‹ L'éducation des jeunes fillesChapitre 32 sur 40 · ONZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

ONZIÈME LEÇON

Éducation pratique des filles :

Économie domestique, travaux manuels.

L'apprentissage des devoirs domestiques plus important que l'instruction. — La destinée de la femme : entretenir le bienêtre et le bonheur autour d'elle. — L'éducation domestique dans la famille. — Une dame millionnaire qui fait son lit et sa chambre. — Le rôle de l'école dans l'éducation domestique. — L'enseignement de l'hygiène. — Les écoles ménagères.

Supposons l'éducation physique et Téducation morale tout à fait bien faites et harmonisées entre elles comme elles doivent l'être, que faut-il ensuite premièrement, quelle chose vient immédiatement après en importance? Ce n'est pas encore l'instruction, c'est ce que j'appellerai d'un mot unique Véducation 'pratique. Mais qu'est-ce à dire?

Pratique, toute l'éducation doit l'être, l'est par définition, si elle répond à son but, qui est de préparer à la vie. L'éducation morale est pratique au sens supérieur du mot; l'éducation physique ne l'est pas moins puisque la culture des énergies physiques a pour premier but et premier effet de mettre l'enfant à même

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craccomplir au mieux tous ses devoirs, les plus humbles comme les plus hauts, dans cette vie. Mais par éducation proprement pratique, j'entends pour la jeune fille Fapprentissage des devoirs prochains de la femme, Texpérience directe, active et méthodique des occupations fondamentales qui devront remplir sa vie. En deux mots, j'entends par là essentiellement réconomie domestique et les travaux manuels féminins.

Il ne s'agit pas encore ici de l'éducation professionnelle dont nous aurons à dire un mot plus tard, mais seulement de l'éducation générale dans laquelle je pense qu'il faut faire entrer l'éducation domestique, nécessaire à toutes les filles.

En vain la morale leur prêcherait le devoir en général et le bon vouloir; elle resterait en l'air, pour ainsi dire, et risquerait fort de ne pas prendre racine dans le cœur, et de servir à peu de chose dans la suite, si elle n'exerçait à la pratique de devoirs déterminés, de ceux-là mêmes que la vie réserve à la femme. Riche ou pauvre, en effet, jeune ou vieille, mariée ou non, elle aura une maison à tenir; elle devra se rendre utile dans une maison, tantôt comme maîtresse, tantôt en sous-ordre. Pour gagner sa vie ou pour occuper élégamment ses loisirs, elle devra faire œuvre de ses mains, tricot grossier ou féerique tapisserie, rude couture ou dentelle aérienne, peu importe. Ne le fîtelle pas, elle devra être à même de le faire, elle devra pouvoir commander et apprécier ce que feront les autres sous peine d'infériorité flagrante. Or, comment commander intelligemment, surveiller et juger ce {[u'on serait totalement incapable de faire? Bref, c'est peu qu'une fille ait reçu les plus belles leçons de morale

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si elle n'est pas préparée spécialement aux devoirs spéciaux que la vie lui réserve.

Ce principe me paraît d'une importance supérieure en pédagogie ; quoiqu'il faille avant tout former dans rélève, garçon ou fille, l'être humain, la personne éclairée et libre et apte à tout, il faut aussi et en môme temps rendre l'éducation suffisamment spéciale, c'est-à-dire précise, conformément à la loi de la division du travail. Car on ne peut faire tout indifféremment et également bien en ce monde ; être censément apte à tout, c'est très souvent, en fait, une façon de n'être réellement apte à rien.

Et d'autre part, à l'énergie que développe une bonne éducation physique, il faut un emploi. Or, l'emploi normal de la vigueur motrice, c'est plutôt Faction que l'étude spéculative. Si l'on a pu dire (par paradoxe) que l'homme qui médite est un animal dépravé, s'il est vrai, sans paradoxe, que sauf de bien rares exceptions, l'homme qui ne fait que méditer et n'agit pas est en dehors des voies naturelles, combien n'est-il pas plus vrai de dire que la femme serait hors de ses voies, et ne vivrait pas d'une vie normale, qui ne ferait qu'apprendre, lire, et penser sans se mêler à la vie pratique, sans rien faire pour améliorer, pour embellir les conditions de la vie autour d'elle. Si bon marché qu'elle fasse du bien-être pour elle-même, son cœur doit l'avertir qu'elle est comptable de celui des autres. Une femme n'est pas dans la vérité de sa nature, si par son fait il n'y a pas sous le toit qu'elle habite et dans son voisinage autant d'aisance, de bon ordre et de bonheur que possible. Ce n'est pas par pure métaphore qu'on dit que la femme, une vraie femme, est comme une providence pour toutlç

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monde autour d'elle. Ce rôle modeste —■ ou sublime, — améliorer la vie de chaque jour, est le sien proprement et littéralement. C'est à cela finalement que je veux voir servir cette belle santé physique, ce ressort infatigable que nous avons pris soin de lui donner.

Idéal modeste ou sublime, demandais-je? Prenez-le comme vous le voudrez. C'est l'idéal prochain, c'est la portion la plus sûre et la moins chimérique de l'idéal de l'éducation féminine. Oh! ce n'est pas un jeu, je le sais, que la tenue d'une maison 1 cela est laborieux, sérieux, ennuyeux quelquefois, souvent prosaïque. Eh bien, quand ce serait, raison de plus de les y exercer. Mais est-ce donc un sacrifice même pour une jeune femme d'une haute intelligence de s'occuper des soins domestiques?

Peut-être cédons-nous à un inconscient égoïsme en parlant de la poésie du ménage et du bonheur que la femme peut y trouver. Notre intérêt est si évidemment qu'elle entende les choses ainsi! Nous avons bonne grâce à trouver que c'est une destinée assez belle et assez noble pour la femme que de nous servir, de nous soigner, de faire un paradis de notre maison. Car c'est nous qui sommes le dieu de ce culte que nous lui prêchons, l'idole de ce sanctuaire domestique que nous lui demandons d'embellir.

Et, de fait, nous serions vraiment ridicules et odieux si nous prétendions borner à cela leur horizon, et les enfermer dans les soins du ménage. Mais tel n'est pas notre sentiment, vous le savez; et d'ailleurs il se trouve que cette poésie du ménage, personne n'en a mieux parlé que les femmes elles-mêmes.

Mme de Maintenon faisait une part considérable aux travaux des mains, et elle n'entendait pas par là « les ouvrages exquis... des colifichets, des niches, des châsses et choses semblables, qui, sous prétexte de piété, sont de vrais amusements d'enfants, mais tout simplement le linge, les habits, les coiffes, les bas, les meubles, les ornements quand il en faudra ; tout cela fournira d'ouvrage abondamment.... »

Elle blâme doucement les « dames » de ne pas entretenir assez franchement les demoiselles de leurs futures obhgations. « La plupart des religieuses n'osent prononcer le nom du mariage... Je vous ai vu ce faible. Je voudrais bien qu'il fût détruit ici pour toujours!... Craignez que les omissions qu'elles feront par ignorance des devoirs de cet état ne retombent sur vous, qui aurez négligé de les en instruire.... Vous ne sauriez trop leur prêcher l'édification qu'elles doivent à leur mari, le support, les soins, l'attachement à sa personne et à tous ses intérêts...; le soin de l'éducation des enfants qui s'étend bien loin, celui des domestiques et du ménage, qui sont plus indispensables aux mères de famille que les prières de surérogation que quantité d'entre elles ont coutume de faire, au préjudice de ces premiers et plus importants devoirs de leur état... »

Et à Saint-Cyr même, en attendant, elle veut que les élèves fassent leur lit, balayent à tour de rôle, et elle les observe à l'œuvre, elle dénonce les mauvaises ouvrières qui « balayent sans se soucier que la place en soit plus nette >.

Mme Necker de Saussure ne descend pas dans le même détail. Mais quoiqu'elle revendique pour la femme l'égalité morale avec l'homme en des termes

qui lui font repousser fièrement le choquant principe de Rousseau que toute « Téducationdes femmes doit être relative aux hommes », elle ne manque pas de rappeler que le soin de la vie domestique est son partage, que « son rôle particulièrement en ce monde est de perfectionner la vie privée, de l'animer, de Tembellir, de la sanctifier; c'est là une grande et noble carrière! »

En effet, pour que la femme remplisse bien cette tâche, il faut qu'elle s'élève au-dessus. Mais elle s'élève d'autant plus qu'elle ne craint pas de descendre à terre, à l'occasion de descendre jusqu'au balai, au plumeau. La plus parfaite maîtresse de maison que je connaisse est beaucoup plus que millionnaire, large à la dépense, hospitalière autant qu'aucune femme du monde, charmante chez elle, brillante au dehors, où sa gaîté franche apporte toujours un rayon de soleil. Eh bien, elle fait toujours son lit elle-même, range sa chambre et le cabinet de son mari tous les matins, elle met en ordre sa lessive tous les 8 jours, y donnant toute une demi-journée. A ses filles, qu'elle fait instruire solidement, elle a donné pour règle de faire leur chambre elles-mêmes tous les jours, de faire les lampes, de n'avoir presque aucun besoin des bonnes pour leur service personnel. Elle regarde comme la dernière des servitudes le triste besoin de se faire servir, qui fait qu'on met son bien-être et sa bonne humeur dans la dépendance des domestiques. Quelle n'est pas la supériorité de ces femmes du nord (c'en est une, à peine ai-je besoin de le dire) sur cette aimable vie de Bohème, si fréquente dans le midi, où l'oisiveté ornée, le désœuvrement luxueux est presque toujours le premier effet auquel se reconnaît, et tient à

se faire reconnaître la femme riche, voire simplement dans l'aisance.

Que Ton considère donc le bonheur de la femme et l'intérêt supérieur qu'elle a à conserver le cœur de son mari, ou le bien moral et économique de la famille, ou enfin le bien social, qui n'est que la résultante de tout cela, il y a évidemment là une question de l'intérêt le plus élevé et le plus général, une question d'une importance décisive, qui prime encore dans l'éducation celle de la culture proprement dite, celle de l'instruction. Vous le savez! non seulement pour les femmes du monde, comme on dit, mais pour toutes les femmes sans exception, nous voulons une instruction aussi élevée et aussi fine que possible; mais pour toutes, en revanche, pour les plus favorisées delà naissance et de la fortune comme pour celles de la condition la plus humble, je regarde comme aussi nécessaire, comme devant marcher de pair avec elle, ce que j'appelle la culture pratique, à savoir l'économie domestique et le travail des doigts.

Voici le moment de dire que par l'éducation domestique nous entendons essentiellement, sans préjudice des enseignements qui s'y rapportent et qui s'adressent à l'inteUigence, les exercices et les pratiques qui sont affaire de volonté et d'expérience, d'un seul mot affaire d'habitude. Habitude dans laquelle sont impliqués comme principes d'action des sentiments, des goûts, des idées, qui peuvent être très élevés, et comme moyens des actions qui sont souvent très humbles. « Là, dit spirituellement un auteur, le balai est le meilleur auxiliaire de l'impératif catégorique. » Le balai je n'y tiens pas absolument, faut-il le remarquer ;

il y aurait quelque affectation à y attacher la même importance dans toutes les conditions sociales; mais dans toutes les conditions il est nécessaire que la femme entende quelque chose à l'achat des provisions, à la préparation des mets, à la conservation des choses, à la propreté de la maison. Et c'est ici que nous rencontrons une objection dont il faudrait tenir compte. Je la trouve chez madame Guizot, qui ne fait aucun cas des soins du ménage dans l'éducation. « Ils sont légers à Paris, dit-elle; la facilité de toutes choses dispense d'y donner beaucoup de temps et de réflexion. » « Tant pis! répondrais-je : oui, on apporte tout à la cuisine, le pain, le lait, la viande; avec de l'argent on n'a besoin ni de prévoir rien, ni d'ordonner. On a des gens qui vous font un repas à forfait. Bientôt on en aura qui vous tiendront la maison à forfait. Mais où est la famille alors? où la maison? Certes il n'y a plus besoin d'apprendre la tenue de la maison s'il n'y a plus de maison. Ce n'est pas la pensée de Mme Guizot ; mais elle craint dans les occupations domestiques un attrait trop vif, qui menace les études proprement dites. « Les occupations du genre de celles qu'Emmeline (une fille de paysan) partage avec sa mère plaisent généralement aux enfants beaucoup plus que l'étude. Il y faut moins d'occupation d'esprit; les résultats sont plus immédiats, et plus vte satisfaits. Le difficile est de les faire travailler dans l'enfance au profit de l'âge de raison.... Combien volontiers Sophie quitterait l'histoire de César ou d'Alexandre pour aller préparer une compote de pommes ou éplucher les groseilles destinées à faire les confitures! Elle en voit bien mieux l'utifité, et y réussit bien plus vite. Cela flatterait son ambi-

tien même, en l'élevant aux occupations des grandes personnes. Il est certain que les enfants chargés de bonne heure d'intérêts sérieux acquerront de meilleure heure une solidité de sens, un ensemble dans leur conduite très rares chez les nôtres, pour qui le travail et l'amusement sont des choses tellement différentes. Mais aussi, essayez un peu plus tard de les en faire sortir et de les appliquer à ces travaux intellectuels! Il en résulte l'habitude de borner sa pensée aux affaires du quart d'heure, de se former dans le temps comme dans le monde un cercle étroit au delà duquel la raison ne conçoit rien d'important, et qui placera naturellement les intérêts du bien-être de tous les jours avant les considérations qui doivent diriger l'ensemble de la vie. C'est là un des grands inconvénients de la vie purement pratique à laquelle le défaut d'instruction réduit en province un grand nombre de femmes. Ce serait aider puissamment à la médiocrité de l'esprit et du caractère que de faire, comme je l'ai vu désirer à quelques personnes raisonnables, des soins économiques du ménage le point capital de l'éducation des jeunes filles. »

Oui, il y a là d'utiles avertissements, de fines et justes remarques. Aussi n'est-il pas question de substituer l'éducation domestique à la culture, ni même de la faire passer avant chronologiquement. Car il est vrai que l'esprit s'y rouillerait. Mais nous repoussons énergiquement l'assurance naïve qu'il suffirait d'avoir fait de bonnes études et d'être intelligente pour se trouver du jour au lendemain, sans aucune initiation, une parfaite maîtresse de maison. Il y faut un apprentissage exprès : cela est d'une importance privée et pul)li(iuc énorme. On m'a conté qu'une jeune

femme extrêmement intelligente, pourvue de tous les diplômes possibles, avait cruellement souffert après son mariage et pendant des années, de son inexpérience aux choses du ménage; elle pleurait de dépit un jour que, la bonne absente, il lui fallait d'urgence faire déjeuner son mari appelé au dehors à heure fixe. Elle ne put jamais allumer le fourneau I Elle se voyait déjà méprisée de son mari, moins aimée ; de quel cœur elle aurait mis au feu, pour le faire prendre, tous ses diplômes, qui ce jour-là lui paraissaient puérils.

Quels seront maintenant les voies et moyens de l'éducation domestique? Nous pouvons la considérer dans la famille d'abord, puis dans les écoles ordinaires. Et je dirai un mot, en passant, de quelques institutions spéciales d'éducation domestique.

La famille, voilà apparemment la véritable école d'application pour la femme, le lieu par excellence de l'éducation domestique. Supposez une famille modèle et une mère parfaite, il est clair que dans cette famille et sous la direction de cette mère la jeune fille apprendra par l'exemple, par la pratique, dans les meilleures conditions qu'on puisse rêver, ses futures fonctions de maîtresse de maison. Elle y prélude dès l'enfance, insensiblement, par ses jeux mêmes (les petits ménages, l'habillement de la poupée). Dans les familles pauvres, elle commence tôt à se rendre utile. Puis le temps vient d'aller à l'école : externe, elle continue à prendre une part active matin et soir à la vie domestique. Interne, elle ne la retrouve qu'aux jours des vacances, mais avec plaisir. Enfin et en tous cas, après les études achevées, et avant le mariage, il y a

quelques années que la jeune fille passe à la maison, tout entière à Tapprentissage du gouvernement domestique qu'on lui abandonne souvent. C'est bien ainsi que se fait Téducation domestique de nos filles, ainsi que se perpétue la tradition de nos mères, et que s'entretiennent les vertus de bonne administration, d'intelligente épargne, qui, Dieu merci, caractérisent encore dans une si large mesure la famille française. Là est en effet, sachons le dire, pour une bonne part, le secret de notre richesse nationale. Le cultivateur et l'artisan en font la moitié, la ménagère fait le reste. L'état des choses n'est donc pas si mauvais. Craignons cependant que l'école et le progrès de la culture d'un côté, le bien-être et le progrès du luxe de l'autre, ne gâtent sur ce point nos bonnes traditions.

Donc la famille peut beaucoup. Elle a tout fait jusqu'ici ou à peu près; adressons-nous à elle premièrement, et faisons-lui prendre pleine conscience de son rôle dans l'éducation générale. C'est principalement parce que l'éducation domestique est son œuvre, que nous avons été si fort partisans de laisser la jeune fille dans la famille autant que possible. Oui, il y a mille choses que la jeune fille apprendra dans la maison mieux que partout, c'est le détail des manipulalions ménagères, si vraiment elle met la main à la pâte ; c'est ensuite, d'une manière plus générale, l'ordre vrai, cet ordre exquis, supérieur au luxe, nécessaire pour relever le luxe lui-même, si vulgaire et si déplaisant sans cela, capable au besoin d'en tenir lieu. Oui, une bonne maîtresse de maison apprend à ses filles à faire les choses réellement, et non pas seulement à en parler d'un air entendu; à ne pas

seulement ranger ses notes très exactement, mais à les payer régulièrement, ce qui vaut mieux. Elle leur apprend, comme le dit Fénelon, que l'avarice gagne peu et déshonore beaucoup, « qu'il ne faut retrancher les dépenses superflues que pour être en état de faire plus libéralement celles que la bienséance, ou l'amitié, ou la charité inspirent » ; que « souvent c'est faire un grand bien que de savoir perdre à propos » ; qu'enfin « c'est le bon ordre et non certaines épargnes sordides qui font les grands profits. » A la maison la jeune fille a sa chambre, d'ordinaire. On lui apprend tout naturellement à la tenir en ordre avec la plus rigoureuse propreté, à donner une place à chaque objet et à l'y replacer lorsqu'elle s'en est servi. De même on peut bientôt lui confier le soin de ses vêtements, et aussi l'administration de son petit budget : excellent moyen de lui apprendre graduellement la valeur de l'argent et le moyen de s'en faire honneur, au lieu de la laisser grandir dans l'imprévoyance absolue, dans l'habitude d'en demander et d'en recevoir sans savoir d'où il vient, ni ce qu'il coûte.

Oui, encore une fois, tout cet apprentissage pratique de la vie se fait on ne peut mieux dans la famille... quand il s'y fait, disons moyennement bien. Mais les choses ne se passent pas toujours ainsi. Ne connaissez-vous pas des mères, dans une condition même relativement modeste, qui ne mettent presque pas les pieds dans leur cuisine, qui croiraient déchoir en y allant, et qui posent en règle absolue que leur fille n'y doit pas paraître. Les livres, le piano, les cours, bien; mais le ménage, jamais, ce serait une inélégance; il

semble qu'elles sont persuadées que cela empêcherait leur fille de s établir. Le plus qu'elle fasse de travaux d'aiguille, ce sont de gentils ouvrages de salon, broderies et « frivolités ». Elle ira jusqu'à servir le café, jusqu'à offrir du bout des doigts une tasse de thé... qu'elle ne saura pas toujours faire.

Mais il faut aller plus loin ; l'éducation pratique que la jeune fille reçoit chez elle ne suffit pas encore, même quand elle est le mieux donnée. L'empirisme est toujours insuffisant dans la pratique et gagne toujours à être corrigé, complété, fortifié par une indication raisonnée et méthodique. Grande est la part du décousu, de l'à-peu-près dans l'emploi du temps à la maison. Puis les habitudes dégénèrent aisément en routine. L'attachement à des usages surannés fait mépriser ce qu'on n'a pas vu faire. Aussi ne saurais-je faire fi, comme je l'entends dire quelquefois, de l'effort, insuffisant encore, mais honorable, qui a été tenté pour faire de l'école, dans cette partie de l'éducation, l'auxiliaire de la famille. Dans toutes nos écoles de filles, à l'Ecole primaire élémentaire, et à rÉcole primaire supérieure, dans les Écoles normales, dans les lycées et collèges de filles, il y a un programme d'économie domestique. C'est un grand progrès sur le passé. L'école, en effet, sans se substituer à la famille, peut et doit ajouter son action à celle de la famille : action qui sera presque nécessairement plus théorique, mais, en revanche, plus méthodique et plus précise. Par exemple il est d'une extrême difficulté d'apprendre réellement aux filles à faire la cuisine à l'École, parce que cela coûte du temps et de l'argent, qu'on ne peut leur laisser gaspiller les denrées. Il n'est pas même toujours facile de les exercer à la

couture, du moins les petites filles pauvres qui en auraient le plus pressant besoin, parce qu'il faut des étoffes qui coûtent, un matériel qui s'use. Mais il y a bien des compensations à ces lacunes inévitables. L'école ne peut-elle enseigner très bien ce que si souvent les familles même ignorent, touchant l'hygiène de l'alimentation, la quantité et le choix des aliments, leur conservation, leur variété nécessaire, la composition correcte d'un repas, etc? Et, en fait de travaux d'aiguille, ne peut-elle apprendre à prendre un patron, à couper un vêtement simple, à faire vite et dans la perfection les coutures usuelles? Ne peut-elle enseigner surtout ce que les mères ne savent pas touchant le choix des étoffes, leur conservation, le prix de revient, la qualité, l'entretien, au sujet du blanchissage et de ses divers procédés, de l'hygiène du vêtement? Je connais des familles qui ont, par exemple, la superstition de la toile de fil, qui se croiraient déshonorées s'il entrait du coton dans le trousseau de leur fille: belle fierté de ménagère, mais parfaitement enfantine, et dont j'ai entendu se moquer un grand médecin. Voilà un exemple des services que peut rendre un enseignement exprès de l'école, même sur le terrain où la supériorité de la famille est incontestable.

Que sera-ce, si vous pensez aux enseignements moins étroitement pratiques et non moins essentiels? Celui de l'hygiène générale, par exemple, si nécessaire partout, si rudimentaire encore en tout pays, si parfaitement nul dans l'immense majorité des familles?

C'est par l'école à tous les degrés qu'il faut la répandre; et par l'école des filles on fera plus de

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besogne que par celle des garçons. Toute femme est née garde-malade, un peu médecin par conséquent. Les bonnes femmes dans les campagnes et à la ville aussi sont les dépositaires et les gardiennes des recettes empiriques, des remèdes traditionnels, de toute la sagesse (ou de la foliej courante touchant la santé et la maladie. En effet, que de préjugés absurdes et de pratiques grotesques à détruire ! Que de précautions utiles à faire passer par elles dans la pratique quotidienne et dans les mœurs. Le journal en porte quelque chose aux adultes, mais au hasard, et il ne dit pas tout.

Il n'y a qu'une voix parmi les médecins pour demander que l'école sème largement, avec les notions d'économie domestique, de bonnes et correctes notions d'hygiène privée et publique, d'hygiène et même de médecine usuelle, sur les maladies contagieuses et épidémiques par exemple, sur les pansements élémentaires à faire en attendant le médecin, surtout en cas d'accidents, fractures, brûlures, hémorragies, etc. Quiconque sait combien on est souvent désemparé dans les familles les plus éclairées, à quelle exploitation éhontée sont souvent en butte les pauvres gens, pensera assurément qu'il y a là tout un ordre de connaissances pratiques à répandre par tous les moyens.

Les religieuses ont fait un bien incontestable comme conseillères et infirmières dans beaucoup de petites communes; de là l'attachement qu'on leur a gardé souvent même quand elles étaient très ignorantes, aux beaux jours de la lettre d'obédience. Pourquoi ne donnerions-nous pas cet appoint, cette chance de plus de succès à nos institutrices? Ont-elles moins

charge d'âme, et est-ce parce qu'elles seront peut-être mères de familles qu'il leur serait inutile d'être habiles à soigner et à soulager? Ne faut-il pas, en particulier, qu'elles aient quelques idées correctes sur l'hygiène scolaire et les maladies des enfants?

Mais ce n'est pas seulement pour les institutrices, c'est pour toutes les filles que cet enseignement est indiqué. Je dispenserais bien plus volontiers une fille de quatorze ans de savoir les finesses de l'orthographe et la date de Tolbiac ou d'Azincourt que de savoir l'importance de l'eau pure dans la vie, celle de l'air renouvelé, le danger des infiltrations quand le fumier est trop près du puits dans la ferme.

C'est beaucoup déjà que l'hygiène figure dans les programmes de nos écoles ; mais j'ose trouver qu'elle n'y tient pas partout assez de place. A l'École normale le programme est excellent, large et haut; il commence par l'eau, l'air, les aliments, le logement, les maladies contagieuses, et comprend des leçons sur la vaccination et la revaccination, sur l'hygiène de l'enfance, et même sur les maladies des animaux de ferme.

Dans l'enseignement secondaire des jeunes filles l'hygiène occupe une heure par semaine pendant un semestre en troisième année. L'économie domestique proprement dite est réduite à la portion congrue : une heure par semaine pendant un seul trimestre, soit 10 ou 12 leçons. « Emploi du temps ; soins du ménage ; entretien du mobilier, des étoffes et du linge; lessive et repassage; notions élémentaires de cuisine; comptabilité du ménage. » Que c'est maigre! que de lacunes! A ce niveau social, ne serait-ce pas le cas de placer des notions sur le gouvernement des domestiques,

sur l'art de se faire servir (quand il y a lieu)? Fénelon a des pages exquises sur ce sujet : « Vous gronderez mal à propos, si vous ne savez pas le temps qu'il faut pour faire les choses, le prix et la quantité du sucre, etc. Tâchez de vous faire aimer de vos gens sans basse familiarité... Ne les reprenez point aigrement. Il ne sera pas facile d'accoutumer les jeunes personnes de qualité à cette conduite douce et charitable, car l'impatience et l'ardeur de la jeunesse, jointe à la fausse idée qu'on leur donne de leur naissance, leur font regarder les domestiques à peu près comme des chevaux; on se croit d'une autre nature que les valets; on suppose qu'ils sont faits pour la commodité de leurs maîtres... Combien ces maximes sont contraires à la modestie pour soi et à l'humanité. Faites entendre que les hommes ne sont point faits pour être servis; que c'est une erreur brutale de croire qu'il y ait des hommes nés pour flatter la paresse et l'orgueil des autres; que, le service étant établi contre l'égalité naturelle des hommes, il faut l'adoucir autant qu'on le peut, que les maîtres, qui sont mieux élevés que leurs valets, étant pleins de défauts, il ne faut pas s'attendre que les valets n'en aient point, eux qui ont manqué d'instruction et de bons exemples.... »

La grande faiblesse de l'école, en tout cela, c'est de substituer l'enseignement verbal à l'exercice, la théorie à la pratique, les mots aux choses.

On a fait pourtant dans quelques grandes écoles, où ces enseignements ont été confiés à des femmes du monde on ne peut plus respectables et distinguées, de très intéressants efforts pour donner à cette éducation pratique l'importance et la dignité qu'elle devrait avoir partout. A l'école supérieure Sophie-Germain,

les maîtresses déjeunaient dans la maison et y fai^ saient elles-mêmes leur repas (assistées seulement d'une femme de service) à tour de rôle. On a imaginé de grefîer là-dessus un véritable enseignement pratique, la maîtresse de semaine prenant à tour de rôle un certain nombre d'élèves qu'elle emmène au marché, initie aux achats, associe à la préparation des aliments. Essai très intéressant. Une tentative analogue a été faite à l'Ecole normale de Grenoble pour l'apprentissage de la cuisine. Les élèves de troisième année sont chargées du service de la cuisine d'octobre à Pâques : chaque jour deux élèves sont désignées par l'économe; elles ont à faire pour leur table (10 élèves) le déjeuner et le dîner selon un menu fixé; on leur remet les provisions, et les professeurs de sciences les dirigent avec des indications précises à tour de rôle. Il paraît que cet essai a fort bien réussi. En quatre mois, il n'y a eu qu'un plat de carottes brûlées et une omelette desséchée! Enfin, tous les quinze jours, le jeudi, cinq élèves de troisième année font la lessive du linge sali pour le service de leur cuisine. Correctif très bon à la sédentarité et à l'excès de vie cérébrale.

De même le général Faidherbe a installé un cours de cuisine aux écoles de Saint-Denis et d'Écouen. Dix jeunes filles à tour de rôle étaient obligées de préparer les repas sous la direction de chefs émérites. Je ne sais pas au juste les résultats ni où l'on en est, mais rien de plus conforme à la pensée du fondateur : (f Je veux faire de ces jeunes filles des femmes utiles, écrivait Napoléon au grand chancelier, certain qu'on en fera par cela même des femmes agréables. Je ne veux pas chercher à en faire des femmes

agréables parce que j'en ferais des petites-maîtresses. »

Cependant, en fait, les études proprement dites absorbent toujours presque tout le temps dans les écoles ordinaires, et, pour les raisons que nous avons dites, elles donnent d'une façon insuffisante cette éducation pratique. Aussi a-t-on commencé de fonder des écoles exclusivement pratiques et ménagères, ayant pour but de préparer les jeunes filles aux divers travaux domestiques, surtout aux ouvrages de couture, à la confection du linge et des vêtements, au blanchissage, au repassage, etc.

La première en date est celle de Reims, fondée par M. le D' Doyen, en 1873. Le conseil municipal de Rouen a fondé la deuxième en 1879. Depuis il s'en est ouvert une au Havre, et sans doute dans d'autres villes. A Paris, il y en a plusieurs : école ménagère de la rue Fondary 20, école ménagère de la rue Bossuet, 14.

Mais ces écoles ont un caractère à peu près exclusivement populaire. Très appréciées, m'a-t-on dit, des familles intelligentes du quartier, elles sont parfaitement ignorées et seraient sans doute dédaignées des femmes du monde. Or, une école s'est ouverte tout spécialement pour cette clientèle-là, à Neuilly, sous le nom à' École supérieure d'éducation pratique pour jeunes filles. Je ne l'ai pas encore visitée, mais j'en ai le programme sous les yeux. Tout y a été organisé sur la plus large base. On s'y propose un triple objet : les travaux manuels, l'hygiène, et le savoir-vivre. Le programme est très riche, un peu complexe peut-être. La durée des études est d'une année. Mais les enseignements les plus importants sont massés dans

le premier trimestre, qui pourrait suffire à la

rigueur.

Toutes ces questions de pédagogie pratique, très humbles en apparence, sont en réalité très hautes. N'est-il pas vrai que tous nos conflits économiques et sociaux sont exaspérés par le spectacle du luxe impertinent et de la morgue des femmes légères et vaines, qui gaspillent follement la fortune ou l'administrent avec un dur esprit de caste. Tout se simplifierait bien si dans chaque maison il y avait une ménagère entendue et économe, une femme laborieuse sachant le prix et la dignité du travail. Ce n'est certes pas rabaisser la femme, tout au contraire c'est l'honorer et servir sa cause de la meilleure manière que de demander que son éducation, pour s'élever très haut, repose avant tout sur la base solide des réahtés morales et la mette dans la vérité de sa destinée. Ce qui fait la noblesse d'une occupation ou sa bassesse, c'est l'esprit et le cœur qu'on y met, ou qu'on n'y met pas. La plus belle lecture, le plus délicat exercice peut être un emploi très bas du temps, si l'on s'y donne en égoïste, pelotonnée sur un sopha, pendant que les choses auxquelles on devrait veiller sont en souffrance.

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