MAÎTRESSES OU MAÎTRES
détaille par le menu les merveilles qu'il obtient de ses élèves féminins. »
Ce zèle des jeunes filles pour écouter la parole du maître implique donc un grain de coquetterie inconsciente; mais le mal n'est pas grand, et le profit est indéniable; surtout étant donné que les hommes apportent d'ordinaire dans l'enseignement toutes les qualités de fermeté, de précision, d'exactitude, d'ordre, de méthode qui manquent si souvent à l'esprit féminin et qu'il faut à tout prix lui donner.
De longtemps encore on ne pourra qu'exceptionnellement faire faire aux filles des études secondaires vraiment fortes rien qu'avec des professeurs femmes.
Il y a cependant à tenir compte d'une objection sérieuse que j"ai entendu faire. Les professeurs hommes, m'a-t-on dit \ qui enseignent dans les établissements de filles, ont souvent une tendance à ne prendre qu'4 demi au sérieux ces élèves et cet enseignement; c'est pour eux une bague au doigt; ils ne déploient qu'un eftbrt médiocre, ne jugeant pas nécessaire de donner un aliment bien fort à l'esprit de petites filles. Même les meilleurs, paraît-il, se contentent de peu, notent tout bien, même quand on les force à avouer que le travail qu'ils approuvent serait mauvais pour un garçon.
Critique fine, et qui signale bien un danger. Mais faut-il se plaindre si fort qu'un professeur intelligent maintienne un certain calme dans les études, évite d'enflammer trop les esprits et de surexciter l'émulation outre mesure.
1, >!'"= Dugard.
oO L'ÉDUCATION DES JEUNES FILLES
Les femmes sont excessives en tout, même dans l'ardeur pédagogique. Il est très bon que des hommes, plus rassis, plus maîtres de leurs nerfs, leur apprennent à travailler sans fièvre, et à profiter d'un enseignement paisible et sain comme on profite d'un bon réo-ime hygiénique. C'est surtout pour les filles que le surmenage est mauvais.
Or, c'est, je crois, un fait d'expérience que les maîtresses, plus nerveuses elles-mêmes, parfois moins en possession de leur acquis, et surtout plus disposées à attacher de l'importance aux détails, les surmènent beaucoup plus que les professeurs hommes, lesquels dominent de plus haut les matières, dégagent plus fermement l'essentiel de l'accessoire, mettent enfin dans leur enseignement de plus larges touches, plus de simplicité forte et de philosophie.
La seule chose que je craindrais des hommes, ce serait qu'ils donnassent à leurs élèves trop d'ardeur et d'émulation pour les raisons données plus haut. Si on me dit que c'est le contraire, si vraiment ils réagissent, non par négligence, bien entendu, mais par raison, je serais bien tenté de répondre : Raison de plus alors, c'est eux qu'il faut pour mettre la dernière main et imprimer la marque de la vraie maturité à l'éducation des femmes.
Grave solution d'une très grosse question, je ne me le dissimule pas. Je crois pourtant qu'on peut conclure ainsi au nom des principes pédagogiques, sans porter atteinte à aucun intérêt légitime, sans diminuer, par exemple, le nombre déjà trop restreint des situations réservées aux femmes qui se vouent à la carrière de l'enseignement. Nous leur ouvrons, en effet, du côté de l'enseignement des jeunes garçons
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des perspectives plus larges peut-être que celles que nous leur fermons du côté des grandes jeunes filles.
On nous répondra que nous leur laissons tous les enseignements inférieurs, tout le train terre à terre et volontiers fastidieux de renseignement, mais que nous les frustrons des tâches les plus flatteuses et les plus élevées; que, dès lors, il n'y a qu'à fermer Iccole de Sèvres.... Mais d'abord il n'y a rien d'inférieur dans l'éducation, et la première est peut-être la plus importante. Aussi ne voulons-nous frustrer les femmes d'aucune culture, car il faut savoir infiniment plus qu'on n'enseigne, et aucune grande école préparatoire ne sera jamais superflue, au contraire. Je voudrais voir passer à Sèvres et recevoir rexcellentc éducation intellectuelle qui s'y donne toutes les futures maîtresses de nos filles, pour lesquelles « ce n'est pas trop du meilleur », ainsi qu'on l'a dit pour le peuple.
D'autre part, il ne faut avoir en ces matières aucun parti pris. La seule chose qui importe, c'est d'avoir des professeurs vraiment distingués, dont la justesse et la fermeté d'esprit, dont l'autorité et le jugement égalent la science. Autant on en trouvera de tels parmi les femmes, autant il faudra en utiliser pour les enseignements, si élevés soient-ils, auxquels elles seront aptes. Mais il faut bien leur persuader en les formant, ce que je répète chaque jour pour les hommes eux-mêmes, à savoir que l'honneur d'un professeur n'est pas dans ce qu'il enseigne, mais dans la façon dont il l'enseigne, non dans le titre de son cours et l'âge de ses élèves, mais dans la qualité de la besogne qu'il fait et dans la profondeur de l'action qu'il exerce. On peut espérer que le nombre ira crois-
sanl des femmes capables de donner la plus haute culture à l'égal des meilleurs professeurs : alors un temps viendra où la question ne se posera plus. Mais s'il est vrai, comme le disait récemment M. le recteur Chaignet, qu'à partir de quatorze ou quinze ans la jeune fille se trouve bien de sentir la domination d'un enseignement viril, qu'il y a certaines qualités de l'âme que la femme est impuissante à communiquer, les femmes supérieurement intelligentes et dévouées qui se destinent à l'éducation ne peuvent qu'être les premières à le reconnaître et à vouloir qu'on organise les choses en conséquence.
Une autre question plus délicate encore, mais voisine de la précédente, est celle du mélange ou de la séparation absolue des sexes dans les écoles.
Chez nous, et assez généralement dans les pays catholiques, c'est une sorte d'axiome, presque de dogme pour la majorité des esprits, que les filles et les garçons doivent être, autant que possible, absolument séparés dans les écoles.
A l'école maternelle, si les sexes n'ont pas des salles distinctes, ils ont des places distinctes sur les gradins; et dans les écoles primaires du plus humble degré, à la campagne, ce n'est qu'à son corps défendant, par nécessité économique et uniquement comme pis aller, qu'on les réunit sous le même maître. C'est un principe absolu que dès qu'il y a deux écoles, Tune est une école de garçons, l'autre de filles. Dans l'enseignement secondaire l'idée chez nous n'est jamais venue à personne, que je sache, de réunir les deux sexes; et notre étonnement est grand quand nous entendons dire pour la première fois que ce principe
prétendu est violé ailleurs couramment et regardé comme un absurde préjugé.
Dans les pays germains ou saxons, en effet, où l'on trouve tout naturel qu'un sexe ait des maîtres du sexe différent, on trouve naturel aussi que les deux sexes soient mêlés sous un même maître. En Allemagne la chose est de règle dans les écoles primaires, en ce sens que, quand une école n'a que deux maîtres, on la divise en deux classes superposées d'après la force des enfants, non en deux écoles, une pour chaque sexe. En Angleterre, le pays du cant cependant, le mélange ne fait pas question jusqu'à la dixième et douzième année. Aux États-Unis, c'est bien autre chose, la coéducation, c'est-à-dire l'école mixte, l'éducation des deux sexes en commun, non seulement dans l'enfance mais dans toute la jeunesse, de l'école primaire à la Faculté, est tout à fait passée dans les mœurs. Non seulement les institutrices, bien plus nombreuses que les instituteurs, enseignent aux deux sexes réunis dans toutes les petites écoles (où la direction cependant est donnée à un homme, autant que possible) ; non seulement les grands collèges de filles sont souvent sous la direction d'un homme; mais dans beaucoup de collèges, les deux sexes réunis reçoivent en commun l'enseignement et prennent leurs récréations en commun.
Affaire de mœurs générales, certes, et non de pure pédagogie. Mais cela se tient, d'autant plus étroitement que si l'éducation est dominée par les mœurs, à son tour elle les perpétue ou les transforme. Il y a donc lieu de nous demander, théoriquement du moins et sans visées pratiques prochaines, ce que nous devons penser de ces usages contraires.
d4 l'Éducation des jeunes filles
Pour nous, il ne pourrait en aucun cas être question de mélanger les deux sexes à tout âge, pour cette raison au moins, qui suffirait, que cela supposerait ridentitc de programme pour les études des deux sexes, identité dont je ne suis pas partisan.
Mais pour les enseignements qui sont naturellement ou qui peuvent être sans inconvénient identiques, et surtout à l'âge où presque tous les enseignements sont dans ce cas, j'avoue que loin de souscrire à l'axiome prétendu qui impose la séparation bon gré mal gré, je ne puis m'empêcher d'y voir un préjugé déplorable. Il est déplorable, car il contribue grandement à maintenir Finégalité de culture et, avec elle, les autres inégalités entre les sexes, à perpétuer ce qu'il y a de défectueux dans leurs relations, je ne sais quelle insuffisance de droiture et de respect dans la galanterie de l'un à l'égard de l'autre. Une certaine dose de bonne camaraderie s'ajouterait, ce me semble, utilement à cette galanterie trop souvent suspecte, pour en relever le ton sans en altérer la douceur.
J'ai commencé mes études dans une école de village mixte. L'inconvénient était nul et les avantages ne l'étaient peut-être pas. Si danger il y a, en effet, ce n'est pas dans la classe, sous l'œil du maître. Si la jeune fille risque de voir et d'entendre ce qu'elle ne devrait pas, c'est au dehors, sur les chemins, dans le va-et-vient surtout de l'école buissonnière, toujours mixte, celle-là; toutes conditions qui restent les mômes que les enfants soient réunis ou séparés à l'école. On peut même croire que la disposition des esprits est modifiée en mieux , c'est-à-dire d'une manière favorable au sérieux, par l'étude en commun, le travail en commun.
A Faulre extrémité de l'échelle scolaire, dans nos Facultés, les deux sexes sont de même réunis autour des mêmes chaires, comme il le sont dans les temples et les églises, et personne n'y voit d'inconvénients. On peut donc se demander où serait le mal* si dans Tâge intermédiaire également, et pour la culture moyenne, ou secondaire, garçons et filles recevaient en commun dans Texternat idéal que nous rêvons les enseignements qui leur conviennent au même titre? Au premier abord, et quand je me mets au-dessus du préjugé irréfléchi, je suis bien plus frappé des avantages.
Ce serait d'abord se rapprocher de la nature et de la famille. Un des grands bienfaits de l'éducation dans la famille, c'est, en effet, de séparer aussi peu que possible les sexes; à quoi tous les deux gagnent, comme on le sait. Quand par hasard (trop rarement) des familles amies se groupent et réunissent leurs enfants pour les élever tout à fait en commun, garçons et filles, le bien est notoire et le danger nul, au moins jusqu'à un âge assez avancé. C'est quelque chose d'analogue qui se produirait dans l'école mixte, à condition que la population en fût convenablement choisie, puis divisée en groupes peu nombreux, permettant une surveillance constante et, ce qui vaut mieux, l'application constante des méthodes actives qui ne laissent point de place à la langueur ni à l'oisiveté, la mauvaise conseillère. Ce qui produit infailliblement les mauvaises gamineries et les sottises, c'est l'entassement ; ce qui démoralise, c'est la torpeur. Imaginez une classe très bien faite, par un vrai maître ou une vraie maîtresse, où une vingtaine
d'enfants, jamais plus de trente, sont entraînes par les meilleures méthodes à travailler de tout leur cœur. Quel mal verrez-vous à ce que ce soient des garçons et des filles indistinctement, jusqu'à douze ans tout au moins, et même au delà?
Si on allègue la misère de nos mœurs à cet égard, leur peu de sérieux et de pureté, je réponds d'abord qu'on l'exagère, ensuite et surtout que ce mal est sans doute en partie l'effet précisément de la séparation excessive des sexes, effet qui ne cessera que par un commerce constant et ingénu, par l'apprentissage de la liberté, de la responsabilité, du respect mutuel. Les mœurs valent-elles moins à New- York qu'à Paris? Moins en Angleterre et dans les pays Scandinaves qu'en France? Valent-elles moins dans les pays où la jeune fille sort seule que dans ceux où elle est tenue en lisière et gardée à vue jusqu'au mariage? Dans ces pays, on croit qu'elles valent mieux : je n'en suis pas sûr; mais tout en protestant contre la mode qu'on a de médire des nôtres infiniment plus que de raison, nous ne pourrions au plus prétendre qu'à l'égalité. Toutes nos précautions injurieuses pour la nature humaine ne font pas qu'en France, encore moins en Espagne ou en Italie, la femme soit respectée et vaille moralement mieux que dans les pays où les filles sont moins gardées, moins systématiquement séparées des garçons.
C'est, au contraire, au point de vue spécial des bonnes mœurs, que les Américains se louent surtout du mélange. D'abord la coéducation, comme ils l'appellenl, n'a pas pour premier et universel effet, ainsi qu'on paraît le croire, d'augmenter sensiblement
Tattrait d'un sexe pour l'autre. Il y a des garçons que cela désoblige d'aller en classe avec les filles et des filles qui aimeraient mieux être seulement entre filles. La camaraderie se forme dans une large mesure tout à fait indépendamment du sexe. Peutêtre même les femmes ont-elles raison, qui, expressément ou sans Tavouer, craignent que cette vie en commun ne fasse perdre au sexe féminin quelque chose du mystère qui fait la moitié de son attrait. Mais cette crainte me touche peu, parce que je sais qu'il leur en restera toujours assez.
Quoi qu'il en soit, quand le danger inverse se produit çà et là, à savoir, une certaine disposition des garçons à faire attention aux filles, ou réciproquement, on n'en constate que bons effets. La tenue et le zèle de ceux qui désirent se plaire l'un à l'autre gagnent singulièrement tout d'un coup. Le maître, qui pourrait d'ailleurs, en cas de nécessité, malmener et faire souffrir par l'ironie ces secrètes prédilections, n'en a garde; il les respecte comme heureuses, et s'en loue, s'appliquant simplement à les tourner au mieux et à leur faire donner leurs meilleurs fruits.
On constate généralement que par ce libre et continuel commerce avec les garçons, les filles gagnent en courage, en franchise, en présence d'esprit, en sérieux. Si cela est, quel gain moral! Faire des filles qui soient de bons et braves garçons, qui au lieu de minauder (ce qui n'a pas de succès, du moins durable, dans les relations de camaraderie) aient pour idéal la loyauté, la bonne foi, toutes les qualités d'un honnête homme ! Comme c'est là une des fins les plus désirables de l'éducation des femmes, si la coédu-
cation ékiil le moyen, ne vaudrait-il pas la peine d'en courir les risques?
Les garçons, de leur côté, gagnent, dit-on, en douceur et en délicatesse, en désintéressement et en esprit chevaleresque. Le seul danger, à ce point de vue, ce serait peut-être d'amollir un peu le caractère des garçons et de viriliser un peu trop celui des filles. Mais vraiment, ce danger n'a rien de pressant ni même de vraisemblable; les filles, chez nous, ont de la grâce et du charme féminin à revendre, et on pourrait leur ôter une bonne dose de coquetterie sans avoir à craindre qu'elles en manquent. Et quant aux garçons, ce n'est pas connaître leur psychologie, ni celle des femmes, que de penser qu'à vivre plus sous l'œil des filles et à vouloir leur plaire ils risquent de perdre ce qu'elles aiment le plus en eux précisément, la virilité et la force.
Ainsi pédagogiquement, les avantages, je crois, l'emporteraient de beaucoup sur les inconvénients à ce que l'école fût mixte. Ce serait le moyen le plus décisif de combler Fabîme qui existe entre les deux sexes, de préparer la femme au partage égal non des privilèges seulement, mais des responsabilités et des charges que comportera de plus en plus son rôle agrandi et ennobli dans nos sociétés modernes. Si sa destinée est autre que de plaire, si elle doit être élevée pour l'action utile, non pour attirer en se cachant [et fugit ad salices), rien n'est plus désirable que de l'habituer dès l'école à se tenir dignement, à se faire estimer et respecter de l'autre sexe.
Le P. Girard, un moine, a donné sur ce point une leçon de bon sens à bien des laïques dont la ridicule pudibonderie a excité sa verve. « Je sais, dil-il, que
je me mets en opposition avec une opinion qui ne croit pas pouvoir séparer les sexes assez tôt; mais j'ai pour moi l'autorité.... du Créateur même. Ne fait-il pas naître dans les familles la fille à côté du garçon, sans doute pour qu'ils soient élevés tout près l'un de l'autre, et gagnent tous deux parleur rapprochement? Tant que les passions n'ont pas parlé, il n'y a pas plus de danger de réunir à une même leçon des camarades de diflerent sexe qu'un frère et une sœur. » Il y aurait là notamment un moyen de rendre l'école aimable et d'adoucir la barbarie scolaire.
Pourles garçons, en effet, l'avantage du mélange est presque absolu. Pour les fdles, la question est un peu autre, et, chose curieuse, je l'ai senti au vif, dans le moment où j'allais l'oublier, en lisant précisément le plus vigoureux plaidoyer qui ait été écrit en France en faveur de la coéducation.
Gondorcet, dans un des mémoires qui accompagnaient son ïameux B apport sur V organisation générale de rinstruclion publique [présenté à la Législative au nom du comité d'instruction publique les 20 et 21 avril 1792), mémoire qui traite spécialement de l'éducation des femmes S n'hésite pas à se prononcer pour l'éducation en commun des deux sexes. Après avoir établi que « l'éducation publique doit se borner à l'instruction », ce qui veut dire pour lui se donner dans les externats, il ajoute « qu'elle doit être la même pour les femmes et pour les hommes », attendu que la vérité et la manière de la prouver sont les mêmes pour les deux sexes; que « si le système complet de