‹ L'éducation des jeunes fillesChapitre 33 sur 40 · DOUZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DOUZIÈME LEÇON

Éducation esthétique ou du goût.

Le goût, l'élégance et la politesse, facultés naturelles chez la femme. — Nécessité d'une éducation de ces facultés. — La raison des convenances sociales. — Le goût dans la parure. — La politesse dans les sociétés démocratiques. — La politesse à l'école. — Les beaux-arts : le dessin et la musique. — Utilité morale de cette culture.

Nous comprendrons sous ce nom loules les parties de l'éducation qui sont dominées par l'idée du beau ou de l'agréable, des choses très diverses par conséquent, mais parentes, depuis le savoir-vivre et le maintien jusqu'à l'enseignement des beaux-arts.

L'étude de ces questions délicates nous reposera des considérations utilitaires qui précédaient et qui nous ont assez retenus, en montrant que nous n'entendons pas réduire la femme au rôle de ménagère (quelque honnête opinion que nous ayons de ce rôle) ni la sevrer des élégances légitimes, auxquelles elle attache un si juste prix.

Et puis cette partie de la culture, voisine encore par un côté de l'éducation pratique, puisqu'elle comporte

une bonne dose d'habileté manuelle, d'exercices des sens et des doigts, nous achemine d'autre part à la culture intellectuelle, à laquelle elle contribue et par laquelle seule elle s'achève.

Enfin, c'est au premier chef une branche de la culture générale, féminine sans rien de professionnel encore, mais une branche cependant préparatoire à un bon nombre des professions que les femmes peuvent exercer, nous le verrons par exemple pour le dessin, et qui trop souvent manque aux femmes et les prive des meilleurs emplois, même dans les industries qu'elles exercent. Le goût est un attribut essentiel de la femme. Elle en est la gardienne dans nos sociétés. On lui doit et l'on doit à la communauté de développ(?r cette faculté par la culture. 11 y a là un point essentiel de l'éducation féminine.

Il faut commencer pourtant par voir l'excès possible. Ne viens-je pas de dire que le goût est leur qualité maîtresse, et l'exquise sociabilité, leur vertu? Le savoir-vivre, elles l'ont inventé! La politesse est leur œuvre; l'élégance, est leur élément. La beauté, elles ne vivent que pour ellel Quel besoin est-il de les pousser du côté où elles ne penchent que trop naturellement, et d'apporter de l'eau à la rivière? N'est-ce pas l'excès de ces préoccupations pour elles qui a toujours fait la pauvreté de leur éducation sous tous les autres rapports. Même ce qu'on leur enseigne d'utile, ce n'est pas pour le profit réel, c'est pour le paraître, pour l'effet à produire. « On élève les filles comme si leur vie ne devait compter que des heures de loisir et de plaisir. »

Voilà l'abus bien dénoncé, le danger justement

signalé. Mais il ne s'ensuit pas qu'une éducation du goût ne soit utile, et peut-être d'autant plus utile. Serrons les choses d'un peu près pour le voir. Ce goût \iî de plaisir, cette inclination dominante dont on parle demande précisément à être réglée et surveillée. Réglée par la morale, d'abord, c'est dit, et je suppose que cela est fait; mais ce n'est pas assez. Ou plutôt ce serait facilement trop. La parure, la beauté, le luxe, l'élégance, ce sont choses dont la morale a surtout coutume de se défier, à l'égard desquelles elle procéderait volontiers par défenses et prohibitions. Or, le rigorisme ici serait mauvais et maladroit. Absolument parlant il est mauvais, parce qu'il est faux de condamner radicalement ce qui est naturel, et qui, comme tel, est innocent et même bon, sauf la mesure.

D'ailleurs aucun don, ni chez la femme, ni chez l'homme, et certes pas plus celui-là qu'un autre, n'est d'emblée, toujours et partout, juste ce qu'il doit être. N'y a-t-il pas des femmes mal inspirées dans leur désir de plaire, des femmes sans goût dans leur parure, sans goût, sans grâce, sans élégance vraie dans leurs efforts pour être agréables. Elles manquent le but misérablement quelquefois, et rien n'est autant pour les décrier. Le savoir-vivre et les convenances sont choses bien plus importantes pour elles que pour les garçons, parce que ce sont leurs principales armes dans la vie, et que sans cela elles se compromettent. Il y a donc déjà une raison de leur apprendre tout du moins à distinguer le convenable et le sérieux du puéril et à se mettre en garde contre les mauvais exemples et contre elles-mêmes.

Dans les usages dont est fait le « comme il faut », il

y a, en effet, des éléments de valeur très inégales, des routines surannées et même ridicules ; il y a des niaiseries auxquelles les sottes seules peuvent s'attacher avec une fidélité superstitieuse; mais il y a des riens qui ont un sens sérieux et une importance durable, qui ont pour but justement de tenir à distance des familiarités suspectes, de fermer la bouche à la médisance... N'est-il pas bon que l'éducation à un moment donné, très discrètement, apprenne ces choses à la femme, lui enseigne le sens caché ou perdu des coutumes? N'est-ce pas témérité, et peut-être duperie de se fier à son esprit naturel pour deviner ce qu'il est bon de savoir sur ces choses? Elle trouvera peut-être d'instinct qu'il ne convient ni de trop parler si elle ne veut pas être imprudente ou indiscrète, ni de trop se taire, si elle ne veut pas passer pour nulle; encore faut il à l'occasion leur donner l'exemple et le conseil, leur interpréter ce qu'elles voient. 11 n'est pas du tout inutile qu'elles sachent que les relations sociales ont leur code, au fond très raisonnable, qu'elles apprennent à discerner de bonne heure ce qui s'y fait de conforme autour d'elles et ce qui s'y fait de contraire; sinon il est fort à craindre qu'elles ne se fassent des idées très fausses du bon ton et des bienséances, et qu'elles ne prennent pour modèles celles de leurs compagnes qui ont le plus de succès apparent. Les plus entourées et fêtées ne sont ni les plus honorées au fond ni les mieux élevées. Les naïves peuvent s'y tromper, si on ne les avertit; les meilleures pourraient croire bon d'entrer en émulation avec ces jeunes filles qui sont, comme on dit « dans le train ». Bref, des avis motivés, des raisons, un certain enseignement, en un mot, leur apporteront

comme le correctif souvent nécessaire de l'usage seul, qui est trop quelconque, du seul exemple, qui n'est pas toujours à suivre.

Il en est de même de la parure. Les jeunes filles Taiment assez en général et ce n'est pas pour la leur faire aimer davantage qu'il peut être bon de les en entretenir. Mais c'est pour la leur faire juger et discerner plus intelligemment, c'est pour la leur faire aimer mieux.

L'éducation ici, en d'autres termes, a plutôt à contenir et à rectifier qu'à exciter; mais en est-elle moins utile?

Cela est vrai, du moins, pour les jeunes filles du monde, c'est-à-dire d'un rang social un peu élevé ; mais l'éducation du savoir-vivre n'est pas moins nécessaire, quoique pour d'autres raisons, aux filles du peuple. Il ne s'agit plus à l'ordinaire de corriger les mauvaises manières; le danger des filles pauvres, c'est d'ignorer tout à fait la politesse. On a beau dire qu'elle vient du cœur et n'a de prix qu'à ce titre; elle a beaucoup de prix, socialement, n'importe d'où elle vienne. Même intéressée et un peu hypocrite comme elle est souvent, je n'en ferais encore pas fi tout à fait; et je l'aime toujours mieux que la grossièreté, son contraire. La politesse, même superficielle, vaine et un peu fausse, est un hommage aux vertus qu'elle imite : vertu de respect des autres, de déférence, d'obligeance, d'empressement à plaire et à rendre service; toutes habitudes qui limitent en ses manifestations le gros égoïsme sans-gêne, qui contiennent un peu la brute en nous, qui plient la machine à des gestes de douceur et d'égards. L'àme n'y perd rien,

et peut-être finit-elle par y gagner quelque chose avec le temps.

D'ailleurs il n'est pas du tout de l'essence de la politesse de consister en « vaines formules ». C'est Fhuile dans les rouages; c'est le tampon élastique pour adoucir les heurts; c'est l'image idéalisée des relations humaines telles qu'elles devraient être.

" De la bonté du cœur elle est la douce image; Et c'est la bonté qu'on chérit »

en elle, comme le dit très bien Voltaire. Elle n'est donc pas un simple masque mondain qu'on doit porter dans les salons. J'attache, pour mon compte, un prix infini à ce que la politesse, objet ou non d'un enseignement exprès, reste une pièce importante de l'éducation de notre démocratie. A ceux qui croient que la démocratie est nécessairement l'école du sans-gêne et de l'irrespect universel, la démocratie française doit prouver le contraire. Notre peuple, en devenant plus libre, n'a rien perdu apparemment de ses dons de finesse et de sociabiUté, d'esprit et de bonne humeur. Pourquoi donc ne ferions-nous pas bénéficier nos institutions libres du bon renom qu'attire toujours la bonne grâce? Nous le pouvons, nous le devons. Certes, la poHtesse populaire ne peut plus être la politesse de cour. Elle est comme un parfum dilué, comme un trésor jeté par les fenêtres et qui ne peut se répandre qu'en monnaie. Mais, au moins, gardons précieusement la monnaie de la vieille politesse française. Et pour cela, comptons un peu, beaucoup même, sur les familles si nombreuses encore dans le peuple où la politesse s'est conservée avec le vieux fonds des bonnes traditions et des bons sentiments. Mais ne néghgeons pas

raction de Técole, et marquons lui nettement son devoir à cet égard.

L'école des filles tout particulièrement. Elles sont plus sensibles et plus ouvertes à ces choses que les garçons. Comme mères ou institutrices elles donneront aux garçons leur première éducation, c'est-àdire leurs premières habitudes. Et celles qu'ils prendront plus tard, ce sera encore sous l'influence des femmes pour leur plaire, ou ne pas leur déplaire. De toutes manières ce sont elles qui policent l'autre sexe, et entretiennent la douceur des relations sociales. Cela est tout aussi vrai de la femme du peuple que de la dame, et cela importe tout autant.

Quant aux voies et moyens, il me semble qu'il n'y a pas là matière à un enseignement spécial distinct. Les indications relatives au bon goût dans le vêtement, la coiffure et la parure ne se glissent-elles pas tout naturellement dans les leçons de couture et de coupe, que comporte partout l'éducation domestique. Où placerait-on mieux et plus naturellement ces données si simples et si précieuses sur l'harmonie des lignes et des couleurs, sur l'horreur des couleurs criardes et des lignes heurtées dont une femme ne peut pas se passer, sous peine d'être exposée à faire dans sa mise les plus lourdes fautes? C'est par là précisément que l'éducation domestique, si grave par elle-même, est relevée et assaisonnée d'un intérêt nouveau, s'élève sans effort de la région de l'utile à celle de la grâce et du bon goût.

Dans l'école de Neuilly dont je parlais récemment, le programme porte « qu'une fois par mois quelques élèves, à tour de rôle, recevront le soir dans les salons de l'école des personnes qu'elles auront invitées avec

rasseiitimenl de leur famille. Elles dirigeront ellesmêmes les préparatifs de la soirée avec les conseils et sous la surveillance de la directrice et de l'économe ». Et le programme ajoute encore : « Quelques leçons suffisantes de maintien et de danse sont données aux élèves. »

Quelques leçons suffisantes est une formule qui me plaît. Plus me mettrait en défiance. Je crois peu à Tutilité et à l'efficacité d'un enseignement exprès et pratique de ce genre. Le naturel risque d*y manquer. Rien ne vaut les conseils discrets et nets d'une vraie femme du monde, sage et spirituelle, surtout pour les jeunes filles sans mère, ou dont la mère se défie d'elle-même à bon droit.

Et cette remarque s'applique à la danse. Autant je la goûte comme exercice hygiénique, autant j'y attache peu de prix comme enseignement des manières. Il y a peut-être des filles qui se tiennent mal et à qui de bons exercices répétés seraient utiles. En général il ne sert de rien de prêcher le naturel. « Rien n'empêche tant d'être naturel que l'envie de le paraître », selon la remarque de La Rochefoucauld.

L'éducation esthétique comprend en outre et au premier plan, peut-on dire, l'étude et la pratique des beaux-arts. Il n'y a pas lieu , sauf de rarissimes exceptions, de pousser la femme à la production artistique, mais bien de l'initier aux joies de l'art, de la rendre apte à goûter le beau sous toutes ses formes, et de lui apprendre à en charmer ses heures de loisir. On a cru longtemps, ou fait comme si l'on croyait que les jouissances artistiques fussent un luxe, et le privilège des seuls riches. C'est un superflu sin-

gulièrement nécessaire et un luxe qu'il faut assurer d'autant plus à ceux à qui Ion n'en peut pas donner d'autre. jM. Ravaisson a dit cela, avec bien de l'élévation, dans une conférence célèbre sur le rôle de l'art dans l'éducation du peuple. « Dans la vie des pauvres gens, un rayon de beauté fait autant de bien qu'un rayon de soleil. »

Parmi les critiques injustes dont notre zèle pour l'éducation du peuple a fait l'objet, je condamne particulièrement celles qui dénoncent l'introduction de la musique et du dessin dans les programmes, ou encore de la diction, comme si Ton préparait toute la jeunesse française à exposer au salon ou à chanter et à déclamer sur les planches! Au contraire toutes les raisons d'utilité large et d'humanité crient en faveur de ces enseignements qui sont comme le sourire de l'école.

Quoi de plus utile, même à parler étroitement, que le dessin dans les métiers et les professions manuelles. Aux hommes seuls? Non; aux femmes aussi. La raison qui fait que leurs salaires sont moins élevés que ceux des hommes dans certaines industries, c'est qu'elles sont moins habiles, n'ayant pas le dessin.

Le chant est moins proprement utile, mais il a plus de vertu civilisatrice. Je n'ai jamais entendu les enfants dans une école (maternelle ou normale) chanter avec entrain et correction un joli chœur, sans sentir au vif qu'il y avait là pour pacifier et adoucir la vie une vertu secrète plus assurée peut-être que celle du plus savant enseignement. Les orphéons, les sociétés musicales sont dignes de tous les encouragements.

De même, que de bien on ferait en lisant de la

poésie aux pauvres gens, puisqu'ils ne sont pas assez cultivés pour en sentir le besoin. Il y a là une forme de la bienfaisance délicate qui a de l'avenir, et que je recommande à nos étudiants.

A un degré supérieur, cependant, la musique, je ne sais trop pourquoi, prend une forme plus égoïste et inférieure pédagogiquement. Le piano à outrance, le piano solitaire, sans merci, et « qu'on abandonnera en se mariant », donne lieu à de justes critiques; j'accorde que le dessin, plus discret, la peinture, prendraient utilement (comme ils commencent à le faire) une partie de la place qu'on lui donne. Arts qui ne donnent pas moins de joie à celui qui les cultive, et qui s'imposent moins violemment aux autres; arts qui deviennent plus facilement peut-être une ressource en cas de besoin. Un grade spécial a été fondé pour le professorat du dessin, et les femmes y réussissent fort bien.

Mais c'est l'utilité supérieure et morale de cette culture qui doit dominer dans l'éducation générale. L'art est une ressource incomparable dans la vie et à tous les âges. Il faut l'assurer largement aux femmes puisqu'elles sont plus exposées à vieillir dans la solitude ou à n'avoir pas dïuitre emploi de leur temps.

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