L'ÉDUCATION SUPÉRIEURE DES FEMMES
Nous avons considéré, dans les pages qui précèdent, l'éducation des jeunes filles jusqu'à la dixhuitième année environ, c'est-à-dire jusqu'à l'époque où d'ordinaire elles terminent leurs classes. Dix-huit ans ! c'est, selon quelques-uns, le bon moment de commencer ses études; selon d'autres, c'est plus que l'heure de les finir. Les points de vue sont différents. Certaines enfants ont hâte de faire par elles-mêmes l'expérience des choses ; elles veulent saisir, aussitôt que possible, ce bien qu'elles sentent leur appartenir : la vie. Elles en tireront ce qu'elles pourront, et elles sont persuadées que tout l'intérêt qu'elle peut leur offrir est au delà des barrières de l'enfance et des exigences d'un travail régulier. En un mot, elles désirent commencer « à vivre ». D'autres trouvent la vie tellement précieuse, que toute année
l'éducation supérieuiœ des femmes 251
d'éludé, ajoutée en vue de se préparer à en user comme il convient, leur paraît une bonne fortune. D'autres, enfin, pour une raison particulière, rarement pour l'amour de la science en elle-même, entreprennent un cours d'études spéciales, afin de prendre une part active au mouvement qui s'opère en faveur de « l'éducation supérieure des femmes. » Les premières avancent le plus possible le moment de leur entrée dans le monde ; les secondes le retardent autant qu'elles peuvent, s'adonnant avec tranquillité à des études et des réflexions dont la valeur augmente chaque jour ; les dernières enfin, énergiques et décidées, endossent le harnais et entrent à l'Université pour y conquérir les diplômes ou les grades auxquels elles peuvent prétendre.
Certaines modifications s'imposaient dans l'éducation des femmes. Il y avait partout un progrès sérieux à réaliser, c'est incontestable. Vers le milieu du siècle dernier elle était réduite, en Angleterre, à un état de stagnation fort regrettable. L'ancien système d'instruction était démodé, abandonné, et n'était remplacé par aucun autre. A de très rares exceptions près, — qui dépendaient entièrement des miheux, — les jeunes filles étaient à peine élevées. L'ancienne méthode leur donnait peu de choses, mais des choses précieuses en elles-mêmes : de bonnes manières, les langues, un peu de musique, l'économie domestique, quelques notions de géographie et d'arithmétique. Voilà
tout. Mais quand on en vint à se contenter des manuels, que la politesse fut toute guindée, que les soins de la maison restèrent habituellement négligés, alors ce fut la léthargie complète, et il ne fut plus question de l'éducation des jeunes filles du monde.
C'est l'effort personnel qui, « à l'anglaise », amena le revirement. L'honneur en revient aux pionniers qui ont frayé la voie.
La question plus ou moins débattue depuis longtemps, fit un pas détinitif vers 1848 avec l'inauguration de « Queen's Collège » à Londres ; dès lors on avisa aux moyens d'élever le niveau de l'éducation des femmes, tout particulièrement en littérature. Rapidement la cause gagna du terrain; elle prit bientôt une telle allure que sa marche semblait une course précipitée à la conquête de l'Eldorado. A partir de ce moment, les universités anglaises, les unes après les autres, consentirent à admettre les femmes à la collation de € grades » ou au moins à l'obtention de certificats, quand on ne voulait pas conférer les grades eux-mêmes. De nos jours, les femmes ont droit à l'internat dans certaines universités; en d'autres, elles sont sur le même pied que les hommes en ce qui concerne les examens. Quelques professions, des sphères nombreuses d'activité leur sont ouvertes, d'où elles étaient autrefois systématiquement exclues.
En France, l'éducation des jeunes filles, par une
l'éducation supérieure des femmes 253
voie différente, est arrivée aux mêmes résultats.
Pendant la grosse moitié du siècle dernier, elle est restée presque exclusivement entre les mains des Congrégations religieuses. En dehors des écoles primaires, l'Etat ne s'en inquiétait point, et les pensionnats laïques, bien tenus d'ailleurs pour la plupart, n'étaient qu'une poignée, en regard des établissements congréganistes. Dans ces derniers, on visait principalement à la formation chrétienne ; et si l'éducation était bien soignée, suivant le niveau de la congrégation elle-même et des familles auxquelles appartenaient les enfants, il faut avouer que dans certains cas, l'instruction n'était pas toujours à la même hauteur, et la lettre d'obédience, qui tenait lieu de diplôme, n'était pas partout un brevet de science et de vraie capacité.
Mais peu à peu, par émulation peut-être, et sous l'influence de la concurrence universitaire, on sentit le besoin de sortir de la routine; on commença à présenter les jeunes iilles aux différents brevets ; les maîtresses furent mieux préparées, travaillèrent elles-mêmes à se perfectionner, et un progrès sérieux fut réalisé au point de vue des études. Il se produisit même, vers 1896, sous l'impulsion d'une religieuse, — la Mère Marie du Sacré-Cœur, — un mouvement séduisant en apparence. Mais sous prétexte d'études plus fortes et de formation plus virile, il tendait à lancer nos Congrégations religieuses dans une aventure qui
aurait pu être désastreuse. Heureusement, la sagesse de la plupart des Congrégations ellesmêmes, la prudence des évoques, et le bon sens français réussirent à parer au danger.
C'est vers la fin du second Empire que l'Etat commença à pénétrer dans le domaine de l'éducation féminine, et que Duruy, ministre de l'Instruction publique, établit les premiers lycées de filles. Il y eut, en France, un toile général, contre ces maisons, d'où la formation religieuse était absente. Mais le régime politique qui suivit l'Empire ne fit que développer ce mouvement; les établissements se multiplièrent, et on poussa toujours plus loin les programmes, si bien que dans certaines de ces écoles, les études sont presque au même niveau que dans les collèges de jeunes gens. On a ouvert aux jeunes filles les portes de l'Université ; elles ont été admises aux grades, et môme aux carrières libérales, et nous avons maintenant la femme avocat et la femme médecin, comme il y a la jeune fille télégraphiste et la jeune fille dactylographe.
Mais, pas plus en France qu'en Angleterre, et que dans les autres pays, le résultat n'a été satisfaisant. Des esprits réfléchis, môme au sein de l'Université, le constatent et le déplorent. Pour quelques femmes qui ont vraiment fait de sérieuses études, ou ont réussi à se créer une situation honnête et respectée, le nombre est incalculable des déclassées que ce surcroît d'instruc-
l'éducation supériedre des femmes 255
tion sans contrepoids moral et religieux a jetées sur le pavé de nos grandes villes.
En somme, on se demande un peu partout si vraiment on est sur la bonne voie dans la poursuite de l'éducation supérieure des femmes, et l'on ne cache pas un certain désappointement à la vue des résultats obtenus jusqu'ici.
Dans l'ensemble, il y a manque de sécurité pour l'avenir et, en fin de compte, l'on ne voit guère où tout cela conduit. Pour celles qui doivent embrasser une carrière professionnelle, les diplômes et les grades présentent une certaine valeur; mais, beaucoup en conviennent, le cours d'études lui-même et son influence morale ne répondent pas à ce qu'on attendait. La raison en est peutêtre dans la caractéristique du travail de la femme. Elle est pleine d'ardeur et d'impétuosité, mais sa force de résistance n'est pas toujours en proportion de son élan ; sa vigoureuse énergie se concentre sur un point, puis se relâche pour se porter ailleurs ; dans ce va-et-vient, les activités perdent beaucoup de leur force.
C'est une tâche désagréable, qui paraît presque injuste — peut-être semblera-t-elle surtout l'acte d'un esprit rétrogade et ignorant — , d'exprimer des doutes et de fonder peu d'espoir sur une cause qui a vu se consumer à son service tant de nobles dévouements; les craintes pourtant flottent dans l'air, non-seulement parmi les vainqueurs euxmêmes, dans des milieux où la question estappro-
fondie sans parti pris, sans retour personnel, par des hommes de savoir et d'expérience, quand ils comparent le but proposé avec les résultats obtenus, et examinent, la direction finale où ont abouti les forces mises en mouvement. En somme, ceux qui se préoccupent sérieusement de l'avenir de nos jeunes filles ne sont pas complètement satisfaits de ce qui a été tenté et réalisé soit pour elles, soit par elles.
Les catholiques ont été, plus d'une fois, poussés vigoureusement vers ce mouvement par ceux qui craignent de les voir rester en arrière, et désirent les trouver mêlés à tout ce qui se fait de meilleur. Au point où en sont les choses, peut-être avonsnous, plus que d'autres, le droit d'être médiocrement satisfaits des résultats, puisque plus que d'autres aussi nous sommes hantés par cette question : « et après? » Pour celles qui ont à se dévouer à la cause de l'éducation catholique, les grades sont souvent, et deviendront de plus en plus nécessaires, non précisément à cause de leur valeur intrinsèque, mais comme la clef seule capable d'ouvrir la porte, et d'introduire dans le domaine de l'instruction publique, rigoureusement fermé par l'Etat. Cette clef peut d'ailleurs avoir son usage dans d'autres sphères catholiques. Mais, qu'on nous permette de le dire : au point de vue éducatif, le « grade » pour un jeune homme et le « grade » pour une jeune lille sont choses bien différentes, quand même la qualité en serait
l'éducation supérieure des femmes 257
semblable. Pour la jeune fille, c'est le certificat d'un cours d'études mené à bonne fin; pour le jeune homme, à Oxford et à Cambridge par exemple, c'est l'assurance qu'il a vécu dans une atmosphère unique comme caractère, traditions, association d'intérêts et influences subtiles se rattachant au passé, force provenant d'un groupement d'élite où chaque individualité se fond dans la masse, quels que soient d'ailleurs ses dons personnels. C'est la distance qui sépare deux mondes. Même dans les autres Universités, un « grade » pour un homme a toujours plus de portée, car il n'est pas une simple clef en main. C'est par-dessus tout l'effort initial, à la suite et sous l'influence duquel se déroule ensuite tout le travail de la vie. Pour la jeune fille, à de très rares exceptions près, cène peut être qu'une clef, ou un effort final. Ou bien elle donnera à sa vie une orientation différente, ou elle pensera en avoir assez fait. Les plans d'études, d'ailleurs, s'adaptent au travail des hommes et au développement de leurs diverses carrières. On a bien essayé une adaptation propre à la carrière professionnelle des femmes ; elle n'est guère satisfaisante. Elle est particulièrement inefficace à leur procurer le résultat spécial de l'éducation supérieure, c'est-àdire le perfectionnement de l'esprit individuel dans un milieu et dans des circonstances capables de favoriser son complet développement.
L'atmosphère morale, à toute période de l'éducation des filles, est capitale. Celle qui leur con-
vient n'existe pas dans les centres universitaires. Les étudiantes y sont peu nombreuses ; leur position n'est pas sans dangers; le but qu'elles poursuivent est mal défini ; l'élément le plus essentiel au développement intellectuel, la tranquillité d'esprit, leur manque. 11 est certain qu'il n'y aura jamais de fortes traditions à conserver, de passé à revivre sans un début préalable et une longue période de formation. Tout ce qui permet espoir pour l'avenir suppose un noble commencement, quelque modeste qu'il puisse être, avec des bases solides et des vues bien précises. C'est justement ce qui semble faire défaut ici. On dirait parfois qu'on a commencé à rebours, et que le caractère n'a pas été préparé à supporter le poids de l'édifice moral. Il en résulte un manque de sécurité. Des caractères exceptionnels seraient seuls capables de s'ouvrir la voie à une vie honnête et digne, au milieu de circonstances si difficiles. 11 y faudrait surtout beaucoup de possession de soi pour marcher d'un pas sûr, en dehors du contrôle des règlements et traditions universitaires, sans expérience personnelle, à l'âge le plus critique de la vie, et tout cela — à l'exception de ce qui prépare au travail professionnel — sans l'appui vigoureux trouvé dans des devoirs et des obligations bien définis. Les natures, en très petit nombre, qui seraient à la hauteur de la tâche, eussent été capables de se frayer la voie ailleurs. Le passé, sur ce point, nous apporte son témoignage.
l'éducation supérieure des femmes 259
Il nous en fournit aussi un autre qu'il ne sera pas inutile d'étudier. A travers les vicissitudes de l'éducation des femmes, il s'est toujours trouvé des sujets d'élite, se distinguant par une force morale et intellectuelle hors ligne ; elles ont fait leur chemin, accompli une grande œuvre et laissé une mémoire en vénération. Telles sont : Maria Gaetana Agnesi, que le Pape et l'Université de Bologne invitèrent à faire des conférences de mathématiques, et qui déclina l'offre pour se consacrer au service des pauvres; Lucretia Helena Comaro Piscopia, qui enseignait la philosophie et la théologie! Laura Bassi, qui fut professeur de physique; Clara von Schurman, qui possédait les langues grecque, hébraïque, syriaque et chaldaïque ; elle les avait étudiées pour approfondir la Sainte Ecriture avec une plus grande indépendance de jugement; dans la famille Pirkheimer, de Nuremberg, Garitas et Glara ; on en pourrait citer d'autres dont les talents furent remarquables; mais ces noms ne possèdent pas grande notoriété; ils restent des curiosités littéraires et savantes, et si l'on enlevait quelque jour ces portraits des galeries historiques, personne ne songerait à s'en apercevoir.
Les femmes vraiment grandes, qui laisseraient, si on les oubliait, une lacune dans les annales du monde, n'ont été ni des étudiantes, ni des érudites fameuses. Les plus célèbres ont brillé dans la vie du monde, non dans la bibliothèque; leur force
était dans le caractère ; leur mission était la civilisation, dans l'acception la plus large et la plus élevée de ce mot. Elles ont gouverné, non par le « Droit divin des Rois », mais parle « Droit divin des Reines. » C'est un litre tout à fait différent du premier, qu'on ne leur dispute pas, et qu'on leur réserve volontiers, pourvu qu'elles ne l'abdiquent point elles-mêmes, ou qu'elles ne le traînent point dans le domaine de la controverse, pour l'opposer dans une lutte désastreuse aux droits divins ou humains des « Rois. » « Le ciel des cieux appartient au Seigneur ; mais la terre, il l'a donnée aux enfants des hommes. » La femme semble avoir été placée à la limite de ces deux mondes, afin de préparer l'un pour l'autre et de les fondre en un seul. Son domaine propre, c'est la direction des premiers pas, la formation des jeunes âmes, la ciiltufe du jardin du Royaume des Cieux. Les mères des saints rempliraient à elles seules une galerie de portraits. La mission de la femme, c'est une mission de paix, d'encouragement, de réconciliation; mission de zèle aussi par l'influence cachée qui soutient les grandes œuvres, telles que la propagation de la foi, et les grandes dévotions, comme la dévotion au Sacré-Cœur et au Saint-Sacrement. Les noms de Mathilde de Toscane, de sainte Catherine de Sienne, de la bienheureuse Jeanne d'Arc, d'Isabelle la Catholique, de sainte Thérèse, figurent, entre beaucoup d'autres, parmi ces femmes vraiment grandes, qui ont accompli leur
l'éducation supérieure des femmes 261
mission au service de l'Eglise, pour le bien de la société chrétienne et l'accomplissement d'un idéal religieux ; n'ont-elles pas, en vérité, régné aux confins des deux mondes?
D'autres sont restées dans leur domaine réservé : la famille, la solitude ou le cloître, comme les deux saintes Elisabeth, sainte Paule, Eustochium et le groupe de leurs amies ; les grandes abbesses Hildegarde, Hilda, Gertrude et autres ; et la phalange des fondatrices d'Ordres religieux. Elles aussi ont gouverné sur les limites de la terre et du Ciel. Leur influence directe ou indirecte s'est dirigée vers le même but : la paix et non la guerre, les nobles aspirations, les pensées célestes; la foi, l'amour, le dévoûment et tous les vrais biens, sans lesquels le monde serait condamné à périr d'inanition.
Encore une fois, le royaume de la femme est sur ces limites, et si elle court après des biens de moindre valeur, elle s'expose à perdre les deux domaines à la fois. Elle ne trouvera d'une part ni la vraie liberté, ni l'égalité complète, et elle perdra, de l'autre, quelques-unes de ses plus nobles prérogatives.
Ces vues pourront peut-être sembler nuageuses et quelque peu illuminées. Nous n'avons pas l'intention de les défendre à coups d'arguments. Qu'il soit seulement permis de suggérer que l'histoire et l'expérience actuelle auraient ici leur mot à dire. Nous remarquerons aussi que dans l'ordre moral
comme dans l'ordre physique, les forces s'exercent en deux sphères diverses, réclamant des qualités ou des moyens d'action différents. Quand le moteur et le régulateur sont bien mis en balance, l'ensemble du mouvement trouve l'équilibre et la stabilité. L'Eglise catholique peut seule bien ajuster ces forces, car seule elle possède, de chaque côté, l'idéal qui fait l'union. Là oi^i l'éducation supérieure des femmes a prospéré sous son influence, des bases solides de valeur morale, de discipline, de régularité ont été posées. En dehors de l'Eglise, au contraire, cette éducation aboutira toujours au particularisme, à la divergence des manières, du caractère et de l'esprit, aux extrêmes en tous genres ; et à vouloir chercher constamment l'uniformité des droits, des désirs, des occupations, elle en arrive à une rupture totale de l'équilibre dans l'ordre social.
Ainsi, on peut dire, au sujet de cette question générale de l'éducation supérieure des femmes, que la culture morale et l'affermissement du caractère sont le point capital, et celui qu'à chaque degré de cette éducation, il faut avoir sans cesse en vue. C'est ce qui les formera à porter dans l'avenir de plus lourdes responsabilités, à contrôler leur indépendance personnelle, à se tenir fermes contre les courants qui tendraient à désagréger leurs forces. Pour être apte à recevoir une éducation supérieure, la jeune fille doit avoir acquis préalablement l'habitude de se domi-
l'éducation supérieure des femmes 263
ner. Malheureusement, on la recherche souvent comme la porte qui donne accès à une plus rapide émancipation. Celles qui l'envisagent sous ce jour sont les moins capables d'en profiter; le but étant faussé, les moyens d'action et le résultat final dévient à leur tour. De plus, quand cette formation est entièrement séparée des réalités de la vie, elle rend les jeunes filles incapables de tout, sauf de poursuivre une carrière professionnelle où, au prix de leur plus grand bien-être, elles seront tenues éloignées des nécessités pratiques, sources principales et fécondes de l'expérience.
Dans quelques pays, on a trouvé le moyen de combiner dans une forme modifiée les éléments de la vie universitaire pour les filles. Les promoteurs de ce mouvement ont été les plus sages. Quelques boutures de l'arbre ont bien été transplantées chez nous ; mais elles semblent avorter, faute d'y être appréciées. Nous en sommes encore à poser les bases, et même à nous demander o\i nous voulons aboutir. Peut-être verra-t-on plus clair dans quelques années ! En attendant une immense tâche reste à accomplir.
La meilleure leçon que les éducateurs puissent et doivent donner aux jeunes filles, c'est l'exemple delà possession de soi et de la décision. Elles sont exposées à être entraînées par le courant du jour, à rester passives aux heures critiques, à manquer de persévérance pour mener à bonne fin ce qui
réclame des efforts assidus. Elles sont souvent obligées de marcher sur des pentes glissantes ; la tentation s'insinue à la dérobée, ou surgit d'une manière si soudaine, que le principal écueil serait le manque de courage, de résolution et de caractère. Un des meilleurs services que nous puissions leur rendre, c'est donc de leur apprendre très tôt à se décider elles-mêmes, à dire oui ou non d'une manière catégorique, à prendre un parti avec promptitude, non point par impression, mais pour un motif connnu et pesé, à maintenir ce qu'elles ont mûrement décidé. Ainsi elles seront prêtes à recevoir une éducation morale supérieure, et à développer leurs ressources intellectuelles sur un plus vaste plan. En tout cas, elles seront préparées à prendre dans la suite les responsabilités que les circonstances leur imposeront.
L'avenir des jeunes filles reste nécessairement indéterminé, au moins jusqu'à la dernière phase de leur éducation; cette longue période de tâtonnement n'est pas perdue, si elle est employée à former l'esprit, et à donner au caractère, souvent faible et capricieux, la fermeté qui lui est indispensable. Ainsi, soit que les jeunes filles se dévouent dans l'intérieur de la famille, soit qu'elles se livrent à une œuvre spéciale, dans quelque ordre que ce soit, social ou particulier, soit qu'elles entreprennent des études supérieures ou entendent l'appel de Dieu pour se consacrer à son divin service, elles auront quelque chose à donner.
l'éducation supérieure des femmes 265
Lear éducation aura été supérieure en ce sens qu'elle les aura élevées au-dessus du médiocre, de ce niveau vulgaire où stationnent les caractères et les volontés qui n'ont pour moteur que l'impulsion du moment, sans aucun projet réfléchi, sans but déterminé.
Il y a des existences dont le caractère est difficile à définir d'un mot, qui sont précieuses cependant, utiles à elles-mêmes et au prochain; elles réclament souvent plus d'abnégation quotidienne que si elles étaient stimulées par des occupations précises. Elles ne doivent pas se regarder comme complètement en dehors de ce que l'éducation féminine peut avoir de plus noble, surtout si elles comprennent que l'esprit a sa vie propre, qu'il se crée, dans ce domaine intime, une existence à soi, non pas égoïste, mais, au contraire, singulièrement désintéressée; car il n'y a rien pour l'étalage dans ces occupations d'une nature commune, mais une dépense constante de sympathie et de dévouement, pas assez pour remplir une vie, bien juste ce qu'il faut pour empêcher de prendre une autre voie. Alors la vie supérieure trouve son refuge au-dedans d'elle-même. Personne n'est là pour constater le mérite de cette existence, moins que quiconque, celle qui la mène. Ni stimulant, ni succès visible, ni éclat d'aucune sorte; c'est peut-être de toutes les vies la plus difficile à accepter, et pourtant quel parfait travail s'y accomplit parfois ! Quand ces existences modestes et
cachées viennent à disparaître, on découvre tout un rayonnement d'influences secrètes, dont elles étaient indirectement le foyer. Qui pourra dire jusqu'où peut s'étendre cette éducation supérieure, ni brevetée, ni diplômée, pour laquelle les universités n'ont pas de grade, mais qu'enveloppe le charme d'une incomparable modestie. C'est une vie dure à mener, difficile à caractériser en termes dignes de son mérite, essentiellement bonne, magnifique à voir de près, et, sans aucun doute, « d'un grand prix au regard de Dieu *! »