‹ L'éducation des jeunes fillesChapitre 31 sur 40 · DIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIXIÈME LEÇON

Éducation physique des filles (suite).

Les exercices physiques.

Les jeux et les sports. — La marche. — Les récréations. Le besoin de plaisir et le besoin de mouvement. — Excès possibles. — Le crocket et le tennis. — La natation. — L'équitation. — La danse. — La gymnastique pour les filles : rôle curatif, rôle éducatif. — La gymnastique allemande et la gymnastique suédoise. — Le manuel officiel français de gymnastique. — Conclusion.

L'activité musculaire est le meilleur remède aux maux que nous avons signalés dans la dernière leçon, et infiniment plus efficace que toutes les précautions, prescriptions et défenses de l'hygiène. « Les générations actuelles, a-t-on dit, si elles ne veulent pas périr par leurs nerfs doivent apprendre de plus en plus à vivre parleurs muscles. »

Nous avons ici à prendre en considération, avec l'intérêt de la santé et de la vigueur, celui de la convenance et des bienséances, toujours capital pour les filles, et aussi celui de la grâce féminine, à peine moins précieuse que la vigueur. Il y a lieu aussi de

préférer entre tous les exercices qui apportent le profit le plus complet, ceux qui donnent aux filles en même temps que le genre de vigueur dont elles auront besoin, le genre de courage aussi, et les goûts et les hal)itudes qui sont de leur sexe. Mais avant tout, il faut préférer les exercices qui plaisent le plus et se font le plus aimer, car le profit est doublé quand le système nerveux est heureusement excité et que l'être entier s'épanouit dans la joie.

De là la supériorité immense des jeux libres sur la gymnastique, des jeux de plein air, des « sports » comme disent nos voisins, qui sont joyeux par définition, et constituent ipso facto un délassement pour le système nerveux On distingue d'ailleurs, et à bon droit, les jeux proprement dits, où prédomine Tidée d'abandon et de récréation animée, et les « sports athlétiques » comme on dit, où prédominent la vigueur, Teffort intense et prolongé. D'une manière générale ceux-ci conviennent peu pour les filles, qui d'ailleurs n'y inclinent guère, et l'on n'aimerait pas, surtout passé un certain âge, à les voir y incliner trop.

Pour les garçons mêmes, il y a un abus possible, des dangers moraux et physiques; mais enfin pour eux il est essentiel d'être intrépides, et, s'il se peut, infatigables; et je comprends, je partage même très naïvement l'engouement dont nous nous sommes pris tardivement pour les exercices athlétiques, qu'il s'agit aujourd'hui de répandre plus également afin que toute notre jeunesse en ait le bénéfice, sans que personne en ait le culte exclusif.

Pour les filles, au contraire, moins douées assurément pour la vie musculaire à outrance, moins appc-

lées par leurs destinées à un grand développement d'activité extérieure, il est de bon sens que les exercices de plein air doivent être, en général, plus modérés, plus délicats, comporter une plus grande réserve. Mais cela ne veut pas dire du tout que les récréations des filles peuvent manquer d'animation. Les petites filles, d'abord, ont besoin de mouvement à leur manière autant que les garçons et même souvent besoin des mêmes mouvements; et aussi longtemps que la bienséance permet qu'ils jouent en commun, j'aime bien, pour mon compte, voir les petites filles courir, sauter, comme les garçons, prendre part à tous leurs ébats, aux mêmes parties de 4 coins et de chat perché. Seulement un moment vient (dès la première pointe de l'adolescence) où la fillette devient plus grave, plus sérieuse moralement, plus lourde et plus inerte physiquement, plus disposée à la rêverie et aux occupations sédentaires, et c'est alors que, tout en respectant en quelque mesure cette indication de la nature, il importe de l'entraîner aux jeux de plein air. Dans les familles et dans les pensions, on cède beaucoup trop au désir d'immobilité, à la paresse musculaire des jeunes filles.

La famille, en cela, il faut bien le dire, est souvent inférieure à l'école. C'est toute une affaire pour bien des familles, dans les grandes villes surtout, que de faire sortir tous les jours régulièrement les enfants, même petits. Au moindre froid, au moindre changement de température, on a des doutes, on ne sait plus si le bénéfice passera les risques. Pis encore, au moindre contre-temps domestique, une visite qui survient, une bonne trop occupée, la promenade quotidienne est sacrifiée.

Cependant l'hygiène prescrit impérieusement la sortie quotidienne ; et la majorité des familles a pris maintenant Fhabitude de conduire ou d'envoyer les enfants dans le jardin voisin où les jeux ne manquent pas pour les petites filles : le sabot, le cerceau, la balle, la corde, les rondes, exercices très vifs et qui font largement fonctionner les poumons. On a calculé qu'une petite fille qui saute à la corde une minute, à 100 coups à la minute, fait le même travail musculaire que si elle s'enlevait à 10 mètres du sol après la corde lisse ; et que si elle prolonge cet exercice cinq minutes, elle dépense autant que si elle montait en courant tout d'un trait au sommet de l'Arc de triomphe.

Mais dès la seconde enfance, les jeux vifs dans les jardins publics ne conviennent plus, ou du moins les filles le croient, et il y a là une pudeur qu'on est bientôt forcé de respecter. Heureux quand on a quelque amie chez qui il y a un jardin. En dehors de là, on est réduit à attendre le temps des villégiatures et des bains de mer, qui d'ailleurs ne ramènent pas toujours chez toutes une vie musculaire intense, quand l'habitude en est perdue. Et je ne parle que des privilégiées qui ont de longues vacances à la campagne ou à la mer : mais combien sont-elles? Pour toutes les autres,, adieu à la vie physique, au jeu, au mouvement dès la fin de la première enfance. N'est-il pas clair que cela est lamentable, surtout quand cette inertie débilitante coïncide avec l'excitation des études poussées activement, ou du piano à haute dose, pris pour unique récréation, quand il est, en fait, une étude, aussi fatigante que pas une autre!

Aux familles sans nombre qui élèvent des filles dai s

ces conditions défectueuses et qui en souffrent j'indiquerai au moins un correctif relativement simple et excellent : la marche. Simple, hélas I cela même ne Test pas; rien ne l'est dans notre vie si factice, et avec nos mœurs qui ne permettent presque pas même aux plus grandes filles de sortir seules. On se contente donc presque nécessairement des sorties indispensables, de la marche qu'il faut faire pour aller aux cours, chez la couturière, dans les magasins, tous lieux où l'on perd presque sûrement le bénéfice de la marche elle-même.

Ce qu'il faudrait, c'est marcher pour marcher, d'un pas vif et égal, un temps donné chaque jour et à peu près à la même heure. En Angleterre on n'y manque guère : je parle des familles éclairées. Tous les jours, par tous les temps, équipé en conséquence, tout le monde marche. On fait marcher les fillettes tout particulièrement, par principe, par raison; mais la chose est si saine par elle-même, qu'on y prend goût. Temps perdu? Non, temps gagné, au contraire. Car on rentre le sang aux joues, le cerveau rafraîchi et excité à la fois, les nerfs reposés, dans une bonne disposition dont se ressentent tout le reste de la journée et l'appétit et l'humeur et le sommeil, et la qualité même du travail. Combiné avec la gymnastique de chambre dont nous parlerons plus loin, ce régime du « constitutional walk » me paraît le nécessaire correctif de la vie sédentaire qui est le vice presque inévitable de Téducalion des filles dans la famille.

La marche vive est un exercice assez complet. Elle ne fait jouer que les jambes en apparence : mais les mouvements des jambes en forçant la poitrine à respirer pleinement la dilatent et la fortifient indirecte-

ment, peut-être plus cpie les exercices des bras, qui, portant tout entiers sur elle, ne la fortifient qu'en commençant par la fatiguer, ce qui exige beaucoup de mesure. Enfin la marche convient particulièrement aux filles en ce qu'elle régularise la circulation, dissipe les stases sanguines, et combat l'anémie.

Les écoles, les pensions avec leurs grandes cours et leurs beaux jardins ont, à ce point de vue, un réel avantage sur les familles. C'est là certainement une des causes les plus avouables de leur succès. Mais les directrices et les maîtresses ne doivent pas se figurer qu'il suffit d'avoir de vastes locaux et de l'espace pour donner une bonne éducation physique. Il y a de beaux jardins dans lesquels il est défendu aux élèves de pénétrer, surtout de jouer. Et il y a les récréations qui n'en sont pas, qui se passent dans des salles plus ou moins mal ventilées, quand la température permettrait parfaitement d'être dehors, des récréations sur lesquelles on prend encore le temps du piano, des menus ouvrages manuels, si bien qu'il n'en reste rien pour faire jouer les muscles et les poumons.

Mais supposons que le mot d'ordre soit fermement observé : à chaque récréation on ouvre la porte à deux battants et l'on met tout le monde dans la cour; et deux ou trois fois par semaine on emmène tout le monde à la promenade. Voilà qui est parfait, à certaines conditions, cependant, qu'il est bon de signaler. La première est de ne dispenser les filles paresseuses sous aucun prélexte, sans confondre avec la paresse chronique, indigne de ménagements, les répugnances accidentelles qui ne sont souvent que des avertissements, des prodromes de maladie.

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La seconde est de veiller à ce que le vêtement et la chaussure soient de saison.

Mais la principale est de veiller à ce que la récréation soit active et la promenade gaie. Rien de lugubre comme ces promenades faites à contre cœur, d'un pas traînant. A tout prix il faut que les jeunes filles s'amusent.

Non par force, sans doute : cela aurait quelque chose de ridicule et de contradictoire, molester, punir, pour égayer; mais en organisant les jeux, en fournissant ce qu'il faut, en encourageant les boute-en-train, en payant d'exemple. A ce point de vue, les plus jeunes maîtresses et les plus gaies sont les meilleures. Quand les conditions favorables sont réunies, le rire éclate tout seul, Tentrain mousse, la gaîté flambe I II suffit pour l'ordinaire que les jeunes filles soient réunies en nombre, avec de l'espace devant elles, pour que les jeux se forment d'eux-mêmes. Il n'y a plus alors qu'à les modérer... très discrètement, car au diable le comme il faut qui fait le gendarme et qui tue la belle et saine gaîté ! Il ne faut empêcher que ce qui a de réels inconvénients, physiques ou moraux, et toujours dire pourquoi, de façon à avoir les élèves pour compHces au lieu d'exciter leur révolte. Par exemple il n'y a pas d'inconvénient sérieux à ce que, petites, elles courent et gambadent comme des garçons, mais plus tard, il n'y a rien de plus facile en général que de les détourner des jeux et exercices qui feraient d'elles des viragos ou des clowns, au grand préjudice de la grâce et de Télégance de leurs mouvements. La moindre indication suffit à cet égard; elles sentent trop bien que l'harmonie est l'essence même et comme la fleur de la beauté.

LES EXERCICES PHYSIQUES 17b

De même (et la remarque est de Dupanloup), on empêchera u les cris forcés qui vont jusqu'à leur ôter à jamais le velouté dans le timbre de la voix ». Il n'est pas, en effet, de plus fâcheuse inélégance pour une fille qu'une voix cassée et criarde.

?\Iais, à part cela, la première règle doit être de ne rien défendre de ce qui est innocent. Il faut qu'on remue, qu'on joue, et qu'on joue volontiers. La liberté est le premier assaisonnement des jeux. Aussi lartifice, quand on y recourt, doit être aussi peu senti que possible. Le mieux est de compter sur la contagion de l'exemple et de l'entrain. En dépit de l'apathie quasi maladive de certaines filles, je me persuade que ce ne serait pas une grande affaire que de leur faire aimer les jeux vifs en plein air, si les maîtresses (et les mères) les aimaient elles-mêmes, et en sentaient réellement l'importance. L'apathie est contagieuse, mais l'animation et la gaîté ne le sont pas moins, elles le sont même bien plus, parce qu'elles sont plus naturelles à la jeunesse.

Voici quelques règles ou indications sur lesquelles les physiologistes sont d'accord. Les seuls jeux et exercices vraiment hygiéniques sont ceux du plein air. Quand ils sont impossibles en plein air, il faut des préaux ou au moins dévastes salles très bien ventilées et tenues très propres. En effet, le corps en action vive vicie l'air quatre fois plus que le corps au repos (D"" Lagrange). D'où il résulte que jouer des muscles dans un air déjà respiré et toxique par conséquent ne fait rien moins que d'empoisonner activement.

Certains excès sont possibles, et une mesure est nécessaire, par conséquent une surveillance, pour les

filles notamment. « Tous les exercices physiques doivent être administrés à dose modérée et graduellement croissante, » dit le D'' Rochard. Physiologiquement ce serait une énorme erreur de croire que Texercice musculaire sans frein ni limite est toujours bon et corrige les excès de travail cérébral. Il n'y aurait pas de préjugé plus funeste, et si je ne Tai pas dénoncé encore, cependant le mal commence à se faire sentir çà et là chez nos garçons; pendant que la majorité vit encore trop peu de la vie musculaire, quelques-uns, en petit nombre, en ont senti Tivresse et s'y adonnent avec une passion qui commence à offrir des dangers. Le surmenage est toujours mauvais, et un surmenage ne corrige pas l'autre. Au contraire il s'y ajoute. Après une année d'ardent travail cérébral, il faut des vacances paisibles, aux champs, à la montagne, à la mer; mais des ascensions périlleuses, la chasse môme à outrance (avec la rosée du matin, la nuit écourtée, etc.), les bains de mer trop prolongés par tous les temps, peuvent en moins de rien mettre à bout les forces et compromettre la vie même. J'en ai vu de terribles exemples. L'épuisement, masqué d'abord plus ou moins, éclate tout à coup en maladies de cœur, en congestions foudroyantes, en phtisie galopante. Et ce n'est pas seulement de l'épuisement, c'est un empoisonnement, à la lettre, la fatigue brûle les éléments organiques, et les résidus, les cendres de ces combustions trop vives sont toxiques, n'étant pas éliminées à mesure.

Pour les fdles, plus fragiles, le danger serait plus grand encore, si Ton faisait les mêmes fautes. Signalons-le donc explicitement. Mais nous n'en sommes pas là, il s'en faut! C'est pourquoi dans cette question.

VOUS me trouverez toujours, jusqu'à nouvel ordre, du côté de ceux qui poussent à la diffusion des exercices physiques.

Cela posé, il me suffira de vous renvoyer pour le détail aux écrits spéciaux, par exemple à Tétude de M. Ph. Daryl intitulée « Les jeux de plein air pour les filles » dans le Bulletin de iÉducation physique [année i 889, n" 8). C'est le complément de l'ouvrage de M. de Saint-Clair : Jeux et exercices de plein ah\ (2^ édition, Paris, 1889). Voilà les classiques du sujet, avec le livre du D"" Lagrange. J'y relève en courant quelques observations particulières.

Un des moindres jeux est le crocket, qui a cependant pour lui de plaire aux filles; et c'est beaucoup. Mais il est peu actif; et il ne procure guère que le minimum de gain physiologique. A l'opposé est le lawn-tennis, ce jeu importé chez nous d'Angleterre, et apporté en Angleterre des Indes où le major Wingfield l'inventa , il y a une trentaine d'années , en mélangeant ingénieusement la courte paume et la longue paume. Le grand avantage de ce jeu c'est de permettre aux deux sexes de jouer ensemble dans des conditions idéales de gaîté, d'animation, de mouvement à la fois très vif et très précis, et aussi de bienséance. Un tel exercice vaut à lui seul toute la gymnastique du monde; pour les filles il demande et donne autant d'élégance, mais une élégance plus robuste que le volant et la raquette ordinaire, ou l'antique jeu des grâces injustement délaissé.

Dans Tentre-deux se placent tous les jeux traditionnels, la marelle ou le palet qui fait sauter modérément et garder l'équilibre, le colin-maillard qui

fait courir en tout sens, l'escarpolette, le chat perché, etc.

Deux exercices doivent faire Tobjet d'une remarque spéciale : la natation et Féquitation. L'un et l'autre, excellents pour les garçons, ne le sont guère moins pour les jeunes filles. Il n'ont que le tort d'avoir un caractère un peu exceptionnel. La natation n'est guère possible pratiquement qu'aux bains de mer, ou quand on habite au bord d'un fleuve très bien connu, ou spécialement aménagé ; elle n'est possible de plus que pendant une courte saison, et avec un scrupuleux égard aux contre-indications accidentelles. C'est ce qui me fait dire qu'elle est nécessairement un exercice d'exception (moins toutefois que le patinage, si parfait lui aussi, et si joyeux). C'est dommage, car il n'y a qu'une voix sur les bienfaits d'un exercice qui met en action presque tous les muscles du corps, qui commande des mouvements gracieux, sans grossir les mains et les poignets, comme le fait la gymnastique ordinaire, et qui développe le sang-froid et le courage, un courage dont la femme aussi bien que l'homme peut avoir besoin. A défaut de la natation, et sans en attendre les mêmes avantages, il est bon de recourir à son succédané, l'usage des lotions froides quotidiennes, du drap mouillé, des frictions, dont la vertu stimulante à la fois pour la circulation et la fibre musculaire, et apaisante pour les nerfs, est presque impossible à exagérer.

Pour l'équitation, on pourrait craindre qu'elle ne s'accordât pas bien avec les habitudes sédentaires de la vie du foyer; il faut à une écuyère des courses, des chasses, et même des admirateurs, toutes choses dont se passent fort bien un mari et des enfants.

Cependant je sais des femmes qui montent très bien à cheval, et très volontiers^ et qui adorent mari, enfant et ménage. La vérité est que chacun porte son caractère dans cet exercice comme dans les autres. Il ne faut pas nier que les exercices préférés ne façonnent en partie le caractère, après avoir été choisis par lui; j'avoue donc que Téquitation à outrance serait d'une convenance médiocre pour une jeune fille. Mais le grand défaut de lequitation, c'est plutôt d'être un exercice décidément aristocratique et de luxe, à la portée d'un très petit nombre. Au point de vue de l'hygiène, je le recommanderais vivement comme l'un des meilleurs qui soient pour la femme aussi bien que pour l'homme. Exercice de plein air s'il en est (car la poussière des manèges n'est qu'une nécessité transitoire), exercice de force et de souplesse, de courage, de décision et d'adresse; exercice admirable à tous égards.

Mais le plus parfait de tous, au dire des hygiénistes, et par bonheur le plus pratique en même temps, c'est la danse : mouvement vif et doux à la fois, mouvement esthétique au plus haut point, qui plaît à toutes les filles passionnément et qui leur fait un bien infini, à la seule condition d'avoir lieu en plein air et sans excitation factice de vanité. « J'ai gardé pour la fin, dit le D"" Rochard, le jeu qui a le plus d'attrait pour la majorité des jeunes filles et celui qui leur convient le mieux; c'est la danse. Je ne veux pas parler de celle à laquelle elles se livrent plus tard, en toilette de bal, au son d'un orchestre, dans l'atmosphère impure et surchauffée des salons : celle-là n'a rien à voir avec l'hygiène. Je veux parler de la danse naïve et primitive des petites filles qui tournent en

rond sur l'herbe, en se tenant par la main et en chantant de bons vieux airs français que la tradition a conservés et qu'elles se transmettent les unes aux autres. »

Et ce n'est pas seulement pour les petites filles que la danse est l'exercice par excellence, le mieux fait pour favoriser le jeu des poumons et pour développer le jeu des attitudes. Je l'encouragerai pour tous les âges et dans toutes les écoles de filles. J'en sais, des plus grandes, où c'est à peu près le seul exercice que l'on fasse, mais on danse une heure tous les soirs; c'est le salut. Vive la danse, lorsqu'elle est le seul moyen de faire remuer nos terribles travailleuses. Je voudrais lui donner un coefficient aux examens.

Dans un fascicule des mémoires et des documents scolaires publiés par le Musée pédagogique je trouve 35 jeux indiqués ou décrits et classés méthodiquement, rien que pour les filles; il y en a davantage pour les garçons. Ils sont divisés en jeux récréatifs et jeux gymnastiques, selon qu'ils répondent plus spécialement à une de ces deux exigences hygiéniques « également urgentes chez l'écolier » : le besoin de plaisir et le besoin d'exercice. La liste est intéressante à consulter. Mais elle pourrait être bien allongée, en mettant à profit les usages locaux.

Si tous ces jeux étaient pratiqués universellement et largement par nos jeunes filles, ils suffiraient sans aucune gymnastique expresse. En Belgique, paraît-il, la gymnastique scolaire se compose exclusivement de jeux, mais de 60 jeux différents coordonnés dans un programme en règle. En Angleterre aussi, les

jeux tiennent presque toute la place, du moins pour les enfants sains, la gymnastique a surtout un caractère orthopédique et médical. Chez nous, les programmes d'enseignement primaire, depuis Fécole maternelle jusqu'à l'école normale, comportent tous un programme exprès de gymnastique pour les deux sexes, avec une part déterminée dans l'emploi du temps. On a même institué un diplôme spécial, le certificat d'aptitude à l'enseignement gymnastique pour les deux sexes.

Aux Etats-Unis la gymnastique savante avec mensurations incessantes tient une place démesurée; de plus, entre elle et les jeux proprement dits, très en honneur comme en Angleterre, existe toute une catégorie d'exercices mixtes qui consistent essentiellement en mouvements rythmés et musicaux sans grands efforts et sans appareils. Ils se font au son du piano, souvent dans un local ad hoc appelé Callisihenium, et disposé pour permettre les mouvements d'ensemble, marches, danses qu'exécutent souvent les deux sexes réunis. Le but est de développer la souplesse et la grâce plutôt que la force. Sorte de jeu d'ensemble réglé et doux, qui repose du travail mental et rafraîchit les esprits, tout en formant le corps.

Que faut-il penser de la gymnastique dans l'éducation de nos filles? J'avoue qu'avant d'avoir fait une étude un peu approfondie de la question, j'inclinais fort à en faire bon marché, pour ne pas dire à la sacrifier tout à fait. Pour les garçons, non. Si impopulaire qu'elle soit souvent parmi eux, si morne et trislc qu'elle leur paraisse parce qu'elle est pitoyablement dirigée quelquefois, je l'ai toujours défendue

en principe, j'ai toujours senti, d'accord avec tous les spécialistes, que la force musculaire est un don à cultiver chez l'homme, un don d'une valeur absolue et d'une utilité évidente pour l'individu et pour la communauté. En particulier, aussi longtemps que Vullima ratio gentium sera la guerre, c'est-à-dire un formidable déploiement des forces en réserve dans les nations, il est trop clair que l'indépendance et l'existence même d'un peuple dépendront plus ou moins du jarret de ses fantassins, de l'assiette de ses cavaliers, du biceps de tous ses enfants.

Mais pour nos filles! qu'ont-elles besoin, me disaisje, de gymnastique? Pour suppléer à l'absence de jeu, soit! pour les forcer à se remuer quand elles se recroquevillent dans les cours, à la bonne heure! Mais quand elles courent, sautent, jouent, se promènent au grand air, quand elles donnent à ces jeux bienfaisants tout le temps désirable et disponible, à quoi bon des mouvements obligatoires, méthodiques, prescrits, ennuyeux par cela même?

Ennuyeux, il faut bien le dire, on juge tels le plus souvent les exercices de la gymnastique officielle. Il ne s'ensuit pas qu'ils le soient nécessairement ni qu'ils soient inutiJes autant qu'on le pense.

Il faut bien le dire, en effet, les jeux ont beau metlre en mouvement toutes les facultés de l'enfant, l'enfant cependant n'y apporte au bout du compte que les qualités qu'il a déjà... et les défauts du même coup. Fille ou garçon, s'il est mou, négligent, il joue mollement et avec nonchalance. S'il se contente de l'a peu près, il s'en contentera dans ses jeux. Et pour grande que soit la supériorité des jeux libres, ils ne sont pas toujours possibles ; ils sont empêchés par

l'intempérie des saisons; et l'on n'a pas toujours tout le temps et l'espace qu'ils demandent. Enfin il arrive que des enfants ne peuvent pas jouer, sont incapables (par suite de quelque infirmité ou de mauvaises habitudes prises) de prendre part aux jeux les plus bienfaisants; les abandonnera-t-on à l'inertie et au marasme? La gymnastique dans tous ces cas supplée au jeu, s'y substitue ou s'y ajoute très utilement.

Dans le dernier cas surtout, on a la « gymnastique médicale » ou « orthopédique » dont pas un médecin ne voudrait se priver.

Mais la gymnastique ne sert pas seulement dans les cas où le jeu fait défaut; elle est éducative comme lui; elle a sa raison d'être dans tous les cas. En effet, pour l'ordinaire, et peut-être même en mettant tout au mieux, « les jeux libres pèchent par l'insuffisance et la qualité de l'exécution ». Insuffisance, car, dans une séance de jeux, certains actes musculaires sont répétés un grand nombre de fois, tandis que d'autres non moins importants ne sont pas exécutés du tout. Notons d'ailleurs que dans les jeux libres ce sont les plus hardis et les plus vigoureux qui tirent tout le bénéfice de ces exercices, tandis que les plus faibles ou les moins décidés se tiennent un peu à l'écart. En second lieu les mouvements sont précipités et parfois désordonnés. L'élève néglige ses attitudes et ses allures; il marche, court, saute à sa fantaisie, sans ménager ses forces et sans se préoccuper d'en tirer le meilleur parti. L'essence de la gymnastique et son bienfait est de « faire d'une façon méthodique et progressive l'éducation des mouvements ».

Voici un exemple très humble mais très net de l'uti-

lité propre de la gymnastique intelligente sans préjudice des plus libres jeux. Une petite fille de cinq ans, parfaitement saine, et très jolie enfant, un peu molle seulement en sa grâce de bébé, est observée un jour par Toeil attentif d'un médecin ami, homme tout à fait supérieur à qui rien n'échappe. Il remarque qu elle ne se tient pas tout à fait droite, elle a une épaule imperceptiblement plus haute que l'autre et sa taille a une légère tendance à dévier. Rien de plus insignifiant si quelque chose l'était en pareille matière; mais il n'en prend pas son parti. Il conçoit immédiatement et conseille un petit exercice d'équilibre très simple à faire chaque matin pendant cinq minutes à peine, en vue de forcer les muscles qui soutiennent la colonne à jouer tous alternativement et à se développer également. Le corps appliqué à un mur de la chambre, les mains abaissées, l'enfant lève chaque jambe alternativement et tient deux ou trois secondes le pied appliqué à la muraille. Au bout de très peu de temps l'effet est sensible, et bientôt la symétrie est parfaite, l'attitude entièrement irréprochable.

On sait que la Suède dispute à l'Allemagne l'honneur d'être la patrie de la gymnastique; Ludwig .John, né en Poméranie en 1778, a été en Allemagne l'apôtre national de la gymnastique. Il lui donna une signification essentiellement patriotique et voulut faire des sociétés de gymnastique les instruments de la régénération politique de son pays. Son livre sur la gymnastique allemande est de 1816 : et malgré les persécutions et l'exil qu'il eut à souffrir, quand la politique rendit son œuvre suspecte à certains souve-

rains, on peut dire qiiil a eu un rôle prépondérant dans la formation de TAllemagne nouvelle.

Sa gymnastique essentiellement militaire, athlétique, gymnastique de force et de précision automatique, a pour ainsi dire fait Tarmée prussienne.

Pierre Henri Ling, le fondateur de la gymnastique suédoise (1776-1839), fils d'un pasteur, fut aussi soldat dans sa jeunesse assez aventureuse, devint professeur d'escrime, et enthousiasma la jeunesse pour les exercices du corps. Musicien et artiste en même temps, il voulut fonder sur une base scientifique et rationnelle une gymnastique tout attique par ses tendances esthétiques. Il fit de fortes études anatomiques pour connaître les mouvements utiles; il conçut nettement le double rôle éducatif et curatif de la gymnastique, en même temps que ses applications militaires. En 1823 il fonda à Stockholm l'institut central de gymnastique. Dans son ouvrage sur les Principes généraux de la gymnastique, il distingue la gymnastique pédagogique, la gymnastique militaire, la gymnastique médicale, la gymnastique esthétique. Vers 1846, son livre ayant été traduit en allemand et ses partisans y faisant école, un immense débat s'ensuivit entre ses principes et ceux de John. La gymnastique allemande use largement des agrès, des barres fixes notamment, tandis que Ling n'en veut pas; d'où le nom de Barrenstreit. Pendant dix-sept ans Ling l'emporta, môme en Allemagne; mais en 1863 une réaction eut lieu en faveur de John et l'on revint à la gymnastique purement allemande comme plus virile et plus militaire.

S'il fallait choisir entre ces deux systèmes exclusifs, il n'y aurait guère de doute : le système allemand

pour les garçons, le système suédois pour les filles.

Le premier convient essentiellement à des soldats, et tous nos garçons sont de futurs soldats. Il est plus vif, plus gai, demande et développe plus de vigueur physique et de hardiesse morale. Mais pour les filles la meilleure méthode consiste en une progression habituellement graduée de mouvements combinés de manière à mettre en jeu tous les groupes de muscles, à développer toutes les parties du corps, à faire fonctionner tous les organes, sans en favoriser aucun. Voilà évidemment le vrai correctif aux sports spéciaux et aux déviations de croissance qui en résultent.

Vous trouverez un exposé enthousiaste de la méthode suédoise dans le discours de clôture prononcé par le physiologue Mosso, de Turin, aux conférences de la « Société pour FÉducation de la femme » tenues à Rome en 189^, conférences auxquelles a assisté constamment la reine d'Italie. Malgré Tengouement général des Italiens pour tout ce qui est allemand, la vérité, ici, a gardé tous ses droits. Mosso repousse la gymnastique allemande (la scolaire même, déjà plus tempérée que la militaire) comme trop acrobatique et ne convenant en rien. Il veut une gymnastique purement hijgiénique^ donnant moins d'importance au développement des muscles, plus à celui des viscères et des fonctions. Il se plaint qu'on commence trop tôt et qu'on finisse trop tard. L'âge le plus favorable est, pour lui, de quatorze à vingt-quatre ans. Mais les grandes filles dédaignent la gymnastique parce qu'elles la croient affaire des petites. Il adjure les mères de prendre à cœur l'avenir de leurs enfants. L'hystérie qui nous

gagne est à combattre par la lumière, Tair libre et le mouvement. Or, les mouvements légers mieux que les mouvements très forts favorisent les fonctions de la lymphe et du sang. Règle générale, la gymnastique féminine ne doit pas être une gymnastique de force. Le but est de rendre les femmes surtout propres à leur fonction de mères, gardiennes de la race et de sa beauté. Pour cela, il faut développer surtout la poitrine, puis les muscles du diaphragme et de l'abdomen. Au premier point de vue, il recommande surtout les mouvements d'équilibre, la marche et la course légère avec les bras levés, soutenant par exemple un léger fardeau sur la tête. Il attribue sans hésiter à l'usage de porter la cruche pleine d'eau sur la tête, l'attitude incomparablement belle et élégante des femmes Romaines. Cela est tout à fait conforme à ce que nous pouvons observer chez nos femmes françaises du pays Basque par exemple et des Pyrénées, où beaucoup de vous ont sans doute vu le jeu élégant de la course aux cruches. Pour le développement des muscles abdominaux, le D"" Mosso recommande particulièrement des exercices consistant à se coucher sur le dos, à passer ses mains sous sa tête, et à se relever sur son séant par un effort lent des muscles du tronc, les jambes jointes et immobiles, quelquefois les pieds appuyés sur une barre fixe. Toute cette conférence est très vive et très suggestive. Mais je me demande si notre « Manuel officiel » français n'est pas encore ce qu'il y a de mieux, de plus conforme à notre caractère national et à nos besoins. En eifet la gymnastique préconisée, codifiée dans notre manuel n'est ni allemande ni suédoise, elle est un mélange des deux, ou plutôt elle est fran

çaise et a bien, comme telle, son intérêt. Le Manuel distingue dans la gymnastique proprement dite deux grandes parties : 1° La gymnastique d'assouplissement et de développement ; 2° La gymnastique d'application.

La V^ est une gymnastique rationnelle s'adressant à l'ensemble des élèves, et visant à exercer, selon un ordre méthodique et des exercices gradués, une action éducatrice sur l'organisme entier.

La 2^ comprend des exercices plus spéciaux, d'une utilité pratique dans la vie soit pour celui qui les exécute, soit pour le mettre à même d'aider les autres, comme l'escrime, la natation, les exercices de sauter et de grimper. Je relève ça et là quelques conseils qui concernent les filles.

La gymnastique pour elles doit se proposer pour but non le développement exagéré de la force musculaire ni la virtuosité exceptionnelle, mais « l'harmonie de l'être humain ». Avant tout elle doit lutter contre les mauvaises conditions d'hygiène créées par les milieux sociaux et leurs exigences, par le milieu scolaire notamment, et établir un équihbre salutaire entre l'activité physique et l'activité intellectuelle.

La leçon de gymnastique débute par des mouvements des membres inférieurs, et continue par des exercices demandant une énergie croissante du commencement au milieu et diminuant ensuite jusqu'à la fin. Après tout exercice actif une courte pause pour rétablir la régularité de la respiration et de la circulation. Respiration profonde et large même au cours d'exercices violents tels que la course. Pas de culbutes, pas de suspension de la tête en bas. Vêtement très libre autour du cou et du thorax, en laine

légère. La Iranspiralion n'est pas à craindre, mais seulement le refroidissement après. Les exercices se feront le moins possible dans des salles. Le sol nu et légèrement arrosé.

Les modifications utiles que l'on doit s'efforcer d'obtenir sont : le développement de la charpente osseuse; c'est pour cela que les mouvements de force doivent être absolument défendus dans le jeune âge. Les exercices athlétiques arrêtent la croissance.

Le développement musculaire en harmonie plutôt qu'en puissance et en volume. Recommander les mouvements d'extension lente plutôt que de raccourcissement brusque. Pas d'à coups. Ne pas confondre la vigueur et la saccade. Et des temps d'arrêt au moment des changements de sens.

La fixation de l'épaule. Pour remédier aux défauts de conformation de l'épaule et du thorax, si fréquents, faire des exercices qui rapprochent les omoplates et les fixent solidement en arrière contre le thorax.

L'ampliation du thorax. Le rapport de la capacité pulmonaire au poids du corps augmente à mesure que le sujet devient capable d'exécuter sans fatigue une plus grande somme de travail musculaire dans un temps donné.

La solidité des parois abdominales, capitale pour les femmes.... Les pauvres femmes de la campagne ont si souvent des hernies qui limitent leur puissance de travail et abrègent leur vie.

Enfin la perfection de la coordination des mouvements obtenue par l'exécution parfaite, d'abord lente, puis progressivement accélérée des actes musculaires simples.

Ce n'est pas la faute, il faut le dire, des organisateurs de l'éducation publique des filles si la vie physique dans nos écoles publiques de tous les degrés n'est pas encore ce que nous rêvons. La théorie est faite, les instructions sont données; l'exécution seule reste insuffisante.

Ne nous lassons pas de dénoncer ces insuffisances. Il est de mode aujourd'hui encore de s'écrier à propos de tout et comme conclusion à toute satire sur les femmes : Voilà l'œuvre des lycées de filles. Eh bien ! les lycées de filles ne se proposent rien moins que de régénérer la race, de la restaurer dans toute sa vigueur et toute sa beauté. S'ils ne le font pas ils ont tort et manquent à ce que* le pays attend d'eux. Et déjà ils y réussissent de mieux en mieux, ne nous lassons pas de le répéter. Heureux serai-je pour mon compte si j'ai donné à quelques personnes qui ne l'avaient pas encore assez le sentiment vif de l'importance de ces humbles questions de l'éducation physique, plus graves au fond que toutes les questions de programmes historiques et littéraires.

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