CHAPITRE XII
La Reine Victoria avait une haute idée de Pimportance des belles manières et de certains usages adoptés ; le bon sens dont elle était si particulièrement douée lui en faisait apprécier la nécessité; on l'a vue revenir sur ce sujet souvent et avec force.
Le convenu a de nos jours peu de crédit, et les manières déclinent; c'est un fait indéniable. L'étiquette passe pour représenter un code factice et creux de contrainte dont tous, mais spécialement la jeunesse, devraient s'émanciper. Peut-être pourrait-on plaider ici en faveur de quelques modifications ; toutes choses humaines ont besoin d'être revisées de temps à autre, et adaptées aux conditions particulières ou locales. Essayer de prescrire à la société, en différents pays et à divers degrés de civilisation, un ensemble uni-
forme d'usages, serait forcément une entreprise artificielle; menée trop loin, elle provoquerait la réaction, qui conduit aux extrêmes. Ainsi, pour protester contre des règles trop rigoureuses et astreignantes, on se dégage de tout contrôle, et on s'abandonne à la spontanéité. Cependant, un code de conventions sociales est nécessaire. Il est le mur de protection élevé contre les instincts d'égoïsme qui, s'ils n'étaient tenus en échec, dégénéreraient en barbarie.
L'égoïsme civilisé mène à une sauvagerie pire que celle des sociétés primitives, parce qu'il a plus de ressources à sa disposition ; il est la contrefaçon du bien. Non seulement il ne tend pas à monter, mais, se détournant de l'idéal, il glisse sans aucun frein sur la pente. Le genre le plus vulgaire, « l'hooliganisme* » et ses équivalents en d'autres pays, nous met sous les yeux le type d'une existence qui s'est affranchie des conventions sociales. C'est le résultat caractéristique de l'éducation en dehors de la religion; celle-ci ne se sépare jamais de la bienséance. Sans elle, seront vite dénaturées ces énergies qui sont à la fois une force et une faiblesse dans la jeunesse, et constituent une grande partie de son charme : l'impétuosité, l'insouciante ardeur, l'entrain, l'exubérance. Convenablement dirigées, elles eussent été
1. Se dit des vagabonds conduits par Hooligan. On peut les assimiler à ceux que nous appelons vulgairement : apaches. (Note du Traducteur.)
des puissances pour le bien, faute de cette direction sûre et de l'empire sur soi, elles deviennent, non robustes, mais violentes, effrénées, téméraires à un degré qui terrifie les autorités responsables d'un système d'éducation sans prise sur les volontés, sans recours et sans appel, où les enfants sont élevés sans un frein, qui les arrête, sans une règle sur laquelle ils puissent se guider.
Quand les filles franchissent les bornes de la retenue, elles vont généralement plus loin que les garçons, à cause de leur nervosité, de leur insouciance, et parce que l'instinct de la conservation est moins développé en elles. Ce sont là de graves problèmes. Les dépenses que consentent les pouvoirs publics pour assurer l'hygiène, la décoration, et, pour employer le mot favori, « l'équipement t> des écoles ne semblent pas le résoudre. De fait, la difficulté est plus haute; elle ne sera jamais tranchée par des moyens qui ne s'adressent qu'aux sens. Les âmes d'enfants sont affamées de foi, d'amour, d'un idéal supérieur au bien-être qu'ils trouvent aujourd'hui au pensionnat, et à la lutte pour la vie qui les attend demain.
Ce n'est pas seulement des écoles primaires que sortent ces types monstrueux d'égoïsme. Dans toutes les conditions sociales, au pensionnat ou dans la vie de famille, l'enfant qui grandit sans être «façonné», manié, sans être assujetti aux disciplines de la religion ou des convenances, sans
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porterie joug du respect et des égards réciproques est un rustre. Il est moins bruyant, moins grossier peut-être que l'enfant de la rue, mais tout aussi rebelle à la notion du bien et de l'bonneur. Il n'a pas plus de principes sur lesquels s'appuyer; il est aussi désagréable et aussi dangereux dans la famille ou dans la société; on ne peut compter sur lui dans aucun groupement politique ou social.
C'est là un fait universellement reconnu, et que tout le monde déplore. Mais en debors de l'Eglise qui a la clef de ces problèmes, le remède est introuvable. Des inspecteurs primaires ont avoué que, même dans les centres où l'école catholique est composée des éléments les plus pauvres et les plus rudes, les manières sont meilleures que dans l'école protestante ou laïque d'à côté, peuplée pourtant d'enfants appartenant à des familles aisées. Ce phénomène leur paraît inexplicable; pour nous, il est très simple. L'heure si précieuse de l'instruction religieuse étend son inlluence sur le reste de la journée, et contribue à créer 1' « atmosphère catholique » qui, en une certaine façon, a peut-être une portée plus étendue que celle de l'instruction ellemême. La foi enseigne la présence de Dieu, et tout le reste repose sur cette base : le sentiment d'une protection paternelle, l'amour de la Sainte Vierge, des Anges et des Saints, la filiale alfection pour le prêtre, qui bénit, absout, administre les biens les plus chers au cœur de l'enfant catho-
lique, tout cet ensemble l'entraîne au delà de ce qui abaisse ou déprime, et le fixe dans une sphère plus élevée. En qualité d'enfant de Dieu, il donne et reçoit amour et respect. Rien d'étonnant que les rapports soient plus polis, et les manières plus suaves. Il y a un recours, un soutien, et un but aux affections.
La Réforme protestante, en brisant ces relations et toutle cérémonial qui les exprime, a, par le fait, abaissé le niveau de la bienséance. Quand quelqu'un, un enfant surtout, vient dire, avec un ton d'indépendance aussi agressif que déplacé : « Je vaux autant que vous, et puis me passer devons », il méconnaît la juste proportion des choses, il se diminue au lieu de grandir, parce qu'il s'isole. De cette attitude à la révolte contre toute règle et tout contrôle, il n'y a qu'un pas. L'expérience l'a prouvé. Les principes du protestantisme ont préparé ceux de la Révolution, et leurs effets les plus logiques et les plus néfastes se sont montrés sous le règne de la Terreur, en 1795, et la Commune de Paris en 1871.
L'influence de l'Eglise prédominait sur les mœurs au temps de la chevalerie. On savait alors que la Religion et la courtoisie sont inséparables. C'était l'Eglise qui façonnait la rude vigueur de ses enfants pour en faire de gentils chevaliers. Une simple réflexion sufflt à le rappeler, c'est ce « façonnement» qui a créé les belles manières; l'étymologie même du mot ne nous permet pas
d'en douter, d Manières » vient de manus, main, et signifie, dans le cas présent, cette touche de l'homme sur l'art de vivre en société, sans heurts, sans contentions, comme on vit entre gens, — la gens — de même origine, avec cette urbanité, cette noblesse de race requises pour se conduire comme il convient « en la cité puissante dont toutes les parties se tiennent ensemble* » ; il y faut respect et déférence envers les supérieurs à qui on demande conseil et approbation; bonté et bienveillance envers les inférieurs dont la faiblesse même est un titre à des égards spéciaux.
Au moyen âge, le « maniement » commençait de bonne heure; on ne perdait pas un moment; on savait si bien qu'il y aurait plus d'un obstacle sur la route! La chevalerie n'apparaissait encore que dans un avenir bien lointain. Mais il ne semblait jamais qu'on pût en fixer trop tôt l'idéal. C'était une marque de prudence, delà part de l'Eglise, de confier à des femmes la première initiation du preux. Les femmes, en effet, établissent le niveau du « bon ton » dans tous les âges; elles ont un pouvoir particulier pour inculquer ces règles de la bienséance; si un enfant de sept ans ne sait pas se comporter comme il faut envers elles, il est à craindre qu'il ne l'apprenne jamais. Au sortir de cette école, les jeunes damoiseaux avaient des manières accomplies pour leur âge. Dans la