CHAPITRE XI L'ART
Quand on considère à quel point l'orientation de la vie dépend de la nature de nos goûts, et du juste discernement de ce qui nous plaît et nous déplaît, rien peut-être ne paraît aussi important, en matière d'éducation, que de savoir distinguer cette force directrice, et l'incliner en tout vers ce qu'il y a de mieux. Ici, rien n'est à dédaigner. Le goût exerce son influence dans toutes les sphères de la vie. Tels nos goûts, telle notre vie elle-même. La valeur intime de nos actes, au dedans et au dehors, est réglée par la nature des choses qui nous attirent, et par le niveau de notre idéal. Si nous sommes sévères dans nos appréciations, difficilement satisfaits, et de plus sincères avec nousmêmes, c'est signe que l'éperon du mécontentement, dans tout ce que nous faisons, stimule nos
efforts à la poursuite inlassable d'une perfection, qui reste d'ailleurs toujours hors d'atteinte. Mais il faut se prémunir contre une rigidité maussade qui rend étroit, au point de ne laisser voir que les fautes et les défauts, et enlève toute possibilité d'admiration franche et simple. Cette disposition malveillante, qui arrête tout essor personnel, et porte à blâmer les entreprises d'autrui, croîtrait facilement, si l'on n'y prenait garde, et produirait une attitude de critique purement destructive ou constamment grondeuse. N'ayant rien à redouter pour soi, puisqu'ils ne tentent rien, ces esprits pessimistes et tout pharisaïques ne font qu'abattre sans jamais réédifier. Chez les enfants, c'est souvent mesquine jalousie. On peut les amener à en triompher, mais si on la laisse se développer, celte sévérité de jugement, jointe à la pusillanimité, sera fort difticile à extirper plus tard.
Par contre, si notre caractère nous porte à tout admirer aimablement et joyeusement, selon le courant de l'opinion, si nous sommes peu exigeants, aisément satisfaits, nous pourrons» recevoir et répandre autour de nous beaucoup de joies, du plaisir à profusion, mais un plaisir de second, troisième ou quatrième ordre. Cette heureuse tournure d'esprit met à l'abri de bien des peines et difficultés de la vie ; elle n'exempte pas du danger de heurter perpétuellement le sentiment ou le bon goût d'autrui. Elle incline vers ce qui fera l'admiration de la foule, et, en éducation, elle
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abaisse l'idéal d'appréciation et fausse le jugement. Se laisser régir en matière de goût, par le sentiment populaire, c'est accepter en bloc la médiocrité. Ils sont loin les temps où l'instinct du peuple donnait la note juste dans les questions d'art. Nous en sommes à une distance qu'on peut comparer à celle qui existe entre les grandes tragédies grecques et les compositions populaires actuelles. On est consterné quand on voit les théâtres de toutes classes encombrés par des foules d'enfants appartenant à toutes les conditions, et qu'on songe que c'est là qu'ils viennent prendre leurs premières leçons de critique dramatique !
Il y a peu d'exemples d'un goût instinctivement sûr. Le système actuel de haute pression dans l'enseignement tend à abaisser à un niveau inférieur les idées originales des enfants, tout comme la lecture abusive des journaux et revues influe dans la même direction sur l'esprit des grandes personnes; le résultat de cette double action n'est guère propre, on le comprend, à développer l'esprit de discernement en ceux qui auront à former le goût de la génération actuelle. Si le jugement artistique s'inféode absolument à celui des autres, s'il se laisse conduire par la vogue, il n'acquerra jamais une vue personnelle ; et cependant, avec quelque formation, chacun pourrait, dans son humble mesure, arriver à cette indépendance si désirable. Esclave de la mode, le goût s'intimide; il n'est plus alors qu'affaire de convention, et
tombe dans le domaine des œuvres d'art évaluées au prix courant.
D'un autre côté, une formation purement personnelle est ici plus dangereuse qu'ailleurs, peutêtre. A ce point de vue, le goût est sur le même plan que le savoir-vivre, qui tient lui-même au sens droit et au discernement; sans éducation il sera généralement peu sûr et restera inconsistant; formé personnellement et sans contrôle, il deviendra facilement, — comme cela est arrivé à de très bons esprits, — dogmatique, intransigeant et il portera à tout propos des jugements sans appel !
Il faut avant tout du respect et de la docilité, mais de ce point de départ humble et solide en même temps, on pourra, s'il y a vraiment puissance d'action et talent de critique, s'élever de ses propres ailes et laisser en arrière ceux qui auront ouvert la voie, ou même, dans un vol hardi, disparaître à leurs yeux. Il en a été souvent ainsi dans l'histoire de l'art: c'est la marche ordinaire du progrès normal et régulier. Il faut au début l'aide d'autrui, l'attention personnelle, l'influence d'un jugement droit et expérimenté; mais vient le temps où l'initiateur doit nous faire ses adieux et où nous devons compter uniquement sur nous-mêmes.
Un fâcheux effet de la formation sans contrôle, comme du culte des conventions, est l'exclusivisme ; dans le premier cas, les tendances personnelles sont trop saillantes; dans le second, l'aspect momentané des choses a une influence
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exagérée. L'enfant doit « manger le beurre et le miel » non seulement pour apprendre à rejeter le mal et à choisir le bien; mais aussi pour discerner entre bien et bien, reconnaître le beurre du miel et le miel du beurre. C'est l'objet principal de l'étude de l'art dans la première éducation. L'exécution est alors très rudimentaire ; mais les principes sont posés pour la vie, ils alimentent les sources d'oi^ naissent les meilleurs choix et les plus vraies jouissances ; ils en assurent le cours paisible et pur.
L'enseignement des choses de l'art doit être donné aux jeunes filles avec un sentiment de responsabilité, puisé dans cette conviction, que l'art exerce une grande influence sur tout l'ensemble du caractère. Un peu d'expérience démontre que bien souvent, l'instinct artistique donne la clef des dispositions morales, en supposant toutefois que les jeunes filles sachent réfléchir sur les questions du beau. Il y en a, en effet, qui sont totalement indifférentes à tout ce qui est élevé, pourvu qu'elles aient du plaisir. C'est peut-être qu'elles ont été gâtées dans leur enfance, et qu'il leur est difficile de réagir. La surexcitation a émoussé leurs sens, qui ne rendent plus le son vrai. L'imagination s'égare sur d'autres chemins en réclamant des stimulants ; l'esprit ne possède pas cette tranquillité nécessaire au développement de la perception de l'art, de l'harmonie et des convenances.
Chez quelques-unes — puissent-elles être la mi-
norité — l'esprit n'est ouvert qu'au succès. Ce sont les utilitaires de l'existence; leur unique objectif est d'avancer. Cette disposition pénètre toutes leurs démarches ; elle y entretient les éléments de l'esprit du monde au degré le plus vulgaire. A ces natures, l'art ne dit rien. Mais il y en a qui entendent sa voix, et leur réponse pourrait se classer suivant les différentes écoles, ou les étapes de l'art lui-même.
Quelques-unes sont audacieuses et absolues dans leurs goûts. Elles sentent le frein et se jettent dans l'extravagant, sans qu'il y ait presque aucune protestation intime. Il y en a d'autres, plus simples, qui sont surtout exubérantes; pour elles, jamais assez de lumière ou de couleur sur la palette de la vie. Si elles sont douées d'un esprit assez ferme pour calmer cette explosion de vitalité, elles arriveront souvent à acquérir un goût juste et délicat. A l'arrière-plan se trouvent les silencieuse; natures fines, aux intuitions profondes; elles pénètrent avec une merveilleuse promptitude, mais elles voient trop pour être heureuses, presque trop pour être entièrement dans la vérité. Elles vont facilement aux extrêmes ; leur idéal si haut placé devient irréalisable; sa trop grande élévation môme le fait manquer d'équilibre et vaciller.
L'instinct des enfants les incline tout entiers d'un coté ou de l'autre ; c'est œuvre de longue patience de leur faire accepter le principe
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du juste milieu. La nécessité s'en est-elle jamais fait plus vivement sentir que de nos jours? Probablement, toutes les générations, depuis Salomon, se posent successivement la même question. Mais on trouverait difficilement une époque où les principes de modération aient eu autant besoin d'être soutenus. Jamais la hardiesse de l'homme ne s'est affirmée avec la même puissance en présence des forces de la nature ; elle tend à se produire, d'une façon moins heureuse, en d'autres domaines, où elle devient de l'audace et sombre dans des excès déplorables. L'art français en donne en ce moment une preuve éclatante ; l'Angleterre le suit de près, avec moins de logique, un plus grand respect de ses traditions de convenance et de réserve, mais bien au delà de ce qu'il faudrait.
Dans l'éducation des jeunes filles, enserrée dans un cadre si étroit, trop courte pour ce qu'il y aurait à réaliser, la meilleure manière d'harmoniser l'enseignement de l'esthétique ne semble pas être de le diviser en différentes branches, mais plutôt de le centraliser dans l'histoire générale de l'art. De cette façon, et selon les degrés, on peut prendre les différents points de vue, historique, théorique, pratique, etc. Chaque partie aura sa place marquée jointe à ses antécédents et à ses causes, sans déborder et sans dominer les autres, mais leur restant subordonnée; réduite ainsi à ses proportions naturelles, elle se trouvera, dans la mesure qui convient, en relations avec l'ensemble
du progrès humain, dans sa marche vers le beau et les œuvres qui l'expriment.
L'histoire de l'art, placée en face de l'histoire générale du monde, est un complément à celle-ci. Elle aide à pénétrer au cœur même des choses, met en relief, dans chaque période, l'expression dominante des sentiments et lui donne ainsi sa caractéristique. C'est là, en effet, ce que nous apporte l'art de chaque époque : une connaissance plus intime que celle fournie par ses annales et ses chroniques, plus accessible aussi à la jeunesse, qui, le plus souvent, comprend les sentiments avant de saisir l'importance historique des faits. En tout cas ces faits sont revêtus de formes vivantes, partout où la foi, l'inspiration et le sentiment ont trouvé leur expression en des œuvres artistiques. Si nous aspirons à donner aux enfants, sur les siècles passés, une idée profonde et d'ensemble, plutôt que le simple récit des événements, l'histoire de l'art nous permettra d'en saisir le caractère, à l'égal presque de la biographie des grands hommes qui ont marqué de leur empreinte l'époque où ils ont vécu.
Chacun des beaux-arts a son histoire, qui se poursuit en longues lignes parallèles ou divergentes, selon le pays et l'époque; chaque développement, comme chaque arrêt dans l'art, est donc lié à l'histoire de cette époque, de ce pays, et lui laisse son cachet particulier; il en résulte que l'interprétation de l'histoire de l'art est aidée et enri-
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chie par l'étude de l'histoire locale et réciproquement; l'une et l'autre s'unissent pour mettre en lumière la vérité. Il suffirait de considérer ce qu'était l'art chrétien aux xiii" et xiv° siècles, et les changements qu'y a apportés la Renaissance, pour comprendre à quel point cette connaissance serait utile aux enfants, et leur donnerait une idée juste de ces temps, et de l'influence qu'ils ont exercée. De même, les déductions que l'on peut tirer des progrès successifs de l'architecture gothique en France, en Espagne, en Angleterre, ouvrent la voie à des explorations poussées plus avant dans le domaine de l'histoire de l'art. Ainsi, également, les diverses écoles de peinture, examinées dans leur histoire, mettent sur le chemin d'études plus sérieuses qui pourront être poursuivies dans la suite. Le Livre des Contrastes , de Pugin, est, sur ce point, très suggestif ; rien de plus utile, en effet, que de comparer ainsi l'art d'un siècle avec celui d'un autre, pour trouver dans cette étude l'esprit d'une époque, et un moyen de pénétrer au-dessous de l'écorce.
Sans y mettre la causticité de Pugin, la méthode des contrastes a été employée utilement auprès de la jeunesse pour lui montrer, à l'aide de projections et de conférences, la manière dont l'art traduit la vérité, selon l'idéal ou les convictions des artistes. Il y a, en efl'et, une forte leçon, leçon de foi et de pureté, non moins que de critique artistique et d'histoire de l'esprit humain, à montrer
tour à tour ou parallèlement, les œuvres dans lesquelles les mystères chrétiens sont rendus dans un âge de foi ou dans un siècle d'irréligion.
Dans les chefs-d'œuvre de l'art chrétien, les enfants pourront admirer la puissante vitalité et la tranquille assurance de la foi qui les a inspirés, la précision théologique de leurs symboles et de leurs conclusions, enfin, une plénitude de conviction, un parfum de piété qui ne laissent place à aucune arrière-pensée; et, comparant ces splendeurs avec les elTorts raides et brusques de ceux que la théologie n'éclaire pas, ils auront une idée de la mesure dans laquelle, en cette matière, la foi s'élève au-dessus de l'incrédulité.
Les conclusions conduiront plus loin ; elles feront juger, d'après la peinture moderne, l'état d'esprit de la génération actuelle, attitude impatiente, agitée, sans espoir. Que l'on compare le fini, la pensée complète donnée à chaque détail des œuvres des grands maîtres, l'intelligence des effets d'ombre et de lumière, de profondeur et de vie abondante, avec la précipitation, le réalisme de la peinture contemporaine, qui force tout, et dégénère en rudesse par défaut de patience, se guindé en raideur anguleuse par manque de vitalité réelle, s'épuise par l'absence de repos au dedans. On réfléchira alors sur le pessimisme dont tant de peintres modernes sont pénétrés, donnant à leur travail l'empreinte de leur religiosité qui produit des madones débiles, des saints à l'œil
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hagard, sans ospéraiice, sans courag-e ou sans vigueur, expression vraie de leur propre tristesse. Ces contrastes, s'ils sont bien compris, sont d'un sérieux enseignement pour les jeunes filles de notre époque. Toutes celles qui apprécient le rayonnement de l'espérance, la décision, l'énergie dans les œuvres artistiques réagiront dans la mesure de leurs forces pour opposer une barrière à l'invasion débilitante des tendances de l'art moderne.
Ces considérations relèvent de la portée spirituelle et morale des premières études d'art, dans une éducation destinée à être complète ; si tout d'abord elles ne semblent en être que des conséquences indirectes, en réalité, elles y tiennent de près, et sont d'importance majeure. Les résultats directs à atteindre pendant les années du pensionnat consistent en ces deux éléments : appréciation du beau dans tous les domaines de l'art; exécution plus ou moins élémentaire dans telle ou telle de ses branches, c'est-à-dire essais créés ou reproduits selon les aptitudes de chacune.
Dans les deux cas, le travail ne peut être qu'une préparation, la pose des principes, l'établissement de bases solides. Si l'on s'aventurait plus loin, à cette époque de la vie, on risquerait de détruire toute proportion dans le travail d'ensemble. En quittant la classe, il n'est rien de quoi une jeune fille puisse dire: C'est fini. Ce sera beaucoup déjà si elle est en état de se mettre à l'œuvre. Il n'y a
pas jusqu'aux parties développées à outrance qui, dans la suite, ne portent la peine de ce manque de proportions. La construction, en effet, reposant sur des bases étroites, ou des fondations incomplètes, vacille sous le poids qui s'ajoute, tombe dans l'excentricité ou se ruine elle-même. De pareils malheurs se sont vus autrefois, et se voient de nos jours lorsque des enfants prodiges ont été développés trop exclusivement dans une branche spéciale. La retenue, le contrôle et un travail général fortifient le talent en lui donnant un frein et en lui ménageant l'espace, les justes proportions et la stabilité. Même si l'art devait sous une forme ou sous une autre devenir une profession dans la vie, les sacrifices faits en faveur de l'éducation proprement dite seraient compensés, et au delà, par l'équilibre intellectuel et moral maintenu dans toutes les œuvres.
Quand les principes généraux de l'art ont été fidèlement mis en lumière aux yeux des enfants, et que son histoire leur a donné des idées justes sur ses évolutions, la théorie et la pratique leur deviennent faciles dans la branche de leur choix. Mais la peinture et la musique étant plus à la portée des jeunes filles, il est raisonnable d'y pourvoir dans toute éducation. Il faut leur donner au moins une entrée dans ces domaines, et fournir aux aptitudes latentes l'occasion de se révéler. La poésie a sa place à part, ou plutôt elle en a deux : la sienne propre, dans le champ de la littérature, et l'autre
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comme reine et inspiratrice de tous les beauxarts. Elle s'allie à la musique par une afiinité naturelle, elle touche à la peinture par l'imagination, elle pénètre d'une manière ou de l'autre tout ce qui est l'expression du beau. Les enfants subiront cette influence avant de pouvoir l'exprimer. Il est juste qu'il en soit ainsi ; cette intuition les aide à repousser le mal et à choisir le bien.
La musique a pris un rôle plus important dans l'éducation, depuis la disparition de cette vieille coutume, presque superstitieuse, qui voulait que tout enfant jouât du piano. C'était faire injure, du même coup, à la saine raison de l'enfant, et à l'honneur de la musique, que d'obliger les réfractaires à cultiver un art où ils ne pouvaient réussir. On a renoncé à ces idées étroites, et on s'est tourné vers un horizon plus large; on cultive l'auditoire lui-même, c'est-à-dire qu'on lui apprend à écouter avec inteUigence ce qui, sans cette initiation, n'est qu'un bruit agréable aux oreilles ou, tout au plus, unemanièred'exprimerl'émotion. Le côté intellectuel de la musique commence à être mis en relief dans l'éducation ; il en transforme l'aspect général, et l'élève bien au-dessus du niveau ou elle a stationné si longtemps. Le système est trop nouveau encore pour avoir fait ses preuves ; laissons-le s'étendre; donnons-lui une place parmi nos méthodes, et il y a tout lieu de croire que l'on n'entendra plus les vieilles lamentations, trop bien fondées d'ailleurs, sur l'indifférence et
l'inattention d'un trop grand nombre d'auditeurs.
Il est impossible d'indiquer jusqu'oii peuvent atteindre les jeunes filles de talent exceptionnel; en pratique, la moyenne doit pouvoir, à la fm du cours scolaire, lire et chanter à première vue un morceau assez facile, et montrer, dans le jeu d'un ou deux instruments, que leur niveau en musique n'est pas au-dessous de celui de leur éducation générale. Si on peut les mettre en état de comprendre la structure d'une grande composition et d'analyser elles-mêmes une petite sonate facile, elles pourront apprécier plus tard ce qu'elles entendront de mieux. Quelquesprincipes d'harmonie, assez pour savoir accompagner une mélodie simple, leur rendraient aussi les plus grands services. Qu'on y ajoute quelques notions sur l'histoire de la musique et des œuvres des grands maîtres, et leur éducation musicale aura été poussée aussi loin qu'elle peut l'être dans les années du pensionnat.
Les jeunes fdles catholiques ont le droit, le devoir même, de connaître ce qui touche à la musique sacrée. Ici encore, un double but h viser : l'appréciation et l'exécution. Parmi les applications pratiques de l'art de la musique, aucune n'est plus honorable que l'exécution de la musique religieuse pour le service de l'Eglise. Quand on en a acquis l'amour et saisi le sens, la diffusion d'une musique religieuse de bon goût est un moyen de faire du bien aussi sûr, et non moins à la portée d'unejeune fille que la propagation d'une bonne lit-
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tératiire. C'est pour elle une manière modeste et indirecte, mais réelle, de concourir à la beauté du culte et à la ferveur de la dévotion.
Le rang que doivent occuper, de bonne heure, le dessin et la peinture dans toute éducation a été exposé avec autorité en plus d'un ouvrage ; il n'en est pas question ici, sauf pour revenir en passant à la formation du goût dans les arts ; or cette formation est plus nécessaire aux catholiques qu'aux autres, parce qu'elle étend son influence jusqu'aux, sources mêmes de la vie spirituelle, de la foi et du dévouement, en même temps qu'elle contribue à affermir ou à renverser les bases des principes sur lesquels repose la conduite. C'est pourquoi il importe de faire comprendre aux enfants la nécessité du contrôle, le danger qu'il y aurait à se lancer à l'aventure, et l'obligation pour elles de se faire un idéal plus sévère et plus élevé, dont elles seraient inexcusables de descendre. Qu'elles apprennent aussi à être justement fières de cette contrainte; au lieu de la regarder comme une entrave, qu'elles la considèrent plutôt comme un noble affranchissement, à côté duquel le sansgêne et le laisser-aller ne sont que servitude. La retenue volontaire, c'est le pouvoir d'éviter le mal et de choisir le bien ; c'est la liberté intellectuelle et morale tenant en échec l'impulsion et l'inclination qui, du dedans ou du dehors, pressent l'ame d'échapper à une direction bienfaisante.
En ceci, le meilleur enseignement est de mon-
trer le beau, et de donner les principes pour l'apprécier. Parler de ce qui est mauvais ou moins bon, même par simple précaution, nuit parfois aux jeunes filles, portées instinctivement à l'esprit de contradiction. Ces conseils préventifs les fatiguent et, quand ils visent des dangers lointains, inconnus ou à moitié devinés, ils excitent l'esprit d'aventure, ils poussent à aller au devant et voir par soi-même. Tout comme dans la petite enfance, les appels, avis ou menaces des jeunes tantes ou des (( bonnes » sans autorité provoquent les entreprises ou les voyages de découvertes, ce que n'eût jamais produit le tact maternel ni celui de la « nurse » expérimentée. Il en est de même dans l'enseignement ; le clairon des avertissements intempestifs fait vibrer les échos d'alentour, et met en branle ce qu'on voulait laisser dormir; d'un autre côté, ses éclats trop souvent répétés endurcissent l'oreille et finissent par ne plus éveiller aucun écho. Un enseignement calme est donc le plus puissant moyen de convaincre l'enfant; en lui montrant le beau, on l'attire vers lui. Lorsqu'une fois il lui a fait hommage de sa confiance et de son amour, il y sera fidèle et trouvera là bien plus de force et de sécurité que dans le système des cloches d'alarme.
Le plus puissant motif de persuasion sera toujours l'estime et l'amour accordés par le professeur à ce qui est réellement beau et vrai. La flamme de l'enthousiasme rayonne ; c'est la lumière
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trouvée dans la lumière, le goût formé par le goût, l'idéal inspiré par l'idéal. Les avertissements s'oublient. La formation ainsi acquise est vivante, et elle demeure.
Il est difficile d'indiquer jusqu'où les enfants peuvent arriver grâce aux excellentes méthodes de dessin et de peinture en usage de nos jours. Le talent, les circonstances, les conditions de vie font varier les résultats. Des principes élémentaires de critique, quelque connaissance de l'histoire des différentes écoles de peinture, des notions sur les œuvres célèbres qui se trouvent en Europe et la manière de les apprécier, voilà ce qu'il convient d'emporter comme critérium d'esthétique après les années d'études. Les jeunes filles pourront ensuite continuer à édifier sur ces bases. Les esprits positifs en apprendront assez pour être un peu dégrossis; la moyenne saura diriger et sauvegarder son goût. Ici, encore, cette « moyenne > n'est pas à négliger; elle forme la masse, le public, dont le jugement a tout le poids du nombre. C'est elle qui par ses impulsions donne à l'art son mouvement de progrès ou de recul. Chez l'élite, douée pour une influence spéciale, l'amour du beau acquis de bonne heure l'attachera pour la vie à ce qui est sain, aimable et de bon renom.
Ces principes bien établis demeureront stables, et le goût sera conséquent avec lui-même. Il se manifeste par une précoce sensibilité et une juste correspondance en face du beau; il détermine le
choix entre ce qui est à aimer ou simplement à apprécier. Il s'affirme dans l'amitié, car l'éloignement en matière de goût marque la divergence dans l'idéal, divergence qui va toujours en s'accentuant jusqu'à l'heure ou les routes se séparent complètement ; l'un prend la voie montante, l'autre descend vers la plaine; les chemins dès lors ne se rencontreront plus. L'amour désintéressé du Beau demandera bien des sacrifices. 11 cherche son plaisir dans le plus élevé, ne s'arrête jamais à l'avantgoût des jouissances; il va plus au fond, et, par d'austères écoles, apprend à discerner l'élite du vulgaire, le réel du factice. Cette forme de renoncement se retrouve à la base de toute éducation, mais surtout de celle des jeunes filles catholiques; le champ en est vaste, et il faut pour le cultiver une grande retenue, une grande abnégation. Or, retenue et abnégation sont les ennemis jurés du sans-gêne et du laisser-aller! Thomas à Kempis a bien dit : « Dès qu'on se recherche soi-même, on cesse d'aimer. » Parole vraie, non seulement quand l'amour de Dieu est en cause, mais aussi quand il s'agit de la gloire de l'art chrétien, de la beauté et de la vérité au service de la foi.