là une question d'égards et de procédés : elles y sont très sensibles, et apprécient en ce genre ce qu'il y a de plus délicat ; elles répondent à la sympathie et aux insinuations, mais repoussent ce qu'on veut faire entrer de force. Les enfants peuvent s'entr'aider beaucoup en lisant à haute voix; si la leçon prend la forme d'un exercice de critique mutuelle, l'intérêt et le profit augmentent du même coup. La franche bonhomie et la gravité de ces censeurs de douze ans enlèvent toute amertume aux sentences, prononcées et acceptées avec un égal sérieux et une même bonne humeur. Aucune émotion n'a été mise en jeu ; mais d'utiles propos, pleins de bon sens, ont été échangés.

L'art de la conversation est difficile à enseigner;

on peut poser quelques jalons, qui aideront à se maintenir dans le bon chemin. Les indications à ce sujet sont d'ailleurs aussi anciennes que la civilisation ; elles tiennent à la bienséance, et ont pour base l'oubli de soi. Malgré leur évidence, elles doivent être rappelées sans cesse, renforcées, au besoin, jusqu'à ce qu'elles aient pénétré. Ainsi il ne faut pas se lasser de redire qu'on ne doit point paraître ennuyé, ni interrompre, ni contredire, ni parler de soi ; — quelqu'un a été assez naïf pour dire : Alors de quoi parlera-t-on? — qu'on ne doit pas s'emporter, ni témoigner de froideur, ni vouloir tenir le dé de la conversation, ni être taciturne, ni s'avancer sur un terrain glissant, ni blesser ou offusquer l'entourage ; toutes choses difficiles à obtenir, mais extrêmement nécessaires. Même en les observant, nous pouvons être encore loin de l'art de la conversation. Combien de fois arrive-t-il que la timidité ou d'autres motifs la font tomber comme d'inanition ! Nous pouvons au moins rappeler que le point capital est d'avoir quelque chose à dire, et que la meilleure préparation d'esprit est de réfléchir, de lire, d'observer, de s'intéresser à beaucoup de questions ; d'en creuser quelques-unes assez profondément pour pouvoir en dire chose qui vaille.

A chaque degré du plan d'études, il est bon de s'assurer du savoir par des épreuves écrites. A mesure donc que les jeunes filles se développent, les

compositions littéraires sont un puissant moyen de façonner leur esprit, et de faire ressortir leurs qualités personnelles.

Il est d'usage de nos jours, de débuter par les exercices oraux. Ce n'est pas sans raison; car il suffit de vaincre une difficulté à la fois. Mais quand les jeunes enfants commencent à écrire, il semble que le style épistolaire soit tout naturellement le meilleur point de départ. On ne tarde pas à constater entre eux une grande différence de pensées et d'aptitudes, quoique la forme de leurs lettres se ressemble en général; elle a un peu l'aspect des ces visages « pleine-lune t> tous tracés sur le même modèle par un crayon d'enfant. Ces airs de famille des premiers dessins sont peut-être des conventions reconnues, acceptées et transmises de génération en génération dans la « nursery », quoique les experts en éducation y voient plutôt le symbole des images des choses matérielles perçues par les enfants. Les communications de leurs lettres se font par petits sauts ; c'est une suite de joyeuses nouvelles, de riens, que les oiseaux se diraient sans doute s'ils pouvaient causer, tournant de-ci de-là leurs petites têtes, et notant mille détails sans aucun rapport entre eux. Il serait fâcheux que l'on tolérât trop longtemps cette manière de faire; dans les phases de la formation intellectuelle, il vaut mieux s'efforcer d'atteindre de bonne heure le plein épanouissement, que de rester indéfiniment au-des-

166 l'éducation des jeunes filles catholioues

sous. La précocité du talent pour la composition est d'un heureux augure.

Ecrire sur des choses à sa portée, et le faire d'une manière digne du sujet, vaut mieux que de traiter des questions au-dessus de ses forces. Savoir décrire agréablement les faits les plus simples et les plus ordinaires, doit être appris tout d'abord. Mais ici un défaut très commun aux enfants est d'attendre un événement, « quelque chose à raconter», et d'en finir avec trois ou quatre phrases en style de télégramme.

Les influences qui modifient ces premiers pas sont d'abord l'habitude naturelle de l'esprit, car les enfants méditatifs trouvent largement de quoi s'intéresser et s'émerveiller dans ce qui les environne ; puis, le ton des entretiens ordinaires, en particulier une disposition à l'affection et à l'oubli de soi. Les enfants ayant bon cœur, et animés de sentiments délicats, comprennent d'intuition ce qui peut faire plaisir, et c'est là un des plus grands secrets de la correspondance ; les lettres qu'ils envoient dépendent aussi de celles qu'ils reçoivent; une famille douée dans l'ensemble pour le style épistolaire est ordinairement une famille heureuse, ot chacun s'occupe des intérêts des autres, et oi!i les faits et gestes ont tous leur importance.

Ce que la sympathie imprime à la correspondance, l'imagination le donne aux premiers essais de compositions plus étendues. L'imagination, en effet, met les enfants en relation avec tout l'uni-

vers, personnes et choses, comme la tendresse filiale les maintient au courant de la vie du foyer. Son travail n'est pas aussi simple. L'amour de la famille est sincère; il est sa propre loi. S'il existe, il établit de justes proportions dans ce domaine du cœur de l'enfant, car l'amour divin s'y rattache tout naturellement. Mais l'imagination, à son éveil et à son développement, demande à être autrement dirigée et disciplinée. Elle peut prendre le dessus, acquérir une prédominance regrettable, et alors la vie tendra à s'harmoniser avec l'imagination, quand c'est l'imagination qui devrait se régler sur la vie. Il n'est guère possible, ni même désirable, qu'elle ne dépasse jamais les bornes de la plus stricte modération. S'il importe de la maîtriser, encore doit-il y avoir lieu de le faire : pour élaguer, il faut des rameaux à couper, et on ne peut adoucir les teintes que si les couleurs sont vives. Donc, trop de vie vaut mieux que trop peu ; il est préférable que la critique trouve un point précis à censurer, que de se prendre à des choses impalpables. C'est le moment d'apprendre aux enfants à commencer leurs essais sans préambule, par ce qu'ils ont vraiment envie de dire, de les finir en laissant certaines choses qu'ils auraient ajoutées volontiers, afin de ne pas déverser, sur un sujet, jusqu'à la dernière goutte de leurs idées. Cette discipline de promptitude au départ et de modération à la fin, aura une bonne influence sur la qualité do leur style.

Le travail de l'imagination peut aussi déceler des tendances chimériques et malsaines. C'est un défaut plus sérieux, présageant bien des difficultés. Il dénote généralement que tout n'est pas au point dans l'esprit, parce que le moi, avec ses intérêts et ses sentiments, prédomine dans les affections. Alors, le développement progressif des facultés subit un arrêt; il demeure au niveau de cet âge mal assuré de seize ans; le côté égoïste s'y développe selon les goûts, par les émotions ou les frivolités, avant même qu'on ait pu s'en rendre maître.

Vers cette époque, la jeune fille se trouve à la croisée des chemins de la vie. Après deux ou trois années plus ou moins difficiles, elle s'orientera, non pas toujours, d'ailleurs, consciemment et délibérément; ceux qui suivent ce travail s'attendent de jour en jour à lui voir prononcer son discours du trône, annonçant quelle sera la direction de sa vie. Ce choix attendu n'est pas forcément celui de la vocation ; il appartient à un ordre de choses qui n'ont ni jours, ni heures déterminées; mais il s'agit d'une attraction marquée en vue de l'avenir; ce sera la littérature, l'art, la philosophie, le monde ou le foyer. Parfois, c'est le moment d'un appel soudain et décisif à tout quitter pour Dieu, ou bien, comme on le voit souvent dans la vie des saints, le retour d'un désir d'enfance, oublié pendant quelque temps et revenant plus pressant. En tout cas, c'est un temps où les idées

s'éveillent, et où l'horizon s'ouvre ; cette période de la vie est généralement celle d'un bonheur intime et profond, l'heure idéale dans la journée de l'adolescence. Tout cela est fidèlement rendu par les essais littéraires; on s'y dévoile à son insu.

Ensuite, pour les jeunes filles qui se décident à écrire, vient l'âge des « idées d, lequel est très intéressant. Elles sont alors si dogmatiques, si audacieuses, si sûres d'elles-mêmes ; il leur semble impossible que rien vienne jamais modifier leur manière de voir. Qui donc, pourtant, a parcouru cette phase d'activité débordante, et n'a pas vu, d'abord avec un désappointement pénible, puis ensuite, sans regret, qu'il a fallu dresser çà et là sur la route quelques croix commémoratives, indiquant le tombeau des convictions les plus enthousiastes? Finalement, on s'en réjouit, car si elles marquent quelque chose, c'est un progrès vers la vérité.

La critique des essais est une des meilleures occasions de formation olTertes par l'éducation en commun; du contact des intelligences, la vérité jaillit à tout propos, plus lumineuse et mieux acceptée que sous la forme d'exhortation directe. Il est évident qu'en grandissant, les jeunes filles doivent avoir plus de latitude. Elles ont droit à avoir leur goût, leur façon d'écrire, et, dans les bornes voulues et celles de leur savoir, à se former des opinions personnelles. C'est à cette

époque qu'elles sont le plus accessibles à l'influence morale des personnes qui les guident; leur promptitude à y correspondre est pour nousmêmes un vigoureux stimulant à discerner, à former et à obtenir ce qu'il y a de meilleur.

De ce point, passons à ce qui dans l'ordre naturel des choses est au premier plan, mais auquel on revient encore comme terme : la lecture, avec le vaste champ littéraire ouvert devant nous, et le devoir de montrer à la jeune génération, héritière d'un si grand trésor, la valeur inestimable du legs qui lui est transmis.

La littérature nationale sera aux enfants, à mesure qu'ils grandiront, ce que nous la leur aurons faite au début. 11 y aura toujours le noyau d'élite, les esprits privilégiés, qui en reçoivent comme la clef par un don tout spécial. Celles-ci se frayeront le chemin, môme sans notre secours; toutefois nous leur rendrons service, en leur indiquant où se trouve le meilleur, et comment se l'assimiler. Le plus grand nombre a besoin d'être soutenu, aux premiers pas, avec beaucoup d'intelligence et de discernement; le goût en littérature n'est pas toujours facile à développer, et il peut être gâté par une fausse manœuvre au début ; n est volontiers récalcitrant et parfois contredisant, il ne veut rendre de comptes à personne : peut-être ne le pourrait-il pas. Nous avons sans l'exprimer la conviction que ceci est juste, et que cela est faux; autant que nous en pou-

vons juger, nous sommes persuadés de notre droit d'aimer ce qui nous plaît, de blâmer ce qui nous déplaît. Parfois nous avons parcouru un chemin considérable sur cette route avant de pouvoir nous arrêter, regarder autour de nous, et reconnaître les motifs de notre choix. Mais l'amour du beau est trop profond pour ne pas dominer à la fin. Autant que nous le pouvons, il faut le faire prévaloir.

Les enfants acquièrent une première et très sûre connaissance du beau par la lecture à haute voix. Elle ne doit pas être exclusivement limitée à ce qu'ils peuvent comprendre. Si le sujet luimême est au-dessus de leur portée, ils auront du moins écouté le rythme, et entendu la romance sans paroles ; le sens du morceau leur arrivera plus tard. Le terrain étant bien préparé, la semence germera, elle rendra trente pour un ou davantage, car toute graine bonne ou mauvaise, jetée dans l'intelligence, se développe, même après des années de stérilité apparente. Ce que les enfants auront entendu, sans le comprendre ou l'approfondir, constituera une sorte de réserve intellectuelle, qui deviendra, dans la suite, l'aliment d'heures très fécondes. Alors, des mots, familiers depuis longtemps, prendront vie soudainement, et leur pleine signification apparaîtra au moment opportun. Notre reconnaissance doit aller aux personnes qui ont amassé en nous à notre insu des trésors si précieux, beaucoup plus qu'à celles qui nous en

ont offert d'une jouissance plus facile, parfois plus agréable, mais de moindre valeur; car un peu plus de sévérité et d'exigence nous eût rendu meilleur service. Ceci est particulièrement vrai pour les jeunes filles; il importe par-dessus tout qu'elles aient dans leurs appréciations une sorte de sévérité, et s'y montrent quelque peu difficiles ; si elles s'abandonnent de gaîté de cœur à ce qui porte un cachet de popularité, elles ne sauront plus établir la ligne de démarcation, et pourront aller loin à leurs risques personnels, comme à ceux des autres.

L'une des plus belles choses du jour, dans l'Europe entière, est la richesse de la littérature pour les enfants. C'est un bienfait particulier à notre temps de chercher à leur donner le meilleur en ce genre ; ceci est suriout remarquable dans les publications qui leur sont destinées. Nous avons eu, pendant un temps, une crise déraisonnable; nous les tenions trop en lisière, nous pensions que la rime sans le sens leur serait agréable. Puis, vint une autre étape ob. le sentiment était un peu forcé. Aujourd'hui, entre ces deux excès, nous semblons être entrés dans une heureuse phase, très innocente, très dilatée, pleine d'entrain, et préparant les voies aux expériences à venir. Personne ne pense plus perdre son temps, s'il l'emploie à écrire ou à illustrer des livres pour le jeune âge. Le résultat de recherches historiques, la confrontation minutieuse des textes, etc., sont mis

à la portée des enfants avec une vraie intelligence de ce qui peut les intéresser ; il en résultera une très juste appréciation des classiques. Commencer à lire de bonne heure, et à lire ce qu'il y a de mieux, est une sauvegarde contre le goût du médiocre.

La lecture sans commentaires est la mieux acceptée; nous commençons à revenir à cette idée. On convient généralement qu'il y a eu trop d'explications, et surtout trop d'analyses dans l'enseignement de la littérature ; la beauté et la majesté des chefs-d'œuvre de nos écrivains n'ont pas eu l'occasion de se manifester d'ellesmêmes dans toute leur splendeur; nous ne nous sommes pas assez fiés à leur action directe, et nous ne les avons pas fait connaître sous leur vrai jour aux enfants. On a souvent répété cette parole d'un petit garçon déclarant qu'il comprendrait très bien, si on voulait seulement ne pas tant expliquer! Son avis, tout irrespectueux qu'il parût, a été pris en considération. Nous avons moins de ces guides littéraires qui nous arrêtaient à certains passages pour nous les faire admirer, nous donner l'histoire, la date, les circonstances environnantes, tout, jusqu'à la signification d'un mot; pendant ce temps l'âme du poème échappait et notre impression personnelle nous était dérobée. Il nous semble clair maintenant qu'en lisant et relisant le texte jusqu'à ce que le rythme soit saisi, et que le sens parvienne presque de

lui-même, les enfants gagnent plus que par les meilleures annotations. Celles-ci auront leur utilité plus tard, mais au début, elles faussent l'attitude d'esprit pour les études littéraires, où le respect, la confiance et la joie sont plus de saison que la critique. Le souvenir de ces premiers poèmes entendus reste si cher dans la vie ! Tandis que si les formes vivantes ont été disséquées pour faire voir la structure intérieure; si le sujet a été morcelé en paraphases sèches et en analyses inflexibles, donnant le dernier mot de tout, le souvenir de ce procédé destructeur restera, et le véritable esprit du chef-d'œuvre en sera amoindri. Le moyen le plus sur de préparer d'excellents souvenirs est une lecture à haute voix, aussi parfaite que possible, c'est à dire accompagnée de ce respect d'esprit, de cette retenue des sentiments, qui apprennent à s'effacer, à ne pas imposer d'interprétations personnelles accentuées, mais à soutenir le poème assez pour qu'il parle de lui-même, et rien de plus.

Une question très débattue, et qui ne peut être entièrement passée sous silence, est celle des lectures à permettre aux jeunes filles. C'est un point sur lequel les autorités diffèrent, d'après l'idéal de chaque famille, l'ensemble de la première éducation, la qualité du goût personnel, le degré de sensibilité et d'intuition, les projets en vue pour la formation du caractère, le milieu probable dans lequel vivront celles que l'on guide, etc., etc. Il est

tout à fait impossible de proposer un modèle uniforme, bien diflicile même de tracer des règles particulières, ou d'établir des listes de livres et d'auteurs à conseiller ou à proscrire; plus difficile encore de les imposer, et de les tenir à jour, au milieu du déluge de [)roduclions qui nous inondent chaque année. Pour la lecture, comme pour la conduite, chacun doit endosser une responsabilité personnelle. Si cette loi n'est pas gravée au fond de l'àme, il n'y aura pas moyen de l'imposer de force.

Le cardinal Bourne, archevêqiie de Westminster, alors qu'il était recteur du séminaire, avait coutume d'établir des règles, pour les lectures des séminaristes ; à la condition de les observer, il leur laissait une très grande latitude ; s'ils en faisaient peu de cas, il était convenu que le recteur alors n'acceptait plus la responsabilité. Les voici :

1° « Soyez absolument consciencieux. Quand vous trouvez qu'un livre vous fait du mal, fermezle aussitôt. Si vous savez par expérience que vous ne pouvez vous arrêter, faites attention de ne commencer aucune lecture dont vous ne soyez sûrs à l'avance.

2^ Restez parfaitement ouverts avec votre confesseur et vos autres supérieurs. N'ayez rien de caché pour eux.

3° Ne conseillez pas de livres aux autres. Même s'ils ne vous font aucun mal, ils pourraient leur nuire. »

Ces règles courtes exigent beaucoup de possession de soi. Elles forment pour la conscience tout un code intérieur qui, s'il est suivi loyalement, répond en pratique à toutes les difficultés relatives au choix des lectures. Mais leur application suppose un degré de jugement et de retenue, qu'on ne peut guère s'attendre à trouver dans des jeunes filles pendant leurs années de pensionnat. Avant qu'elles soient en état de discerner le niveau qui leur convient, et de s'imposer à elles-mêmes un frein, il nous est nécessaire d'établir quelques lois fixes, capables de guider leurs appréciations. Tant qu'on n'est pas avancé dans la vie, que le caractère n'est pas fait et que les opinions flottent incertaines, la difficulté sera toujours de reconnaître ce qui est vraiment nuisible. Telle ou telle nous demandera : comment pourrais-je savoir si ce qui me semble mauvais n'est pas précisément ce qui me donnerait une vie plus abondante, une expansion d'esprit plus vaste, un caractère plus indépendant et plus sympathique. Cet effet, que je considère comme un détriment, n'est-il pas seulement la douleur nécessaire à la croissance, et tout cela, en définitive, ne me mettra-t-il pas en rapports plus justes avec la vie réelle telle qu'elle est?

Il y aura toujours, d'un côté, les esprits timides ou médiocres, contents de se mettre à couvert et de sauvegarder ce qu'ils possèdent; de l'autre, les caractères plus audacieux et plus capables, qui

se laisseront tenter au delà des bornes de la prudence, parleur soif d'aventures et de découvertes. Leur légèreté peut les entraîner loin, avant qu'ils aient pu se retenir. Pour tous, les publications qui nourrissent l'esprit de révolte, de doute, de mécontentement par rapport aux conditions essentielles et nécessaires de l'existence doivent être considérées comme mauvaises ; celles aussi qui tendent à miner le sens de la responsabilité personnelle, et font peu de cas des vertus cardinales et de la nécessité de se vaincre. Les jipes et les autres sont surtout nuisibles aux jeunes filles à l'imagination vive, portées à imiter ce qu'elles voient, et à se laisser prendre aux charmes de la vieille tentation : « Vos yeux seront ouverts, vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. »

Agir par des voies tortueuses, avec la curiosité de connaître ce qu'il en adviendra, c'est se mettre sur une route dangereuse. Plus tard, dans les phases critiques, quand il faudra se décider par soi-même, sans avoir pu prendre conseil, ni avoir eu le temps de beaucoup réfléchir, à quelles chutes ne sera-t-on pas exposé si le doute, le mensonge ou l'esprit de révolte se sont faits insensiblement les hôtes familiers de l'âme?

Nous ne pouvons posséder à fond notre propre langue sans en connaître au moins une autre, soit classique, soit moderne. Mais cet avantage se réalise ordinairement d'une façon indirecte, comme en passant, et c'est plus tard seulement qu'on en recueille tout le fruit. Il est admis, toutefois, qu'une éducation répondant aux besoins de notre époque ne peut être parfaite, ni même suffisamment complétée dans un seul idiome. D'abord les conditions actuelles de la vie nous pressent d'en avoir au moins deux à notre service, à cause de l'extension des facilités de voyage et des rapports multiples avec les autres nations. Mais surtout, dans la mesure où se calme notre engouement pour les expériences scientifiques du laboratoire, nous en revenons à découvrir, dans les langues, un moyen d'éducation bien plus capable de pré-

parer les enfants à h. vie, en les mettant en état de communiquer avec leurs semblables, et en leur facilitant la connaissance des œuvres du génie humain. Donc les langues, et spécialement les langues modernes, ont à bon droit une importance de plus en plus marquée, non seulement chez nous, mais dans la plupart des pays d'Europe. Quelques-uns ont même des méthodes indubitablement en avance sur les nôtres.

On a longuement discuté et beaucoup écrit, ces dernières années, sur la valeur des études classiques, en éducation. Les autorités les plus compétentes n'étant point d'accord, il serait évidemment déplacé de vouloir traiter ici la question. Mais la controverse portait spécialement sur l'éducation des garçons ; au sujet de l'étude du latin pour les jeunes filles et, en particulier, pour les jeunes filles catholiques, il reste peut-être quelque chose à dire.

Dans les écoles protestantes, le latin, même de nos jours, n'occupe pas grand'place. 11 est étudié pour certains examens, et, à part une raison de carrière professionnelle oiji il pourra servir, il n'est plus cultivé après les années de pensionnat. Les étudiantes des Universités ne peuvent pas concourir à chance égale avec des jeunes gens pour les matières classiques ; généralement, elles s'en rendent compte et choisissent un autre sujet. A de rares exceptions près, avouons-le, nous faisons du latin en amateurs : brillants amateurs,

peut-être, mais rien de plus. Le latin est pour les jeunes filles une source dejouissances et un magnifique accroissement de leurs richesses intellectuelles ; il est, en outre, très précieux en luimême, par l'influence qu'il exerce sur leurs facultés ; mais il n'a point d'action efficace, il n'est pas un instrument familier, et ne donne pas à l'esprit une forte discipline ; il est un peu comme ces pierres friables dont le grain trop serré est difficilement poli; par des transgressions inattendues, il trahit vite le défaut de cette longue et puissante formation qui peut seule donner l'érudition classique. Il est hésitant, peu sûr de lui-même, et de vrai, sa meilleure parure est la sobriété, produite par le frein qu'il oppose il la témérité et au décousu ; c'est comme une intuition qu'il donne pour aider à ne procéder qu'avec prudence, le doigt sur les lèvres. En somme, la valeur des études de latin des jeunes filles doit être considérée plutôt comme un ornement, que comme un moyen d'action. Cependant, dans les pensionnats catholiques, quelques éléments de lalin sont presque indispensables. C'est un manque de respect, et une sorte d'inélégance morale, de grandir sans connaître le langage de la sainte Eglise. Il est presque impossible que des catholiques cultivés aient un goût sûr dans leur dévotion, discernent et aiment les plus excellentes choses, s'ils ne comprennent le texte de nos belles prières et de nos

hymnes liturgiques. Nous ne les connaissons pas réellement au moyen de traductions boiteuses, qui noient la force de l'idée dans la multiplicité des mots, et ne donnent, du vrai sens, qu'un à peu près. L'usage des prières dans le texte original est à la fois un exercice et une dévotion; il resserre le nœud qui nous rattache à l'histoire catholique des temps anciens ; il y ajoute un sentiment de proximité, lorsqu'avec connaissance de leur signification, on s'arrête sur ces mêmes paroles chantées depuis de longs siècles dans nos églises, se répétant d'âge en âge et enseignant les nations à travers le temps et l'espace. Cette langue est vraiment à nous ; elle nous appartient par droit de naissance; mais pratiquement, elle ne sera nôtre que dans la mesure où nous saurons l'employer.

On a souvent remarqué que, même pour les moins cultivés des catholiques, le latin n'est jamais une langue morte. L'ordinaire de la Messe, les prières publiques les mettent chez eux dans les contrées les plus lointaines, dès qu'ils ont franchi le seuil d'une église. Le latin est notre langue universelle. Et n'étendrait-il son action que dans les bornes de ce sentiment du « chez soi > éprouvé, comme nous venons de le dire, par les petits et par les pauvres entrant dans la maison de Dieu, nous devrions être reconnaissants pour chaque mot de latin qui ne leur est point étranger.

Il y a, dans ce motif de fournir aux enfants

un secours pour leur dévotion et leurs prières, une raison suffisante de leur apprendre le plus de latin possible, quand même ils ne devraient jamais toucher un classique.

Sur le terrain des langues vivantes, il y a d'abord la question de la prononciation. Un reste d'accent national, dans le parler d'une langue étrangère, est devenu pour quelques-uns comme le refuge delà timidité; d'autres s'en sont faille rempart de leur patriotisme. Mais actuellement nous devons être en état d'acquérir n'importe quelle prononciation de notre choix, même en l'absence de tout instructeur, ayant à notre disposition le gramophone pour nous répéter sans se lasser le vrai son des langues étrangères. Les études de phonétique ont pris, ces dernières années, un tel développement, que les professeurs de langues modernes seraient impardonnables de laisser s'éterniser les fautes anciennes.

Il y a eu aussi notre succession de méthodes. La vieille manière d'apprendre une langue étrangère, était de commencer dans la « nursery » avec une « bonne » ; celle-ci avait pour successeur une gouvernante ou un professeur d'une sévérité classique, qui enseignait un langage d'une correction parfaite. Mais tout cela appartenait à l'éducation de la famille et demandait beaucoup de temps libre. Ce système ne s'adapte pas au plan d'études de l'école où, selon le terme américain, si expressif, chaque enfant « charrie »

tant de sujets, que les heures et les minutes doivent être, pour chacun d'eux, comptées jalousement. Alors se succédèrent les unes aux autres, des séries de méthodes qui ne semblent guère mériter d'autre qualification que celle d' <l empirique j, et se disent « la méthode naturelle », a la méthode maternelle », 4 la seule méthode pour apprendre les langues », etc. Des réclames de ce genre ont été magnifiques en promesses, auxquelles malheureusement les résultats n'ont pas toujours répondu.

Après avoir vu fonctionner quelques-uns de ces systèmes, on en arrive aux conclusions suivantes :

1. Les bons professeurs peuvent réussir d'une manière excellente avec presque toutes ces méthodes ; mais généralement ils en élaborent une qui leur devient personnelle.

2. Si professeur et enfants se donnent beaucoup de peine, les progrès seront remarquables, quelle que soit d'ailleurs la méthode employée ; sans cette condition les méthodes « classique » ou f naturelle » auront peu de succès.

3. Les professeurs ayant des idées arrêtées au sujet des enfants et des méthodes empêchent le développement.

4. Les « Cours sans maîtres » revenant à deux sous la leçon (elle dure dix minutes et elle est spécialement recommandée pour les courses en tramways), les gramophones, quelle que soit la minutieuse préparation de leurs cylindres, rendent un

nouveau témoignage à la vieille doctrine, qu'il n'y a pas de route royale pour conduire à la science, et que celle des langues ne s'obtient pas à bon marché. Mais si nous en apprécions la valeur comme il convient, nous aurons, pour l'établir sur des bases solides, un zèle proportionné. Par cette voie, nous revenons encore aux fondements de la vocation d'un éducateur : amour et travail.

La portée qu'a, pour l'esprit, l'acquisition de nouvelles langues est si étendue, qu'elle nous paie largement de nos peines. Il ne s'agit point ici d'une importance utilitaire; celle-ci s'achète à bon compte et a, en soi, peu de valeur. Cette perspective ne suffirait pas à nous faire creuser les principes fondamentaux de n'importe quelle langue. L'esprit n'est satisfait que par le génie de l'idiome, ses formes les plus choisies, son mouvement caractéristique, et surtout par la prise de possession de sa littérature intime, c'est-à-dire l'esprit qu'il montre en parlant à ses semblables, et avec lequel il se révèle plus complètement lui-même.

Les avantages des langues modernes, dans l'éducation d'une jeune fille, n'apparaissent pas toujours à première vue, et pour les recueillir il ne suffit pas d'une connaissance superficielle. Au point de vue social, la valeur de l'étude des langues est évidente à chacun ; pour le commerce surtout, sa nécessité devient chaque jour plus exigeante. C'est là que les méthodes toutes faites multiplient

leurs promesses de mener au succès par un chemin rapide et facile ; peut-être cette route suffitelle, en effet, à atteindre le but proposé. Mais une connaissance qui ne vise que la correspondance d'affaires n'est pas du domaine d'une éducation libérale. C'est un vocabulaire limité, un style sec, laconique, sans façon, emprisonné dans un cercle de fer; par conséquent, à formes peu élastiques, d'une politesse assez rudimentaire, avec des formules obligées pour chaque cas particulier, et des termes en petit nombre, s'adaptant aux négociations de chaque branche commerciale. Tout cet ensemble fournit des moyens de communication, mais n'est pas un langage. Du reste, même ce qui porte à bon droit ce titre a perdu de son ancien prestige depuis que l'art si beau de la conversation commence à décliner. Il faut peu de savoir pour les communications brèves d'aujourd'hui ; la rapidité de l'automobile a coupé court aux vrais entretiens; on n'a le temps d'échanger que des banalités, pour lesquelles un nombre de mots très limité est suffisant.

Que nos jeunes filles prennent donc du temps, ou qu'on leur en accorde, pour s'adonner un an ou deux à l'étude approfondie des langues modernes, non dans les phrases rebattues des touristes, ou les lieux communs des salons, pas davantage avec le désir d'atteindre la mesure représentée par d l'inscription académique », mais qu'elles lisent les meilleurs ouvrages; qu'elles s'essaient à parler

186 l'i^uucation des jeunes filles catholiques

aussi bien qu'on peut le faire maintenant, et à écrire selon les meilleurs modèles de l'époque. Alors, l'étude des langues modernes s'élève à un niveau bien supérieur. De là, l'horizon s'étend en proportion du nombre de langages connus, et de l'intelligence de chacun; le principal résultat, au point de vue éducation, consiste dans une plus grande facilité de sympathie et de compréhension mutuelle, tandis que l'étroitesse d'esprit et de cœur, préjugés de race et de nation, diminuent dans la même proportion. Les élites, à travers le monde entier, se comprennent facilement, et ont de singulières similitudes; au contraire, sur les degrés inférieurs de l'échelle sociale, la divergence s'accentue à mesure que l'on descend.

Il y a une entente d'esprit à travers le langage ; mieux l'on possède celui d'un peuple, plus intime sera le contact avec tout ce qui lui appartient, avec le meilleur de lui-même. Mais la connaissance superficielle d'une langue, au lieu de supprimer les limites, les accentue plutôt, car elle multiplie les erreurs et les rend plus amères. La demi-science est une source de malentendus au sujet de l'idéal des différents pays. Nous perdons le meilleur de ce qui est dit; l'arôme du parfum nous échappe, comme la pensée contenue dans la parole qui vibre. Ainsi, nous sommes de simples touristes dans ce monde moral; quel nom, en effet, peut mieux exprimer l'attitude d'esprit de ceux qui sont des étrangers, non des pèlerins,

qui se conduisent comme des vagabonds d'une espèce un peu civilisée, n'ayant rien à donner et plus inclinés à prendre qu'à recevoir. Créer des liens, des sympathies, des obligations dans le domaine intellectuel est un bienfait appartenant à l'étude des langues ; il rend possible cette gracieuse hospitalité d'esprit, offerte et reçue tour à tour, entre personnes de nations différentes. Il est particulièrement appréciable dans l'éducation des jeunes filles, puisque les charmes de ces relations dépendront d'elles en grande partie. Les élever au-dessus des préjugés, leur faire goûter les beautés qui se trouvent en dehors de leur cercle habituel d'idées, leur donner de plus larges possibilités de faire le bonheur des autres et de se trouver elles-mêmes à l'aise en différents pays, c'est leur assurer le pouvoir de dominer les diverses situations de la vie qui touchent leur bien-être et celui de leur entourage. C'est aussi les rendre cosmopolites dans la meilleure acception du mot.

Il existe d'ailleurs dans toutes les langues un vaste champ de lectures, et pour les catholiques un grand choix d'excellents ouvrages. La manière d'écrire la vie des saints notamment a été cultivée avec grand succès un peu partout au cours de ces dernières années. Les saints nous apparaissent aujourd'hui comme des êtres de la nature humaine « aussi intéressants qu'un roman », pour user d'une comparaison de convention. Dès lors.

nous les trouvons plus facilement dignes de foi, plus imitables que les saints des livres d'autrefois, qui semblaient toujours exempts des misères terrestres et plus angéliques qu'humains. Il y a également, en fait d'ouvrages de critique, des travaux de valeur, des essais de psychologie pratique. Des questions de science sociale ont été mises aussi à la portée d'un plus grand nombre de lecteurs.

La comparaison de ces avantages nous amène naturellement à un autre point de vue pratique : celui des traductions. Le dicton italien, qui assimilait jadis le traducteur à un traître, doit maintenant faire place à une juste reconnaissance des services rendus, de nos jours, par les traductions consciencieuses. Des soins plus minutieux ont été apportés à ces sortes de travaux ; une scrupuleuse et élégante exactitude nous a donné dans bien des cas des versions qui ne sont pas indignes de l'original. On peut être très utile à l'Eglise et aux lettres par ce travail; c'est un de ceux auxquels les jeunes filles sont capables d'apporter un précieux concours, si elles y ont été suffisamment préparées. Cependant, mettons-nous dans l'esprit qu'il n'est pas à souhaiter que tout livre, beau et utile dans le texte, soit nécessairement traduit. Tant de choses dépendent du génie de la langue, de la mentalité du pays, qu'elles s'évaporent en passant par la traduction; d'autres font appel d'une manière si marquée à des points de

vue nationaux, qu'elles semblent une anomalie dans un autre langage. Le traducteur a une grande responsabilité et une tâche difficile. Pour faire une œuvre réellement bonne, il lui faut une laborieuse persévérance; il doit concilier deux devoirs importants : d'abord rendre la pensée de l'auteur aussi exacte que possible, et dans le sens le plus littéral ; garder ensuite la souplesse de son langage sans le contraindre dans une forme étrangère qui en altérerait parfois même la signification.

La beauté de ce travail du traducteur réside dans l'accord parfait de la conscience et de la liberté; on n'y parvient point sans une infatigable recherche du mot propre, le seul qui donne le vrai sens, et l'expression exacte de l'idée. Croire que le terme exact doit se rencontrer est une des joies du travail; être un amateur de mots choisis et charmants est une attraction en soi, attraction qui conduit à l'amour de choses encore plus belles : amour de la vérité, de la convenance, de la limpidité; elle mène aussi à l'exercice de la réflexion, des distinctions, de l'équilibre, et forme une qualité très rare, mais précieuse chez les femmes : la patience intellectuelle. On dit que notre race anglaise excelle dans la patience morale, mais qu'en approchant d'un sujet intellectuel, cette vertu s'évanouit et qu' « il nous faut atteindre le but du premier bond » ou n'y pas arriver du tout. La poursuite soutenue du terme exact corrigerait

cette impatience ; et si la recherche est aidée par la connaissance de plusieurs langues modernes, de façon qu'il y ait contre-poids, et comparaison entre les différentes significations, on trouvera bientôt que ces efforts ouvrent non seulement de riches mines de pensées, mais donnent un pouvoir toujours croissant pour les exploiter et pour en extraire l'or en abondance.

Page 1