Ps. CXXI
période suivante, ils perdaient sous ce rapport, par la force même des choses; souvent ils devenaient impertinents comme des « pages » savaient l'être, gauches comme des écuyers; mais, devenus chevaliers, ils retrouvaient d'eux-mêmes les manières parfaites de leur enfance, avec une grâce qui seyait bien à leur bravoure et à cette maîtrise de soi commandée par leur état.
Nous n'avons plus cette éducation avec ses formalités et ses cérémonies ; elle serait impraticable de nos jours dans les conditions de la vie moderne. Néanmoins, elle réclame l'attention de ceux qui ont à cœur le bien de la génération actuelle. Les principes fondamentaux sur lesquels reposent ces qualités sociales demeurent les mêmes. Certains d'entre eux réclament une particulière considération.
1° Les bonnes manières représentent beaucoup plus que des usages adoptés; elles sont l'expression extérieure des motifs intimes de notre conduite ; ni l'ascendant séducteur de la philanthropie moderne, de l'altruisme et du progrès, ni la liberté et la camaraderie égalitaire de nos démocrates ne sauraient en tenir lieu, parce que, dans leur essence, elles appartiennent à la religion.
2" Les convenances sont l'objet d'une culture personnelle, et ne s'apprennent pas dans les livres. A peine peut-on en exposer les éléments les plus simples à une nombreuse réunion d'enfants; mais soit en famille, soit en classe, l'autorité respon-
sable doit, sous ce rapport comme sous tous les autres, étudier chaque enfant en particulier, pour mieux l'initier aux détails de la bonne éducation. Ceci se comprend aisément. En chaque nature, l'égoïsme apparaît sous une forme ou sous une autre, et c'est ce qu'il convient d'observer. Le téméraire doit être réprimé; l'indolent stimulé ; le rêveur fixé. Ainsi chaque travers sera littéralement « pris en main » et ramené à une forme meilleure.
3° L'acquisition des manières distinguées ne se fait point en un jour ; ce n'est pas un travail rapide, mais une œuvre de longue patience, de la part du maître comme de celle de l'enfant; à l'un, il faudra une persévérance douce et ferme, h l'autre, un effort inlassable. En quelques natures d'élite, la grâce des manières semble comme innée. Ces natures ne sont ni vigoureuses, ni très robustes physiquement; leur propre sensibilité est un moniteur exact, qui les avertit, en temps opportun, des sentiments d'autrui, de ce qui est ;"\ dire ou à faire. C'est un grand don, mais qu'elles paient cher. Elles ont plus que leur part de souffrances intimes ; elles ressentent vivement aussi celles des autres. En général, la moyenne a besoin d'un « exercice journalier », qui, en bien des cas, équivaut presque à un harcèlement; il le serait sans la patience qui doucement rappelle, presse, élague selon les besoins, mais toujours à propos. Le côté fatigant et pourtant nécessaire, c'est le frein per-
pétuel à opposer aux désirs des enfants. N'être jamais tout à fait à l'aise en présence des grandes personnes, se montrer, selon les circonstances, attentifs, serviables, déférents, c'est fastidieux d'abord, mais l'habitude prise et entretenue pendant de longues années donne comme un sens spécial, qui vient s'ajouter aux qualités naturelles. Ce sens, qui est à la fois tact et possession de soi, sert de bouclier contre la surprise, la maladresse ou l'indiscrétion, et il donne l'aisance et la maîtrise dans ces rapports sociaux dont si longtemps on semblait être l'esclave.
Comment persuader aux enfants d'aujourd'hui que les manières n'ont point sombré avec ce qu'ils appellent « les illusions de l'ancien régime ? » Au pensionnat, cette formation rencontre des obstacles particuliers. Certaines familles, croyant les anciennes manières disparues à tout jamais, finissent pourtant par être effrayées des allures de leurs grandes filles ; elles les envoient alors au pensionnat pour y prendre un meilleur ton. Souvent il est trop tard. La seule méthode efficace serait de faire comprendre dès le début de l'éducation, que le savoir-vivre dérive de nos devoirs religieux. La dévotion à la Sainte Vierge imprime à l'attitude des jeunes gens comme à celle des jeunes filles un cachet chrétien qui surpasse le niveau de la bienséance mondaine. Et, comme on l'a plus d'une fois remarqué, le rituel de l'Église est le cérémonial le plus parfait ; le moindre détail
y trouve sa signification et exprime par le service extérieur les idées de foi et de dévotion qui viennent du dedans.
En étudiant de près les anciens codes d'usages sociaux, même en approfondissant les lois imposées par l'étiquette moderne, autant que ces restes reposent sur les conventions d'autrefois, il est facile de constater le rapport de ces coutumes avec les principes de la vie chrétienne. Les choses humaines tendent à l'exagération ; souvent, elles se séparent de leur type primordial pour former des variétés singulières. Ainsi des habitudes nées des temps chevaleresques, exquises, idéales, modérées dans leur phase la meilleure, devinrent ensuite tout artificielles et semblèrent dégénérer en une étiquette tyrannique ou ridicule. C'était favoriser l'inévitable réaction qui, d'ailleurs, ne tarda pas. Mais laissons le côté extérieur de ces lois encore existantes pour pénétrer leur esprit ; il sera aisé de reconnaître la noblesse de leur origine : lois d'hospitalité, fixant les obligations de l'hôte envers son visiteur; de respect et de protection envers le faible et l'innocent; de dignité personnelle et de sensibilité au point d'honneur ; puis celles qui s'étendant jusqu'à l'intime faisaient choisir la voie la plus honorable et la plus désintéressée. Les dernières reliques de ces nobles coutumes ont droit à notre respect; les négliger ou les mépriser serait ébranler des bases auxquelles on ne touche pas impunément. Elles tombent en
désuétude, c'est possible ; mais pour l'amour des enfants qui nous sont confiés, soyons jaloux de les maintenir. L'expérience d'autrefois est pleine de leçons, ne les négligeons pas; conservons précieusement les restes du passé, ne serait-ce que pour former la jeune génération à acquérir cette maîtrise de soi qui trouvera tant d'occasions de s'exercer.
En tout ceci, il faut sans doute avoir égard aux cliangeinents survenus. Certaines formes antiques, pleines de grâce et de dignité, n'ont plus leur raison d'être. Elles ne sauraient cadrer avec notre vie mobile. D'autres sont trop subtiles ou trop raffinées. Nous sommes en un siècle de démocratie et il faut faire contre-poids à ses entraînements. Que les jeunes filles acquièrent donc dans une large mesure l'indépendance personnelle; qu'elles comptent sur leurs propres ressources ; qu'elles deviennent capables de se défendre à l'occasion ; elles doivent aussi se rendre plus conscientes de leurs forces; avoir moins besoin de s'étayer sur autrui, posséder des idées bien nettes ; revêtir leur jeune dignité d'une attitude vigoureuse, qui soit à la fois en éveil, et sur la défensive. Il en pourra résulter un certain dommage, il est presque inévitable ; le malheur réel serait que les anciens remparts fussent abandonnés avant que la citadelle ne fût rebâtie. Le frein subitement relâché prend trop de jeu, et parfois les jeunes tilles abandonnent les rênes au point de ne pouvoir les ressaisir. Si elles
iti
se « laissent aller » — c'est le mot à la mode, qui pour une fois, exprime ce qu'il veut dire, — il leur est extrêmement difficile de s'arrêter ; il est impossible à d'autres de les retenir de force. Les plus hardies sont prêtes à rompre avec leurs relations, et les autres savent habilement éluder le contrôle. La seule armure qui donne de la sécurité est le gouvernement de soi-même, basé sur la foi et l'observation des devoirs de famille, garantie de bonheur.
Les jeunes filles qui ne sont pas heureuses dans la maison paternelle se trouvent dans une atmosphère de tentations presque irrésistibles. Or, les jouissances du foyer dépendent en grande mesure des usages qui y sont observés, comme l'a très bien dit un auteur anglais : « Les affections de famille n'ont pas de dissolvant plus efficace que le manque de courtoisie ^
Inutile d'insister sur un fait que presque tous reconnaissent ; mais le remède ou l'antidote sont difficiles à appliquer. Ils demandent, de la part des parents, une continuelle abnégation, dont tous ne sont pas capables. Laisser les enfants agir à leur guise est bien plus commode, et, à première vue, paraîtrait plus bienveillant. Si désintéressés qu'ils semblent d'abord, si tendres qu'ils soient en apparence, les parents ne font alors qu'abdiquer leur autorité. La jeune démocratie se hâte de prendre,
1. « Thcre is no surcr dissolvant of home aiïcctions Ihan discourtesy. y> (D. rquhart).
dans la « nursery » ou la salle de classe, les rênes du gouvernement ; elle édicté les lois, ou plutôt règne par son caprice souverain. Après quoi, considérant l'établissement ou le foyer domestique audessous de ses aspirations, elle réclame de l'espace, brise presque sans regrets les liens de la famille, et s'en va se frayant un chemin à travers le monde. 11 est évidemment avantageux, nécessaire même, pour beaucoup déjeunes filles, qui autrefois eussent vécu chez elles, de chercher à se tracer cette route ; mais souvent la manière dont les choses se décident est fort regrettable et laisse de part et d'autre de douloureux souvenirs.
Pour ceux que ces problèmes d'éducation intéressent, la difficulté est d'atteindre au but désiré malgré un courant contraire si prononcé. Il faut décider quels usages doivent survivre, fixer en quelque sorte le niveau du flux et du reflux, c'està-dire d'une part le plus haut point qu'on puisse atteindre et de l'autre, la limite des concessions à faire.
Toutes les matières premières ne sont pas semblables; certaines ne peuvent recevoir aucun poli. Il en est de même au moral. Avec les natures frustes, c'est beaucoup faire que de les rendre tolérables, d'obtenir que les manières soient au moins une sauvegarde de la conduite, et qu'une contrainte suffisante écarte ce qu'aurait de trop choquant dans les rapports un égoïsme provocateur. La borne qui marque ce degré extrême pour-
rait être établie sur le terrain oi!i l'on admet et respecte les droits des autres. Ce minimum maintiendrait au moins les témoignages respectueux et les notions des convenances élémentaires dans les rapports de société. Quant au moyen terme, il consisterait à reconnaître que chacun a ses sentiments et qu'il importe d'en tenir compte, principe dont les applications réclament de l'exercice et de la vigilance, même quand, par nature, on ne serait ni égoïste ni rude. Un enfant énergique, vigoureux, actif, ardent, dominé par mille préoccupations personnelles, considère comme un joug très lourd l'attention à ces assujettissements et la continuelle abnégation qu'ils entraînent.
Le procédé lent par lequel on polit le marbre a plus d'un point de ressemblance avec la formation aux manières. L'analogie, d'ailleurs, ne s'arrête pas au procédé, mais va plus loin. La finesse du marbre ne se découvre (jue par le poli ; ainsi la perfection des formes révèle la grâce du caractère ou des sentiments. Selon la substance à travailler, on atteint divers degrés de brillant; de même la formation aux manières dépend en grande partie de la qualité du sujet et de sa puissance d'expression. Il est inutile d'exiger des uns ce qu'ils sont incapables de produire ; il serait injuste de ne pas demander aux autres ce qu'ils peuvent donner. Ici encore, comme en tout ce qui a trait au caractère, l'exemple vaut mieux que les discours.
Néanmoins, en fait de politesse, l'exemple seul n'est pas suffisant. Le précepte est absolument nécessaire, et il doit être renforcé par l'exercice. C'est que l'origine des usages de la société remonte loin. Leurs raisons d'être ne s'imposent pas. Elles résultent d'une habitude de penser et de voir qui provient de longs précédents. Nous ne pouvons les expliquer complètement à nos élèves; elles doivent apprendre aies connaître par l'expérience qui est, au début, pénible et sans intérêt. Cette science leur semble lente et accablante en comparaison des allures spontanées qui les charment. Les bonnes manières sont presque fatalement opposées aux heureuses idées qui surgissent dans leur tête et les portent à quelque chose d'original. Rien d'étonnant qu'elles ne leur plaisent pas. Nous devons nous y attendre. Elles ont souvent achevé de grandir avant de comprendre la valeur de ce qu'elles ont acquis dans ces habitudes d'oubli de soi. Mais à l'encontre de bien des sujets auxquels on a consacré beaucoup de temps et de travail, celui-ci ne sera pas abandonné à la sortie du pensionnat. C'est même à ce moment que les enfants commenceront à exercer avec facilité et précision l'art de se conduire « comme il faut » dans toutes les occasions où elles vont se trouver.
Relativement aux circonstances de la vie et des situations qui en résultent, une double chose est à inculquer comme principe fondamental : c'est
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le rapport existant entre les manières et la position qu'on occupe dans le monde; puis la signification du mot « vulgarité ». La vulgarité n'est pas, comme beaucoup le prétendent, une question de rang; c'est, en soi, l'antipode de la sincérité, c'est l'affectation d'être ou de paraître ce qu'on n'est pas. A prendre le terme en lui-même, le contraire du vulgaire serait la valeur, la distinction, et, dans la conduite et les actes, une parfaite sincérité. Cette loyauté de rapports produit, dans toutes les classes de la société, la courtoisie et la tenue; elle donne cette simplicité digne qui est une des grâces du souverain comme du paysan resté honnête. La vulgarité porte en soi, au contraire, un principe d'inquiétude vaine et prétentieuse. Elle affecte un genre qui ne lui appartient pas ; elle a de la répugnance à rendre quelque service, et une crainte extrême d'y être obligée. Et, cependant, c'est l'obligation de service qui perfectionne l'attitude à tous les degrés de l'échelle sociale. Celle dos parfaits serviteurs est souvent un modèle du genre. Les bons domestiques pourraient j)arfois en apprendre à leurs maîtres. Leur possession d'eux-mêmes, la connaissance de ce qu'ils sont et de ce qu'ils doivent être les élèvent audessus de l'agitation de ceux qui craignent de n'être pas trouvés ce qu'ils voudraient. C'est sur ce terrain mouvant que se commettent toutes les maladresses. Quand la simplicité disparaît, le
désordre s'ensuit avec le manque de respect de soi-même; la prétention se fait jour sans honte; elle exige des égards qu'elle a conscience de ne pas mériter.
Donc, l'origine de la distinction des manières, dans toutes les classes de la société, se trouve dans la vérité. Les manières des enfants sont charmantes quand leur simplicité témoigne de la droiture intérieure, quand elles manifestent la modestie personnelle et un cœur plein de bonté. Il n'est pas besoin de grand apparat ni d'un cérémonial compliqué pour que la politesse ressorte dans son charme selon les exigences de la vie moderne. Les usages du monde sont variables ; tantôt, ils demandent beaucoup et tantôt ils se prêtent aux plus larges concessions; mais il est des choses qui ne varient pas : c'est la sincérité, la retenue, le respect, la bienveillance. Elles sont de tous les temps et doivent faire la base de notre enseignement.
Les exemples de l'éducateur, l'inlluence de ses rapports, voilà ce qui établira la hauteur de l'idéal ; sa patience qui seule peut perfectionner l'œuvre est la mesure de ce qu'il obtiendra. Elle seule arrive au but, qu'il soit élevé ou non. Il en faut plus pour rendre présentables des élèves médiocres que pour diriger les tendances distinguées de ceux qui répondent aux efforts. Dans le premier cas, nous rencontrerons de la résistance, dans le second une correspondance facile. Là encore, la
pratique personnelle importe beaucoup ; notre règle intérieure est le point de départ et notre sincérité est à la fois règle et lumière, ou plutôt elle est la règle parce qu'elle est la lumière. Elle empêche d'avoir deux manières de faire : une pour l'usage et l'autre pour la devanture. Elle nous oblige à avoir pour les enfants une part du respect que nous en exigeons ; elle nous redit que les manières sont l'expression de la foi et, en un certain sens, un devoir envers Dieu plutôt qu'envers autrui.
Ceci n'appartient pas aux coutumes passagères des usages sociaux, mais tient aux sources profondes des règles de la conduite. Une simple question le montrera. La dévotion envers la Sainte Vierge et l'intelligence des cérémonies de l'Eglise ne sont-elles pas une école de distinction et de politesse, où nous apprendrons à revêtir nos rapports sociaux des formes extérieures les plus parfaites? Le dédain de la courtoisie, la brusquerie, la raideur, le sans-gêne, l'arrogance, ne sont-ils pas la destruction de l'amour et la recherche de soi? Enfin l'instinct de la piété et de l'imitation ne gravent-ils pas au fond du cœur ce qui ne s'apprendrait autrement que par de fastidieuses répétitions : « Cédez ; faites place ; remerciez ; répondez poliment; arrêtez-vous; pensez aux autres; ne vous agitez point; attendez; rendez service », toutes choses qui réclament vigilance et abnégation.
Au cours des dernières années d'éducation, d'excellentes occasions s'offrent d'elles-mêmes ; on pourrait peut-être en profiter davantage pour faire mieux entrer les enfants dans le véritable esprit de ces devoirs. Elles comprendraient alors que ces usages dépassent la portée de lois arbitraires ; elles découvriraient la beauté des relations humaines, l'utilité du gouvernement de soi, la grandeur d'un service parfait. Cette clarté écartant les ombres ferait accepter de bon cœur la discipline personnelle, et regarder comme des symboles les conventions des rapports sociaux : pauvres et obscurs symboles sans doute, mais dont le sens est pourtant lumineux et profond.