Levana, Fragm. IV. chap. i
conque un mois de suite, ni jamais plus d'une heure ou deux; que j'ai souvent défendu à mes enfants de faire une chose sans observer ensuite s'ils la faisaient ou non ; que dans les moments où nous nagions, eux et moi, dans une mer de bonheur, je n'ai jamais su rien leur refuser de ce que, sans cela et en froide raison, j'aurais dû refuser absolument; que je les ai gâtés tout particulièrement (soit de leur fait, soit du mien) en deux saisons, la plus ensoleillée et la plus embrumée. N'ai-je pas fait pis encore? N'ai-je pas dit plus d'une fois à ma Bella, ni plus ni moins qu'à mon caniche, « Faites la belle » quand il y avait des étrangers? N'ai-je pas, à chacune de nos grandes foires, donné congé en raison des visiteurs étrangers que nous avions, et fait alors plus de cas d'un visiteur que de mes enfants? N'ai-je pas même passé toute l'année dernière à ne voir qu'une fois par jour, au déjeuner, mes deux plus jeunes, Joséphine et Pierre, uniquement parce que je voulais finir un grand travail de broderie pour une amie qui était venue se fixer auprès de moi.
« Une seule considération peut tranquilliser ma conscience, c'est que j'ai pris les plus grandes peines pour donner à mes chers petits une nurse digne de toute confiance, qui m'a promis de les traiter comme une vraie mère. Eh! la punisse le Ciel, si jamais elle manquait d'attention pour ces chers agneaux, si elle les perdait de vue un seul instant, ou les confiait à des mains étrangères!
« Je confesse encore que, quoique nullement nerveuse ni peureuse pour tout le reste, je n'ai jamais pu m'empécher d'accourir éplorée quand j'ai cru qu'ils s'étaient fait mal, tout en sachant bien que cela les
ébranle et les amollit. Je confesse que je suis beaucoup trop prompte devant eux, même avec mes domestiques, quoique mon mari dise que c'est leur apprendre à être eux-mêmes prompts et colères. J'avoue encore que je ne suis jamais si prompte à m'em porter que lorsque je m'habille ou suis en train de faire quelque chose d'important. Alors toutes mes belles résolutions s'évanouissent.
« Suis-je excusable pour admettre souvent mes trois aînées, et même Lucie aussi quelquefois, à assister à ma toilette? Cela les intéresse tant. Et ne faut-il pas de bonne heure leur former le goût? D'ailleurs je n'achète jamais rien de joli, ni pour moi ni pour elles, sans chercher à réprimer en elles l'amour de la parure en leur disant combien peu la valeur d'une femme dépend de sa toilette, et qu'on ne doit tenir à la richesse des vêtements que parce que c'est le seul moyen de marquer notre rang. Malheureusement je dois avouer que toutes mes filles sont vaines malgré tous les sermons que je puis leur faire en m'habillant. Elles ne m'écoutent pas, elles ne font que me regarder.
c( Que Dieu me pardonne seulement toutes les fautes que j'ai faites avec de bonnes intentions : je serai contente d'être punie pour le reste! »
Sans doute, le sentiment et même la connaissance des choses de l'éducation sont en progrès dans nos familles (progrès qui sera plus grand quand la pédagogie élémentaire fera l'objet d'un enseignement exprès pour les jeunes filles) ; mais il reste vrai que si l'éducation des filles doit être faite d'abord par la mère et dans la famille toutes les fois que cela est possible, elle ne peut à peu près jamais être faite complètement
(le la sorte, quelque secours que la mère s'assure. L'auxiliaire par excellence de la famille, l'auxiliaire indispensable, c'est Fécole, j'entends l'externat, oi^i seulement la jeune fille peut recevoir et une instruction vraiment forte et un complément d'éducation prop;^ement dite qui lui manque dans la famille.
Avant d'aller plus loin, il nous faut dire un mot du régime tutorial, système qui consiste à confier l'enfant aux soins d'une autre famille plus à portée de l'École qu'il doit suivre, et qui se charge de l'y envoyer comme externe, en surveillant et dirigeant plus ou moins son travail. Il y a divers degrés, sel,on que le nombre plus ou moins grand des élèves ainsi reçus « en pension » ôte ou laisse plus ou moins à cette organisation le caractère familial.
Le cas le plus favorable est celui d'une vraie famille amie, dans laquelle une mère, ayant ellemême ses enfants à élever, en accepte un en plus et prend notre fille pour lui prodiguer les mêmes soins qu'aux siennes.
On est alors aussi près que possible de la famille elle-même. Et pourtant, il y a déjà bien des différences. Car une enfant n'a pas la même confiance en une étrangère aimée et respectée qu'en une mère; et les enfants de cette maison ne sont pour elle des frères et sœurs que par métaphore, ce qui change nécessairement un peu la nature de l'intimité possible; elle sera toujours ou moins complète, ou, si elle est aussi complète, plus hasardeuse.
A l'autre extrémité, nous avons, non plus la famille vraie, mais la pension de famille; ce qui est tout autre chose. C'est une entreprise industrielle, qui
peut être certes très honorable encore, qui peut être conduite avec une habileté consciencieuse et rendre des services très réels, mais qui nous rapproche singulièrement du pensionnat. La pension de famille reçoit, en effet, autant d'élèves qu'on en peut loger; elle les reçoit de toutes provenances, de tout âge, de tout caractère. Là les avantages, si Ton veut, mais les risques aussi des contacts et des frottements sont au maximum. A Paris notamment, beaucoup de ces pensions de famille reçoivent en majorité des étrangères. Une jeune française placée parmi elles peut beaucoup gagner en ouverture d'esprit, se perfectionner dans la pratique d'une langue, s'initier enfin indirectement aux choses d'une autre civilisation. Mais ce sont là des avantages tout intellectuels et, après tout, d'un prix secondaire. Les risques sont grands, au contraire, si le caractère n'est pas encore fait, et si le milieu, comme on peut toujours le craindre, est mêlé. En dépit du nom, nous voilà loin, bien loin de la famille. Je dirais presque que c'est dans ces conditions qu'une fille a le plus besoin de n'être pas perdue de vue. Au reste il n'y a pas lieu de s'attarder à faire le procès du régime tutorial, qui tient, en fait, très peu de place chez nous.
Nous avons, au contraire, à insister sur les services que peut rendre, que doit rendre l'Ecole, quelle qu'elle soit, et sans rien préjuger encore du choix à faire entre les écoles privées ou publiques. C'est vers 9 ou 10 ans qu'elle reçoit la fillette. La loi qui a créé en France l'Enseignement Secondaire des jeunes filles ne l'a fait commencer qu'à 12 ans; mais
il a permis l'adjonction de classes primaires là où elles seront jugées nécessaires. Et, en fait, on lésa trouvées nécessaires partout. Si déjà pour les garçons c'est seulement une toute petite minorité de la clientèle du lycée qui passe par l'école primaire publique (je le regrette d'ailleurs en le constatant), c'est une minorité bien plus faible encore pour les filles. Elles entrent donc avant 12 ans dans les écoles secondaires; et certes, si le lycée ne leur était pas ouvert en temps utile, elles seraient prises par des maisons rivales qui naturellement feraient tout pour les garder.
La raison d'être de l'École, c'est précisément de faire ce que la famille ne saurait faire, ou ne ferait pas aussi bien. Avant tout, elle a pour but de donner un enseignement fort, complet, méthodique, authentique, bien approprié aux besoins quant à ses matières, aux esprits quant à ses méthodes, un enseignement bien gradué, bien divisé, vraiment fécond et vraiment éducatif. Offrant aux maîtres et maîtresses une situation stable et honorée, des occupations fixes et régulières, un emploi constant de leurs aptitudes spéciales, grâce à la division du travail, elle a le maximum de chances de grouper un personnel de choix dûment initié à tous les secrets du métier et rompu à la pratique. Cela est si peu contesté qu'en général pour les leçons particulières les maîtres attachés à une bonne maison d'enseignement font prime ipso fado. De plus, dans l'école, le travail bien divisé est plus intense et de meilleure qualité. Le grand nombre des élèves assure l'émulation et la vie de l'enseignement, et permet la pratique des méthodes actives en tant qu'elles supposent le mode collectif et simultané. La supériorité de l'enseignement dans les écoles est indé-
nial^le, écrasante même, pour les élèves du moins qui en ont vraiment tout le p ^ofit.
Quant à Téducation proprement dite, à l'éducation du caractère en particulier, elle gagne aussi beaucoup à la fermeté d'une discipline rigide et la même pour tous. Les filles, pensera-t-on, en ont moins besoin que les garçons. Je ne sais, mais toujours est-il qu'elles en ont grand besoin elles aussi. L'École les habitue très utilement à l'autorité imxpersonnelle et abstraite d'une loi générale, qui fait fléchir également toutes, les volontés particulières, sans tenir aucun compte des caprices et des petites vanités individuelles. Nous avons vu la tendance invincible des femmes à se conduire et à juger par impressions plutôt que par notions exactes, à faire régner l'amour, c'est-à-dire trop souvent la faveur et la grâce, plutôt que la justice. L'École leur révèle la froide justice qui fait abstraction des préférences et tendances individuelles; elle les initie par là au sérieux de la vie sociale.
L'ordre, certes, est fort inégal d'une école à l'autre, et d'une classe à l'autre dans une même école; mais dans toute école, par la nature même des choses, il est presque nécessairement supérieur à ce qu'il peut être dans les familles. La régularité parfaite des exercices ne sera jamais comparable dans la famille moyenne à ce qu'elle est dans l'école moyenne. Selon un mot très juste de Jules Simon, « être prêt tous les matins à huit heures pendant dix ans, quelle heureuse aventure! »
Eiifin et surtout (car c'est là, peut-être, le principal au point de vue civique), l'école, l'école publique, il est vrai, est la condition presque sine qua non de ce
mélange des opinions et des croyances qu'opère si bien la camaraderie scolaire^ et sans lequel il n'y a pas de vraie tolérance. Si les hommes sont généralement plus tolérants que les femmes, ne serait-ce pas que dans les écoles ils ont vu à l'œuvre, coudoyé, appris à estimer et à aimer des camarades de toutes croyances et de tous cultes. La fusion est complète dans nos lycées de garçons, par exemple. Tandis que l'éducation purement domestique est plus individualiste et plus séparatiste, élevant l'enfant dans les traditions étroites de la famille, imbues trop souvent de l'esprit de caste ou de l'esprit de secte.
C'est à ce point de vue surtout, au point de vue de l'unité morale de la nation et de l'esprit civique qu'il faut préférer les écoles publiques (je parle des externats, je le répète) aux cours privés.
J'entends par écoles publiques celles qui sont instituées par l'autorité publique, c'est-à-dire par l'Etat ou les villes, avec des programmes délibérés par des corps publics d'une compétence notoire, avec des méthodes arrêtées et un personnel formé sans autre préoccupation que la culture de la raison publique et du sentiment national. Je me hâte de reconnaître une fois pour toutes qu'un cours peut avoir, exceptionnellement, toutes les qualités d'une école publique : tout dépend de la tête qui l'organise et de l'esprit qui l'anime. Il peut même avoir la supériorité, accidentellement ; car un cours dirigé et fondé par un éducateur né qui y met toute son ame l'emportera sur une école qui ne serait qu'un savant mécanisme, sans unité d'esprit et de conscience. Mais en général et à ne voir que la nature des choses, non les personnes, les cours sont d'un niveau nécessairement inférieur,
à cause du hasard qui préside à leur naissance, à leur recrutement, et du caractère industriel qu'ils offrent, soit qu'ils groupent modestement quelques enfants dans un petit local, soit qu'ils attirent dans d'élégants salons des centaines de jeunes filles qu'on y amène en équipage.
Dans le choix même du local, dans l'ameublement, dans tout l'extérieur, on vise bien plus au « chic », comme on dit, à l'apparence, à l'élégance convenue, qu'à l'hygiène et à l'utilité. De même pour le personnel, qui est d'ordinaire fort inégal, peu cohérent, et en partie pour la montre. Point de contrôle sérieux, d'inspection exigeant la mise au point et jugeant exactement de la qualité des résultats.
Une autre cause d'abaissement pour l'enseignement ainsi donné, c'est, indépendamment de son décousu, le peu de sérieux, souvent le peu de régularité d'une partie de la clientèle ; on vient quand on veut, on fait ce qu'on veut, on en prend et on en laisse.
Et puis la présence des mères et des institutrices a des inconvénients considérables. Le maître veut leur plaire; il ne voudrait pas les ennuyer. De là quelque chose de nécessairement superficiel, des faits curieux, des résultats donnés tout acquis, au lieu d'exercices laborieux; des conférences mondaines, plutôt que des classes. Que dire de l'émulation enragée qui s'empare des mères et des institutrices aussi bien que des élèves, des amours-propres mis en campagne, des susceptibilités à ménager, si l'on veut exiger tout de bon des devoirs et des leçons et les noter à leur juste valeur! Émulation aussi en dehors de l'instruction, émulation de toilette, d'équipage... J'ai connu une
jeune fille, cliente d'un cours à la mode, qui avait la migraine et refusait d'y aller quand sa mère ne lui donnait pas sa voiture avec le valet de pied pour l'y conduire et l'attendre à la porte. Travers sociaux, défauts de caractère que le cours public ne donne pas, dira-t-on. Soit! mais il ne les corrige pas non plus, or, l'éducation doit les corriger. La famille qui en sent la nécessité n'a pas de meilleur auxiliaire pour cela que l'école publique.
L'école publique a un désavantage, il est vrai, c'est de mêler beaucoup, au gré de nombre de familles, les rangs sociaux; et je ne dirai pas, en effet, que cela soit tout à fait sans inconvénients. Mais ces inconvénients, la vanité et la morgue les exagèrent prodigieusement. Si nous croyons que l'éducation doit pousser à la fusion morale des classes pour le bien public, nous ne devons pas entretenir les préjugés et les prétentions de caste. L'école publique, en tout cas, a ici les qualités de ses défauts : seule elle retire franchement la jeune fille du royaume de la mode, de la toilette et de la coquetterie, seule elle livre aux railleries du bon sens les sottes vanités, elle met à leur place les prétentions ridicules, à son rang le mérite personnel. Ce n'est pas rien que cela!
Voilà la raison supérieure pour laquelle l'État a fait des écoles, au sens le plus fort du mot, recevant les enfants le matin et le soir, à heure fixe. Il importait de différencier nettement l'école publique de jeunes filles de tous les cours privés; elle met autant de soin à imposer aux familles ce qu'on tient pour le bien, qu'ils en mettent à rivaliser de complaisance pour les fantaisies des parents et des enfants.