TROISIÈME LEÇON
Les auxiliaires de la famille.
Cours libres et écoles publiques.
Insuffisance de la famille pour l'instruction et pour l'éducation des enfants. — La gouvernante. — Les leçons particulières. ~ Le régime tutorial. — La pension de famille. — L'école : les cours et l'école publique.
Nous avons à insister maintenant surrinsuffisance de la famille dans Tœuvre de l'éducation des filles, et suites différents moyens d'y remédier. La première de ces insuffisances concerne l'instruction. C'est, en effet, la plus générale et la plus flagrante. Il faut, pour bien enseigner, savoir infiniment plus qu'on n'enseigne; et comme le savoir des parents n'est jamais très frais ni très présent; comme ils ont presque toujours, d'ailleurs, appris beaucoup moins en leur temps qu'on n'exige des enfants aujourd'hui ; comme enfin ils n'ont point fait, d'ordinaire, d'apprentissage pédagogique . et sont fort maladroits à enseigner même ce qu'ils > savent; toutes ces raisons, auxquelles on pourrait en ' ajouter vingt autres, tirées du manque de temps, par exemple, rendent absolument nécessaire le recours à des auxiliaires quand il s'agit de l'enseignement.
Mais c'est pour rédiication même proprement dite que la famille réduite à elle-même n'est pas ordinairement suffisante. Elle a tous les défauts de ses qualités. Sa douceur est trop souvent mollesse, son libéralisme naturel manque d'ordre et de discipline. Le fléau de la famille, en fait d'éducation, c'est l' à-peu près, le décousu, non seulement quand il y a gâterie notoire et relâchement absolu, mais même dans les meilleures conditions. La famille, en effet a ses occupations très diverses qui Tempêchent d'être toute à l'éducation. On se doit au monde, aux affaires. Une visite imprévue, une sortie indispensable font remettre au lendemain une leçon, un devoir, un exercice. Or, la remise au lendemain est le grand voleur du temps, et un des défauts que l'éducation doit le plus combattre : « Procrastination is the thief of time, » dit le proverbe anglais. Il y a, certes, des cas où il est intelligent de remettre au lendemain, et dans cette souplesse même réside la supériorité de la famille sur le mécanisme de l'internat. Mais on tombe toujours du côté où l'on penche, et en fait de liberté dans l'emploi du temps la famille ne peut guère ne pas abuser de la permission. Il s'en faut de tout que les « procrastinations » qu'elle se permet soient toujours motivées par Tunique bien de l'éducation.
Je ne parle nullement, notez-le bien, des familles dissipées, mondaines avec passion, ni de ces mères légères, évaporées, si peu mères enfin, dont nous sommes convenus déjà qu'elles se rendent justice en éloignant leur fille de la maison. Je suppose qu'on réussisse à éviter pour la jeune fille le contact prématuré du monde, les réunions médiocres pour l'éducation, les spectacles plus médiocres encore (sur ces
divers points, d'ailleurs, nous nous expliquerons avant peu); je suppose même la mère idéale, la femme forte que Fénelon donne en modèle, la famille unie, saine et même laborieuse : restent toujours ce qu'on a appelé « les facteurs indirects » de l'éducation, l'entourage, les amis, les domestiques.
En vain les parents, selon le vœu de Fénelon, « ne donnent que des maximes droites et des exemples édifiants », si l'on ne voit autour d'eux (et sans que ce soit de leur faute), « que confusion, que changement, qu'un amas de domestiques qui sont autant d'esprits de travers ». Pas n'est besoin;, comme il dit encore, que « la mère passe sa vie au jeu, à la comédie et dans des conversations indécentes », pour que la maison soit une pauvre école!
Quelques mères, pénétrées du danger des contacts avec les domestiques, les interdisent presque absolument à leur fille. Ce peut être sage, en effet, et mieux vaut trop de précautions que trop peu. Mais en soi cette séparation est bien violente et injurieuse toujours pour les domestiques qui devraient être traités avec égard, avec sympathie, faire partie de la famille. Quand ils ont, comme cela est encore assez fréquent, Dieu merci, un certain attachement pour la famille, une sorte de tendresse particulière pour la petite fille, il serait très mal de l'empêcher d'y répondre. Et puis, comment empêcher les contacts entre eux et la jeune fille, qui doit précisément apprendre à les gouverner, s'initier à leur ouvrage, à tout le détail du service? Et pourtant l'excès de confiance est très périlleux, la familiarité est très hasardeuse, la mesure bien difficile à garder. Voilà donc qui complique tout. Le danger vient surtout des per-
pétiiels changements qui font qu'on ne peut être en confiance, ne sachant jamais au juste à qui l'on a affaire. Des serviteurs attachés vraiment et éprouvés sont de très précieux auxihaires. Mais quel fonds faire sur une bonne, sur une femme de chambre qu'on vient de prendre sur références banales ou complaisantes et qui a peut-être passé par dix places en dix ans?
Intermédiaire entre les domestiques proprement dits et la mère, est Tinstitutrice, ou dans certaines maisons la gouvernante, comme on disait au xvii^ siècle, la nurse, comme on dit en Angleterre, ou encore la bonne ou femme de chambre de choix, spécialement chargée de la petite fille d'abord, spécialement attachée ensuite au service de la jeune fille. L'influence de ces femmes moitié servantes, moitié éducatrices est très grande dans certains cas, trop grande en Angleterre, où la mère trop souvent leur abandonne tout le soin de la nursery. Dans ces conditions, ce n'était pas une mauvaise idée qu'avait eue Pestalozzi de fonder (à Yverdon) une école Normale de JSurses et de Governesses. Mais l'idée n'a pas eu de suite durable; et ces pauvres filles, en général, tantôt bonnes, tantôt mauvaises, en sont réduites, en fait de pédagogie, à leur inspiration du moment, ou à l'imitation de ce qu'elles ont vu faire. Il faut donc que la mère les forme tout d'abord et les guide, pour ainsi dire, heure par heure; sinon, c'est au hasard qu'elle se fie en se fiant à elles. La gouvernante dont Mme de Maintenon (dans ses Lettres et Entretiens] nous fait le portrait était, semblc-t-il, d'un niveau un peu plus élevé que nos bonnes. Voyez cependant quelle péda-
gogie! « La plus grande faute, selon elle, est de clîiiïbnncr son tablier, d y mettre de l'encre; c'est un crime pour lequel on a bien le fouet, parce que la gouvernante a la peine de les blanchir et de les repasser : mais mentez tant qu'il vous plaira, il n'en sera ni plus ni moins, parce qu'il n'y a rien là à repasser nia raccommoder.... La plus habile est celle qui sait quatre petits vers bien dits, quelques quatrains de Pibrac, qu'elle fait dire en toute occasion, et qu'on récite comme un petit perroquet. Tout le monde dit : « La jolie enfant! La jolie mignonne! » La gouvernante est transportée de joie et s'en tient là. »
Plus instruite incontestablement est l'institutrice moderne qui vit à demeure dans la maison des familles riches qui veulent élever leur fille au foyer. Auxiliaire nécessaire dans ces conditions sociales, où le monde prend beaucoup de temps à la mère, mais auxiliaire bien difficile à choisir sûrement, et qui fait courir encore bien des risques. La question est la même que celle du précepteur, si ce n'est qu'elle est encore plus délicate. Introduire une telle influence dans sa maison, dans son intimité de toutes les heures! Mettre quelqu'un entre sa fille et soi (quelquefois entre son mari et soi, mais laissons cela), plus près de sa fille que de soi-même, puisque c'est quelqu'un avec qui l'on partage pour le moins, à qui on délègue souvent tout à fait le soin de lui façonner l'esprit I Quelle affaire! On cite le mot d'une grande dame à qui une amie demandait de lui procurer un précepteur jeune, mais sérieux, instruit, bien élevé, discret, agréable de sa personne, spirituel, etc..,. « Je chercheiai le précepteur que vous me demandez, cl
si je le trouve... au fait, si je le trouve, je l'épouse! » Le mot s'appliquerait tout aussi bien aux institutrices. Il est certain que, aux qualités qu'on exige, et qu'on exige justement d'une institutrice, peu de mères seraient dignes d'entrer en ligne pour cette ingrate fonction! Que de déboires pour cette jeune femme, si elle est absolument digne de sa tâche! Que de risques pour la famille si elle pèche par le caractère! Je laisse les cas extrêmes, romanesques et dramatiques : il n'y a pas beaucoup de Meta Holdenis! Je dois même à la vérité de déclarer que j'ai connu deux ou trois cas dans lesquels des femmes distinguées, entrées dans d'excellentes familles, ont fait avec succès des éducations très honorables, sans porter ombrage à personne, en se faisant respecter et aimer de tout le monde et adorer de leurs élèves. Mais que de conditions il faut pour cela, que de sagesse, de raison et de monde, de part et d'autre! Pour la mère, en particulier qui aime sa fille, et qui n'entend pas abdiquer, quelle alternative, d'avoir une institutrice ou trop influente, ou trop peu, qui prend plus que sa part d'action si elle est à la hauteur de sa tache, et qui manque à sa tache si elle est au-dessous!
Le moindre mal qui puisse arriver, dans l'immense majorité des cas, c'est que l'enseignement, bien que supérieur à celui que donnerait la mère abandonnée à elle seule, soit encore fort insuffisant. Comment ne le serait-il pas, à moins qu'on n'ait pour la jeune fille en question une ambition bien restreinte, ou que l'institutrice n'ait une culture bien exceptionnelle? Or, on sait que ce n'est pas l'ordinaire, que ce ne sont pas les plus instruites, celles qui ont fait leurs
l'éducation de? jeunes filles. O
preuves et d'acquis et d'aptitude pédagogique, qui entrent dans la carrière des éducations domestiques. Et même très instruite et très habile, comment une institutrice unique vaudrait-elle (sauf pour le premier âge scolaire, où l'unité de direction est la première nécessité), la riche variété des maîtres choisis qu'offre une bonne école?
Les familles n'ont qu'un moyen de rétablir tant bien que mal l'égalité; il est coûteux, mais dans les crandes villes où les ressources abondent, il est sûr, c'est de donner à la jeune fdle, outre l'institutrice à demeure, une variété de maîtres spéciaux pour les principales branches d'enseignement, et non seulement, comme on le fait parfois, pour tel ou tel art. Encore est-il un peu hasardé de promettre que, dans ce cas, les études pourront valoir, au bout du compte, celles d'une bonne école. Elles ne le pourront que si un emploi du temps aussi ferme, aussi méthodique, aussi rationnel assure la même somme de travail effectif. Or, cela est rare. Il est vrai que l'enseignement individuel reçu avec zèle a une vertu de pénétration singulière; mais comment espérer qu'il soit ordinairement reçu de la sorte, en dehors des conditions habituelles d'émulation et d'ardeur que crée l'enseignement collectif?
Les mêmes réserves sont à faire pour le régime des leçons particulières qu'une ou plusieurs institutrices, un ou plusieurs professeurs viennent donner à la maison sans qu'il y ait à demeure aucune maîtresse. Si, d'ailleurs, la mère est capable de donner la direction d'ensemble, de régler l'emploi du temps et de tenir la main à ce qu'on le suive, do contrôler le
travail en dcliors des leçons, elle fait très ])ien de s'épargner les risques inhérents à l'introduction d'une institutrice à son foyer. Et c'est là la manière la plus sûre de faire l'éducation de la fille un peu forle sans le secours des écoles. Mais cela suppose une fermeté de caractère, une intelligence pédagogique et une abnégation bien rarement réunies chez la mère de famille, et môme bien difficile à concilier avec les devoirs domestiques et les usages mondains. En outre, le professeur particulier, même quand il esl seul, à plus forte raison quand il partage la responsabihté avec d'autres, ne pourra pas d'ordinaire don ner une éducation intellectuelle comparable en solidité à celle que donne une bonne école. La tentation est trop grande dans ces éducations privées de préférer les méthodes faciles qui donnent vite des résultats apparents, comme le devoir trop difficile de s'opposer tout à fait aux complaisances et aux mille petites irrégularités du milieu.
Bref, de quelques secours que la mère s'entoure, l'éducation à la maison risquera toujours d'avoir quelque chose des défauts dont parle Jean-Paul Richter dans la jolie confession de Jacqueline ^ C'est une page piquante que nous aurons plaisir à lire ensemble. Jacqueline est une excellente mère, amie de l'auteur, qui, interrogée par lui sur l'éducation que les femmes donnent en général, lui a fait sa confession par écrit. (( Je confesse devant Dieu et devant vous que je suis une pauvre pécheresse pédagogique, qui ai violé maint commandement de Rousseau et de Campe. J'avoue que je n'ai jamais vraiment appliqué un principe quel-