SEPTIÈME LEÇON
Éducation morale des filles (suite). — La thérapeutique suggestive.
La question de la thérapeutique suggestive posée dans les congrès scientifiques. — Le rapport du D' Bérillon au Congrès d'hypnotisme. — Les résultats de la suggestion hypnotique danà le traitement des affections nerveuses; — pour la guérison des habitudes morales vicieuses (peur, colère, paresse, mensonge). — Conclusions : dans quel cas on doit y recourir.
Les perversions du jugement et du caractère, le « détraquage », pour parler familièrement, qu'amène parfois la crise de l'adolescence ne sont pas exclusivement le fait des filles; quelque chose d'analogue s'observe aussi chez les garçons ; mais les filles y sont beaucoup plus sujettes, sans doute parce que l'instabilité nerveuse, qui s'exagère alors, est toujours plus grande chez elles en moyenne. C'est pourquoi je crois devoir insister encore; c'est trop peut-être pour les familles où l'on n'a jamais connu de préoccupations de ce genre; mais ce ne sera jamais assez pour celles qui ont connu les difficultés, les angoisses qu'apportent aux mères et aux institutrices ces troubles du développement quand ils se produisent.
Lorsque, en dépit de tous les soins préventifs, les remèdes moraux dont nous avons parlé ne réussissent pas, même joints à Texcellente hygiène générale que nous préconisons avant tout, que faut-il faire? Il m'a semblé que je ne pouvais éviter de dire quelques mots des secours que nous offre la Psychiatrie pédagogique et de me prononcer sur cette application contestée, contestable, mais assurément intéressante, des nouvelles recherches de psychologie physiologique relatives à Thypnotisme, à la cure de certains vices et désordres physico-mentaux contre lesquels l'éducation ordinaire se montre impuissante.
La question fut introduite pour la première fois au congrès de l'Association française pour l'avancement des sciences qui se tint à Nancy en 1886, où le docteur Edgard Bérillon, de Paris, présenta une étude générale sur la suggestion envisagée au poinî de vue pédagogique. S'appiiyant sur nombre d'exemples qui lui avaient, disait-il, montré la valeur indiscutable de la suggestion hypnotique comme agent moralisateur, il formulait les conclusions générales suivantes : « Lorsqu'on aura à sepréoccuper de l'avenir d'enfants vicieux, impulsifs, récalcitrants, incapables de la moindre attention et de la moindre application, manifestant un penchant irrésistible vers les mauvais instincts.., il n'y aura aucun inconvénient à provoquer l'hypnotisme chez ces créatures déshéritées. Pendant le sommeil hypnotique, les suggestions ont plus de prise. Elles ont un effet durable et profond. Il sera possible, dans bien des cas, de développer la faculté d'attention chez ces êtres jusqu'alors incomplets, de corriger leurs mauvais instincts et de ramener au bien des esprits qui s'en écartaient. »
La section se divisa en deux camps, d'ailleurs très inégaux. M. Blum, professeur de philosophie, alors à Saint-Omer, protesta avec une grande vivacité, au nom de la morale et du respect de l'âme humaine, contre cette mainmise d'une volonté étrangère sur la personnalité de l'enfant, refusant d'ailleurs de reconnaître une valeur quelconque aux améliorations toutes mécaniques qu'on pourrait obtenir de la sorte. M. Félix Hément, inspecteur général de l'enseignement primaire, se montra beaucoup plus accueillant, peut-être même un peu trop disposé à admettre hic et nunc l'emploi de l'hypnotisme en pédagogie, non seulement pour la correction des incorrigibles, mais pour l'amélioration des enfants rebelles et difficiles en général. Les médecins en tout cas passèrent outre à tout scrupule philosophique, s'en rapportant au médecin lui-même pour être juge des cas et de la mesure. Invité par M. Ribot à donner mon avis dans la Revue philosophique^ je reconnus ce qu'avaient de respectable et de fondé les réserves de M. Blum, le danger qu'il y aurait à généraliser à la légère la pratique des suggestions hynoptiques encore très mal étudiées en ce temps-là, et à l'appliquer étourdiment à des dispositions pédagogiques fâcheuses sans doute mais qu'on risquait peut-être d'aggraver. Il ne faut jamais rire des éducateurs qui prennent très au sérieux le respect dû à l'enfant, et c'est une vérité élémentaire en morale que la correction obtenue machinalement par une confiscation de la volonté est en soi sans valeur morale proprement dite, la seule vraie . amélioration étant celle de la volonté elle-même. I
Cependant, considérant qu'il s'agissait de propositions sérieuses et d'expériences positives faites par
des médecins savants, honorables, scrupuleux euxmêmes et dignes de tout respect, je ne pouvais m'empécher d'ajouter qu'il y aurait quelque pédanterie à leur opposer une fin de non-recevoir absolue, et à jeter l'anathème sur leurs recherches, sans vouloir rien entendre; que s'ils pouvaient véritablement nous donner leur parole de ne rien détériorer dans l'âme des enfants « désespérés », et, d'autre part, s'ils réussissaient à restaurer effectivement la puissance d'attention, la bonne docilité, la véracité, la sobriété, la pureté, quand parents et maîtres impuissants ne faisaient plus que se lamenter sur le triomphe des vices contraires, il y aurait naïveté au moins et ingratitude, peut-être niaiserie, je ne dis pas à nous priver personnellement de leur secours (les hésitations de chacun sont toujours profondément respectables), mais à empêcher de recourir à leur aide ceux qui seraient heureux d'y recourir, au lieu de gémir en se croisant les bras.
La question revint Tannée suivante au congrès de Toulouse, où M. Gompayré, adoptant à peu près ce même point de vue, ne fit que des réserves discrètes et dans le même sens. Et depuis, à peu près tous les Congrès médicaux, de psychologie scientifique, de psychiatrie (surtout celui de Paris en 1889) ont agité plus ou moins le même problème, non plus théoriquement, la cause paraissant entendue, mais au point de vue des expériences qui n'ont cessé de se produire, et des résultats obtenus.
Plusieurs médecins en renom font une part dans leur pratique quotidienne à cette « thérapeutique suggestive », qui a maintenant comme ses cliniques particulières. Où en est-on comme résultats?
Le docteur Bérillon, à la suite du Congrès international de l'hypnotisme expérimental et thérapeutique de Paris (août 1889), a publié un intéressant rapport d'ensemble intitulé : La suggestion, ses applications à la pédiatrie et à l'éducation mentale des enfants vicieux ou dégénérés. D'autre part, le D'" Van Eeden, d'Amsterdam, a prononcé un important discours à la Société de psychiatrie de Hollande, à Utrecht, dans la séance du 21 novembre 1889. Ces deux auteurs sont des croyants et même des pratiquants de la thérapeutique hypnotique. Voyons donc d'abord ce qu'ils en espèrent et en obtiennent.
Qu'est-ce que la suggestion? « C'est l'art d'utiliser l'aptitude que présente un sujet à transformer l'idée reçue en acte. » Or, cette aptitude est bien plus facile à développer chez l'enfant que chez l'adulte, à tel point qu'on pourrait dire que la suggestibilité est la caractéristique de l'état mental dans l'enfance. Mais il s'agit ici de la suggestibilité particulière produite ou du moins accrue par le sommeil hypnotique. Or, M. Beaunis a établi que les enfants sont particulièrement susceptibles d'être mis dans un état de somnambulisme complet, c'est-à-dire dans un sommeil assez profond pour être suivi d'amnésie au réveil. La proportion des enfants faciles à endormir serait de 55 p. 100 parmi les enfants de sept à quatorze ans, selon Beaunis; elle serait bien plus élevée encore selon Bernheim, qui conclut que tous les enfants sont suggestibleset susceptibles d'être soumis à l'influence de la suggestion hypnotique. Un point sur lequel on est d'accord, c'est qu'au médecin seul il appartient de provoquer le sommeil; c'est là une vraie opération
médicale demandant des connaissances générales et une expérience spéciale, ofl'rant des risques sérieux, si elle était conduite maladroitement. Le danger n'est pas nul, en effet; au bout du sommeil hypnotique sont les contractures et les hallucinations, si l'opérateur n'y prend garde. Surtout il faut réprouver sévèrement les tentatives des personnes qui se font un jeu des expériences d'hypnotisme « sans avoir acquis les connaissances physiologiques et médicales nécessaires pour justifier leurs prétentions ».
Toutes les conditions étant réunies, l'opérateur endort l'enfant qui lui est amené et dont il a eu bien soin de se faire expliquer le cas d'av^ance et tout au long. Les procédés d'hypnotisation applicables à Tadulte sont nombreux ; on n'applique à l'enfant que les plus doux, ceux qui reposent pour ainsi dire sur l'influence de la suggestion, ou plus Justement encore de la persuasion. Le premier point et l'essentiel est de déterminer l'enfant à se soumettre avec docilité. On éloigne les personnes dont la présence peut lui déplaire, on invite les autres au silence absolu, et, en interrogeant l'enfant avec douceur et sympathie, on tâche de lui inspirer confiance. Le mieux est qu'il veuille lui-même se livrer pour être guéri d'un mal dont il soutire ou rougit le premier. Dès qu'il n'a plus aucune appréhension, on le fait asseoir commodément dans un fauteuil. Le plus souvent, dit le D*" Bérillon, il suffit de se placer devant lui, en lui disant simplement d'une voix douce, persuasive : « Regardez fixement mes yeux, vos paupières vont se fatiguer.... Elles deviennent très lourdes.... Vous éprouvez le besoin de les fermer.... Vous vous engourdissez.... L'engourdissement gagne vos bras
et VOS jambes.... Vous éprouvez une sensation de calme, de repos... Vous allez avoir sommeil. Le besoin de dormir arrive.... Vous allez dormir.... Dormez. » On répète plusieurs fois ces injonctions d'une voix peu élevée, un peu monotone. Le plus souvent lenfant s'endort tout simplement. S'il reste les yeux ouverts, on répète les mêmes injonctions en faisant avec les pouces au devant de ses paupières de légers mouvements de haut en bas. Les paupières clignottent et se ferment. On les lui tient au besoin avec les doigts, en affirmant qu'elles sont clouées, qu'il ne pourra plus les ouvrir. Alors on peut lui ordonner de continuer à dormir, et d'un sommeil de plus en plus profond. Si on lui soulève les bras, souvent on les voit rester en l'air, en état de catalepsie suggestive, surtout si on lui affirme qu'il ne peut plus les abaisser. Si on imprime à son bras un mouvement de rotation, il le continue malgré lui. Tout cela indique et accentue la profondeur du sommeil. Alors la résistance psychique et la discussion mentale sont abolies à un tel point que, si vous suggérez à l'enfant d'exécuter immédiatement après son réveil tel ou tel acte réalisable, l'accomplissement de la suggestion se fera déjà d'une façon irrésistible. Cependant pour se mettre à l'abri d'une simulation rare, mais possible, et pour plonger l'enfant dans un état d'hypnotisme non douteux, le D*" Bérillon complète parfois ses premières manœuvres par le procédé suivant. Il dit à l'enfant : « Continuez à bien dormir jusqu'à ce que je vous réveille. Tout à l'heure lorsque je vous aurai réveillé en vous soufflant légèrement sur les yeux, vous vous lèverez et vous ferez le tour de la salle; mais dès que vous entendrez ce bruit (le son
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d'un diapason, d'une montre à sonnerie, ou tout autre) vous reviendrez vous asseoir et vous vous endormirez profondément. » Alors on assiste à ce spectacle saisissant : pendant que Tenfant, après son réveil, marche ou parle avec quelqu'un, si le bruit annoncé vient à frapper son oreille, immédiatement on le voit s'arrêter, revenir vers son fauteuil, s'y asseoir, se frotter les yeux. Avec ou sans résistance il tombe en général dans un sommeil profond, non sans avoir semblé passer par toutes les sensations qui précèdent l'établissement du sommeil normal. On peut même dire que le sommeil ainsi provoqué a toute la régularité et toutes les apparences du sommeil naturel. C'est l'éfat que le D"" Bérillon juge « le plus favorable pour faire les suggestions curatives ».
La plupart des sujets s'endorment dès la première séance, d'autres à la deuxième, à la troisième, quand ils n'ont plus ni appréhension ni distraction. On n'échoue absolument qu'avec ceux qui sont tout à fait inintelligents, les idiots et les crétins.
Le médecin doit s'appliquer à formuler les suggestions curatives d'une façon ingénieuse, avec précision, et en les répétant plusieurs fois avec la même netteté. Il n'est pas nécessaire d'enfler la voix. Au contraire, lorsque les idées exprimées le sont nettement, mais d'une voix douce et persuasive, avec un mélange d'autorité, elles n'en ont que plus de prise. Dans certains cas, il est utile de commenter la suggestion, de u la baser sur un raisonnement ». Mais on ne réussira jamais si l'on n'a pas le don de condenser l'expression de sa volonté sous une forme claire et précise.
Maintenant il ne f^ut pas oublier que tout ce qui
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se dit et se fait autour du sujet peut faire naître dans son esprit des idées correspondantes. L'expérimentateur doit donc s'observer constamment, n'être pas distrait lui-même, et se garder de donner par ses gestes ou par des paroles prononcées à la légère des suggestions contraires à celle qu'il veut réaliser. Les personnes présentes doivent éviter toute manifestation de leur pensée. A plus forte raison faut-il éviter l'intervention de personnes malveillantes qui se moquent de l'enfant et le découragent, neutralisant ainsi les suggestions et développant chez lui l'esprit de résistance. Certains obstacles peuvent aussi venir de l'enfant lui-même, témoin ce fait rapporté par Beaunis. « On amène un jour au D'' Liebeault un enfant indolent et paresseux dont on ne pouvait rien faire. M. Liebeault l'endormit et lui suggéra de bien s'appliquer et de travailler : tout alla bien pendant quelque temps, et l'enfant faisait merveille. Au bout de quelques mois les habitudes de paresse reprirent le dessus.... On le ramène; mais obstacle inattendu : l'enfant ne voulut absolument pas se laisser endormir; il avait travaillé parce qu'il y avait été forcé par la suggestion faite, mais il avait travaillé à contre-cœur et il ne voulait plus s'exposer à recommencer. Il était comme Figaro paresseux avec délices, et toutes les exhortations restèrent sans effet sur lui. » Quand on rencontre ainsi une résistance inaccoutumée, il est bon de chercher si l'enfant ne subit pas l'influence d'une personne intéressée à l'insuccès de l'expérience, d'un camarade jaloux de son influence, par exemple. Remarque : la docilité avec laquelle l'enfant accepte la suggestion n'est pas toujours en rapport avec la profondeur du sommeil. Elle dépend bien plutôt de
Ihabileté psychologique avec laquelle le médecin entre clans son état psychique et tourne la difficulté. Ainsi à une malade qui refuse de manger (anorexie) et qui lui répond obstinément : « Je ne veux pas », il ne dira pas : « Vous mangerez I » mais : « Vous ne voulez pas, je le sais... pourquoi ne voulez-vous pas? — Tel repas m'a fait mal. — Eh bien, vous l'oublierez, ce n'était rien. \'ous voudrez manger, vous le voudrez d'abord un peu, sans le faire, puis un peu plus, puis vous mangerez, et vous vous en trouverez très bien; puis vous mangerez comme tout le monde. »
Pour le réveil il ne vient que trop vite dans les premières séances, il faut toujours dire « continuez à dormir ». Mais les sujets acquièrent vite « Ihabitude de l'hypnotisme » et alors dorment jusqu'à ce qu'on les réveille. Il suffit de leur dire : « Allons, réveillezvous », et de leur souffler légèrement sur les yeux. Recommandation indispensable : avant de réveiller le sujet, ne jamais manquer de lui affirmer qu'à son réveil il se trouvera très bien, sans la moindre fatigue. Grâce à cette précaution, il s'éveille toujours en souriant et disposé à se laisser endormir de nouveau. Quelquefois il se souvient de ce qu'on lui a dit dans son sommeil, d'autres fois il a tout oublié, surtout quand on lui a défendu de se souvenir; mais les suggestions se réalisent dans les deux cas avec la même régularité irrésistible.
Voyons maintenant les résultats. Le docteur Liebeault de Nancy a commencé en 1801 les applications de la suggestion à des enfants de dix à quinze ans, atteints de vomissements nerveux, de chorée, d'imbécillilé; puis il passa à ce mal si répandu, l'inconti-
ncnce nocturne d'urine, avec 84 p. 100 de succès complets ou partiels. Ce dernier point est un des plus sûrs. Tandis qu'on échoue presque absolument contre l'idiotie, le crétinisme, la surdi-mutité, enfin les insuffisances radicales de l'appareil nerveux, on réussit contre ces irrégularités fonctionnelles qui sont des tares de dégénérescence, mais qui coïncident avec une intelligence générale intacte, et quelquefois même brillante, quoique mal équilibrée.
Pour les incontinences nocturnes ou diurnes, la proportion des succès complets est pour le docteur Bérillon 7 sur 10. M. J. Janet a réussi dans la même proportion à peu près dans le service du docteur Guyon à l'hôpital Necker. M. Bernheim a guéri par une seule suggestion un jeune homme de dix-sept ans d'une incontinence nocturne datant de l'enfance. Quand il y a rechute, une deuxième ou troisième séance confirme ordinairement la guérison.
On obtient de même par suggestion la guérison ou l'amélioration très notable d'un assez grand nombre de cas « de tics nerveux, de bégaiement, de terreurs nocturnes, de chorée rythmique, d'onanisme irrésistible, de blépharospasme, d'attaques convulsives d'hystérie », c'est-à-dire de troubles purement fonctionnels du système nerveux.
Entre les mains de médecins expérimentés, succès nombreux, et « jamais le moindre accident », malgré la défiance de ceux qui disent que cette médication a pour effet de réveiller l'hystérie en puissance et de provoquer l'éclosion de nouveaux symptômes. Cela n'est à craindre qu'avec les amateurs et les médecins inexpérimentés. Le fléau, ici, c'est la curiosité malsaine.
Mais il ne s'agit, qu'on le remarque, que de résultats physiques, que d'une action exercée sur le corps. La suggestion peut-elle agir aussi sur l'âme? A ce sujet le docteur Ladame (de Genève) raille les « objections soulevées par quelques philosophes routiniers » ; leurs raisons, dit-il, ne reposent sur rien. C'est de l'abstraction, c'est de la métaphysique. C'est de la morale, dirai-je, ce qui est au moins respectable. Mais il est bien vrai que ce peut être de la morale vague et mystique, pratiquement mal avisée. « Ceux qui sont responsables, dit encore le D'' Ladame, ce sont bien plutôt les égoïstes, les sceptiques, les blasés et les pessimistes qui laissent tout faire, tout détruire, tout périr. Le D'' Beaunis ne doute pas que l'hypnotisme ne devienne un jour un puissant moyen de moralisalion et d'éducation. F. Hément y voulait deux agents, le médecin pour hypnotiser, et le pédagogue pour suggérer, donner les conseils. L Orthopédie morale serait le vrai nom de cet art formé par l'union du médecin et du pédagogue.
La première apphcation en fut toute fortuite. On avait amené à la clinique du D"^ Liebeault un enfant atteint d'une affection nerveuse. Comme il refusait de se laisser endormir , un frère à lui , collégien robuste, offrit spontanément de se laisser hypnotiser pour montrer qu'il n'avait pas peur. Le docteur l'endormit, en effet. Et pendant qu'il dormait, la mère raconta au docteur qu'il était toujours le dernier de sa classe, faute de s'appliquer. Le docteur profita de l'occasion pour lui suggérer de travailler. Le succès fut complet. Pendant six semaines il donna l'exemple de l'apphcation à tel point qu'il fut deux fois le premier de sa classe.
Dans un deuxième cas, un enfant très arriéré fui amené pour une incontinence d'urine; jusque-là on n'avait pu lui apprendre ni à lire ni à compter. Au bout de deux mois de suggestions répétées, le D'" Liebeault avait réveillé lattention; le sujet si déshérité connaissait ses lettres et savait les quatre règles de Tarithmétique.
La suggestion serait également efficace pour faire disparaître le sentiment de la peur, celui de la colère, pour dissiper l'habitude du mensonge, pour anéantir certains appétits précoces et dépravés. Par exemple, un enfant a la manie de voler des pièces de monnaie; on le met dans un état de suggestibilité suffisant et on le fait approcher d'une table sur laquelle se trouve une pièce de monnaie : « Tu vois cette 'pièce, lui dit-on, tu as envie de la prendre : eh bien, prends-la si tu veux et mets-la dans ta poche. » Il le fait. On ajoute alors : « C'est ce que tu as l'habitude de faire; mais tu vas remettre maintenant la pièce d'argent où tu l'as prise, et désormais tu agiras toujours ainsi. S'il t'arrive donc de succomber à la tentation, lu auras honte d'avoir volé, et tu t'empresseras de remettre l'objet volé à sa place. » Au bout de quelques séances, « l'enfant est généralement guéri pour toujours de sa mauvaise habitude ».
Croira-t-on que par cette pratique la Kberté morale est diminuée? Je ne le crois pas. J'y verrais bien plutôt avec le D"" Bérillon une gymnastique de la volonté qui a pour effet d'étendre les limites de l'activité volontaire. Et j'appellerais la guérison délivrance, bien plutôt qu'asservissement de la volonté. Déjà l'innocente, mais si fâcheuse incontinence d'urine, déjà la chorée, si pénible à voir, c'est un bienfait d'en
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délivrer les enfants; à combien plus forte raison de les délivrer d'habitudes vicieuses et dégradantes!
Il n'est pas question d'hypnotiser à tort et à travers, de faire de la suggestion hypnotique un moyen régulier d'éducation. Mais si de bons médecins, dûment autorisés, à l'exclusion de tous charlatans, pouvaient réellement nous dispenser d'enfermer dans les maisons de correction une partie des enfants qu'on y enferme à si haut prix et qu'on y corrige souvent si peu, qui donc oserait se plaindre?
Je pourrais multiplier les exemples de succès aussi appréciables pour la dipsomanie, pour la morphinomanie, pour la lypémanie, pour la plupart des phobies. « Si nous ne parvînmes pas toujours à déraciner complètement les idées maladives, dit Van Eeden, nous réussîmes le plus souvent à rendre au malade son empire sur lui-même, à supprimer l'influence des obsessions mentales, à réprimer les impulsions morbides. »
Voilà qui est parfait et qui nous permettra de conclure.
1° Pour l'enfant sain , tant que les crises sont ouvertes et se déroulent normalement, rien <à faire qu'assurer la bonne hygiène générale; l'autorité discrète et ferme, douce et inébranlable, voilà la seule suggestion admissible.
2° Même en cas d'anomalie inquiétante, jamais d'intervention pseudo-médicale demandée à des amateurs d'hypnotisme. Il devrait être défendu de jouer avec ces phénomènes mal connus et toujours terriblement délicats. Même les médecins (il y en a tant de
qualités diverses!) ne méritent pas tous confiance; il faut choisir ceux dont la sagesse notoire, les services authentiques, un long passé honorable témoignent de ces qualités de caractère plus rares encore que la science médicale et encore plus importantes dans l'espèce.
3^ Maintenant, il se peut dès maintenant, il se pourra de plus en plus quand l'étude scientifique de la psycho-thérapie fera depuis assez longtemps partie des études médicales, qu'il soit permis sans imprudence et sage, par conséquent, d'y recourir pour le traitement des désordres qui font le désespoir des pédagogues, particuhèrement dans la crise de l'adolescence.
C'est au médecin de la famille, qui connaît les antécédents, à qui on dit tout et qui devine le reste, à prononcer. Pas n'est besoin qu'il soit spécialiste luimême, pas plus qu'il n'est dentiste ou chirurgien; il suffit que, clinicien consommé, il sache reconnaître la nécessité ou non, l'opportunité ou non de l'intervention d'un spéciahste et vous envoyer à celui qui est en possession de sa confiance. A celui-là je recourrais, ce me semble, sur le conseil qui m'en serait donné de la sorte; j'y recourrais non sans un serrement de cœur, mais bravement, comme à un remède héroïque, trop heureux de débarrasser à ce prix mon enfant des misères qui empoisonneraient sa vie, à plus forte raison des vices dégradants comme la manie du vol, du mensonge ou du meurtre, tels que je préférerais le voir mort que de l'y voir en butte. Je serais profondément reconnaissant de toute amélioration un peu durable, à plus forte raison de la guérison définitive.
Et je ne croirais pas, en somme, avoir trop manqué
au respect de sa dignité en aidant ainsi à le sauver, surtout... surtout si vraiment la suggestion, comme Van Eeden le dit possible, consistait à « rendre au malade son empire sur lui-même ».
Car, loin de faire du tort à la personne morale, cela même est la chose en quoi elle consiste par essence. Et ce serait le cas de dire qu on n'aurait enchaîné momentanément et endormi la volonté que pour mieux la réveiller et la délivrer. L'éducation, qui n'est, en somme, qu'une perpétuelle et méthodique suggestion, ne consiste pas en autre chose.