‹ L'éducation des jeunes fillesChapitre 29 sur 40 · HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

HUITIÈME LEÇON

Éducation morale des filles (fin).

L'idéal moderne de liberté et de raison.

Les habiludes et les principes. — Le cœur et la raison. — L'impératif catégorique. — La morale mondaine et le respect de l'opinion; mettre les filles au-dessus, sansla braver. —La fausse honte et la vraie pudeur. — La fausseté. — La peur des mots. — Éducation virile des filles. — L'activité réglée, le contraire de l'agitation. — La morale avant la religion.

Nous nous sommes arrêtés sur les perversions mentales et morales auxquelles les jeunes filles sont sujettes, principalement dans la crise de Tadolesccnce. J'y ai insisté quelque peu, parce qu'il y a là, je le sais, une source profonde de difficultés et de soucis, parfois d'angoisses cruelles pour les familles, surtout dans les milieux très excitants comme nos grandes villes, où la vie brûle si vite, pour ainsi dire, et où la névrose est endémique. Il ne faut rien exagérer, cependant. Les cas normaux et les sujets sains sont l'immense majorité. Revenons-y donc, et terminons, en ce qui les concerne, ce qui nous reste à dire de l'éducation morale des jeunes filles.

L'éducation des filles (comme celle des garçons

d'ailleurs), aux âges que nous avons d'abord considérés (c'est-à-dire dans la première et la seconde enfance), est essentiellement affaire d'habitude, par conséquent de pratique, d'exemple et d'imitation inconsciente, de milieu enfin, en entendant par ce mot tout l'ensemble des influences capables de modifier et de déterminer les tendances et dispositions natives. Mais les habitudes ne sont pas tout. Élever un enfant, ce n'est pas seulement procéder à un dressage plus ou moins habile, c'est pénétrer dans son cœur môme pour y éveiller tous les bons sentiments, et dans sa raison, poury mettre, ou mieux l'amener à y établir lui-même des principes inébranlables de conduite.

Voilà pourquoi, s'il faut, avec les filles, commencer par exiger à tout prix les actes qui doivent être faits et empêcher à tout prix ceux qui ne doivent pas l'être, créer de bonnes habitudes pratiques et réprimer les mauvaises, un moment vient, et très vite, plus vite même en moyenne que chez les garçons, où l'on peut utilement leur parler raison, motiver les ordres et les défenses.

Cela est même si facile que je conseillerais de ne pas le faire prématurément : les filles mûrissent assez vite. Dès qu'on est suffisamment assuré par leurs dispositions innées et les bonnes habitudes de leur éducation première, mieux vaut, ce me semble, ne pas hâter exprès, sans nécessité urgente, leur initiation aux tristesses de la vie et aux devoirs sévères. La plupart d'entre elles devinent plutôt qu'on ne le croit et sans qu'on le leur dise le sérieux des choses. Il n'y a pas à les pousser, il suffit de les suivre dans cette voie, et de mettre les choses au juste point à mesure que s'en oflVe l'occasion.

Mais encore faut-il, le moment venu, les aider, j'entends aider les meilleures même à dégager de leurs sentiments, instincts et habitudes, des principes, des règles de conduite sobres, nettes, lumineuses, qui se prêtent sans doute à la diversité des circonstances, mais qui ne laissent l'âme, s'il se peut, livrée à aucune indécision dans les cas graves. C'est un sujet rebattu de pédagogie, précisément parce que c'est une question vitale, que de savoir s'il faut en éducation donner des habitudes ou des principes. La réponse évidemment est qu'il faut donner l'un et l'autre : des habitudes d'abord, puisque l'enfant en prend dès le premier jour et bien avant l'âge de raison, et qu'il les prend mauvaises si on ne les lui fait prendre bonnes; mais des principes aussi et bientôt, en tout cas avant de l'abandonner à lui-même.

Les habitudes, malgré leur ténacité proverbiale, se perdent cependant et font place facilement à des habitudes contraires quand le milieu change et que de puissantes influences nouvelles se font sentir. La garantie de la vertu n'est que dans la raison, qui ne change pas, qui contrôle ces influences elles-mêmes, et les juge à la lumière de principes fixes. Faute de cette lumière, la conscience se trouble au premier choc un peu violent, et risque de perdre la tramontane au souffle des passions.

On a beau dire que les principes ne sont euxmêmes que des habitudes : ce sont, en tout cas, des habitudes plus profondes, plus proprement humaines, étant d'ordre intellectuel, et qui renforcent les autres. Entendons, d'ailleurs, par principes, des règles de conduite hautement rationnelles, larges, compréhensives, de façon à s'appliquer à toute la variété des

cas dans lesquels on peut se irouver placé. Quand on n'a que des habitudes, on les suit infailliblement tant qu'elles suffisent, mais on est désemparé dès qu'elles ne sont plus de m.ise, comme Tâne du meunier, qui s'arrête à toutes les portes des clients accoutumés, qu'il y ait ou non quelque chose à leur remettre.

Or, j'ose dire que les jeunes filles ont peut-être encore plus besoin que les hommes d'être munies de solides principes. Je tiens à le dire d'autant plus qu'on le conteste quelquefois, ou qu'implicitement du moins on méconnaît cette nécessité. J'ai reconnu moi-môme ■qu'en fait la vertu des femmes, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, était dans leur bon naturel, leur cœur et leurs bonnes habitudes, non dans des raisons expresses dont elles seraient à même de rendre compte. J'ai avoué que la femme, être d'habitude essentiellement, représentait surtout dans la famille et la société les traditions, les usages, les coutumes, par opposition à l'esprit d'initiative et de progrès, de recherche et d'innovation qui est plutôt le propre de l'homme.

Il n'en est pas moins vrai qu'il n'y a pas une garantie solide dans la routine seule, dans la plus honnête routine, qui n'est pas du tout assurée de durer le jour où elle trouvera sur son chemin la tentation insidieuse, le sophisme habile. Molière ici a vu profondément, quand il a dit :

Et comment voulez-vous, après tout, qu'une bête Comprenne seulement ce que c'est qu'être honnête?

Être une innocente, ce n'est pas du tout la même chose que d'être une femme vertueuse. Une forte instruction morale est la condition sine quanon d'une

conscience vraiment formée pour les épreuves de la vie. LMnstinct tient lieu de tout dans sa sphère, soit; mais il ne suffît pas pour se conduire au milieu de circonstances changeantes et compliquées; à preuve que c'est par l'instinct qu'on prend les bêtes, à l'instinct qu'on s'adresse pour les faire tomber dans le panneau. De plus, la moralité consiste à régler les instincts bien plutôt qu'à les prendre pour règle.

La femme est un être tout d'instinct, je le veux; mais c'est sa faiblesse, autant que sa force. De même l'amour et le dévouement sont son triomphe, je l'ai dit; mais l'amour n'est pas une règle en lui-même, ni ne trouve en soi une règle suffisante. Car l'amour est naturellement agité, violent, indiscret, jaloux, injuste par excès de zèle. Or, il n'est moral qu'à condition d'observer la justice.

En 1881, comme on discutait au Conseil Supérieur de l'Instruction publique le programme de l'enseignement secondaire des jeunes filles, la commission ayant mis dans le programme de morale cette expression : l'impératif catégorique^ J. Simon s'éleva vivement contre cette formule, trop rébarbative et pédantesque selon lui, et tout à fait répugnante à la nature de la femme. « Vous ne savez donc pas ce que c'est que les jeunes filles? disait-il. Vous leur ferez peur, vous les ferez fuir avec cette façon barbare de leur présenter la morale! Et si elles y prennent goût, c'est moi qui alors aurai peur d'elles, c'est moi qui aurai envie de fuir, car ce seront d'affreuses pédantes. La vertu de la femme est dans son cœur; son éducation morale se fait par l'exemple. Je voudrais que l'on pût écrire sur la porte de nos lycées de filles : « Ici

« tout le monde enseigne la morale, jusqu'aux ser- « vantes; mais personne ne la professe. » Vous pensez quelles brillantes et charmantes variations un tel esprit pouvait broder sur un tel thème.

Cependant je ne pus m'empêcher de lui répondre, et, jo le crois, avec l'assentiment du conseil, qu'à moins de pousser les femmes précisément du côté où elles penchent déjà trop, le vrai service à leur rendre, moralement, était — sans les rebuter, cela va de soi, — de leur parler devoir et raison. Ce n'est pas l'auteur du Devoir qui eût pu le nier. Or, Cimpératif catégorique n'est qu'un autre nom et plus précis du devoir, un nom plus neuf, plus barbare, si l'on veut, mais aussi moins usé, et qui dit plus fortement ce que précisément il importe de bien dire aux femmes : c'est à savoir qu'elles ne doivent pas, en fait de conduite ou de jugement moral, céder à leurs nerfs seuls et à leurs impressions, ni même aux impulsions irréfléchies de leur cœur; que plus elles sont tentées de s'en fier à ces seules règles, trop commodes, plus elles doivent se roidir contre la tentation et se demander en toute occasion non quelle personne ou quelle chose leur plaît le plus, mais pour qui est la justice, et ce que commande la conscience. Ses prescriptions sont impératives, à la différence des conseils de la prudence et des sollicitations du cœur. La prudence nous dit : Si tu veux être heureux un jour, plus tard, abslicns-toi pour le moment. Le cœur nous murmure : si tu veux être heureux tout de suite, cède à la tentation. La morale ne nous demande pas notre avis, elle dit seulement : Fais ce que dois. Traite les autres, qu'ils te plaisent ou non, que tu les aimes ou non, selon la règle de justice, c'est-à-dire comme une

fin et non comme un simple moyen. Tu t'en trouveras mieux à la longue, il est vrai ; et il y a beau temps que les sages ont observé que la suprême habileté est la droiture; mais quand tu devrais t'en trouver moins bien, fais ce que dois, sans marchander et sans compter. Voilà Timpératif catégorique. Aux garçons comme aux filles, mais plus encore aux filles qu'aux garçons, il faut le présenter dans sa froide majesté, pour qu'elles apprennent à orienter leur cœur de ce côté, à trouver leur meilleure joie dans cette justice même dont on les déclare presque incapables, ou mieux dans l'amour toujours, qui est leur loi, mais dans l'amour fondé sur la justice.

La femme, il ne faut pas se lasser de le redire, a besoin d'appui et d'autorité : seulement ce sont les fermes arrêts du devoir catégorique qui doivent soutenir intérieurement son caractère. Et en attendant le jour où elle trouvera dans sa raison adulte un véritable tuteur, il faut veiller à former, à soutenir cette tendre raison, à lui faire sentir du dehors en même temps que du dedans^ et avant même qu'elle la sente au dedans, l'inflexible autorité du devoir.

C'est pourquoi, contrairement à ce qu'on dit communément, je demanderais à peine, je ne demanderais peut-être pas du tout pour les filles une discipHne plus douce que pour les garçons. Je la veux très douce pour les uns et pour les autres, vous le savez, mais très ferme aussi, et tout aussi ferme pour les filles. La douceur avec elles est plus indiquée, en ce sens que la nature la demande et l'attend davantage, en ce sens aussi qu'elles y sont plus accoutumées, qu'elles en abusent moins vite et moins visiblement, et qu'enfin le contraire à leur égard nous choquerait

davantage. L'idée de la caserne à laquelle les garçons sont destinés, tous destinés aujourd'hui, fait paraître moins absurde en ce qui les touche le lycée-caserne. Cependant c'était au fond une erreur monstrueuse que de penser faire par les seuls procédés de la discipline militaire l'éducation de la liberté, et, sans rien relâcher de la sévérité nécessaire, on se félicitera de plus en plus d'avoir renoncé à cette entreprise paradoxale. Eh bien, ce serait l'erreur inverse, mais ce ne serait presque pas une erreur moindre, que de vouloir faire l'éducation des filles, surtout l'éducation publique en dehors de la famille, dans des écoles où elles sont en grand nombre, uniquement par une discipline molle, relâchée, laissant toute latitude à la fantaisie individuelle, au caprice. La vraie discipline est, à peu de chose près, la même de part et d'autre, différant surtout, sinon exclusivement, par les exercices, les occupations et les sanctions, mais faisant la même part au sentiment libre et au respect de la règle. Je n'insiste pas aujourd'hui sur le détail de la discipline des écoles de filles, ne moccupant pas de l'internat. C'est dans les pensionnats que la question peut se poser de savoir s'il est bien d'avoir au réfectoire une « table de pénitence », sans nappe, pour châtier certaines fautes; ou de priver les jeunes filles de leur ceinture, comme faisait Mme Campan. Tout cela est bien médiocre et doit assez peu améliorer les dispositions intimes et les consciences. Or, améliorer en fortifiant, tel est le but.

Insistons de préférence sur quelques risques particulièrement à considérer dans l'éducation morale des femmes.

Par exemple, nous avons vu que la femme doit être élevée pour la société et clans la société autant que son âge le comporte. Mais il y a ici des dangers dont je dois dire un mot, à titre d'avertissement au moins et de correctif. Gardiennes des devoirs et des usages mondains (dans lesquels il y a du bon), gardiennes de la politesse (qui est chose exquise et de la plus réelle valeur morale), les femmes ne doivent pourtant pas être livrées à la morale du monde, qui est un peu trop particulière vraiment et assez plate, dangereusement complaisante pour les fautes et les vices mêmes qui se cachent bien sous des apparences correctes et aimables, ridiculement et parfois injustement rigoureuse pour des fautes qui n'en sont pas, pour d'innocents manquements à un prétendu comme il faut qui n'a rien de commun avec le bien et le mal. Et je ne parle pas même d'une certaine pédanterie spéciale très commune en province, par exemple, et dans les petites villes, qui renverse presque totalement ces notions du bien et du mal selon des convenances odieuses et par des exigences déraisonnables. Mais le trop grand souci et trop exclusif du qu'en dirat-on est un obstacle très sérieux à la formation du vrai sens moral.

Certes la question est délicate : les filles n'ont pas le droit, on n'a pas le droit quand on a charge d'elles, de faire fi du qu'en dira-t-on? Nous avons vu qu'au contraire de l'homme, qui n'est guère compromis sérieusement que par ce qu'il fait lui-même, la femme a le triste privilège, tant on la veut irréprochable, de pouvoir être compromise, et de la façon la plus grave, par mille choses qui ne dépendent pas d'elle, par toutes sortes d'apparences qui font gloser les mal-

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veillants, ou simplement les désœuvrés, el qui indis' posent Topinion. (^.omment lui reprocher dès lors de tenir prodigieusement aux apparences et d'avoir peur avant tout de Topinion. La crainte de l'opinion est pour elle surtout le commencement de la sagesse, puisque, pour elle, avoir l'opinion contre soi, c'est avoir à demi perdu Thonneur. Car ce qu'on appelle l'honneur féminin tient plus encore que toute autre espèce ou forme de Thonneur mondain aux jugements, voire aux simples impressions de la foule. Oui, une réputation intacte étant un bien essentiel pour les femmes, on ne peut leur reprocher d'y tenir.

Cependant, je lai indiqué déjà, c'est une pauvre école de morale que le monde, et un pauvre critère du bien et du mal que l'opinion, laquelle est essentiellement badaude, et incompétente, et amie du scandale et hypocrite, tantôt dupe des faux semblants, tantôt complice assez impudente pour s'en contenter sans y croire. Il faut avoir le courage de le dire, ce n'est pas faire l'éducation morale des filles que de les élever pour plaire au monde et satisfaire à ses exigences; c'est laisser leur conscience vide, à la merci par conséquent des rencontres, des sophismes, et en tentation de tromper, de séduire par l'hypocrisie, ou de vaincre par l'audace ce juge suspect et grossier qui s'appelle tout le monde. Et c'est pourtant là toute l'éducation morale, ou peut s'en faut, que reçoivent un grand nombre de fdles. « Ce n'est pas, on l'a dit, la vertu qu'on leur enseigne, mais Tart de paraître vertueuses. «

L'éducation morale ne doit pas, certes, commencer par faire la guerre au respect humain; ce serait

absurde et souverainement imprudent puisqu'il est le cran de sûreté, la garantie d'un minimum moral. La pudeur si précieuse chez les femmes, et qui est la moitié de leur vertu, tient de près au respect humain; et l'on sait combien Tavoir perdue serait grave, désespéré même. « Erubuit, salva est » dit justement un père dans la comédie antique. Mais il est de toute nécessité de mettre les filles au-dessus du respect humain et de la fausse honte. A cette fausse honte qui ne tient qu'à sauver les apparences, il faut substituer la pudeur intime et profonde, qui fait qu'on rougirait, fût-on cachée à tous les yeux, de certains sentiments bas, de certaines tentations même, enfin de tout ce qui entache la pureté et l'honneur. C'est, non sur le visage seulement et dans l'attitude, mais dans le fond même du cœur et aux racines intimes du vouloir que doivent résider les vertus proprement féminines.

La fausseté est un vice qui contient implicitement et couve, pour ainsi dire, dans son sein tous les autres; tandis que la sincérité est la vertu cardinale. C'est ce qui me fait craindre qu'il n'y ait danger à toujours prêcher aux femmes l'humilité. L'humilité n'est pas toujours si bonne conseillère que cela; elle n'est pas à beaucoup près la vertu dont elles ont le plus besoin. J'aime infiniment en elles la douceur et la grâce, mais comme ce n'est pas ce qui leur manque d'ordinaire, je goûte au moins autant chez elles la bonne fierté, le grand respect de soi, qui ne les empêche pas d'être modestes et môme prêtes à tous les nobles sacrifices, mais bien de se mettre à trop bon marché .

d'oublier trop ce qu'on leur doit et ce qu'elles se doivent.

Je rappelle les pages excellentes que Fénelon consacre à faire la guerre chez les femmes à l'esprit de ruse, à la dissimulation et à ses causes principales qui sont, selon lui, la timidité et la fausse honte : « Le moyen de prévenir un si grand mal, dit-il, est de ne les mettre jamais dans le besoin de la finesse et de les accoutumer à dire ingénument leurs inclinations sur toutes les choses permises. Qu'elles soient libres pour témoigner leur ennui quand elles s'ennuient. Qu'on ne les assujettisse point à paraître goûter certaines personnes ou certains livres qui ne leur plaisent pas. » Et ceci encore : « Ajoutez combien ce que la finesse cherche est bas, méprisable : c'est ou une bagatelle qu'on n'oserait dire, ou une passion pernicieuse. Quand on ne veut que ce qu'on doit vouloir, on le désire ouvertement, et on le cherche par des voies droites avec modération. Qu'y-a-t-il de plus doux que d'être sincère, toujours tranquille, d'accord avec soi-même, n'ayant rien à craindre ni à inventer? Au lieu qu'une personne dissimulée est toujours dans l'agitation, dans les remords, dans le danger, dans la déplorable nécessité de couvrir une finesse par cent autres. » ... « Observez encore que la finesse vient toujours d'un cœur bas et d'un petit esprit. On n'est fin qu'à cause qu'on se veut cacher, n'étant pas tel qu'on devrait être, ou que, voulant des choses permises, on prend pour y arriver des moyens indignes, faute d'en savoir choisir d'honnêtes. » Ceci enfin, si judicieux : u Ne craignez pas même de compatir aux petites infirmités des enfants pour leur donner le courage de les laisser voir. La mauvaise honte est le

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mal le plus dangereux et le plus pressé à guérir; celui-là, si Ton n y prend garde, rend tous les autres incurables. »

Bref, il faut tout faire pour former cette femme honnête homme dont La Bruyère dit qu'elle est ce qu'il y a de plus délicieux.

On fera bien, dans la même voie, de combattre l'exagération, « ce mensonge- des honnêtes gens », comme l'appelle Joseph de Maistre.

L'exagération de leurs peines, la narration étourdie et indiscrète de leurs petits maux pour se faire plaindre est chose deux fois mauvaise chez les femmes. C'est un manque grave de cette « bonne fierté « dont nous parlions plus haut, et par cette porte des confidences indiscrètes le mal entre chez elles le plus souvent. « Les femmes, dit Paul Bourget dans Mensonge, aiment d'autant plus à inspirer des mouvements de pitié qu'elles les méritent moins. »

Ainsi, l'éducation morale des femmes doit être, si j'ose le dire, un peu virile. Elle vaudra d'autant mieux, selon moi, qu'on en ôtera plus complètement toute la mièvrerie, la peur des mots, et qu'on ira, qu'on leur donnera l'habitude d'aller plus loyalement au fond des choses, dans la mesure, bien entendu, que permet la déhcatesse indispensable et la parfaite bienséance dont on ne doit jamais se départir. Le dernier mot du ridicule est la pédagogie qui jadis, dans les couvents, dit la légende, faisait remplacer le mot amour par le mot tambour...

Sur ce point Mme de Maintenon a écrit des choses d'un grand bon sens qu'il faut avoir toujours présentes à l'esprit : « Vous me dites qu'il y en a qui ne peuvent entendre le mot mariage sans rougir, ou sou-

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rire, ou prendre un air entendu. Les malheureuses! Quand elles en auront tâté, elles m'en diront des nouvelles! Parlez-leur simplement du mariage et de ses devoirs, d'un mari à soigner, qui ne sera pas toujours de bonne humeur, et pour lequel il leur faudra bien perdre vêpres quelquefois. »

Amour, mariage, pourquoi pas? dit à son tour M. Legouvé, pourquoi ne parlerait-on pas aux jeunes filles de ce dont elles se parlent à elles-mêmes toute la journée? Pourquoi écarter de leur éducation ce qui porte sur leurs sentiments intimes, sur le fond même de la vie? C'est tout aussi sérieux que les dynasties des Pharaons »

Toute la question est là : Tidéal de l'éducation des fdles est-il dans une éducation limitative, de compression et de préservation? Est-ce élever que d'asservir? Bien au contraire; c'est affaiblir plus un être dont la faiblesse est déjà le mal. C'est abuser d'une docilité précieuse, admirable si on l'éclairé et la prend pour auxiliaire actif, déplorable si on en ôte tout ressort. Être bien gardé n'est pas synonyme d'être bien élevé, tant qu'on ne se garde pas soi-même. C'est une vue profonde de Fénelon et qui lui fait honneur que cette condamnation de « l'éducation des grilles et des verrous » qui ne fait que corrompre les filles. Le devoir est toujours chose positive, et la pratique du devoir chose essentiellement active. La vraie éducation morale consiste à mettre en mouvement la volonté, à orienter en les épurant mais aussi en les suscitant les libres tendances, c'est donc tout le contraire de briser, de plier; de mettre sous clef et sous cloche. La vertu ne s'impose pas du dehors comme par un

martelage. Il faut la faire surgir de la conscience elle-même, des profondeurs du cœur et de la volonté. Je ne dis pas que la rigueur d'une discipline inflexible ne soit pas nécessaire à certains moments. Nécessaire oui, avec toutes plus ou moins, avec certaines natures surtout qu'il faut avant tout faire rentrer en ellesmêmes, et corriger de défauts insupportables ou de vices précoces. Mais nécessaire tant qu on voudra, la sévérité n'est jamais suffisante. Et pour ne pas faire un mal irréparable la rigueur doit être suivie ou accompagnée de son contraire. Seule, elle ferme le cœur, et l'éducation morale doit l'ouvrir; seule, elle endurcit et dessèche, et l'éducation doit réchauffer, épanouir. Tous les moralistes de tous les temps ont exprimé cela de mille manières : « Ce n'est pas avec le poing fermé qu'on ramasse la manne céleste », dit George Eliot.

Avec la femme en particulier la rigueur a quelque chose de choquant, sans doute parce que l'instinct nous avertit que sa grande richesse morale est dans les élans de son cœur, et que c'est la mutiler que de les réprimer simplement. Il s'agit de les bien diriger; et cela en pleine lumière, avec toutes les explications propres à faire prendre à cœur à la jeune fille son propre perfectionnement, qui ne peut être que son œuvre en fin de compte. Voilà ce qu'il faut avoir en vue sans relâche et dès l'abord : le but est l'amélioration de ses dispositions intimes, son perfectionnement personnel. Elle ne demande qu'à y travailler; c'est la forme que tend à prendre sa docilité naturelle. Voilà le pli à lui donner, l'habitude par excellence à lui faire prendre, l'habitude d'agir par devoir, de contrôler activement ses impulsions et de choisir entre

elles. Et cette habitude-là est identique au principe moral par excellence, loin de lui être en rien opposée.

Dira-t-on qu'il est chimérique, contradictoire de compter sur les impulsions mêmes de la femme pour corriger son impulsivité? Je ne vois pas en quoi ce serait contradictoire, à moins qu'on ne prétende que cette impulsivité est toujours et nécessairement mauvaise et irrésistible du côté où elle fait balle. Mais personne ne poussera jusque-là le pessimisme, ce serait exclure les femmes de la moralité.

Elles ont de bonnes et de mauvaises tendances, comme nous-mêmes ; et pour elles comme pour nous, la sagesse est de s'appuyer sur les bonnes, pour avoir raison des mauvaises. Bien plus, pour les filles peutêtre encore plus que pour les garçons, l'activité réglée est le principe souverain de l'orthopédie morale, le remède à toutes les fermentations malsaines et à toutes les perversions. L'action motivée, régulière, lumineuse est le correctif sûr à l'agitation, qui en est le contraire, et qui est le fléau de la vie féminine livrée à elle-même sans frein, ou maladroitement contenue et empêchée.

Il ne faut pas moins redouter l'inaction, le silence, ce que les parents appellent volontiers la sagesse des enfants. « Il n'y a pire eau que l'eau qui dort. » Il faut aimer au contraire et favoriser dans toutes la mesure compatibleavecles bienséances, leurexubérance, leurs jeux vifs, leur gaîté folle, leur bruit, « leur poussière ». Nous avons noté déjà qu'une grande dépense de folie est nécessaire pour faire un peu de vraie sagesse. Ne craignons pas que la petite fille en dépense, sous la forme en général assez inofTensive que son âge comporte. Souvenons-nous qu'il n'y a de mauvais que les

mauvais sentiments ou l'absence des bons, et si nous réussissons suffisamment à donner à une fille l'horreur de l'hypocrisie, du mensonge, de toute bassesse et de toute fraude, soyons larges à lui faire crédit pour le reste.

Il faut pourtant lui apprendre à se contenir, à s'observer, à gagner quelque chose de proche en proche sur la violence de ses mouvements (mêmes innocents), car, sans cela, ce serait bientôt la légèreté invétérée, incurable, grande source de fautes et de pauvretés de toutes sortes pour les femmes. Mais au lieu de leur répéter sans cesse : « Ne faites pas ceci, ne faites pas cela, tenez-vous droite », ouvrons des voies à son activité, exerçons-la à l'action volontaire, au sacrifice même, dont elle a la vocation, et qu'elle aimera si on lui en fait goûter la saveur. Pensons qu'il est plus facile d'acquérir une vertu positive que de s'abstenir simplement; et que « l'activité est aussi nécessaire au bonheur et à la vertu, que l'agitation leur est contraire ». Mme de Rémusat a cent fois raison : « Pour la sûreté et la dignité de la femme, il vaut mieux dès les premières années lui inspirer le devoir que le lui dicter. » Défions-nous de sainte Nitouche.

Ainsi, au lieu de l'éducation autoritaire et négative, au lieu des ordres et des défenses sans explication, des empêchements imposés, « des grilles et des verrous », nous proposons une éducation des filles aussi active que celle des garçons et aussi pleinement rationnelle; une éducation qui s'adresse à leur raison et à leur cœur et qui leur fasse aimer le devoir comme le meilleur aliment de leur besoin d'affection et d'attachement.

Dans cette œuvre qui commence avec la vie et se prolonge jusqu'à la fin de l'adolescence, je sais et je n'oublie pas que la famille a une part incomparablement plus grande que l'école. Mais il s'en faut que l'école soit impuissante. Il est vrai que l'enseignement moral risque toujours d'y rester abstrait et comme en l'air. Les occasions cependant ne manquent pas de le rendre vif, précis et concret, si Ton sait les saisir ou les faire naître. Et d'ailleurs l'éducation collective regagne en force ce qu'elle perd en finesse. Une maîtresse habile, qui sait former une opinion saine dans sa classe, a là un instrument admirable qui lui permet de communiquer à chaque âme les vibrations qu'il lui plaît. L'accent avec lequel un mot est prononcé y suffit; du moins il y contribue plus que les plus belles pai'oles.

Voilà ce qu'on peut répondre aux personnes qui disent que l'éducation positive de la moralité est presque impossible à faire parce qu'une certaine pudeur très respectable nous défend de déflorer l'esprit de la jeune fille en lui apprenant le mal sous prétexte de lui apprendre à l'éviter. Scrupule excellent. Il est dangereux de trop parler du mal, en effet. Il faut pourtant dire le nécessaire. Heureusement il n'y faut pas de longs discours. Il ne s'agit que d'impressions à donner, d'un certain dégoût à inspirer; le plus vague est souvent le plus fort.

On voit maintenant d'une manière assez précise lidéal que nous proposons pour l'éducation de la femme : qu'elle ait à la fois le respect de l'opinion, mais avec une juste indépendance à son égard et la pleine liberté de son jugement, le minimum, en un mot, de préjugés moutonniers et le maximum de

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raison; qu'elle soit fîère sans vanité (le mot modeste dit à peu près les deux choses ensemble), bonne sans mollesse, aimable sans coquetterie, active sans vaine agitation; qu'elle ait la bonne émulation qui veut mériter et obtenir l'estime, sans avoir la rage de se distinguer et déprimer : cet idéal de vertu est assez élevé; et les femmes ont d'autant plus de mérite à le poursuivre, comme le dit Mme de Lambert, que c'en est le trait principal, et ce qui y met le sceau, que personne n'en parle. C'est un idéal héroïque à sa manière, et stoïque au fond, aussi haut que le plus haut idéal de l'éducation virile. Il n'y a pas deux morales en effet, et pour un sexe comme pour l'autre l'éducation morale, ce ne peut-être, en dernière analyse, que l'éducation de la responsabilité.

Apprendre à se conduire, c'est toujours apprendre à vouloir, c'est-à-dire premièrement à se commander à soi-même, à se dominer et se contenir, et puis à se dévouer aux autres.

Nous voilà loin, vous le voyez, d'une éducation morale toute pratique et d'où seraient exclues les idées. Les qualités de patience, de courage doux, de support, qu'il faut aux femmes, ne peuvent pas plus se passer chez elles que chez nous d'être éclairées, d'être fortifiées par l'idée d'un noble emploi à faire de leur vie. « L'esprit, dit Mme de Rémusat, n'est point en sûreté tant qu'il demeure fermé aux idées générales. Qu'il vienne, en effet, un temps où le préjugé et l'usage, seuls liens qui les contiennent, soient ébranlés, quels principes de conduite ou de foi leur rcstcra-t-il? »

On dira peut-être, — nous y arrivons enfin, — mais

ce qu'il leur restera, c'est la foi tout court, ce sont les principes religieux : quel besoin ont-elles d'autre chose? Avec cela elles ont tout; sans cela, rien. L'éducation morale pour elles, la voilà, c'est la religion. Oui... et non. Pour elles comme pour nous cela est vrai à condition que la foi ne soit pas pur préjugé et pur usage. La femme est, nous l'avons dit, d'une nature religieuse, plus ordinairement même que rhomme. 11 est donc vrai que, pour elle et dans l'immense majorité des cas, l'éducation morale et réducation religieuse ont été une seule et même chose. Et je reconnais encore bien volontiers qu'une éducation religieuse parfaite, par exemple l'initiation à un christianisme large, tolérant, ouvert, raisonnable et rationnel, serait en grande partie identique à réducation morale que nous avons décrite. Ce serait cette éducation même avec quelque chose de plus, à savoir la croyance dans Taction secrète d'une Conscience morale supérieure placée à l'origine et comme au sein des choses. Il est clair que notre conscience morale se trouve singulièrement affermie par le fait de se sentir toute pénétrée d'une Pensée souveraine qui nous voit, nous assiste et nous jugera, qui nous tient compte de nos efforts et nous soutient dans nos défaillances. Croire à cela, c'est à coup sûr avoir une noble croyance; heureux ceux qui le croient tout simplement dans la pureté de leur cœur! Il y a là pour la fragilité féminine un appui singulier, pour son besoin d'aimer une satisfaction incomparable. Jamais moraliste sérieux et soucieux de la pratique ne parlera sans respect de ces croyances supérieures.

Mais la foi est comme l'amour, elle ne se coin-

mande pas; l'esprit souffle où il veut, tandis que le devoir crève les yeux et se commande.

Et puis il y a foi et foi, religion et religion; il y a des religions impures et grossièrement intéressées, où le gain moral est maigre. Or, à quoi mesure-t-on rélévation des croyances religieuses? Précisément à la morale qu'elles contiennent. C'est donc là l'élément essentiel et fondamental, c'est la base même. Et l'àme pieuse l'oublie trop souvent : à la morale qui lui paraît trop commune et trop basse elle préfère la partie poétique et mystique, les belles espérances ou les pompes extérieures. De là vient que des personnes qui se croient religieuses, qui le sont môme à leur manière et de bonne foi, n'ont pas une vie moralement bonne et perdent dans le détail des pratiques consacrées le sentiment des grands devoirs. C'est là la superstition, c'est-à-dire, selon le mot de Kant, la religion vidée de son contenu moral. Et peutélre, dans la façon de donner l'instruction religieuse, n'a-t-on pas toujours assez soin d'y mêler le précepte moral.

Pour ces raisons, il est sage de ne pas opposer imprudemment la religion à la morale ni de prétendre substituer celle-là à celle-ci. Ce serait livrer la morale aux assauts du doute dont la rebgion a soufl'ert; ce serait autoriser les gens, nombreux aujourd'hui quoi qu'on fasse, dont la religion est plus tiède, à avoir aussi une morale plus que tiède! En exigeant à la fois et au même titre le plus et le moins, on risque le tout. Au contraire, mettre la morale à la base, c'est donner à la religion elle-même qui viendra par surcroît, surtout dans le cœur de la femme, son assise la plus inébranlable; et une

l'idéal de liberté et de raison 139

haute moralité rationnelle garantit une religion pure, plus sûrement qu'une dévotion ardente ne garantit une haute moralité.

De là vient que les grands éducateurs, même ecclésiastiques, Fénelon, Dupanloup, ne s'y sont pas trompés, ils ont voulu les deux choses inséparables, mais toujours plutôt, s'il leur avait fallu choisir, une morale pure à la base d'une religion raisonnable et modérée qu'une dévotion mystique sans frein dans la raison. Que sera-ce donc pour les écoles publiques dans un pays divisé de religion? N'est-il pas évident que tout en laissant à l'éducation confessionnelle toute la place que la famille voudra lui réserver, l'école devra, elle, asseoir la vie morale, dont elle ne peut se désintéresser dans aucun cas, sur la base philosophique et rationnelle du devoir, commune non seulement à toutes les confessions religieuses, mais aussi à tous les membres de la société qui ne sont d'aucune confession. Car en s'excluant de telle et telle croyance il se peut qu'ils aient tort, ils sont peut-être à plaindre; mais en s'excluant du ^devoir et du droit, ils s'excluraient de la communion des honnêtes gens, qui sera toujours la plus nombreuse. Dieu merci ! Le premier service à rendre à la femme c'est de l'élever en honnête homme, pour qu'elle soit l'objet de tous les respects dans cette communionlà, sans lui interdire, certes, rien au delà, mais en s'en fiant à son cœur aiïermi par la discipline morale et éclairé par la raison, pour le reste.

NEUVIÈME LEÇON Éducation physique des filles.

Insuffisance de l'éducation physique habituelle. — La culture physique à la base de l'éducation, dans l'intérêt de la beauté, de la santé et des facultés morales. — La femme capable d'avoir de beaux enfants et la femme capable de passer des examens. — Dupanloup et le D' Glavel. — La virago mondaine. — Hygiène de la jeune fille. L'air pur. — Les jardins d'enfants. — L'étude en plein air. — L'alimentation ^lj[&-spmmeil. — La propreté. — Le vêtement, la chaussure et Ife corset. — Les attitudes. — Les elTets des mauvaises attitudes; les m-aladies scolaires : la myopie et la scoliose. — Dangers de l'étude pour l'organisme féminin.

Tenons pour épuisé ce grand sujet de l'éducation morale. Il ne Test pas, il s'en faut bien; mais il est temps pour nous de descendre de ces hauteurs et d'en venir à des détails très humbles en apparence. Je n'ai pas d'ailleurs à m'en excuser. Tout est important dans l'éducation; et là, plus que partout ailleurs, c'est de petites choses que sont faites les grandes. Au reste nous ne nous éloignons pas, au fond, des questions morales; car il s'agit toujours de former une personne, et dans la personne tout se

lient : hcad^ heart, hand^ la tôle, le cœur, la main, Téducation n'a fait toute son œuvre que quand elle les a formés également. La main, c'est ici une façon de dire le corps en général, support et instrument des facultés intellectuelles et morales; c'est la vigueur et l'habileté physiques au service de la raison et de la volonté. Au service n'est pas assez dire, mais plus encore : condition de la volonté bonne et de la sereine raison.

Et il importe que nous replacions sous nos yeux cette vérité capitale, que personne ne conteste, mais que tout le monde oublie sans cesse, d'autant que l'éducation physique des filles a été et est encore, dans la grande majorité des cas, prodigieusement négligée; cc^a, en partie par ignorance, mais en partie aussi conformément à une conception de leur rôle en ce monde qui est celle-là même que nous tâchons d'amender.

Dès que la civilisation commence, en eft'et, le lot des femmes a été la vie close, soit l'inertie plus ou moins complète comme en Orient, soit les occupations tranquilles et sédentaires du gynécée. Cela n'a pas empêché la beauté d'être grande là où le type était naturellement beau; mais cette beauté n'était guère robuste que dans le peuple, là où les travaux des deux sexes se rapprochent.

De notre temps la vie des femmes a profité des progrès de l'hygiène et du bien-être d'une part, et aussi des progrès de la liberté. Les femmes sont aujourd'hui plus libres de leurs mouvements que par le passé. Mais l'éducation n'a été presque pour rien dans l'amélioration de leur vie. Il est grand temps qu'elle prenne en main ce grand et capital intérêt.

Je dis, en effet, qu'il n'y a pas une raison de moins pour Téducation physique des femmes que pour celle des hommes. Elles sont plus faibles, en général, soit! raison de plus pour les fortifier. Elles n'ont pas besoin du même genre de vigueur et d'endurance. C'est à merveille ; mais encore faut-il cultiver, mettre en pleine valeur ce que la nature leur en a donné.

La force et la santé sont des biens absolus pour tout vivant; mais elles sont pour la femme comme le sol nourricier de la beauté, cette fleur de la vie, cette chose délicieuse et qui rachète toute sa faiblesse : principe d'amour et d'union, en général, c'est-à-dire de force et de bonheur, s'il en fut.

Et même si l'on pense que la beauté est un luxe dont la race pourrait se passer à la rigueur, la santé et la vigueur sont pour elle les premières des nécessités : et c'est la femme qui a charge de les transmettre et de les perpétuer.

Enfin les facultés morales sont étroitement solidaires des aptitudes physiques, pour ne pas dire qu'elles y sont subordonnées. La vertu, si haut qu'on en place les sources, dans les aspirations de la raison pure ou dans la bonne volonté, ne subsiste en ce monde que par le bon équilibre des nerfs, ne touche terre et ne produit de bien effectif que par une dépense souvent énorme d'énergie physique. Il en faut donc de larges provisions pour entretenir et servir le bon vouloir, toujours frêle sans cela.

M. Fouillée a vivement et fortement exprimé ces idées en critiquant ce qu'il appelle « le système des muscles au repos et de la cervelle aux travaux

forcés^ ». « Les femmes sont, par excellence, un instrument de sélection naturelle en raison des qualités ou des défauts qu'elles transmettent à leurs enfants. De plus elles sont l'objet même de cette seconde sélection dont Darwin a montré l'importance sous le nom de sélection sexuelle. Chez les animaux cette sélection aboutit au triomphe des qualités les plus avantageuses à la race : beauté typique, vigueur, santé et fécondité. Dans le genre humain elle dévie souvent; malgré cela la loi favorable à l'espèce se maintient d'une manière générale... Pour exciter l'amour et décider la sélection volontaire, les moyens les plus puissants chez la femme sont ceux qui naissent des avantages extérieurs. En seconde ligne viennent ceux que fournissent les qualités morales; les plus faibles sont précisément ceux qui tiennent aux attraits intellectuels; encore ces attraits dépendent-ils beaucoup moins de l'instruction acquise que des facultés naturelles, telles que la vivacité d'esprit, la finesse, la pénétration, le goût, qui sont pour ainsi dire les forces vives de lintelligence. C'est là une leçon de pédagogie donnée par la nature... Si l'on s'indigne que le sexe mascuhn se laisse prendre à cette hiérarchie de qualités, un évolutionniste n'aura pas de peine à montrer que l'apparente folie des amoureux est sagesse. La nature agit pour les intérêts de la race... Or, en ce qui concerne la race, une intelligence meublée de connaissances nombreuses, mais avec une mauvaise constitution physique est de peu de valeur, puisque « les descendants mourront, faute de santé, dans une génération ou deux ». A l'inverse, une belle et robuste

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