SIXIÈME LEÇON
Éducation morale des filles (suite).
L'adolescence.
La crise de l'adolescence. — Description de ses elTets d'après Diipanloup. — Les remèdes. — L'idéal féminin n'est pas dans rhumilité, mais dans l'autonomie et la bonne indépendance. — L'hygiène. — La discipline : soulager l'obéissance aux filles. — La régularité dans le travail et la souplesse nécessaire du règlement. — Le plus grand danger pour les lycées de filles : le mécanisme uniforme. — Les bienfaits de l'étude. — Les lectures. — La lecture des romans. — Le secours de la piété : qu'elle soit raisonnable et douce.
Dans le passage de Mme Giiizot que je rapportais tout à l'heure je rencontre cette pensée qui atteint à la profondeur : « la jeunesse est de tous les âges de la vie celui que l'enfance nous révèle le moins. » En effet la transformation qui s'opère chez les jeunes filles entre la douzième et la seizième année peut remettre en question tout leur acquis moral, et risque de « déranger tous nos calculs et de changer toutes les idées qu'on avait pu former sur elles ». Elle est toujours décisive, souvent hasardeuse et difficile. C'est ce que personne n'a mieux vu que Dupanloup; aussi allons-nous le prendre pour guide dans l'étude de cette
crise morale, autour de laquelle se groupent assez naturellement la plupart des observations qu'appelle Téducation morale des jeunes filles.
Toutes les personnes compétentes s'accordent, dit Dupanloup, à reconnaître qu'il n'y a « pas de moment dans l'éducation des filles qui ait plus besoin que leur adolescence d'une sollicitude tendre et ferme, très attentive et très intelligente. C'est l'âge critique de l'éducation des filles et c'en est aussi le nœud. De là le bien ou le mal des années qui suivent.... et quelquefois de la vie entière. En effet, dans ces années de transition, « se révèle souvent chez les jeunes filles un état de fatigue, d'inquiétude, d'agitation singulière, quelque chose d'incohérent dans la pensée, de vague et de saccadé dans les désirs, de bizarre dans les goûts, où les jette alors le travail complexe qui s'opère en elles et les passions qui s'éveillent à leur insu ». Il n'y a pas, comme on l'a dit, arrêt de développement de leur esprit et de leur raison; mais ce développement devient essentiellement irrégulier, contrarié qu'il est par la prédominance momentanée des fonctions physiologiques. « Les facultés intellectuelles semblent s'engourdir; la mémoire paraît sommeiller; une attention soutenue devient presque impossible. Mais en môme temps l'imagination essaie ses ailes; la sensibilité s'exalte; les affections simples ne suffisent plus : le cœur cherche dans les compagnes de jeu ou d'étude des amitiés vives qu'il rêve éternelles. Et en môme temps aussi, je ne sais quoi d'indocile, d'indépendant, de hautain, parfois d'impertinent, s'empare d'elles. Le joug de l'étude leur pèse, comme celui de l'obéissance et de la règle. C'est alors que les fortes tendances de la personnalité et comme une sourde
fermenlaiion de l'orgueil et des passions en germe se font senlir. »
Le fait est constant : « Jusqu'à l'époque de la première Communion (onze ou douze ans) les jeunes filles sont en général faciles à conduire, naturellement soumises à l'autorité... Dans la période de treize à quinze ans, il se fait une espèce de revirement... La vie se coupe en deux. Avant, elle se croyait une enfant] elle en acceptait le nom et les conséquences et elle en avait toute l'amabilité. Après, elle se croit une grande personne.... et elle en prend l'importance, perd chaque jour quelque chose de sa simplicité, de sacandcuretdesadociUté. » Dupanloup déplore qu'on prête les mains à « cet orgueil naissant et déjà menaçant )) en leur disant soi-même qu'elles sont de grandes filles et en les traitant comme telles. Il conseille de (( combattre » ,de réprimer le plus possible ce sentiment.
C'est un premier point sur lequel je ne puis m'empêcher de faire d'expresses réserves, qui répondent à une différence d'inspiration entre notre pédagogie et la sienne. L'évêque d'Orléans a pour unique idéal, ou idéal suprême de l'éducation féminine, l'humilité, la soumission, l'obéissance; notre idéal, au contraire, c'est, pour la femme comme pour l'homme, l'autonomie, le gouvernement de soi-même, donc la bonne fierté, et l'indépendance, sauf à l'égard du devoir et de la raison. Cette fierté n'exclut pas la vraie modestie, la(pielle précisément ne peut venir que de la raison. Et de l'orgueil m.ême il ne faut pas avoir trop peur pour les femmes : c'est, dans bien des cas, leur meilleure sauvegarde. « L'orgueil, c'est la pudeur des femmes! » oui, quelquefois. Mais Dupanloup n'insiste pas ici sur le remède, faisons comme lui ; contentons-
nous d'indiquer le parti qu'on peut tirer de la fierté naissante en lui faisant sa part, de la raison qui s'émancipe en la mettant dans ses voies, en l'orientant vers la pudeur et la retenue. Et revenons avec notre auteur à la description.
Voici donc une petite fdle qui entre de plain-pied dans cet âge indéchiffrable qu'on a appelé rage ingrat. Tout ce qu'on a fait pour elle jusque-là est comme oublié ; tout ce qu'on a gagné sur sa nature paraît compromis. A la place de ce qu'on prenait peut-êlre déjà pour des « vertus naissantes » on voit éclater « la manie de devenir un être important; et l'égoïsme réfléchi, concentr.é apparaît, souvent formidable du premier coup.... » « La moindre réprimande la révolte, la moindre observation la blesse », elle devient ridiculement boudeuse. « Elle prend à dégoût, quelquefois en haine, ceux qui la surveillent de plus près, qui sont témoins de ses luttes, de ses défaillances et de ses écarts; leur présence la gêne. Elle méprise ses femmes de service, si elle en a, et jusqu'aux maîtresses qu'elle a le plus aimées. « Je les déteste », dit-elle. J'ai vu et entendu cela. Parfois même, pour se donner l'air important et aussi pour se mettre plus au large, elle veut changer de confesseur... fait significatif; elle ne veut plus du bon prêtre qui l'appelle « Mon enfant » et qui peut lui dire: « Comme vous changez! » Raison de plus, dit le prudent évêque, pour se refuser à cette fantaisie, et « tenir cette petite importante sous une direction simple et sûre ». Elle va jusqu'à maudire sa sagesse passée qui lui attire des reproches par le contraste; devenue désagréable à tout le monde, elle paraît s'en vouloir de ne l'avoir pas toujours été, ce qui lui eût épargné les comparaisons.
La cause principale, et dont tout ce qui précède est déjà Teffet, il ne faut pas la chercher ailleurs que dans la crise physique qui caractérise cet âge. Le travail de la santé qui s'établit et qui cherche son équilibre, bien qu'il soit un fait profondément naturel, ne laisse pas que de produire chez beaucoup d'entre elles un malaise dont elles ne se rendent pas compte, mais qui déconcerte leurs meilleures résolutions. « Cette disposition maladive qu'elles ont beaucoup de peine à dominer, quand elle atteint certaines proportions, réagit sur le moral, change le caractère, diminue l'énergie de la volonté, leur inspire des humeurs, des caprices, des répugnances étranges, non seulement le dégoût de l'étude, mais une taciturnité, une apathie, une indolence singulière, tour à tour le farniente ou un entrain de mouvement extraordinaire, et, par tous ces défauts contraires, semble compromettre tout le succès de l'éducation ». C'est alors encore qu'on remarque la perversion du goût, toutes les bizarreries sensorielles, les appétits extravagants, la manie de manger ou de boire des horreurs, et parfois le refus de boire et de manger (sauf en cachette), le malin plaisir pris à alarmer les parents, etc.
Tel étant le mal et le péril, quels seront les remèdes? Et d'abord y en a-t-il? Certaines mères, dit notre auteur, certaines institutrices paraissent croire qu'il n'y en a pas, acceptant ce désordre comme une loi fatale, devant laquelle il n'y a rien à faire que patienter, gémir, attendre et se croiser les bras. Rien n'est plus faux, dit Dupanloup, et ne serait plus désastreux. Il n'y a là qu'une crise naturelle à surveiller et à régler. Voilà qui est très vrai. Seulement il insiste
sur les remèdes moraux, tandis que, selon moi, le premier remède, et qui souvent dispense de recourir aux autres, est dans l'hygiène parfaite observée durant celte période et avant. Par hygiène parfaite, j'entends : un régime alimentaire généreux et sain, surtout point trop échauffant; la régularité absolue de la vie et de toutes les habitudes, surtout la régularité du sommeil, la proportion convenable d'activité et de repos, mais toute la dose de repos, de sommeil que l'âge demande; — qui dit sommeil, en effet, dit paix des nerfs et régularisation de la vie végétative — du travail intellectuel pour occuper l'esprit et bannir Tennui, poison de l'âme dans la jeunesse, mais point d'excès de travail cérébral, rien qui surmène et tende outre mesure le système nerveux; au contraire et par-dessus tout, le grand air, le mouvement au grand air, promenade, exercice libre et jeu. A ce régime, point d'inappétence, ni de dégoûts insurmontables, point d'insomnie. A moins qu'une fille ne soit née bien maladive et ne subisse de vraies fatalités héréditaires, il y a toutes les chances possibles pour que ces soins très simples lui fassent traverser sans encombre la crise de l'adolescence, laquelle peut passer alors presque inaperçue moralement. Nous reviendrons làdessus en traitant de l'éducation physique des filles; ici je ne prends l'hygiène du corps que comme moyen pour celle de l'âme. Mais c'est le cas plus que jamais de rappeler qu'au moral comme au physique la véritable orthopédie est dans le libre épanouissement de toutes les énergies à l'air libre.
Venons aux remèdes directement moraux que recommande Dupanloup. Il est faux, dit-il avec force, que les jeunes filles, dans cette crise môme qui les
clclraque, ne puissent pas se dominer : il ne faut jamais ladmeUre; ce serait un crime que de les abandonner à leurs caprices, à leur mollesse, ou à leur turbulence et à leur orgueil, que d'accepter leurs exigences extravagantes, que de tolérer leurs colères et leur paresse. On doit à la jeune fille de la soutenir et de tout faire pour la tirer de cette crise.
Il faut sans doute savoir beaucoup supporter et attendre, mais il faut aussi « savoir agir et parler, conseiller, soutenir, diriger ces chères âmes, plus dignes alors de tout soin, de tout dévouement et de tout respect..., Ces jeunes filles si difficiles alors et chez lesquelles semble fermenter le mal, une fois victorieuses dans cette lutte, deviennent souvent des jeunes personnes d'élite....
/ « C'est à ce moment de l'éducation qu'il faut nourrir les jeunes filles de raison, de sagesse, de piété vraie, de nobles études, avec les ménagements de santé nécessaires. Leurs maîtresses doivent prendre pour elles-mêmes tout ce qui est abstrait, ardu, compliqué, difficile.... et ne leur transmettre que la lumière, la beauté et la bonté des choses, w/lleureuse formule, pour exprimer le soin qu'on devrait avoir d'éviter dans cette période tout particulièrement le surmenage scolaire. Je me demande si dans la rédaction des programmes, on a eu suffisamment égard aux considérations de cet ordre. Il est certain qu'il ne peut être que très mauvais, peut être même funeste, à certains jours, de congestionner, d'enflammer le cerveau d'une fille de treize ou quatorze ans, sur des problèmes, par exemple. Et pourtant, il faut qu'elle soit occupée, qu'un travail régulier apporte la paix à son esprit. Un seul moyen reste, c'est de l'occuper d'un travail
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aimable autant qu'élevé, et s'il n'est pas possible de « ne lui transmettre que la lumière, la beauté et la bonté des choses », au moins de l'instruire par des méthodes vivifiantes, qui élèvent, fortifient et mûrissent son esprit sans l'épuiser.
La personnalité delà jeune fille se forme et s'affirme à ce moment; c'est ce que Dupanloup appelle, improprement selon moi, un redoublement d'égoïsme ; mais il ajoute presque aussitôt, et bien plus justement, que c'est la réflexion qui s'éveille en elle, la vie intérieure, l'esprit critique, le besoin de se rendre compte. C'est le moment de donner à ce sens intime et personnel par une culture habile, ferme et douce, son légitime développement. Le moyen pour cela, il a raison de le dire, ce n'est pas, par une funeste condescendance, d'abandonner trop à la nature, au caprice et aux sens la direction des facultés morales et intellectuelles de l'adolescence. Une ferme direction, une résistance intelligente et opportune est nécessaire pour orienter la réflexion qui se forme. De là vient sans doute, pour le dire en passant, que la crise tourne ordinairement d'autant mieux que la jeune fille est mieux encadrée, pour ainsi dire, dans une famille complète et fortement constituée...
D'ordinaire ce n'est pas la bonne volonté qui manque aux mères et aux maîtresses, mais bien souvent l'habileté et la méthode.
Elles tâtonnent dans le vague et l'incertitude, opèrent au hasard de leur inspiration, c'est-à-dire au petit bonheur.
Dupanloup recommande une grande indulgence sans mollesse, une délicatesse très altentive et très pénétrante pour connaître et discerner leurs vraies
dispositions, et même fermer quelquefois les yeux sur leurs étourderies. Mme de Maintenon, si sage et si expérimentée, faisait les mêmes recommandations aux Dames de Saint-Cyr, et il l'en loue. « Il ne faut point être pointilleuse, disait-elle, chercher à découvrir leurs fautes, épier les occasions de les confondre; au contraire, il ne faut pas tout entendre, ou, pour mieux dire, ne pas montrer tout ce qu'on voit et tout ce qu'on entend ; il faut faire semblant d'ignorer ce qu'on peut ignorer, comme un mot échappé, un rire hors de saison, une faute courte et passagère. » Bref, tout en punissant au besoin, « il faut parfois leur soulager l'obéissance en leur rendant raison de ce qu'on leur refuse ». Il faut toujours^ dirai-je, ou sauf de très rares exceptions, leur soulager l'obéissance. Mme de Maintenon craint, et Dupanloup après elle, qn'en leur disant toujours les raisons qu'on a de leur faire faire les choses, on ne les amène à raisonner sans cesse et à se montrer « plus raisonneuses, que raisonnables » . Accordons qu'il y a des cas où elles doivent faire ce qu'on juge à propos, sans autre raison que celle-là même, à savoir qu'on juge à propos, pourvu que ce ne soit jamais déraisonnable. Et, en tout cas, point de longs discours, point de bavardage. Les faire vivre dans une atmosphère de raison paisible et discrète, et leur interpréter sobrement les choses de temps en temps, voilà tout le secret.
Mme de Maintenon et Dupanloup, après elle, ont bien vu que la punition n'est pas de mise, si ce n'est très exceptionnellement. « Croyez, dit-elle, que vous ne les rendrez pas parfaites avec des châtiments; il faut s'en servir quelquefois, mais il faut ensuite essayer
de la douceur, d'une extrême douceur.... Il faut les prendre avec compassion.... Il faut gagner le temps, qui, après la prière, est le meilleur remède que vous puissiez appliquer à leurs maux. » « Il faut, dit-elle encore, reprendre toutes les fautes sans s'impatienter et ne pas se rebuter de leur dire cent et cent fois ce qu'on leur aura déjà dit.... Par dessus tout, il faut qu'elles sentent que vous les aimez, que vous êtes fâchée de leur faute pour leur propre intérêt, et que vous avez pleine espérance qu'elles se corrigeront.... Il faut les encourager, les louer (dès qu'elles le méritent), en un mot tout employer, excepté la rudesse, qui ne mène jamais personne à Dieu. » Belle parole, aveu deux fois précieux dans la bouche de celle qui passe pour avoir conseillé, qui a, tout au moins, approuvé les dragonnades.
Mêmes ménagements en fait d'études. Sans doute, il importe que la jeune fille fasse bien ce qu'elle fait et se livre sérieusement à l'étude; « mais il faut parfois diminuer les heures d'étude, et que les heures de repos, de récréation, de travail manuel, soient un peu prolongées ». C'est une nécessité d'hygiène physique et même mentale. Les atîaiblissements irrémédiables, l'irritabilité nerveuse, Tétiolement qu'on remarque avec peine chez tant de jeunes femmes, n'ont souvent pas d'autres causes que le surmenage intellectuel, non plus que les fréquents accidents qui les privent des joies de la maternité, qui les empêchent de nourrir leurs enfants. Dans le même sens Dupanloup s'en prend avec vivacité à « ces interminables exercices de piano, dont le bruit fatigue et énerve les organes, en même temps qu'il amollit et dissipe les forces actives de l'esprit ».
D'autre part, autant que les excitations vives trop prolongées et les excès du travail, il convient d'éviter l'excès du repos. L'oisiveté, le gaspillage du temps est ce qui démoralise le plus la jeunesse, surtout les filles. Que ce soit en pension ou dans la famille, c'est surtout pendant ces longues années de l'âge ingrat que la jeune fille doit obéir exactement à une règle fixe; « car le système nerveux, à cet âge plus qu'à tout autre, a besoin de rythme et de mesure ». C'est surtout à la régularité dans les heures du sommeil, dans le repos de la nuit qu'il faut tenir la main, ce qui proscrit non seulement les tentations de vie mondaine prématurée, mais tout autant les veillées laborieuses.
Dans cette phase surtout, les maîtresses doivent être des mères, « pour tout voir et ne reprendre qu'à propos, pour deviner le mal qu'on n'avoue pas et y porter remède avant qu'il n'ait produit quelque désordre, pour n'exiger rien au-dessus des forces d'une élève, ménager une diversion, procurer un soulagement, substituer un délassement profitable à une préoccupation pernicieuse.... Mais il faut pour cela un sage loisir, un règlement plus ou moins élastique qui n'ait pas calculé d'avance, avec une rigueur mathématique, la somme des matières qu'on prétend épuiser, et qui se prête à des condescendances inopinées, mais raisonnables et nécessaires.... On oublie toujours trop à cette époque le besoin naturel et impérieux que les jeunes filles ont tour à tour du repos et puis du mouvement et de la dilatation ».
Cette nécessité, dix fois plus grande pour les filles que pour les garçons, d'avoir égard aux cas parlicu-
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liers, suffirait à elle seule pour rendre indispensable la présence d'une femme à la tête de toute école de filles, sinon au premier rang, du moins dans une haute autorité. Et rien ne fait mieux voir que les considérations qui précèdent ce qu'aurait d'absurde, de choquant, presque de meurtrier un régime scolaire d'une uniformité implacable et d'une rigidité mécanique, ne laissant aucune Uberté d'initiative aux maîtresses, pas même à la direction. C'est l'avertissement que je ne me lasserai pas de répéter à l'adresse de nos lycées de filles, dont le plus grand danger est là.
Ne serait-il pas étrange que notre pédagogie universitaire, par la superstition de l'ordre, se montrât à cet égard moins libérale et moins souple que celle de ces grands autoritaires, Dupanloup et Mme de Maintenon. Le premier cite avec une bonne grâce charmante ce mot d'une enfant pétulante à une maîtresse qui lui reprochait son manque de recueillement durant les exercices de piété. « Ohl madame, si vous me permettiez de prier en courant, je vous assure que je le ferais mieux. » Et l'évêque pédagogue permettrait presque de prier quelquefois en courant. Mme de Maintenon prodigue les conseils analogues : « Je ne voudrais pas qu'on ne leur donnât jamais de relâche, ou qu'on jugeât qu'une fille est légère parce qu'elle sort volontiers de son banc, ou qu'après avoir lu quelques lignes elle regarde un oiseau qui vole. Cette vive vaudra peut-être mieux qu'une sournoise qui vous paraît plus sage. Ce n'est môme pas parler juste que de dire que cette fille est légère; car cette joie, cette vivacité, ce pétillement des enfants, qui font qu'elles ne peuvent demeurer en en place, est un effet de la jeunesse... Il ne faut
setonner ni s'inquiéter de la vivacité des jeunes personnes, et si vous voulez, de leur légèreté.... Elle passe si vite! »
Il faut se défier bien moins, surtout à l'âge que nous avons en vue, de la gaîté même un peu folle que de la mélancolie. Bien surveillée, la pétulance et la légèreté jettent leur feu sans faire grand mal. Les airs penchés, les attitudes de victime résignée ou révoltée, sont ridicules et autrement inquiétants. Pourtant il faut respecter quelque peu ces dispositions mêmes, et cela jusque dans l'ironie douce par laquelle on tâche de les dissiper. Il y a là des sentiments confus qui peuvent être en partie bons et naturels, et sur lesquels il ne faut pas jeter brutalement une lumière trop crue, sous peine de faire que Tâme s'obstine d'autant plus, tout en se fermant.
Mais la grande sauvegarde, et il faut louer Dupanloup de l'avoir bien vu, c'est « une instruction solide, simple et positive, substantielle et claire ». Il y joint la piété, bien entendu, et je n'ai garde de méconnaître ici le secours de la religion quand elle est vive et sincère, non imposée, non affaire de mode et de convention, quand elle est à la fois dans l'instinct profond de la jeune fille, dans le cœur de ceux qui lui en parlent et dans toute l'atmosphère ambiante. C'est l'honneur de Dupanloup d'avoir voulu ici une piété raisonnable et saine, sentant bien que le mysticisme éthéré peut n'être, à cet âge surtout, qu'une autre forme, et non sans danger, du manque d'équilibre.
Mais il compte beaucoup, et au moins autant à vrai dire, sur l'enseignement même, non l'enseignement des règles de grammaire, des mots, des dates, qui
remplit et fatigue la mémoire sans rien dire à Tâme; mais un enseignement vivant et élevé, dégageant simplement de toutes choses la vérité, la beauté, la poésie, il dirait presque la philosophie. Il a vu des fillettes jetées par là dans une sorte d'extase, dont il avait à les tirer pour ainsi dire, tant elles étaient transportées parce qu'on avait su mettre leur intelligence en présence de son objet, c'est-à-dire le vrai^ le bo7i, le beau. Elles le remerciaient avec ardeur de leur avoir fait trouver tout simplement dans l'étude « le moyen d'être sages ». C'est ce qu'il appelle « attacher au cep divin toutes les branches de l'enseignement ».
Il compte tout particulièrement sur la lecture des modèles littéraires, pour laisser l'impression profonde du beau, du vrai et du bon, « sans laisser jamais la moindre hésitation entre le vrai ou le faux, le juste ou l'injuste ». Ceci est capital, ajoute-t-il; autrement, le vague littéraire détruirait tout dans cette jeune âme, la jetterait dans les chimères, dissoudrait le sens moral.
Il est vrai qu'en fait de lectures comme en tout, il n'y a de filles bien gardées que celles qu'on a habituées à se garder elles-mêmes. Si elles ont une fois le goût des lectures douteuses et ne trouvent pas en elles-mêmes le scrupule de se les interdire, il n'y a serrures, ni surveillance, ni défense qui suffisent à les préserver. Les défenses, même, désignent le mal, auquel peut-être elles n'auraient pas pensé, et ajoutent à la tentation l'attrait du fruit défendu. Il faut s'en tenir, je crois, sur ce sujet, à l'interdiction générale de lire à tort et à travers sans demander si elles le peuvent. Rien n'est plus facile à leur faire entendre que le sens de cette règle générale. Du moment qu'une
jeune fille ne peut pas, sans en être diminuée et comme déflorée, tout voir et tout entendre, elle ne peut pas tout lire, car c'est entendre et voir mille choses étranges et souvent énormes, que de vagabonder sans frein ni guide dans le journal et le roman, surtout contemporains.
Une interdiction particulièrement mal avisée, et d'ailleurs ridicule, est celle de certaines pages déterminées qu'on cprne ou qu'on épingle dans un livre qu'on met aux mains de la jeune fille. Ou elle lit en cachette, et le mal que la page peut contenir, qu'elle n'eût pas vu peut-être, lui est ainsi souligné, aggravé; ou elle ne lit pas, mais sa tête n'en travaille que plus sur les situations et tout ce qui peut s'en suivre. Elle se repaît de rêves peut-être pires que la réalité! Et si, par impossible, elle ne lit ni ne cherche, ni ne pense, alors, c'est un pauvre esprit, c'est Agnès et moins qu'Agnès. Autant vaut ne rien lui faire lire du tout.
Quant à la question de savoir ce qu'on peut faire lire à une fille intelligente, elle est fort difficile; mais je serais très large, pour mon compte, d'autant plus large que l'éducation générale du caractère et de la raison est mieux commencée et plus avancée. On ne peut se borner aux livres de classe. Cependant les classiques offrent des ressources presque infinies, dont on n'use pas assez, à beaucoup près. Ils ne manqueraient pas d'intérêt, tant s'en faut, si, en les lisant soi-même par parties avec les enfants, on leur appre^ nait à y voir la vie et la vérité qui y abondent. En dehors d'eux, je recommande les voyages, l'histoire, les mémoires, tout ce qui instruit et initie à la vie réelle, sans exciter trop l'imagination ni faire parler le cœur. Non qu'il faille éviter absolument la poésie
et les œuvres d"imaginatioD. Mais dans cet ordre d'idées, il est bien vrai qu'un choix sérieux est nécessaire; il est bien vrai, en particulier, que le roman proprement dit, surtout le roman contemporain est très hasardeux.
Omnia sana sanis, a-t-on dit; c'est l'adage par lequel une jeune fille s'excusait d'avoir lu la Religieuse de Diderot ; il excuserait trop de chose, je m'en méfie. Cependant je le retrouve sous la plume de M™^ de Sévigné : à propos des lectures de sa petite-fille Pauline, elle demandait que, pour le choix des lectures, on lui laissât un peu la bride sur le cou. «J'aime mieux qu'elle en avale de mauvais que de ne pas aimer à lire. )) Elle s'irrite contre les scrupules d'un sot confesseur qui ne veut pas autoriser la lecture des pièces de théâtre : ^^ Je ne pense pas, dit-elle, que vous ayez le courage d'obéir à votre père Lanterne] voudriezvous ne pas donner le plaisir à Pauline, qui a bien de l'esprit, d'en faire quelque usage en lisant les belles comédies de Corneille, et Polyeucte et Cinna et les autres?.... » Enfin pour les romans elle ajoute : « Il y a des exemples des bons et des mauvais effets de ces sortes de lectures : vous ne les aimez pas, vous avez fort bien réussi; je les aimais, je n'ai pas trop mal couru ma carrière. Tout est sain aux sains^ comme vous Jitcs.... Quelquefois il y en a qui prennent un peu les choses de travers; mais elles ne feraient peutêtre guère mieux quand elles ne sauraient pas lire. Quand on a l'esprit bien fait, on n'est pas aisée à gâter. » Elle avoue pourtant qu'il y a des auteurs où elle ne voudrait pas que Pauline « mît son petit nez >>, par exemple dans Montaigne et dans Charron.... Chose
LtUUCATION r)ES JEUNES FILLES. «
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curieuse, elle trouve que « il est bien malin pour elle » de lire ces moralistes, tandis qu'elle la croit déjà à portée des Petites lettres c'est-à-dire des Provinciales.
La charmante femme, foncièrement honnête, mais en grande dame de son temps, en femme de cour, adorant l'esprit avant tout, l'esprit à l'égal de la vertu, ne connaissant d'ailleurs que les romans héroïques de son siècle, et non ceux des âges suivants, n'y a pas, je crois, regardé d'assez près sur ce chapitre des lectures, pour pouvoir nous tenir lieu de la loi et des prophètes. Les romans, non pas seulement les romans trop réalistes, mais bien plus encore les romans trop langoureux peuvent très bien gâter l'esprit, en mettant du vague à l'âme.
La Bruyère a presque la même indulgence que Mme de Sévigné à cet égard, et pour les mêmes raisons. « Il semble que le roman et la comédie pourraient être aussi utiles qu'ils sont nuisibles; l'on y voit de si grands exemples de constance, de vertu, de tendresse et de désintéressement, de si beaux et de si parfaits caractères, que quand une jeune personne jette de là sa vue sur tout ce qui l'entoure, ne trouvant que des sujets indignes et au-dessous de ce qu'elle vient d'admirer, je m'étonne qu'elle soit capable pour eux de la moindre faiblesse. »
C'était jadis, en effet, le seul danger qu'on voyait à ces lectures, à savoir que les personnages y étaient chimériques à force d'être idéalisés; et j'avoue que le risque était compensé là par l'élévation môme des sentiments mis en jeu, quoiqu'il ne soit jamais bon sans réserve de trop mettre à une fille la tête dans les nuages. Aujourd'hui, nous serions peu touchés de ce
risque, s'il était le seul, l'excès d'idéalisme n'étant plus guère le défaut de personne, pas même des jeunes filles, qui sont terriblement positives. Mais il y a bien d'autres dommages à craindre que la meurtrissure que causerait la chute dans le réel au sortir de rêves trop éthérés. J'emprunte à des femmes même, et dont l'esprit n'a rien d'étroit, l'expression des appréhensions qu'on peut avoir. «Je ne voudrais pas qu'on fît de la lecture des romans un grand usage, dit Mme de Lambert; ils mettent du faux dans l'esprit. Le roman, n'étant jamais pris sur le vrai (en ce temps-là), allume l'imagination, affaiblit la pudeur, met le désordre dans le cœur; et, pour peu qu'une jeune personne ait de la disposition à la tendresse, hâte et précipite son penchant. Il ne faut point augmenter le charme ni l'illusion de l'amour : plus il est adouci et plus il est dangereux... Je ne voudrais point les défendre; toutes les défenses blessent la liberté et augmentent le désir. Mais il faut, autant qu'on peut, s'accoutumer à des lectures soUdes, qui ornent l'esprit et fortifient le cœur. » Mme Edgard Ouinet dit de son côté (dans la Nouvelle Revue^ 15 juillet 1885) : « Pourquoi la lecture des romans est-elle en général malsaine? C'est que même le meilleur ôte à l'imagination sa fraîcheur, sa fleur d'innocence. Il arrive souvent qu'une jeune âme, au lieu de vivre de sa vie propre, est entraînée à une inconsciente imitation. Le talent de l'écrivain a gravé les incidents romanesques en traits de feu dans sa vie, comme des souvenirs personnels. L'analyse des passions éveille et tient en haleine cette faculté toute féminine : vivre par le cœur au détriment de la raison.... » C'est pour ces raisons que sans y mettre d'exa^rération pé(laûifi*-Hk«50uscrirais volontiers à
celle formule connue, que la lecture des romans est à l'esprit ce que les alcools sont à l'estomac. Ils le surexcitent sans le nourrir; ils l'agitent, ils l'énervent et finissent par le ruiner complètement.
Les lectures qui attendrissent le cœur ne sont bonnes qu'à petite dose, et comme délassement, quand elles sont pures. Encore vaudrait-il mieux faire ces lectures -là en famille, ce qui purifie tout et permet de mettre les choses au point. Le grand mal, c'est de se plonger seule dans la lecture des romans, de lès dévorer, Tun après l'autre, sans fin ni trêve, d'y consacrer les heures même du travail. Tel roman est parfait lu tout haut en famille, qui est mauvais lu en cachette derrière un pupitre.
D'une manière générale, dévorer les livres, qui est un si bon signe et une promesse de développement pour les garçons, importe beaucoup moins pour les filles. Que sera-ce si elles dévorent des romans? Le grand mal qu'ils leur font, quand elles y prennent goût, c'est que cela les dégoûte du reste. En un mot le meilleur roman du monde doit être simplement permis aux jeunes filles, à titre de récréation, de loin en loin; il n'y a jamais à le leur recommander. Car, en mettant tout au mieux, c'est les pousser du côté où elles penchent toujours assez ou trop, du côté du sentiment. Le grand service à leur rendre, et tout particulièrement dans la crise de l'adolescence, où tout compte double, c'est de leur donner le goût et l'habitude des lectures solides qui développent le jugement et la raison, qui augmentent le lest de l'âme.
Pour en finir avec la crise de l'adolescence, et les remèdes qu'y voit Dupanloup, il reste à dire un mot du
secours qu'on peut trouver dans la piété proprement dite. L'Evoque ayant insisté presque autant que nous pouvions le souhaiter sur les moyens tirés de la sagesse naturelle et de la seule raison philosophique, nous aurions mauvaise grâce à ne pas reconnaître à notre tour l'utilité de la religion pour les jeunes filles dont l'esprit et le cœur y sont disposés, dont la première éducation a été religieuse, et dont le milieu, parents et maîtres favorisent son développement en ce sens. Il est trop clair que si jamais le sentiment religieux peut servir dans l'éducation, c'est essentiellement chez les filles, naturellement plus religieuses que les garçons, et c'est tout spécialement dans leurs crises morales que l'épreuve en peut être faite. Seulement ne forçons point notre talent; rien d'artificiel, rien de contraint en ces matières, point de lettre morte et de pratiques stériles imposées à un cœur rebelle dont on n'obtiendrait qu'un assentiment hypocrite. Et si le sentiment y est réellement, point d'excès, point d'huile mystique sur le feu; il y a là d'autres dangers, moins grossiers, mais non sans gravité dans un ûgc où tout est excessif ou menace de l'être, où l'imagination prend feu sur tout, où ce qu'il y a de plus rare et de plus difficile à établir, mais aussi de plus nécessaire, est l équilibre. Ni Dupanloup, ni Mme de Maintenon, ni Fénelon ne s'y sont mépris : ils ne veulent qu'une piété raisonnable et douce, une foi tranquille, avant à sa fin « le devoir moral et chrétien ».