TREIZIÈME LEÇON
L'instruction des filles.
L'instruction primaire.
La culture intellectuelle sur la large base de l'éducation pratique. — Défiance qu'inspire encore l'instruction des filles. — Historique de l'enseignement primaire des filles. — Il est créé par la Révolution. — L'ordonnance royale de 1836. — La loi du 10 avril 1867. — L'œuvre delà 3° République : abolition de la lettre d'obédience; l'école normale départementale; l'école normale supérieure de Fontenay. — Les programmes de l'école primaire. — Droit des filles à l'instruction morale, civique et scientifique.
Nous en avons fini avec tout ce qui, dans l'éducation des femmes, se fait, ou se peut faire sans livres, sans cahiers, sans leçons apprises, sans devoirs de classe. J'espère que nous aurons desarmé les critiques qui dénoncent de bonne foi, et je ne crains pas de dire en partie à bon droit, l'abus de l'étude pour les femmes. J'ai tenu moi-même à affirmer mon horreur de l'éducation toute « livresque » en mettant en première ligne, comme le plus essentiel, et en étudiant dans le détail toutes ces parties de l'éducation des femmes qui sont indépendantes du travail scolaire,
et qui se font sans ouvrir un livre. On trouvera, j'imagine, que le centre de gravité de 1 éducation féminine est maintenant suffisamment assuré pour que, sans danger de lui faire perdre l'équilibre et quitter le terrain solide de la pratique, nous puissions cultiver à son tour l'intelligence de la femme et l'affiner. Sur une base pratique aussi stable et aussi large, on peut, ce semble, sans inconvénient, élever un édifice un peu élancé. Nous le permet tra-t-on? S'en rapportera-t-on à notre modération, surabondamment prouvée, pour garder en cela encore la mesure?
Oui, sans doute, sous peine d'absurdité.
Cependant cette malheureuse question de l'éducation des femmes étant le foyer de tous les paradoxes, vous en rencontrerez encore quelquefois un, plus ou moins masqué, qui consiste à dire : « A quoi bon? Si la femme est très bien élevée moralement, économiquement, si sa volonté est formée, à la fois très ferme et orientée fixement vers le mieux, si elle est agréable et saine, et prête à accomplir allègrement, sans fléchir, tous les devoirs auxquels sa volonté est résolue; si, en même temps, elle connaît par le menu et pratique gaîment, habilement les plus humbles de ces devoirs aussi bien que les plus élevés, si elle tient son ménage à souhait, élève de même ses enfants, fait de son foyer un asile sûr et doux pour son mari, charmant pour ses amis; si, par-dessus tout cela, elle a le charme, l'élégance, voire les talents que sa condition sociale comporte, que voulez-vous bien souhaiter de plus? A quoi bon les hvres et les classes? Elle est complète sans cela et supérieure à l'immense majorité des femmes instruites. Les études mal conçues ne
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risquent-elles pas toujours de jeter le scepticisme dans sa conscience morale, de lui inspirer le dégoût de la vie domestique et des devoirs simples, de lui donner des prétentions et des goûts au-dessus de sa condition, goûts raffinés, si souvent mortels au bonheur? »
En ce qui concerne les jeunes filles d'un certain rang social, l'objection garde une modération relative, se contente de dénoncer les abus possibles. Mais elle prend, quand elle l'ose, des proportions incroyables pour ce qui regarde les filles du peuple. On plaisante le lycée de filles, et les étudiantes en lettres, en sciences, en droit, en médecine; c'est une plaisanterie facile et qui ne manque presque jamais son effet, qui n'a pas même besoin d'être spirituelle pour le paraître; mais enfin on admet qu'il y ait des écoles, des cours, des couvents (des couvents surtout) pour les jeunes filles de la bourgeoisie et du monde, on trouve bon qu'elles sachent lire, écrire, compter, qu'elles soient frottées de littérature et d'histoire (oh! pas trop!). Mais pour les pauvres filles destinées à rester de pauvres femmes, pour les filles d'ouvriers et de paysans, écoutez causer librement certaines gens, vous verrez qu'ils regardent comme une grande sottise de dépenser des millions pour les écoles de filles et de leur apprendre ce qu'on leur apprend. Pour les garçons encore, passe, on est venu peu à à peu à comprendre que le sort de tous étant dans les mains de chacun, il était peut-être désirable qu'il y eût un peu de lumière dans toutes les têtes. On s'en passerait bien encore si l'on pouvait se flatter de gouverner à sa guise la masse ignorante et docile. Mais l'expérience a surabondamment montré que docilité
et ignorance ne sont plus du tout synonymes, que les guides, les conseillers, les meneurs sont légion et se disputent la cervelle des simples comme une proie, et se font une arme formidable de son aveugle confiance ; que dès lors il n'y a de salut pour la société que dans la lumière largement répandue. Je n'ose pas dire qu'on ne trouverait plus de gens pour penser tout bas, mais certainement on ne trouverait plus personne pour écrire ce qu'écrivait au milieu du xvii'' siècle La Chalotais, procureur au parlement de Bretagne, dans son célèbre et, à certains égards, excellent Essai d'Education, Plan d'études pour la jeunesse (17 63). Cet esprit très libéral, notez-le bien, déplore la tendance des petites gens à s'instruire : « Le peuple même veut étudier! Les frères de la doctrine chrétienne, qu'on appelle ignorantins, sont intervenus pour achever de tout perdre ; ils apprennent à lire et à écrire à des gens qui n'eussent dû apprendre qu'à manier le rabot et la lime, mais qui ne veulent plus le faire. Le bien de la société demande que les connaissances du peuple ne s'étendent pas plus loin que ses occupations. Tout homme qui voit au delà de son triste métier, ne s'en acquittera jamais avec courage et patience. Parmi les gens du peuple, il n'est presque nécessaire de savoir lire et écrire qu'à ceux qui vivent par les arts ou que ces arts aident à vivre. » Vous voyez que la plainte n'est pas nouvelle.
Vous pouvez imaginer ce qu'on pensait alors et ce qu'on faisait pour l'éducation des femmes! Quelques grandes dames excepl4es, les femmes de la bourgeoisie n'avaient aucune 4tudc et les filles du peuple
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à plus forte raison ne savaient rien. C'est l'Église qui avait recueilli et sauvé à travers le moyen âge le flambeau de la culture; et elle l'avait répandue dans la mesure où elle était utile à son recrutement et à son service. Elle avait enseigné pour former des clercs. Mais justement les femmes n'ayant point de part active dans le culte n'avaient pas eu leur part de cette libéralité intellectuelle. Aussi il faut voir la langue qu'écrivaient les grandes dames de la cour de Louis XIV, quand elles n'étaient pas des Maintenon et des Sévigné. — Je ne parle pas de leur orthographe, l'orthographe n'étant pas fixée; et nous avons certainement tort d'en avoir aujourd'hui le fétichisme au point où nous l'avons. — Mais quelle syntaxe ! quelle logique ! Ce n'est rien que M'^^ de Montpensier écrive : « J'ai cru que votre Altesse seret bien ase de savoir sete istoire. » Mais que pouvait-il bien y avoir dans la cervelle de M™^ de Montespan quand elle écrivait, sans ponctuation d'aucune sorte : « Je croy que vous serest bien ese de continuer à nestre instruit de se qui me regardera mon retour le roy me dit qu'il lavoit anvoiié M. Combert », etc. Cela à la Cour! Jugez au dessous, jugez dans le peuple! En 1686, l'abbé Claude Fleury écrit : « Ce sera sans doute un grand paradoxe que les femmes doivent apprendre autre chose que leur catéchisme, la couture et divers petits ouvrages, chanter, danser et s'habiller à la mode, faire bien la révérence ; car voilà pour l'ordinaire toute leur éducation. » Oui le catéchisme! C'était tout le programme. On s'est beaucoup appliqué naguère, dans les milieux où l'on n'aime pas nos lois scolaires, à établir par des documents soigneusement triés et liabilement interprétés que l'instruction était floris-
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sanle mcme dans nos campagnes sous l'ancien régime ; mais interrogez les tableaux, dressés par quelques érudits impartiaux, des conjoints qui ont pu (ou non) signer leur acte de mariage. Du côté des femmes l'ignorance est partout formidable (et ce n'est pas une grande science que de savoir signer son nom!). A l'époque de la Régence, les femmes incapables de signer sont dans la proportion de 77 à 94 p. 100. Pour le XVIII'' siècle entier la moyenne ne s'abaisse pas au-dessous de 70 p. 100. Un instituteur de Landaville a fait une petite enquête locale très intéressante. De 1719 à 1730, il a compté 36 actes de mariage : 23 maris ont signé tant bien que mal (plutôt mal) ; 32 femmes (sur 36) s'en sont déclarées incapables; cela dans les Vosges, pays d'avant-garde, où depuis longtemps il n'y a plus une seule croix sur les registres de l'état civil. Pour le dire en passant, la situation de l'instituteur d'alors nous montre partout l'enseignement comme une partie minime et quasi accessoire de ses obligations. Dans une notice sur la commune de Gongis [Seine-et-Marne] lisez le texte d'un de ces traités que l'instituteur contractait avec la paroisse. En décem»bre 1776 Jean Claude Chauvin est choisi à condition que : 1° il accompagnera avec décence et en surplis M. le prieur dans l'administration des sacrements et autres fonctions du ministère; 2° il instruira la jeunesse avec le plus grand soin et apprendra aux enfants les prières du matin et du soir, le catéchisme et le chant; 3° il sonnera l'Angelus; 4° il sonnera l'école; o^il ne pourra aller arpenter que pendant le vide de ses écoles ; 6° il remontera Fhorloge ; 7** il balayera l'école les veilles de dimanches et de fêtes; 8° il tiendra les ornements, les livres, le
linge avec le plus grand soin ; 9° il carillonnera toutes les veilles de fêtes; 10° il fera tout autour de Téglise, dans le cimetière, un chemin de 3 pieds de large pour le passage de la procession, et il lentretiendra toujours propre.
Quoi qu'on en dise, c'est bel et bien la Révolution qui a inventé cette conception qui de nos jours seulement est en train de passer partout dans les faits, celle d'un instituteur et d'une institutrice laïques spécialement préparés, institués, rémunérés et honorés pour instruire les enfants du peuple. La loi Constitutionnelle des 3 et 4 septembre 1891 crée a une instruction publique commune à tous les citoyens, gratuite à l'égard des parties d'enseignement indispensables à tous les hommes » ; et dans le projet de Talleyrand (même mois) 8 articles sont consacrés à l'éducation des filles. On ne les admet à l'école que jusqu'à huit ans, sans doute parce qu'il n'y pas encore d'institutrices ; seulement on charge les départements d'en former et d'avoir avant peu des écoles de filles, les préparant « aux vertus domestiques et aux talents utiles dans le gouvernement d'une famille ».
A la Législative, Condorcet fait magnifiquement la théorie de l'égalité absolue des deux sexes. Cette parfaite égalité morale et sociale entraîne la parité absolue des matières de l'enseignement, mieux que cela, l'enseignement en commun des deux sexes.
La Convention passe des projets à l'exécution. L'article 10 du décret du 5 brumaire an 11 porte : « Les filles s'occupent des mêmes objets d'enseignement et reçoivent la même éducation que les garrons, autant que leur sexe le comporte, mais elles
s'exercent plus particulièrement à la filature, à la couture et aux travaux domestiques qui conviennent à leur sexe. »
Dans le décret du 17 brumaire an III, Lakanal fait inscrire pour la première fois le principe de la séparation obligatoire des sexes (article 7). « Chaque école primaire sera divisée en 2 sections, Tune pour les garçons, l'autre pour les filles; en conséquence, il y aura un instituteur et une institutrice. » Même enseignement d'ailleurs dans les deux sections : « Les filles apprendront à lire, écrire, compter, les éléments de la morale républicaine. Elles seront formées aux travaux manuels des différentes espèces utiles et communes. »
Pendant le Consulat et l'Empire rien; Napoléon n'a de sollicitude que pour les filles de ses officiers. Il méprise, au fond, totalement « la faiblesse du cerveau des femmes, la mobilité de leurs idées » ; il les tient « pour décidément inférieures ».
La Restauration s'occupe surtout d'interdire le mélange des sexes. L'ordonnance royale du 29 février 1816 en 42 articles ne parle des filles que pour dire que « elles ne pourront jamais être réunies aux garçons pour recevoir l'enseignement ». Même silence sur les filles dans l'instruction du 14 juin 1816 sur l'examen du brevet de capacité. Cependant en 1819 le ministre de l'intérieur (dont l'instruction publique était devenue une simple division) écrit aux préfets d'étendre aux écoles de filles les dispositions de l'ordonnance de 1816; et il lui recommande de s'occuper notamment du choix et de la surveillance des institutrices, dont il y a lieu d'augmenter le nombre. Suivent des prescrip-
tions sur l'examen des brevets. Ils sont de 2 degrés.
Pour le premier, il suffit de a savoir assez lire, écrire et cbiffrer pour en donner des leçons ». On exige en plus des institutrices au degré supérieur « les principes de la religion, les 4 règles de l'arithmétique, celles de trois et de société, et les éléments de la grammaire». On peut juger par là de ce qu'on apprenait dans les écoles élémentaires.
Cependant cette même année la ville de Paris prend à cœur ses écoles, et institue la surveillance et l'inspection des écoles de filles, confiées à des dames surveillantes, qui adresseront tous les trois mois un rapport au préfet. « Les sous-préfets et les maires devront dresser le tableau des jeunes filles qui, ne recevant point l'instruction primaire, sont dans le cas d'être appelées aux écoles publiques dont le nombre sera augmenté à cet effet partout où il sera reconnu insuffisant. »
La célèbre loi Guizot du 28 juin 1833, si décisive pour l'organisation de l'instruction des garçons, laisse absolument les filles en dehors ; leur nom n'est pas même prononcé. Pour les garçons seuls les écoles primaires supérieures et les écoles normales sont instituées. Cependant en 1834 le conseil Royal édicté un règlement des écoles applicable de tous points aux écoles de filles, avec addition pour celles-ci des travaux à l'aiguille. Enfin le 23 juin 1836 une ordonnance royale en 19 articles dote les écoles de filles d'un code complet, instituant des dames inspectrices admises dans les commissions d'examen, des garanties de traitement pour les institutrices, l'enseignement primaire supérieur pour les filles, et un programme élémentaire d'enseignement où figurent l'instruction morale et religieuse, les éléments de la langue fran-
çaise, les travaux d'aiguille, le chant, les éléments du dessin linéaire. On instituait aussi officiellement la leltre d'obédience dispensant les religieuses de tout grade.
La République de 1848 supprima la lettre d obédience. La loi de 1850 la rétablit en belle place (article 49), et ôta la publicité aux examens des institutrices. Elle prescrivait que toute commune de 800 âmes et au-dessus, « si elle a des ressources », aurait une école de filles. Mais le conseil départemental pouvait dispenser une commune d'entretenir une école publique, à condition de pourvoir à renseignement primaire gratuit dans une école libre. Ce système des écoles libres tenant lieu d'écoles publiques fut surtout préjudiciable aux écoles de filles. On se dispensa d'en avoir, et celles qui étaient censées en tenir lieu n'étaient pas sérieusement inspectées. En 1862, il y avait 1800 écoles mixtes, où les filles étaient instruites par des instituteurs, — c'est-à-dire, en mettant tout au mieux, non initiées aux travaux d'aiguilles, non délicatement formées aux vertus domestiques. M. Rouland, dès 1862, prépara un remarquable projet en 9 articles qui n'aboutit pas. Duruy arrive et commence par une enquête statistique et des tableaux pleins de révélations. Par exemple le Nord, le département le plus riche de France, compte 33 communes de plus de 800 habitants dépourvues d'écoles de filles. La Seine-Inférieure en comptait 20, plus 11 communes sans écoles du tout. La Dordogne avait 50 communes (en tout 17,000 habitants) encore dépourvues d'écoles; et 83 communes de plus de 800 âmes n'avaient point d'écoles de filles. Les causes? L'indifférence des
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familles, dit l'inspecteur d'Académie, le manque absolu de zèle des populations. La loi du 10 avril 1867 chercha à y remédier. Toute commune de oOO habitants est tenue d'avoir une école publique de filles. Dans toute école mixte une femme nommée par le préfet est chargée des travaux à Taiguille. On donne aux institutrices adjointes l'existence légale (article 16). « Les éléments de l'histoire et de la géographie de la France sont ajoutés aux matières obligatoires de l'enseignement primaire. » Pour la première fois depuis la Révolution on voit reparaître la notion du rôle moral et civique de l'école. L'instruction qui suivit est remarquable et met le doigt sur tous les abus. « Quelques instituteurs ou institutrices qui dirigent les écoles libres tenant lieu d'écoles publiques prétendent limiter le nombre des élèves gratuits qu'ils doivent recevoir; d'autres veulent en avoir le choix; d'autres, et c'est le plus grand nombre, surtout parmi les écoles de filles, réunissent les enfants pauvres dans la partie la plus mal disposée de leur local, et leur donnent une instruction insuffisante, réservant tous leurs soins pour les élèves payants. » L'article 17 de la nouvelle loi, en soumettant ces écoles à Tinspeclion comme les écoles publiques, fit un acte de protection et de justice. Désormais on pourra s'assurer si l'école libre, dont la présence est un obstacle à l'existence d'une école publique, la remplace en ellet. ,'~
Cette loi fait époque, v La création de milliers d'écoles de filles s^eisuivit, ainsi que l'extension de la gratuité, l'élévation du niveau des études, le relèvement de la fonction morale et civique de l'institutrice.
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Depuis 1870, vous savez le rest^î La loi s'est rapprochée de plus en plus de l'idéal de la Révolution. Le principe est que « les enfants des deux sexes ont les mêmes droits à l'instruction primaire élémentaire, parce qu'ils ont une intelligence égale et des devoirs équivalents dans l'État et dans la famille ». Avant tout, il fallait des maîtresses sérieuses. La loi du 16 juin 1881 abolit la lettre d'obédience, exige le diplôme de toutes les institutrices, même adjointes, et des directrices un certificat spécial d'aptitude pédagogique. Déjà la loi du 19 août 1879 avait rendu obligatoire la création d'une école normale de filles par département. (C'était trop, peut-être; il faudra bientôt en rabattre et permettre à 2 départements de s'associer pour entretenir une seule école.) Dans ces écoles, sauf des nuances, même programme pour les deux sexes. Participation des femmes aux conférences pédagogiques, pied d'égalité intellectuelle parfaite. Et pour former les professeurs d'écoles normales, avec les grades nouveaux du professorat et de la direction, on fonde l'école de Fontenay-aux-Roses aussi bien que l'école de Saint-Cloud, et même avant Saint-Cloud, comme pour réparer l'arriéré.
Voilà pour les maîtresses. Pour les élèves, la loi du 28 mars 1882 établit l'instruction obligatoire, puis la gratuité et la neutralité scolaire pour les deux sexes. En effet, même devoir de l'État envers les personnes s'il considère leur bien, même intérêt s'il considère le sien, qui est de mettre en valeur toutes les forces vives de la nation. En fait il s'en faut encore que l'obligation ait partout son plein effet. On trouve bien des vides quand on visite une école l'été. Cependant les parents, pour autant que c'est leur affaire, ne
sont pas plus indifférents pour les filles que pour les garçons, peut-être au contraire. La mère, dont la fille dépend davantage, est souvent celle qui y tient le plus la main. Le zèle des petites filles aussi est admirable. D'où en somme une fréquentation égale ou supérieure, et, qui sait, peut-être un niveau plus qu'égal. Pour les brevets, par exemple, pour le certificat d'aptitude pédagogique, il n'y a pas trace d'infériorité du côté des filles et peut-être y a-t-il même quelque supériorité. Il y a quelques années, d'après un rapport de ^L Delabrousse, conseiller municipa de Paris, président de la Commission d'enseignement, 148 aspirants et 95 aspirantes avaient pris part aux épreuves du certificat d'aptitude pédagogique. Or, sur 148 hommes, 48 avaient été admissibles à l'oral et 26 reçus; et sur 95 femmes, 46 avaient été admissibles et 30 reçues. La note ti^ès bien avait été obtenue par 3 hommes et par 6 femmes. « D'une manière générale, disait le rapporteur, celles-ci avaient montré une supériorité qui avait été très remarquée. » Quant aux élèves elles ne sont pas, ce me semble, inférieures d'un iota aux garçons, là où elles ont leur école distincte; et même dans l'école mixte de mon village, très modeste école, quand il y a par hasard un certificat d'études primaires, c'est une fille qui l'obtient. Les filles, à tout prendre, sont aujourd'hui dans le peuple aussi bien élevées que les garçons. Il y a là une source assurée de respect et de considération pour elles, une cause certaine de relèvement.
Qui oserait nier que ce soit là un immense progrès, l'honneur d'une civilisation?
Mais peut-être pensera-t-on qu'on a dépassé le
but? Lire, écrire et compter, ce serait bien; tout le monde admet que ne pas savoir lire et écrire aujourd'hui, autant vaudrait être sourd et manchot; et que compter est aussi utile aux femmes qu'aux hommes. Mais à quoi bon ces programmes interminables? « Nous avons de grands programmes, dit M. J. Rochard, et de petits résultats, et les résultats sont petits parce que les programmes sont trop grands. » Jetons donc les yeux sur ces programmes dont il est de mode chez nous de dire du mal, tandis que les étrangers n'en parlent qu'avec respect, môme dans les pays les plus fiers des leurs. Voici ce qu'ils comportent : 1° L'enseignement moral et civique (est-ce cela qui est de trop?) ; 2° La lecture et l'écriture; 3° La langue française (quel luxe!); 4° Le calcul et le système métrique; 5° L'histoire et la géographie, spécialement de la France (quel scandale!); 6° Les leçons de choses et les premières notions scientifiques (lisez notions de physique, d'hygiène, d'économie domestique); 7° Les éléments du dessin, du chant et du travail manuel.... Il y avait peutêtre un peu de luxe à l'origine, par exemple, des notions de droit usuel et d'économie politique; mais la revision de 1886 a fait disparaître ces superfluités, renvoyées au primaire supérieur. Qu'y a-t-il là de trop? A peine le « superflu, chose si nécessaire » propre à rendre l'école aimable et l'éducation du peuple vraiment humaine. Mais le pire, dit M. J. Rochard, c'est la manière dant le programme est appliqué. On fait apprendre par cœur à des filles qui ne savent pas lire les caractères des classes et des familles en histoire naturelle, la coupe sur une ardoise.., et elles sortent sans savoir coudre un bouton! Mais, cela n'est pas
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la faute des programmes, c'est celle des méthodes. Les méthodes valent ce que les font ceux qui les appliquent. C'est l'affaire des écoles normales d'y pourvoir, puis de l'inspecteur d'Académie d'y veiller. Je sais que nos écoles normales n'ont pas encore eu le temps de donner tous leurs bons effets, que les routines ont 1^ vie dure, qu'il faut du temps pour le moindre progrès.
En fait, pourtant, le personnel de maîtres et de maîtresses est bon et dévoué, et très intelligent dans une proportion énorme. S'il fléchit encore quelquefois, dupe des traditions, ne nous lassons pas de l'avertir, de lui rappeler les règles de l'éducation, l'excellence des méthodes actives, le peu d'importance de ce qu'on sait au prix de ce qu'on est et de ce qu'on peut, le ridicule des chinoiseries orthographiques, etc. Adressons-nous surtout aux commissions d'examens. Le certificat d'études primaires, qui termine les années d'école, peut être, si on le veut bien, un régulateur excellent. Qu'on y fasse compter les choses dans la proportion exacte de leur importance. Guerre à mort au perroquettage. Et, avant tout, le bon sens, les qualités de l'esprit, le savoir utile et approprié. On tiendra de la sorte les institutrices en haleine, et l'enseignement primaire dans sa vraie voie.
Je n'ai pas à entrer dans plus de détails. Ce qu'il s'agit ici de décider, c'est si l'on croit tout de bon à l'égalité mentale et morale des deux sexes. Si on l'admet, si on la croit possible et bonne, si on la veut, pour Dieu que ferait-on donc pendant ces six ans de l'école primaire, et à quoi occuperait-on le charmant esprit, si ouvert, des petites filles, sinon à leur parler du devoir et de la patrie, de la France, de
son sol sacré, de son passé? Les femmes ne doiventelles pas la connaître et l'aimer pour la faire aimer à leurs fils un jour, pour partager les meilleurs sentiments de leurs maris et vivre vraiment en commun avec eux? Les femmes françaises, c'est la moitié de la France, rien ne prévaudra contre cela; et le peuple de France ne vaudra que ce qu'elles vaudront.