CHAPITRE PREMIER LA RELIGION
Les discussions passionnées, soulevées de nos jours autour de la question de l'éducation, roulent presque toutes sur l'enseignement religieux. C'est pour le proscrire que les athées et les sectaires ont inventé l'école laïque et la prétendue neutralité, qu'ils ont forgé des lois d'exception aussi injustes que cruelles, qu'ils ont privé du droit d'enseigner, et poussé vers la terre étrangère, des milliers d'hommes et de femmes. Pour le conserver, les catholiques et les vrais libéraux, de leur côté, n'ont reculé devant aucun sacrifice. Ils ont lutté au Parlement avec la dernière énergie, ils ont fondé à grands frais des écoles libres,
et souvent, maîtres et élèves n'ont point reculé devant l'exil volontaire.
11 ne s'agit point, ici, d'apporter de nouveaux arguments en faveur de cette liberté primordiale, mais de montrer la façon dont il faut en user, là où elle existe. L'écho des attaques violentes et des résistances héroïques, le spectacle des ruines amoncelées, comme celui des sacrifices consentis indiquent assez l'importance de l'enjeu, et l'obligation de tirer le meilleur parti des avantages conquis au prix de si rudes combats.
Ce devoir est double : envers Dieu d'abord, puis envers ses enfants.
Dieu, qui nous confie la formation religieuse de ces jeunes âmes, mérite de leur être présenté avec toute la fidélité, la noblesse, la dignité dont nous sommes capables; avec toute la splendeur dont le langage humain peut revêtir les mystères de la foi, avec la tranquillité et la confiance ordinaires à ceux qui savent et qui sont sûrs de leur doctrine, enfin avec une fierté digne du magnifique héritage de la foi chrétienne.
De son côté, l'enfant a le droit aussi d'apprendre sur Dieu tout ce qu'il lui est possible d'en savoir. Son bonheur, même en ce monde, est intimement lié à cette connaissance. Un tort immense a été souvent causé, et l'est encore fréquemment, à des enfants, par certains procédés, dontles bonnes intentions n'excusent pas le manque de discernement. Sous prétexte de les « rendre sages » l'on
insiste, à temps et à contretemps, sur l'iJe'e d'un Dieu vengeur et terrible, et sur les possibilités de l'avoir offensé dès l'âge le plus tendre ; leur esprit, essentiellement mobile et impressionnable, s'inquiète bientôt et s'alarme. C'est une corde vibrante et chaque expérience est neuve pour eux. Ils voient à l'œuvre, de toute part, tant de forces à peine soupçonnées ! Leur imagination vive se demande constamment ce qui pourrait bien arriver. Si les premières impressions de Dieu ont été sévères et terribles, elles jetteront peut-être sur leur âme une ombre si épaisse et si lourde qu'ils ne parviendront jamais à la dissiper î Ils ont entendu parler de cet œil scrutateur toujours ouvert pour les prendre en faute, et auquel rien n'échappe ; puis, c'est le Juge sévère, inexorable, qui n'admet point d'excuses, et emploie contre le coupable les armes vengeresses d'une rigueur infinie.
Quoi d'étonnant, dès lors, si des esprits frondeurs et orgueilleux se tournent contre le Maître, dont ils font un despote, et quelque jour peutêtre, barrasses de la lutte, à bout de forces ou d'expédients, en viennent à jeter ce défi : « Si je ne puis le fuir, j'essayerai de l'oublier! » Quoi d'étonnant, surtout, si d'autres esprits, moins extrêmes, mais plus nombreux, sans échouer dans ces abîmes, traînent leur vie dans l'apathie, l'indifférence ou dans un pessimisme qui confine au désespoir? Des parents ne souffriraient jamais
d'être travestis de cette façon. Quel châtiment ne mériterait point le maître coupable de tourner, contre un père et une mère, le cœur de leurs enfants, et de porter le poison aux sources même de la vie! Or, c'est ainsi que trop souvent on agit envers Dieu!
En général, les enfants élevés au sein de la famille ont moins à souffrir de ces fausses idées sur Dieu, que ceux qui sont abandonnés sans contrôle aux mains de serviteurs ou de maîtres, victimes eux-mêmes d'une éducation erronée. Les parents ont une trop haute idée de la paternité divine pour la fausser dans leur enseignement, et c'est sans doute auprès d'un père, représentant direct de l'autorité souveraine, et d'une mère, image de la bonté sans limites, que les enfants puiseront les premières et les plus vraies notions de la puissance infinie de Dieu et de son incommensurable amour.
Mais les circonstances permettront rarement que cette méthode — la plus utile et la meilleure — soit employée bien longtemps. L'enfant passe alors entre les mains des maîtres, et c'est d'eux, en dehors de ce qu'il reçoit directement du prêtre, que dépend, plus tard, toute son éducation religieuse.
Cette formation, qui se poursuivra pendant les sept ou huit années de classe, — de dix à dix-huit ans, — peut se diviser plus ou moins en deux périodes distinctes. Dans la première, on apprend les
principes essentiels de la vie et de la doctrine chrétiennes ; la seconde est une préparation plus immédiate aux assauts que la foi pourra subir après les études. C'est une chose extrêmement grave, d'avoir à élever les enfants de la royale famille de Dieu, pendant ces années d'oiî dépend leur vie entière. Et ce que l'on demande avant tout à ceux à qui elle est confiée, c'est qu'ils soient « trouvés fidèles ». Pour les autres branches de l'enseignement, on peut définir les aptitudes requises, et se rendre compte si le maître les possède. Ici, les qualités nécessaires sont liées si profondément aux rapports intimes de l'àme avec Dieu, qu'on en est réduit à supposer qu'elles existent, sans pouvoir les constater. Toute la responsabilité incombe donc au maître, qui a ainsi la double obligation de vivre la vie chrétienne, et de connaître la doctrine, d'aimer à la fois cette doctrine et cette vie, pour inspirer aux enfants l'amour de l'une et de l'autre. Or, ce sont là des dispositions dont on ne possède jamais la plénitude, puisqu'on doit toujours travailler à les acquérir plus complètement, et celui-là seulement qui croît chaque jour en lumière, en amour et en grâce, peut parler avec compétence de la grâce, de la lumière et de l'amour.
Etre, plutôt que savoir, est la première qualité du bon éducateur. Il doit posséder, en outre, des idées très nettes et très vraies sur l'objet de son enseignement.
1° Des idées justes sur Dieu. — Peut-être sem-
blerait-il inutile d'insister sur ce point. Mais l'expérience est là pour nous convaincre que cette condition fondamentale est souvent la première à faire défaut. On découvre malheureusement trop souvent, sans que la théorie en soit formulée, que la formation religieuse repose sur des notions de Dieu indignes de notre foi. D'où sontelles venues? Souvent du Jansénisme, si largement répandu autrefois, et si difficile à extirper ; d'auteurs spirituels exaltés, dont les écrits répondent aux besoins d'un autre âge ; avant tout, peut-être du mensonge antique, qui exista dès l'origine : d'une profonde défiance vis-à-vis de Dieu, cause des principales victoires de son ennemi. Dieu est limité à des proportions humaines. Les figures orientales de l'Ancien Testament, mal interprétées par nos esprits plus positifs et plus froids, en ont fait un être sans pitié, vengeur inexorable de ses droits, absolu et rigide; un Dieu anxieux de prendre sa créature en faute, et l'attendant à la mort avec de terribles surprises.
Non, ce n'est point là ce que l'Église et l'Évaûgile ont à apprendre sur Lui aux enfants du Royaume. S'il nous était possible d'exprimer, en termes magnifiques, l'idéal le plus élevé de tout ce que nous connaissons de splendide et d'aimable, de tendre et de gracieux, de généreux et de fort, de libéral, de patient et de doux, de constant et de suave, puis d'élargir cet idéal indéfiniment par les mots et par la pensée, de lui donner
la plus belle forme qu'ait rêvée rimagination, la plus grande étendue qu'ait désirée le cœur, il faudrait encore nous redire en toute vérité, que ce n'est rien auprès de notre Dieu; que nous n'avons fait qu'entrevoir, dans un lointain brumeux, quelque chose de sa beauté, de sa bonté, de sa puissance; que nous n'avons de Lui qu'une idée pauvre, humaine, essentiellement incomplète ! Mais, au moins, cette idée serait juste, elle nous amènerait à une confiance filiale; elle nous donnerait l'attitude d'âme qui convient à la créature en face du Créateur, à l'enfant auprès de son Père.
La bouche parle de l'abondance du cœur et l'accent de sincérité entraîne la persuasion. Si nos pensées sur Dieu sont justes, nous saurons en toute occasion donner à nos paroles le ton de respect, de simplicité et d'amour qui convient, soit dans l'exposé des dogmes de la foi, soit dans la contemplation des magnificences qui nous entourent, et qui nous rappellent les attributs divins; en face du lys des champs ou de l'oiseau qui fend les airs, comme dans la marche des événements, et dans l'étude des lois merveilleuses par lesquelles la Providence gouverne le monde.
Des idées exactes sur Dieu sont nécessaires aussi dans nos rapports avec Lui, en nos temps de démocratie surtout, ot la tendance à tout niveler fausse trop souvent la notion de l'autorité.
Beaucoup s'arrogent le droit de juger Dieu, de critiquer ses œuvres, de Lui demander compte de son gouvernement; d'avoir leur mot à dire sur les actes de leur Créateur. Ce ne sont ni les explications, ni les remontrances qui porteront remède. Une connaissance vraie de Dieu parera seule au danger, et nous ne pourrons l'inspirer que si nous en sommes profondément pénétrés nousmêmes.
La paternité de Dieu et sa souveraine autorité sont les fondements de la foi; fondements qui se complètent mutuellement et sur lesquels l'esprit de l'enfant fera reposer tout l'édifice de sa vie chrétienne.
2° Des idées justes sur nous-mêmes et notre destinée. — Trop souvent, dans l'enseignement religieux, la pensée du mal à éviter domine celle du bien à accomplir. Etre poursuivi et comme hanté par cette idée du péché à fuir et la terreur de perdre son âme à chaque pas, ce n'est point là un idéal capable de donner de hautes aspirations ! Une crainte raisonnable et filiale, une vigilance calme et sereine, sont, il est vrai, plus difficiles à inspirer. Mais les âmes n'y trouveraient-elles pas aussi, dans la faiblesse ou le danger, bien d'autres forces de résistance? Ce qui ranime l'espoir conduit au bien avec beaucoup plus d'intensité. La vue des hautes destinées qui nous attendent, comme enfants de Dieu et héritie4*s de son Royaume, est le plus puissant levier pour soulever les âmes
ordinaires, et les maintenir au niveau de leurs devoirs dans les bons ou les mauvais jours. L'élite ira plus loin ; mais si la moyenne reste ferme sans broncher, et avance dans sa voie parce qu'elle sait que le Ciel est au bout, le résultat ne sera pas médiocre.
3°. Des idées justes sur le bien et le mal. — Il n'est pas rare d'en avoir d'erronées, au point d'apprécier l'un et l'autre à la mesure de notre avantage ou de notre détriment. L'effroi des enfants, demandant après quelque méfait : < est-ce un péché mortel? » n'indique-t-il pas, à lui seul, la crainte du châtiment comme l'unique aspect de la faute à leurs yeux? Et leur ton rassuré quand ils croient pouvoir dire : « c'est un péché véniel î, ne révèle-t-il pas aussi l'insolente liberté prise avec Dieu, quand on n'a pas à en redouter de trop sévères punitions. « C'est mal! ï> voilà qui devrait suffire. Moins les enfants parleront du péché mortel, mieux cela vaudra. En discourir sans cesse, discuter à tout propos sur les fautes graves, plus graves ou moins graves, familiarise avec la pensée même du mal. Lidiquons nettement ce qui constitue le péché mortel, selon les données de la théologie, sans ajouter des exemples qui obscurcissent ordinairement le sujet; posons clairement les principes de droit, de devoir, d'obligations; donnons surtout à ce grand mot : « Je dois » toute sa valeur intrinsèque, et alors, nous aurons formé des caractères autrement nobles et
autrement trempés que par une considération de détail sur les différents degrés de culpabilité.
Il n'est pas rare non plus de jeter la confusion et le désarroi dans l'âme des enfants par ces traits, d'exquise délicatesse de conscience, qui émaillent la vie des saints, celle de saint Louis de Gonzague, par exemple. C'est faire miroiter un idéal auquel, sous cette forme du moins, ils n'atteindront ordinairement pas ; c'est les faire viseF à un but qui dépasse leur portée de compréhension et leur degré de grâce; c'est du même coup ouvrir la porte à la tristesse et au découragement, parce qu'ils croiront rester au-dessous de ce qu'ils ont entrevu.
La grande sauvegarde contre le péché est la profonde conviction que le devoir doit être accompli à tout prix, que le premier mot du christianisme est l'abnégation de soi et l'acceptation du sacrifice, et qu'au sentier de la vie chrétienne, il faut monter chaque jour en sachant se vaincre et porter sa croix.
4" Des idées justes sur nos fins dernières. — Les pensées vraies de la mort sont faciles aux enfants. Pour leur foi pure et intacte, c'est chose simple et joyeuse de retourner à Dieu. Plus tard, le spectacle de l'agonie, le sentiment des séparations profondes et cruelles, et l'aversion du monde pour ce qui est, somme toute, sa condamnation, viendront trop souvent émousser le sens chrétien, et ramener les âmes à une sorte de douleur païenne,
sombre et désespérée, comme si nous n'avions pas l'espoir d'une vie future.
Il est facile d'inspirer des notions justes sur le jugement, pourvu que, d'une part, l'enseignement soit sincère, simple, dépourvu d'exagérations et d'images forcées, et que de l'autre il prémunisse les âmes contre une plainte blasphématoire envers Dieu, qui rend l'homme responsable de ses actes.
Mais, c'est pour donner des idées vraies du Ciel et de l'Enfer, que tout éducateur sérieux doit déployer le meilleur de ses ressources. Il n'oubliera jamais que cette double leçon est le fondement de la vie chrétienne, la pierre angulaire qui soutient tout l'édifice, et qui doit demeurer immuable et intangible aussi longtemps que l'édifice lui-même reste debout.
Cette double vérité, en effet, apprend à l'homme que sa destinée finale est entre ses mains, et qu'elle sera, pour l'éternité, ceci ou cela, suivant ses actes. Aussi, doit-elle être enseignée avec la force, la gravité, la dignité que le sujet commande, sans rien qu'on puisse impunément oublier plus tard, rien dont on puisse avoir le droit de sourire. Cet enseignement doit être adapté aux dispositions d'esprit du temps présent, non point avec les images forcées et les^légendes du Moyen Age, mais dans un langage qui ne sera peut-être ni plus vrai, ni plus expressif en soi, mais qui sera plus conforme à nos tempéraments calmes et réfléchis. Le Père Faber traite ce sujet des fins
dernières, — le Ciel et l'Enfer en particulier, — d'une façon qui ne dépasse pas la portée des élèves vers la fin de leur éducation, et dans des termes qui, bien compris, laisseraient dans les âmes une empreinte ineffaçable.
5° Des idées justes sur Jésus-Christ et sur la très sainte Vierge. — Pour les enfants catholiques la divine filiation n'est point difficile à admettre. La foi qui les fait croire au Verbe incarné « habitant parmi nous y> leur dit qu'il est à eux, « ce Dieu qui réjouit la jeunesse >, et que sa Mère est leur mère.
Certains articles du Credo dépasseront toujours leur compréhension; mais ce qu'ils peuvent saisir, et ce qu'ils saisiront, si nous y prenons peine, c'est l'amour intime, personnel, singulier que Notre-Seigneur porte à chacun d'entre eux, et par suite, l'amour qu'il leur demande en retour. Le « Sinite parvulos ventre ad me » n'est pas l'écho affaibli delà parole du Maître entendue, il y a vingt siècles, aux plaines de Judée. C'est la vivante et actuelle réalité. Cette parole retentit de nos jours plus pressante que jamais. Ils sont bien ces enfants, appelés par le Sauveur, plus heureux même que ceux qu'il caressait jadis, car ils ne sont ni éloignés ni rebutés par les apôtres, mais attirés par eux, conviés par le représentant de Jésus-Christ luimême à venir vers Lui, aussi près qu'on peut s'en approcher sur terre, invités à se nourrir, dès leurs plus jeunes années, et souvent, tous les
jours s'ils le veulent, de ce Pain divin. L'Église, en ces heures de lutte et de souffrance, compte ajuste titre parmi ses meilleures joies, celle de voir ces petits, devenus légions, répondre à son appel.
Oui, c'est une réalité et non pas une fiction que cette grande prérogative de l'enfant catholique. Jésus et Marie existent; ils lui sont unis réellement, d'une façon invisible sans doute, mais parfois profondément sentie. Ils sont avec eux tous les jours, en tous lieux, en toute circonstance, pour partager leurs joies, alléger leurs peines et lire au plus profond de leur cœur. Ils sont le refuge largement ouvert; ils sont surtout et avant tout l'Amour incommensurable qui oublie, répare, rassérène et réconforte; Amour pour lequel tout a son importance et son intérêt, et dont on a pu dire comme de celui des mères auquel il a voulu, un jour, se comparer : « Rien n'est trop grand ou trop petit pour lui! > Compagnie dans la solitude, assurance dans le trouble, soutien dans l'angoisse, énergie dans la lutte, Jésus etMxRiE sont tout cela. L'enfant catholique le sait, il compte sur eux ; que pourrait-il craindre? Voilà ce qui a fait dès l'origine, et ferait encore au besoin, des enfants martyrs pour leur foi; voilà ce qui fait tous les jours des confesseurs de cette même foi. Il y a souvent, dans ces jeunes âmes, un courage indomptable, qui nous surprendrait, si nous ne connaissions la source oh il se trempe. En puisant avec joie aux <( fontaines du Sauveur », à la sainte
14 l'éducation des jeunes filles GATHOLIQL'ES
communion, l'amour de Jésus et Map.ie, elles en emportent la vaillante énergie qui les élèvera au- Jessus des faiblesses et des craintes de leur âge, parfois jusqu'à l'héroïsme.
6" Des idées justes sur la foi et les pratiques de la vie chrétienne. — Ici, plus qu'ailleurs, il est indispensable de se tenir en garde contre tout ce qui serait puéril, enfantin ou trop exubérant ; contre ces pratiques, utiles peut-être à d'autres races, mais qui confineraient chez nous à l'irrévérence ; en un mot, contre ce qui excite les impressions, et leur attribuerait une importance qu'elles n'ont pas. Ne favorisons pas davantage ces formes de piété mesquines ou bizarres, tenant plus à la fantaisie qu'à la dévotion, et réduisant le culte aux proportions d'un jeu; moins encore cette familiarité qui permet de louer ou de blâmer les Saints ; de les récompenser ou de les punir; même de les affubler de vulgaires surnoms. Ces démonstrations, bien naïves pour ne rien dire de plus, peuvent être un des aspects particuliers de la dévotion populaire en d'autres temps et sous d'autres cieux ; elles ne sauraient nous convenir. Nos contrées du Nord réclament plus de réserve, pour que la piété y conserve son influence prépondérante.
Mais la mesure ne doit pas éteindre la spontanéité. La dévotion, étant l'expression de la foi, ne peut, à ce titre, rester trop vivante ni trop simple. Une noble amitié avec les saints est un puissant
moyen Je maintenir le cœur en haut, et ces liaisons bienfaisantes, formées dès l'enfance, auront souvent, jusqu'à la fin de la vie, une salutaire influence. Il est si réconfortant, en effet, de rencontrer des saints de notre caractère et de notre âge, ayant connu mêmes labeurs, soutenu mêmes combats, et rayonnant au Ciel de la couronne de gloire qui nous attend un jour! Entrer aussi intimement que possible dans leurs pensées et leurs sentiments, c'est acquérir dès ici-bas des titres sûrs à nos rapports plus intimes avec eux.
En résumé, apprendre solidement les principes de la foi ; établir la persuasion que la pratique de la vertu constitue l'atmosphère du vrai bonheur ; donner l'habitude de sanctifier les événements quotidiens — travaux, peines et joies, — par la pensée de Dieu et la résolution ferme de ne se laisser détourner de Lui par quoi que ce soit, voilà le but que l'on doit avoir devant les yeux, pendant les années d'enfance, en attendant la période plus difficile de la formation de la jeunesse.
Car, il est loin, le temps oii la foi du jeune âge cheminait tranquillement à travers la vie, sans redouter d'assauts venant de l'extérieur. De nos jours, une foi qui n'est pas armée pour le combat a peu de chance de résister victorieusement aux attaques. Et les attaques auront sûrement lieu, d'une façon ou de l'autre. « Nous avons travaillé avec succès dans les grandes villes et parmi les jeunes gens », écrivait de Rome à ses « frères » un
célèbre franc-maçon juif. « Il nous reste à entreprendre les campagnes et les femmes. » Le plan est nettement tracé ; rien ne peut mieux montrer ce qui attend l'enfant catholique au terme de son éducation. Même dans les pays où les tendances du mal ne s'étaleront pas en plein jour, la foi sera sapée par le courant de l'opinion et les préjugés du monde. Elle doit donc s'armer de toutes pièces pour s'affirmer et se défendre. La jeunesse d'aujourd'hui ne peut point s'attendre à être portée doucement sur le flot des convictions catholiques ! Elle n'aura le plus souvent que des secours fragiles, disséminés et rares. Il faut qu'elle soit fermement résolue à se tenir debout et stable par elle-même ; à rester aux aguets et sur la défensive; à tendre une main secourable aux âmes vacillantes qu'elle pourrait rencontrer sur sa route ; surtout à ne jamais permettre aux opinions captieuses de faire brèche en son esprit. Le Père Dalgairns (1) a pu, avec raison, comparer la position des catholiques de ce siècle à celle des premiers chrétiens. Ce n'est plus, de nos jours, l'influence de l'Eglise s'exerçant sur les âmes et dans les institutions, comme au moyen âge. De même qu'aux premiers temps, c'est, sous un autre aspect sans doute, le grand combat en faveur de la foi. Pour le livrer, les chrétiens ne seront souvent qu'une minorité, et ils ne pourront agir qu'indi-
1) Oratorien anglais, auteur d'ouvrages estimés. ^N. du T.)
viduellement, dans une atmosphère d'indifférence et d'hostilité. La sainteté personnelle reste, plus que jamais, le principal moyen d'étendre sur la terre le Royaume de Jésus-Christ.
Mais l'apostolat demande une préparation et comme un apprentissage. L'enseignement du début a besoin d'être mûri et fortifié, pour former l'esprit aux luttes qui l'attendent. Cette trempe énergique rendra la foi plus lumineuse, la piété plus grave et plus sereine : « plus rassise», comme dirait Saint François de Sales dans son langage inimitable. Pendant les dernières années d'étude surtout, l'esprit devra être soumis à cette trempe plus forte, il doit apprendre à défendre sa foi, non moins qu'à l'exposer avec clarté, et acquérir au moins quelque idée sur les ennemis qu'il aura à combattre. C'est beaucoup de connaître ce qu'il y a dans l'air, et ce à quoi il faut s'attendre, pour n'être pas désarçonné par la première surprise; de savoir aussi qu'il y a toujours eu, dans l'Église, des tristesses et des scandales, sans que pour cela le Christ ait manqué à ses promesses. Il devait, au contraire, en être ainsi, pour que sa parole divine s'accomplît : « Il est nécessaire que le scandale arrive » (Matt., xviii, 7); en sorte que scandales et épreuves, au lieu d'être une pierre d'achoppement, deviennent une confirmation de notre foi. Cette conviction, ancrée dans l'àme de l'enfant, sera plus tard une puissante sauvegarde. Il faudrait aussi posséder une connaissance som-
maire des questions qui se rapportent à la Sainte Ecriture, avoir une idée du modernisme et du mouvement actuel des idées religieuses et sociales, tout e*i évitant les subtilités et cette attitude d'esprit, si dangereuse pour une jeune fille, de s'imaginer qu'elle entend bien toutes ces questions ardues ; le meilleur préservatif de la foi comme du bon sens est en effet la modestie intellectuelle. Sans entrer non plus dans les détails du spiritisme et autres sciences occultes, il faut savoir ce que l'Église condamne et défend; connaître d'une manière générale les terribles conséquences qui sont souvent la première punition de la violation de ses lois : peines singulières des pauvres imprudents qui songent trop tard, bêlas 1 à rebrousser chemin. Certaines personnes ont la démangeaison d'entrer en contact avec tout ce que le monde peut leur offrir d'étrange ou de mystérieux; après le sentiment du devoir qui doit être leur pretnier frein, il n'en est pas de plus puissant que l'estime de la liberté d'esprit.
Un autre danger est la curiosité intempestive ou malsaine de ceux qui pensent, par là, s'affranchir des lisières ; curiosité plus éveillée d'ordinaire et plus dangereuse aussi quand oti passe sans transition d'une réserve exagérée à une liberté sang contrôle. N'ayant rien prévu, on n'a aucun moyen sérieux de défense. Les points faibles de la première éducation se dévoilent alors sans fard, et la plus petite déviation dans la recti-
tude de l'enseignement porte avec elle son châtiment immédiat. Si la foi n'a pas été fondée solidement sur le roc de la loyauté, elle court grand risque de faiblir. La meilleure sécurité pour l'enfant c'est qu'il n'ait rien à oublier; c'est qu'il soit intimement persuadé qu'il en saura toujours bien peu auprès de ce qu'il pourrait savoir; mais qu'au moins ce peu, étant juste, authentique et sincère, entouré des signes les plus sûrs de la. véracité, peut défier à la fois et l'usure du temps et l'effort croissant du développement de la pensée. Qu'il constate surtout que le maître n'aura ni à rétracter son enseignement ni à en rougir, et que jamais, pour lui en imposer, il n'aura eu recours à des arguments plus ou moins arbitraires. Il n'est pas rare de rencontrer des jeunes filles assaillies par des doutes sur la foi, qui les alarment, elles et ceux qui leur portent intérêt. Souvent d'ailleurs, quand ces prétendus doutes sont exprimés en termes clairs, on s'aperçoit que ce ne sont que des difficultés. Or, comme on l'a si bien dit, « mille difficultés ne constitueront jamais un doute (1). » Habituellement elles n'ont aucun fondement réel. Elles viennent des objections que l'enfant, à elle seule, n'a pas su résoudre, et qu'elle croit, par là même, insolubles; d'un esprit de contradiction plus ou moins entretenu, d'un besoin de sensations, d'un désir
(1) Cardinal Ne'wman.
immodéré de voir et de connaître les choses sous tous leurs aspects et sous toutes leurs faces. Elles peuvent provenir encore d'une instruction religieuse incomplète ou superficielle, laissant trop de prise au sentiment, d'une tendance à donner corps, pour ainsi dire, à ce qui échappe nécessairement aux sens; d'efforts désespérés pour imaginer; sentir ; SE SENTIR SURE, Ct appUyCT, SUT
le témoignage des facultés inférieures, des vérités qui les dépassent. C'est parfois ignorance naïve de ce qui est à croire, et même, au juste de ce que c'est que CROIRE. Souvent c'est moins encore : c'est question de nerfs, tournure d'esprit; manque d'occupation ou de formation; l'âme repliée sur elle-même « s'est trouvée pour sa propre ruine », selon la parole de l'Imitation. Ces obscurités peuvent résulter aussi de ce que l'on n'a pas compris que le mystère est de l'essence de la Religion, et que plus d'une question surnaturelle n'aura jamais, ici-bas, sa solution complète. Dieu ne serait pas Dieu, s'il était à la mesure de nos esprits bornés, si les lois de sa Providence ne dépassaient à l'infini notre expérience et nos jugements. N'est-ce pas d'ailleurs le mérite et la gloire de l'acte de foi, d'incliner la raison et d'adorer sans voir? Si ces obstacles et quelques autres pouvaient être écartés, qui sait ce qu'il resterait de ces doutes et de ces difficultés dans les sentiers ordinaires de la vie chrétienne?
De nos jours, l'Eghse dirige plus que jamais
l'esprit des fidèles vers l'Ecriture Sainte. Si cette étude a été commencée avec soin et poursuivie avec intelligence, comme elle doit toujours l'être, elle prendra, avec le temps, une influence surprenante et peut-être décisive. Le charme des récits bibliques, faits dans les termes mômes de nos Livres Saints, les perles de dévotion et de prière enchâssées dans le texte sacré sont, plus que nous ne pensons, à la portée des enfants. Il y a là un trésor de lumière et d'amour qu'il convient de leur faire exploiter, afin qu'ils sachent le creuser toujours plus profondément. Ils y trouveront des armes toutes prêtes pour les combats de la vie et, dans une connaissance plus éclairée des enseignements de l'Eglise et de sa Liturgie, l'orientation sûre de leur dévotion.
C'est rabaisser l'étude de la Sainte Ecriture que de la placer au niveau d'une science quelconque, et d'en faire le sujet d'examens publics comme l'algèbre ou la géographie. C'est la déflorer que de mettre ses compositions à un tarif de marques ou de points, sous le contrôle d'examinateurs souvent non-catholiques et ne pouvant, dès lors, parler notre langage. La dévotion à la parole de Dieu sera-t-elle d'assez forte trempe pour résister à semblable traitement? Et comment l'étude des Épîtres et des Saints Évangiles conserv^era-t-elle le prestige et l'attrait qu'elle exerçait aux premiers siècles, si elle se trouve mêlée aux préoccupations, revers ou succès d'examens?
2J2 l'éducation des jeunes filles catholiques
En général, l'enfant catholique sort de l'épreuve à son honneur et à celui de l'Eglise; l'examinateur est édifié, parfois éclairé. Mais, encore une fois, pour l'enfant lui-même, n'y a-t-il pas un détriment à voir le texte sacré placé sur la même ligne que celui d'un manuel, et à faire de l'un comme de l'autre l'exercice de mémoire obligé et souvent fastidieux? L'expérience des choses peut confirmer ce dire. Il n'en va point de même, c'est trop clair, du contrôle exercé par l'Eglise sur l'enseignement religieux. Bien loin d'être une entrave, il est d'un très puissant secours. Le goût de l'Écriture Sainte se répand peu à peu quand l'étude n'en est pas forcée, mais volontaire ; môme chez les plus jeunes enfants, il doit se tisser imperceptiblement dans la trame de la vie.
Enfin, que peut-on demander à l'enfant catholique, quand, son éducation achevée, il va assumer le redoutable devoir de conserver sa fui, et de pratiquer sérieusement sa religion, dans un milieu ordinairement indifférent et tiède? Ni les guides spirituels, ni les maîtres de l'enfance, ni les parents eux-mêmes, ne peuvent le soustraire à cette responsabilité.
Saint François de Sales a justement appelé la science, le huitième sacrement des prêtres. Les pressant avec force de s'adonner sans relâche à l'étude, il ne craint pas d'ajouter : « De si grands maux nous ont atteints, parce que l'arche sainte de la science n'a plus été trouvée dans les mains
des lévites. y> De nos jours encore S. S. Léon XIII écrivait dans l'une de ses immortelles Encycliques : « Tout ministre de notre sainte Religion doit apporter au combat l'entière énergie de son esprit et la force de sa volonté. »
Mais ne sera-t-il rien demandé aux laïques? Laisseront-ils le clergé au feu de la bataille sans vouloir l'affronter eux-mêmes ? Espéreront-ils gagner la victoire sous le bouclier d'autrui? La réponse est trop évidente. Le clergé ne peut nous instruire, nous guider, nous défendre sans nous ; encore moins malgré nous. Ses efforts réclament notre concours. Qu'adviendra-t-il de ces enfants qui vont entrer demain dans l'existence réelle et former la génération de l'avenir ? La religion sera à leur foyer ce qu'ils l'auront voulue et ce qu'ils l'auront faite ; l'attitude de leur début sera ordinairement celle de toute leur vie, et des premiers pas dans le chemin qui s'ouvre dépendra l'allure dont ils y marcheront.
C'est beaucoup, si à la fin de leur éducation les jeunes filles sont solidement fondées dans ces principes chrétiens. Mais ce n'est pas assez. Il importe surtout qu'elles continuent à s'intéresser aux questions religieuses, et qu'elles cherchent à suivre le mouvement de la pensée catholique dans les encycliques du souverain Pontife, les mandements des Évêques, les ouvrages des bons auteurs si bien mis de nos jours à la portée de tous, comme aussi dans les grands événements de la vie
de l'Eglise, et dans la parole de ceux à qui le savoir ou l'expérience donnent, en ces matières, une légitime autorité.
Il est par-dessus tout nécessaire qu'elles conservent une attitude d'esprit en tous points digne de leur croyance, sans agitation, sans trouble pour l'avenir de l'Eglise, sans crainte que le Pape « intervienne trop » ou trop souvent, sans alarme en face des controverses, sachant bien que l'Eglise aura toujours et forcément le dernier mot, quand même la pensée moderne mettrait en ligne contre elle ses plus redoutables bataillons ; enfin attitude ferme, calme et joyeuse, dans une humble et filiale fierté de l'Eglise notre mère.
L'étude de la théologie n'est pas pour les jeunes filles; elle ne leur est pas demandée, et elle ne leur est point accessible. Quelques-unes, cependant, ont été assez entreprenantes pour se lancer dans la lecture de la Somme de saint Thomas, et assez naïves pour s'imaginer par là devenir des théologiennes capables de discuter avec les docteurs sur la grâce efficace, et d'avoir leurs « idées » sur l'autorité de nos Livres Saints. De telles prétentions tombent d'elles-mêmes quand l'esprit plus rassis prend le sens des proportions, ou bien elles restent comme témoignage des efforts de ceux qui furent « moins sages > et ne surent point s'arrêter à temps. Parfois, hélas! elles peuvent aussi mener l'esprit au vertige et à une chute lamentable.
Autant que possible, il faut contenir les esprits hardis dans les limites convenables. Les richesses à leur portée ne seront pas épuisées leur vie durant! Gardons-les sur un terrain oii ils puissent avancer sans risquer la chute, ou, pour le moins, le ridicule. Le sentiment de la convenance est un don précieux, ici comme partout ailleurs. Il donne des intuitions qui valent des conseils. Mais s'il manque, que d'aberrations étranges et imprévues obscurciront l'esprit et même le bon sens !
Connaître jusqu'où l'on peut aller dans chaque branche de la science est, sur ce point particulier, le « commencement de la sagesse ». Qu'on nous permette une comparaison : Nos grandes basiliques chrétiennes sont la demeure de Dieu ; elles sont en même temps la maison, la propriété, pour ainsi dire, de tous les vrais enfants de l'Eglise, sans distinction d'âge, de rang, ou d'instruction. Elles ne sont pourtant pas la même chose pour tous. Chacun entre dans la belle cathédrale avec sa foi et son amour, et il en prend ce que son intelligence et ses capacités lui permettent de recevoir. Parmi ceux qui s'inclinent au parvis du sanctuaire, combien n'auraient pas pu en concevoir les plans, en lancer les arcades, en fouiller les chapiteaux. Et pourtant toutes ces splendeurs sont pour eux, et à eux, et leur respectueuse admiration, quand même ils seraient incapables de la raisonner, ajoute à l'ensemble une grâce particulière, un charme qui le complète. L'enfant, le
pauvre, ie pèlerin, le pénitent, les employés, les gardiens de la basilique ; le corps des dignitaires d'où émanent les ordres et l'organisation des cérémonies, tous ont leur rôle; tous sont nécessaires, et ces forces harmonieusement combinées donnent à chacun, selon son pouvoir, le bonheur insigne de contribuer à la perfection de ce qui appartient à tous! Ceux mêmes qui ont disparu depuis bien des années : donateurs, architectes, constructeurs, semblent faire encore partie du mouvement général, car « leurs œuvres les suivent », et la mémoire de leurs travaux survit à tout jamais dans cette majesté qui se tient là, debout, comme un témoin de leur bel idéal.
Ainsi en est-il de la Théologie, édifiée depuis des siècles, et toujours en voie de perfectionnement. Elle appartient à tous, dans la mesure des besoins et des capacités de chacun, pour instruire, pour protéger, pour diriger le culte, pour sauvegarder et défendre les âmes. Elle est comme un temple superbe, où l'esprit s'élève vers les Cieux, en proportion de la foi et de l'obéissance avec lesquelles il se prosterne, dans l'adoration et la louange, devant le trône de Dieu.