CINQUIÈME LEÇON
Éducation morale des filles.
L'enfance.
Retour sur la question de la coéducation. — Danger des agglomérations de garçons ou de filles dans les internais. — La coéducation dans la famille, où elle a sa vraie place et tous ses avantages. — Affaiblissement du respect cérémonieux dans les familles. Est-ce un mal? — Le tutoiement entre parents el enfants. — L'intimité entre la mère et la fille, très désirable. — Les relations mondaines; précautions à prendre. — L'entrée dans le monde. Il importe de la retarder. Prématurée, elle vieillit et défraîchit la jeune fille. — Les bals d'enfants, contrepied de toute la pédagogie.
Nous venons de voir que les garçons et les filles ne sauraient être mêlés dans les écoles publiques pendant toute la durée des études : du moins l'opinion en juge ainsi chez nous avec une extrême vivacité; et il ne peut être question de lui faire violence sur ce point.
Mais ce qui serait trop hasardeux à l'école reste excellent dans la famille, parce que c'est la vérité et la nature. C'est même là une des raisons les plus fortes en faveur de Texternat contre l'internat : c'est que l'éducation sans comparaison la plus saine, la
meilleure moralement, la seule ingénue, vraiment honnele et vraiment libérale, est l'éducation qui lait grandir ensemble sous les yeux des parents les garçons et les filles, non seulement les frères et les sœurs, mais les amis, les camarades d'enfance. L'immoralité, tout au moins, Ténormité, c'est de prendre à un moment donné des garçonnets et des fillettes qui jusque-là ont joué et travaillé ensemble dans la plus innocente camaraderie, de les séparer (sans nécessité) vers dix ans, d'enfermer les uns dans une sorte de caserne, les autres dans un couvent, où les garçons ne voient et n'entendent plus que des garçons, mais des garçons par centaines, de tout âge, de toute provenance, de toutes sortes de mœurs et manières; où les filles ne voient plus et n'entendent plus que des filles, mais par centaines aussi, et non moins diverses, non moins inconnues à tous égards. Dans ces conditions, la masculinité fermente et s'exalte pour ainsi dire d'un côté et la fémininité de l'autre, si j'ose employer ces expressions brutales; elles fermentent d'autant plus activement que l'accumulation est plus grande, comme les raisins dans les cuves.
Tous les défauts de chaque sexe, non tempérés par le voisinage et l'influence de l'autre, triés, au contraire par une sorte de sélection, s'accentuent de part et d'autre : chez les garçons, la rudesse grossière, la vulgarité, les passions brutales, le sans gêne des gestes et des attitudes, la turbulence, l'esprit de révolte, le manque de pudeur, de soin, de modestie; chez les filles la mauvaise fémininité, coquetterie, caquetage, futilité, rouerie, sensualité, sournoiserie : tout cela, il est vrai, racheté un peu, de part et d'autre, par une ou deux qualités que l'internat déve-
loppe, la camaraderie et le genre de loyauté qu'elle implique. Mais la compensation est évidemment insuffisante. Avec cette éducation séparée, il n'y a plus que dangers, et dangers croissant avec l'âge, au mélange que ramènent forcément les vacances. Je m'explique alors très bien la répugnance que cause la perspective des vacances aux mères et aux éducatrices qui ont une fois mis toute leur confiance dans le couvent ou le pensionnat. Le mélange des sexes est d'autant plus hasardeux qu'il est plus rare. Mais cela ne prouve rien contre la coéducation dans ia famille, au contraire; et s'il a une vraie famille, l'enfant qu'on en éloigne à regret n'y revient jamais trop. Alors rien n'est plus éducatif que les vacances.
A ne pas se quitter, au contraire, sauf quelques heures chaque jour pour leurs études distinctes dans leurs écoles respectives, à se voir journellement sans interruption depuis l'enfance, à prendre leurs repas et souvent leurs ébats en commun, dans la compagnie et sous la surveillance toute naturelle des parents, les garçons et les filles grandissent dans le respect mutuel , dans la simpHcité et l'innocence, et contribuent sans s'en douter à l'éducation les uns des autres. Si des affections naissent d'un sexe à l'autre, tant mieux; rien n'égale la douceur tranquille de ces amitiés d'enfance; si elles sont durables et mènent à des unions, tant mieux encore. Car il y a là le maximum de sécurité avec le minimum d'inconnu. Il faut seulement choisir bien, quand on a des filles, les petits amis de la maison.
Les garçons, il est vrai, sont peut-être ceux qui gagnent le plus à ce rapprochement. Ils y gagnent la délicatesse des formes et, ce qui vaut mieux, des sen-
limcnls ; ils y gagnent ce genre de virilité exquis, d'où la brutalité est exclue, mais non la force, où la bonne grâce et la courtoisie ne tiennent en rien de la mollesse. Car c'est une erreur profonde de croire que les rudesses et les grossièretés de caserne produisent nécessairement ou témoignent delà force d'âme, et que les jeux de famille, partagés avec les filles, font nécessairement le cœur lâche, la volonté efféminée. Le plus maie caractère peut-être que je connaisse, un caractère de fer, à beaucoup d'égards, est celui d'un homme de trente ans, qui n'a jamais quitté sa famille, qui a joué aux petits jeux et à la poupée avec sa sœur et ses cousines jusqu'à l'adolescence.
Les filles profitent aussi de l'éducation en commun. Le désir de plaire, loin de s'exalter, se calme et s'assagit en elles, il prend de meilleures formes. Au lieu de verser d'un seul côté, il se fait dans leur esprit et dans leur cœur, dans leurs manières aussi et dans leur conduite, une sorte de rapprochement entre l'idéal féminin représenté par la mère, les tantes, les amies, les compagnes, et l'idéal masculin représenté par le père, les frères, les cousins, les petits amis. L'exemple, la conversation, tout leur apprend ce que les gens sérieux estiment ou blâment chez une femme, puis chez un homme. L'exemple seul ne serait pas toujours bon; mais il y a là, par hypothèse, une mère digne de ce nom, un père intelligent, enfin une famille... c'est-à-dire un commentaire >dvant et perpétuel de tout ce qui se fait, de tout ce qui se dit. Cette éducation par l'air ambiant, parles impressions inconscientes est pour l'âme ce qu'est pour le corps le grand air en pleins champs. Il est bien connu que dans la famille, la réserve féminine est, en somme,
infiniment mieux sauvegardée que sous la surveillance des pensions.
Encore une fois dans tout ceci, nous supposons la famille normale et saine, le milieu honnête. Il reste alors encore des difficultés, inhérentes, d'une part, aux relations de famille elles-mêmes, de l'autre aux rapports avec le monde.
Les personnes qui se défient de la famille pour l'éducation des filles allèguent souvent que l'autorité manque aujourd'hui aux parents, qu'ils sont beaucoup trop faibles pour les enfants, trop familiers avec eux, qu'ils ne savent pas leur imposer suffisamment, les tenir assez à distance et en respect. Il est certain que nos mœurs à cet égard ont singulièrement changé au cours des siècles; mais c'est une question de savoir si c'est en mal, si le mal, surtout au point de vue de l'éducation des filles, est sans compensation. Au xvi^ siècle. Vives, après Erasme, se plaint qu'on batte les filles pour les bien élever. Il cite l'exemple d'une mère qui se faisait dire à chaque membre de phrase « madame ma mère », et qui battait jusqu'au sang sa fille âgée de quinze ans, pour avoir omis cette formule cérémonieuse. Ce n'est pas, j'imagine, ce bon temps-là qu'on regrette. Est-ce celui où les enfants disaient vous à leurs parents? Cette habitude a subsisté dans beaucoup de familles, et chez les paysans eux-mêmes en plusieurs parties de la France; mais je serais bien surpris qu'une statistique bien faite (elle serait piquante à dresser) révélât aucun lien véritable entre cet usage et la qualité réelle des mœurs familiales, des relations entre les enfants et les parents. Pure affaire d'usage, en effet;
simple genre, pour ne pas dire pose quelquefois, simple coutume d'autrefois et qui ne répond à rien dans le fond des cœurs. Tout en reconnaissant un je ne sais quoi qui ne me déplaît pas dans cette forme de respect là où elle est naturelle et paraît refléter un vrai sentiment, je suis obligé de dire que ni théoriquement, ni en raison d'aucuns faits à moi connus, je ne puis y attacher la moindre importance pédagogique. Je sais des filles qui ne tutoient pas leurs parents et qui n'en valent pas mieux pour cela : d'autres qui les tutoient et n'en valent pas moins. On peut tutoyer et respecter : on tutoie bien Dieu ! On ne tutoie pas au contraire quand on se fâche. La familiarité n'est un mal que quand elle est excessive, et elle ne l'est pas nécessairement, même quand elle est absolue. En tout cas, en famille, elle est dans l'ordre par définition ; elle est le vrai, et elle n'exclut nullement l'autorité d'un côté, le respect de l'autre. De fille à mère elle est un bien, si elle signifie amour, confiance, abandon de cœur.
Ce qui est capital, ce n'est pas que la mère tienne sa fille à distance, c'est qu'elle la connaisse, la pénètre à fond, agisse sur elle. Or, on agit par la confiance, par l'affection, plus et mieux que par la hauteur cérémonieuse, qui était dureté et sécheresse au temps d'Érasme, qui est encore cela souvent chez nous, à moins qu'elle ne soit simple apparat; coaime chez ces maris et femmes qui se croiraient déshonorés de se tutoyer devant le monde, et ne s'en aiment pas plus, souvent ne s'en respectent pas plus dans l'intimité. Bref, si le respect foncier des enfants envers les parents a vraiment disparu de certaines familles sans que la confiance et l'attachement le compensent,
le mal est grave, je l'avoue, et voilà des familles mal qualifiées pour l'éducation; mais dans ce cas même, qui est rare, la source du mal est ailleurs que dans la familiarité, elle est dans le manque de respectabilité des parents; et le remède est ailleurs que dans Téloignement de la famille, à moins que la famille ne soit dans des conditions telles que l'enfant doit s'y perdre. L'école doit tout faire pour contribuer à restaurer le respect dans la famille, mais ce n'est pas en confisquant les enfants qu'elle y arrivera. Pour les garçons, je vois infiniment plus d'avantages que d'inconvénients dans la familiarité avec le père : elle me choque sans doute quand elle tourne à la camaraderie sans gêne, mais uniquement, au fond, quand la dignité paternelle se fait ou se laisse méconnaître. En elle-même, elle est bonne, parce qu'elle permet un genre de vigilance intime, une assiduité de bons avis qui la rendent très supérieure à la morgue hautaine, laquelle n'est trop souvent qu'une négligence déguisée.
Pour les filles encore bien plus, je goûte celte exquise intimité qui fait de la mère souvent pour sa fille une sorte de sœur aînée, la confidente préférée de toutes ses pensées les plus secrètes et de ses sentiments naissants. Nous savons combien les femmes ont besoin de confidence, combien d'autre part elles se livrent en se confiant. Une fille a toujours des petits secrets qui travaillent en elle, et peuvent lui faire du mal si elle les garde faute d'intimité, du mal encore si elle les dit à quelque confidente suspecte, ou seulement aussi ignorante et inexpérimentée qu'elle-même. La vraie confidente naturelle, c'est la mère; et il faut plaindre celles qui ne savent pas être ou faire sentir
qu'elles sont les meilleures amies de leurs filles. Il n'y a qu'un moyen pour cela, la parfaite intimité. Ces relations, d'où tout faux semblant est exclu, ne sont pas seulement d'une douceur extrême pour toutes deux, elles sont la condition la meilleure dune action vraiment pénétrante, par suite le grand bienfait de l'éducation en famille.
Plus complexes sont les difficultés qui viennent du monde. Garder une jeune fille à la maison, c'est la mettre nécessairement un peu dans les conditions où l'on est soi-même, c'est-à-dire au milieu des relations et obligations sociales de toute sorte.
Il est bien vrai que cela est bon en plus d'un sens, mais il ne l'est pas moins que cela peut être plein de hasards. Le bon, c'est que la jeune fille s'initie de la sorte graduellement et tout naturellement au monde qui doit vraisemblablement être le sien. Destinée à jouer dans la société le rôle utile que nous savons, il ne peut qu'être excellent qu'elle soit de bonne heure initiée aux obligations et aux usages élémentaires de la vie sociale. Mais en revanche, quel facteur hasardeux dans une éducation que le monde, avec sa morale relâchée, où ce qui importe c'est toujours moins le fond que l'apparence ! Non seulement on voit et on entend dans le monde mille choses qui ne sont pas éducatives ou qui le sont par trop; mais en mettant tout au mieux, n'y a-l-il pas quelque chose de fâcheux pour une fille à être formée de bonne heure à tous les manèges du monde, à ses feintes et faux semblants, à sa diplomatie? Il est toujours trop tôt pour en entrevoir quoi que ce .soit, pensent quelques éducateurs; ne vnul-il pas mieux créer pour
les jeunes filles une atmosphère, artificielle, s'il le faut, (le naïveté, d'innocence et de recueillement? Avant tout, préservons-les du contact du monde.
Là n'est pas la vérité vraie. L'innocence des pensionnats! elle ne vaut pas en fait celle de la famille moyenne dans laquelle j'imagine qu'on prend les soins élémentaires pour écarter de la fille les contacts et les enseignements dangereux. L'entrée dans le monde proprement dit, oui, retardons-la le plus possible; mais précisément ce sera plus facile si la fille est à la maison. Le danger vrai du monde est dans le goût passionné qu'on en a, et qui fait prendre pour le souverain bien ses joies vides, pour règles souveraines ses prescriptions. Or, élevée à la maison, la jeune fille risque bien moins de prendre ainsi pour le monde un goût exclusif. Ce goût est bien plus l'effet de l'imagination surexcitée par la privation, d'une part, de l'autre, par des données fausses et chimériques qui font rêver le bonheur là où il y a tant de vanité et de mécomptes. Ces notions erronées et cette préoccupation du monde sont tout particulièrement le fléau des pensions mondaines. Rappelez-vous le portrait que nous fait Mme de Rémusat des jeunes filles sortant des couvents mondains au xvin^ siècle : « Décorées à peine de quelques légers talents, dépourvues de toute justesse d'esprit, elles apportent dans le monde une tcte vide et active, une ignorance sur tous les devoirs, une imprévoyance de tous les dangers, et surtout une ardeur insensée pour l'indépendance. » Au contraire, ce qu'une fille apprend du monde auprès d'une mère sensée, ce sont ses devoirs et ses dangers en même temps et bien plus que ses charmes. Major e longinquo reverentia, de loin c'est quelque chose et de près ce
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n'est rien. En apprenant de bonne heure à rester au salon auprès de sa mère et à se retirer d'elle-même, à parler et à se taire, à se présenter avec une bonne grâce toute simple, la jeune fille a toutes chances de dépouiller, ou plutôt de ne jamais connaître cette gauche timidité qui est un supplice sans être une vertu, parce qu'elle provient non de la modestie vraie, mais au contraire du souci de Teffet qu'on va produire et d'une crainte maladive de ne pas paraître assez à son avantage. Elle a toutes chances d'avoir cette fleur de l'élégance vraie, ces manières dont G. Sand disait qu'elles sont excellentes à force de n'en être pas. Et si elle prend un certain goût de la société, où est le mal, pourvu que ce soit un goût modéré et discret, et le goût de la seule bonne compagnie.
Cependant, une mesure est évidemment nécessaire. La petite fille, cela va de soi, la jeune fille même, tant qu'elle n'a pas terminé ses études, ne doit pas faire ce qu'on appelle son entrée dans le monde proprement dit, c'est-à-dire paraître dans les bals, les soirées, les dîners de cérémonie, les lieux de réunions élégantes. Et encore, il y a bien quelque chose de faux et de mauvais dans cette séparation de la jeunesse en deux parties, dans l'une desquelles on travaille sans plaisir, et dans l'autre on s'amuse à satiété. Une éducation judicieuse n'opposerait pas ainsi violemment deux choses qui doivent être mêlées : le travail qui à tout âge est le vrai de la vie, et le commerce de la société qui en est l'assaisonnement. Ce qui est vrai, c'est que la fillette surtout ne doit pas sortir du cercle de l'intimité.
Au reste, ce n'est pas seulement au dehors, c'est à
la nicaiGon même que doit lui être épargné tout ce qui ressemble à lexcitation mondaine. Gela n'est pas toujours commode. Jusqu a quel âge faut-il envoyer au lit la jeune fille quand on reçoit le soir, la faire dîner à part quand on donne un dîner d'apparat? Affaire de tact maternel, car tout dépend, non pas tant de l'âge seul, mais de la raison et du sérieux de la jeune fille, de la solidité de ses nerfs, surtout du nombre et du caractère des invités, des conversations qu'on peut prévoir, bref du ton de la réunion.
D'une manière générale, le mieux est que la fille soit mêlée tout simplement à toute la vie de la famille (dans la maison), autant que cela ne dérange rien ni dans son hygiène ni dans son travail, qui demandent une régularité aussi parfaite que possible et doivent tout primer en ce qui la concerne.
Cette régularité et l'élimination (rigoureuse sans affectation) de tout ce qui la troublerait, est plus facile avec une fille unique, ou, s'il y en a plusieurs, avec l'aînée. Plus tard, quand l'aînée sort et reçoit avec sa mère, il est plus difficile de tracer une ligne de démarcation inflexible entre elle et une sœur qui la suit de plus ou moins près. C'est ce qui fait que les derniers enfants d'une famille nombreuse sont d'ordinaire plus avancés que le premier au même âge.
L'âge où la jeune fille fait son « entrée dans le monde » varie avec les usages locaux et les temps : La tendance aujourd'hui est assez générale dans la bourgeoisie éclairée à retarder autant que possible le moment des sorties mondaines pour la jeune fille. P»i(Mi n'est plus sage à tous égards, surtout si, en atlendant, on lui fait poursuivre dans un milieu physique et moral absolument sain de bonnes et fortes
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études donnant à son esprit un substantiel aliment. C'est lui faire faire provision de santé et d'énergies de toutes sortes, non pour le monde seulement, dont elle jouira d'autant mieux sans en être dupe, mais pour la vie sérieuse qui est au delà. C'est le viatique. Rien ne vieillit, ne défraîchit une jeune fille comme d'aller trop et surtout trop tôt dans le monde. La remarque est bien vieille et bien banale; mais trop de parents font toujours comme s'ils ignoraient cette vérité élémentaire. Une jeune fille qui a été comme cloîtrée jusqu'à seize ou dix-sept ans, qui entre alors dans le monde sans en savoir le premier mot, avec la tête pleine de chimères et d'illusions à son sujet, en jouit avec une naïveté qui a son charme sans doule, mais surtout des dangers, avec une exubérance et un excès qui très vite la fatiguent et la fanent. Un mariage prématuré, qui n'est qu'un bien très relatif, est le mieux qu'on puisse souhaiter pour elle; car si le mari tarde un peu à se trouver, soit qu'il ne se présente pas, soit qu'on l'écarté, un moment vient vite où les chances de le trouver diminuent, où on le cherche sans le rencontrer, où l'on multiplie pour cela des sorties, sans autre résultat que d'accroître sa réputation de mondaine (laquelle effraie plus qu'elle n'attire), et de perdre en quelques années toute la fraîcheur de sa jeunesse. A vingt-deux ou vingt-quatre ans (ce qui est la vraie fleur de l'âge), on a l'air et le renom d'une vieille fille fatiguée, aussi banale que les chaises et les banquettes des bals, sans goût ni aptitude pour la vie intime et sérieuse. Cela peut être injuste assez souvent; mais il ne fallait- pas commencer à jeter la jeune fille en pâture aux jugements et aux curiosités équivoques de l'opinion.
L'inconvénient est moindre d'abréger un peu les études quand on les quitte pour s'initier aux devoirs de la vie domestique, comme font en général les jeunes filles de la bourgeoisie rurale qu'on retire du pensionnat vers seize ans pour les garder à la maison en attendant le mariage, presque toujours plus précoce qu'à la ville. Le besoin d'une culture très poussée se fait aussi moins sentir pour ces jeunes filles. Cependant on peut poser en principe que si les études sont vraiment bien organisées, bien graduées et tout ce qu'elles doivent être, c'est généralement un bien à tous égards de les prolonger le plus possible, avec la paix et la régularité de vie qu'elles demandent.
La question des réunions d'enfants et des bals d'enfants est la seule à laquelle nous donnerons une attention spéciale pour la période où l'enfant est dans sa famille, tout en faisant ses études soit à la maison, soit dans un externat.
D'une manière générale, tout ce qu'on peut attendre des théoriciens de l'éducation, c'est de n'être pas trop sévère pour les réunions de ce genre. On n'en trouverait point qui les approuvent comme bonnes, dès qu'elles sortent du cercle étroit de la famille. Et elles en sortent presque nécessairement; car, du point de vue du monde, les amis de nos amis sont nos amis ; en menant chez vous mes enfants, j'y trouve des enfants qui sont liés avec les vôtres, mais ne l'étaient pas encore avec les miens. C'est donc, quoique l'on fasse, déjà le monde en miniature. Jeux, danses, amusements de toute sorte, sont alors d'autant plus excitants que la réunion est plus nombreuse; or, l'excitation est toujours de trop.
Quels tristes lendemains laisse le bal folâtre! dit le poèlc en parlant des vrais bals! Cela est vrai aussi des bals d'enfants, avec quelque chose peut-être de plus triste encore : c'est comme de la poussière sur des fleurs. Je demande quel enfant est jamais sorti d'un bal d'enfants (même parfaitement gracieux et frais pour nos regards) valant mieux ou seulement autant que la veille, plus gai, plus heureux, ou seulement d'aussi bonne humeur? Sans doute, au moment même, au commencement surtout d'une fête d'enfants , leur animation est charmante à voir , ils rayonnent; leurs cris de joyeuse surprise autour d'un arbre de Noël, le plus aimable peut-être des plaisirs d'exception qu'on leur puisse offrir, enchantent les parents et les vieux amis. Mais après? C'est un lieu commun parmi les mères de ma connaissance que les lendemains de fêtes exceptionnelles, les enfants sont toujours plus difficiles qu'à l'ordinaire et plus nerveux, les petites filles tout particulièrement.
Voilà l'hygiène , à la fois physique , mentale et morale pour les deux sexes, pour les filles surtout : il faut faire grandir les enfants dans une atmosphère de paix et de joie sereine, autant qu'on le peut, sans vains artifices. Mais il n'y a pas de pire duperie que de se mettre en frais de toilette, de fêtes, de monde enfin, pour les amuser. Plus on s'occupe de la jeunesse avec ce dessein exprès, plus on s'éloigne du but.
Une vraie monstruosité, en ce genre, ce sont les bals d'enfants payants, qu'on organise par exemple au casino dans les villes d'hiver ou les villes d'eaux. De quelque prétexte charitable qu'on les colore, ces réunions, amusantes pour le regard du moraliste sceptique ou du peintre, sont le contre-pied de toute
cducalion et le dernier mol de la niaiserie, pédagogiqueinent.
Vous voyez le point de vue pratique où je me place : Ce n'est pas spécialement le développement de la coquetterie que je crains, mais un mal plus général et plus sérieux, un déflorement physique et moral prématuré.
M™" Guizot n'a peut-être pas assez vu cet aspect de la question, qui pour moi est le principal. A part cela je souscris à toutes les choses sensées et nullement pédantes qu'elle dit sur cette question et celles qui s'y rattachent, des spectacles et divertissements pour les filles dans la période des études. La XL^ de ses Lettres sur rEducotion y est consacrée. Un vieil oncle lui ayant offert une loge aux Français pour voir jouer Atlialie, M™^ d'Attily s'est décidée à mener ses deux filles au spectacle pour la première fois. Grande surprise et grande exaltation. Louise (qui a onze ou douze ans) est ravie à l'idée d'aller voir Athalie « avec beaucoup de monde » et de « ne se coucher qu'à onze heures ». « Comme je m'y attendais bien, dit la mère, nous n'avons rien fait jusqu'au soir »; mais elle ajoute avec un bon sens très fin : « Je n'ai pas gêné leurs transports; je n'ai point exigé qu'elles travaillassent aussi assidûment qu'à l'ordinaire ; je n'aime pas à faire payer d'avance un plaisir par une plus grande contrainte; j'ai répondu à toutes leurs questions.... Enfin, nous nous sommes habillées, nous sommes parties, et quand je n'aurais pas cru, pour une fois en passant, la chose sans inconvénient, j'aurais eu, je Tavoue, bien de la peine à me défendre de leur plaisir. » Mais elle n'a pas 'intention de mener ses
filles souvent au spectacle. « Louise est encore trop faible pour que beaucoup de plaisir n'amène pas nécessairement pour elle beaucoup d'ennui; Sophie (quatorze ou quinze ans) est trop active pour qu'un plaisir très vif ne s'empare pas de son imagination.... Je désire qu'elles trouvent dans le cours ordinaire de leur vie de quoi s'occuper et s'amuser assez pour ne pas sentir ce besoin d'émotions extérieures qui naît d'un trop grand ébranlement donné à l'âme ou du vide de l'esprit. Les plaisirs sont peu nécessaires quand on a du bonheur, car dans le bonheur tout devient plaisir, une promenade, une fleur des champs à sécher, une fleur en papier à peindre et à monter. ...» Suit le développement de cette idée excellente qu'un mouvement doux, soigneusement entretenu dans la vie habituelle et intérieure des jeunes filles est généralement ce qui leur convient le mieux.
Tout cela est parfait. Eh bien, la même éducatrice si sensée, passant aux goûters et aux bals d'enfants, en prend la défense contre M. H^ More qui avait dit que « l'invention des bals d'enfants est une triple conspiration contre l'innocence, la santé et le bonheur des enfants ». Et il est vrai qu'il y a là un peu de rigorisme anglican, un écho peut-être de l'habituelle réprobation des moralistes sacrés contre la danse en général. Oubliant qu'avant d'être un plaisir profane elle a été une cérémonie religieuse, ils l'ont toujours blâmée plus ou moins vivement. Le philosophe catholique Balmès ne mâche pas son sentiment : « La danse est un mouvement circulaire dont le diable est le centre. » Cet anathème est bien absolu. Je crois qu'il faut accorder à M"''' Giiizot que dans les réunions d'enfants la morale ne court aucun danger
direct. Le danger n'est pas qu'ils y goûtent des plaisirs très vifs. Le goût franc du plaisir a cela de bon que du moment où le plaisir d'une chose est épuisé on s'en détache. « Un plaisir vif peut, sans beaucoup d'inconvénient, se glisser de loin en loin dans une vie occupée, d'ailleurs, d'une manière assez intéressante pour que l'âme qu'il aura fait sortir un instant d'ellemême puisse y rentrer sans trop de peine.... C'est l'ennui bien plus que le goût du plaisir qui précipite les femmes dans la dissipation.... En préservant mes filles du danger de s'ennuyer, je les préserve de celui qu'il pourrait y avoir pour elles à s'amuser trop. »
Pour la vanité que les bals d'enfants excitent, M"*^ Guizot répond avec la même finesse que la vanité avec la femme ne perd jamais ses droits; une petite fille la met ici, une autre là, la laisse éclater naïvement pour un chapeau neuf ou pour une robe. La vanité qui se montre n'est pas la pire; elle nous donne au moins l'occasion de la corriger. Il est bien vrai que le monde donne plus d'aliments à sa vanité qu'elle n'en trouve naturellement dans la vie de famille; mais ces occasions extraordinaires ne la font pas tant fermenter que paraître, et d'ailleurs elles peuvent, si la mère y prend garde, se tourner en leçons. « On s'habille avec plaisir, par exemple, on jouit de sa parure, on appelle toutes les bonnes à s'extasier. Puis on voit les autres petites filles aussi parées et quelques-unes beaucoup davantage. Voilà le triomphe de la vanité fini, il n'y a plus moyen d'espérer de se distinguer par sa robe. Alors on s'amuse pour s'amuser, et après une leçon de ce genre, on fait de la robe juste le cas qu'il convient. »
Ce qu'il faut craindre c'est qu'elles ne prennent
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trop de goût aux com[)limenis. Cependant une fillette qui a une jolie figure Tentend dire déjà à la promenade, où cela ne tombe pas non plus dans Foreille d'un sourd. Le danger n'est que dans la manière de le prendre. La mère n'a ni à nier, ni à la chicaner là-dessus, comme si c'était une faute ou un malheur, ni comme si le contraire était une honte. Elle n'a qu'à en convenir comme d'un fait, et même d'un fait heureux (bien heureux, en effet! plaire avant même de parler ou d'agir!) mais comme d'un fait qui oblige, qui cause une attente et rend d'autant plus sévère le monde dès qu'il soupçonne là-dessous la laideur intérieure.
Pour conclure sur le chapitre du monde, il n'y a ni tant à craindre ni tant à espérer de l'influence qu'il peut avoir sur les fillettes avant l'adolescence : si j'y ai insisté, c'est pour l'importance des vérités générales que cette question, intéressante en elle-même, nous donnait l'occasion de mettre en relief.
L KDIXATION DK= JF.rNFS nr.LF,<?.