QUATORZIÈME LEÇON
Les écoles primaires supérieures et les écoles professionnelles de filles.
Les cours complémentaires de l'école primaire et les écoles primaires supérieures. — Triple objet qu'on s'y propose. — Travaux spéciaux pour les filles : couture et économie domestique.
— L'Ecole Sophie-Germain et l'enseignement du dessin. — L'Ecole Edgar-Quinet et l'enseignement de la cuisine. — Utilité et noblesse du travail manuel pour les filles de toute condition.
— Les écoles professionnelles. — Elisa Lemonnier; hommage à sa mémoire, — L'accession des femmes à toutes les professions n'est pas la solution complète de la question sociale féministe.
— La morale dans l'enseignement professionnel.
Nous l'avons vu : loin que Técole primaire donne trop de culture, elle n'en donne que le minimum, toujours précaire et si vite oublié. « Lumière, plus de lumière » c'est le cri des filles comme des garçons en qui l'école a vraiment éveillé l'appétit du savoir.
Une société n'aurait pas les institutions scolaires qu'elle doit avoir, si elle n'avait rien à offrir de plus à ses filles, même aux filles de condition très modeste qui ont l'ardeur d'apprendre, et l'aptitude, et quelque temps encore pour le faire.
Les plus fortunées trouvent une issue dans l'enseignement secondaire avec ses débouchés vers le supérieur. La même voie est ouverte aussi (très discrètement et avec toute raison) par le système des bourses à quelques-unes de celles qui ne le sont pas, quand il s'agit de venir en aide à un père de famille, mieux encore à une veuve sans ressources, pour empêcher les enfants d'un homme qui a rendu des services pubhcs, de trop déchoir, faute d'éducation, du rang social où ils sont nés. Mais, en général, Tintérêt est infiniment plus grand pour les garçons de faire émerger des couches profondes du peuple vers la lumière des grandes écoles ceux qui doivent un jour faire honneur au pays.
Tout autre est l'enseignement primaire supérieur. Médiocrement nommé, car l'enseignement primaire étant une chose, et l'enseignement supérieur une autre, l'accouplement de ces deux mots est fait pour déconcerter; mais si le mot n'est pas fameux, l'institution est des meilleures, des plus indispensables dans l'ensemble de notre organisme scolaire. C'est l'enseignement primaire prolongé ou complémentaire, offrant aux enfants du peuple ou de. Ja toute petite ^bourgeoisie un aUment intellectuel plus riche, plus varié, les préparant mieux à la vie, ea-généfal, mais aussi à l'emploi spécial qui les absorbera vers la quinzième ou la seizième année. Pour les garçons, ces emplois ne manquent pas. Dans l'agriculture, les jeunes gens seront moyens ou grands fermiers, hommes de confiance ou intendants, petits propriétaires dans une aisance relative. Ils seront, dans le commerce, commis, comptables, teneurs de livres, surveillants; dans l'industrie, ou
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petits palroDS à leur compte, ou contremaîtres; et ainsi de suite.
Mais aux filles, quels services rendra le même enseignement? Nous Tavons vu, ce n'est qu'avec un retard assez grand qu'il a été institué, et qu'il a suivi à peu près le sort de celui des garçons. C'est la loi organique de 1880 qui a consacré ces écoles pour les deux sexes également. Les programmes, le régime intérieur et l'organisation ont été fixés par les décrets et arrêtés du 18 janvier 1887. En 1892, on comptait 77 écoles de ce genre pour les filles contre 203 pour les garçons. Ajoutons, d'ailleurs, que l'enseignement en question n'est pas donné seulement dans des écoles ad hoc^ quoiqu'il ne prenne que là son entier développement. Il est donné aussi et tout d'abord dans ce qu'on appelle les cours complémentaires, annexés à une école primaire, et placés sous la même direction que cette école. Une école primaire complète peut être autorisée à ouvrir (dans une salle spéciale, on l'exige) un cours complémentaire, dont la durée est de un ou même deux ans. En 1890, il y avait 168 cours complémentaires, dont 334 de garçons et 134 de filles, presque deux fois plus que d'écoles primaires supérieures distinctes.
Dans les écoles primaires supérieures la durée des études est de deux ans au minimum; il faut trois ans au moins pour que l'école soit dite de plein exercice ; et il peut y avoir quatre années. De sorte que Tage d'entrée étant treize ans environ en première année (car on peut entrer dans toute année selon l'âge et la force qu'on a), on y reste jusqu'à quinze, seize, dixsept ans même : voilà de ({iioi faire de vraies et solides études qui, dans leur genre, n'auront rien à
envier à celles des lycées de filles : c'est l'égalité vraie dans la diversité. Et rien n'empêche par un système de bourses assez large d'ouvrir l'accès de cette culture supérieure aux filles des simples ouvriers. Ainsi fait-on. A Paris même, la gratuité est absolue; seulement les places sont au concours ; on les acquiert par des épreuves très simples, mais qu'on exige très bonnes, afin que tout le monde suive sans tramer et profite vraiment de l'enseignement, condition excellente pour faire de bonne besogne.
Mais quel but se propose-t-on dans ces écoles de filles? Il est triple, me disait hier encore une de ces femmes si distinguées qui dirigent les deux écoles primaires supérieures de Paris et qui en font des écoles modèles.
1° L'éducation générale de la femme; non le savoir seulement qu'il faut approfondir, non la seule culture de l'esprit, quoi qu'un esprit bien fait soit l'instrument incomparable pour quelque œuvre que ce soit, mais l'éducation de la personne tout entière, afin qu'elle ait toute sa dignité, toute sa valeur. Tout ce qu'on peut faire pour cela dans un simple externat, par l'enseignement d'abord, puis par la discipline, les jeux, la causerie, l'exemple et tous les autres moyens, on le fait.
2° L'éducation de la femme pour sa fonction fondamentale, quelque sort que la vie lui réserve, c'est-àdire l'éducation domestique, qui la mettra à même de tenir une maison, la sienne ou celle d'un autre, d'élever des enfants, les siens ou d'autres, de donner des soins éclairés à tous et à tout autour d'elle.
3° Enfin, dans la mesure (trop restreinte) où on
le peut, une certaine éducation professionnelle, une culture de Ihabileté manuelle, une préparation déjà spéciale à un emploi rémunéraleur, avec ou sans apprentissage technique à achever en sortant de l'école.
Dans les programmes, tout ce qui concerne l'instruction générale ou l'éducation intellectuelle est identique à ceux des garçons. Visiblement, le législateur, d'abord, le conseil supérieur ensuite ont voulu faire bonne mesure aux filles de la classe dont il s'agit. Je relèverai seulement ce qui leur est propre. D'abord pour la couture. Elles sont poussées très sérieusement pour tous les travaux de coulure, pour la coupe, la confection. Elles apprennent le maniement de la machine à coudre (nettoyage compris). Elles prennent les mesures, font les patrons, essayent les vêtements « en tenant compte de la mode ». Elles excellent dans les raccommodages les plus difficiles. Enfin on mêle graduellement l'art à l'utile : broderie à l'aiguille, broderie au plumetis... ; marques brodées sur dessins inventés par les élèves; initiales ; chiffres gothiques et de fantaisie; lingerie fine et ornée, passementerie et travaux de fantaisie (cela à Paris).
Pour le ménage et Véconomie domestique., le cours théorique est de une heure par semaine dans toutes les sections, dans les trois années. Voici le programme : La maison d'habitation, le mobilier et son entretien; l'alimentation, les approvisionnements, les légumes, les fruits, les boissons; le chauffage, l'éclairage; le blanchissage, le dégraissage, le repassage; Le vêtement, hygiène du vêtement; comptabilité du ménage. — En province : rôle de la femme à la ferme ; surveillance; propreté; étable-laiterie; brebis et chè-
l'éducation des jeunes filles. lu
vres; élevage des petits animaux, porcs, lapins; basse-cour; oies; canards; colombier; vers-à-soie; abeilles (le miel, la cire).
Programme admirable, dont je dirais presque que c'est le vrai cours de morale, qui en est, du moins, le supplément indispensable pour qu'il ne reste pas en l'air et donne vraiment ses fruits dans la pratique.
L'originalité de cet enseignement, qu'on ne l'oublie pas, est dans ses parties spéciales ; son progrès doit être dans le sens d'une adaptation de plus en plus parfaite aux besoins du sexe féminin, puis aux besoins spéciaux de la clientèle en chaque région.
Je voudrais donner une idée vive du bien que font et peuvent faire ces écoles d'après celles de Paris que je connais mieux naturellement.
La plus ancienne, la plus nombreuse, la plus pleinement florissante, puisque disposant de 300 à 3:20 places dans un local très convenable, mais un peu étroit, au cœur d'un quartier très peuplé, elle compte 380 élèves, c'est l'école supérieure de la rue de Jouy, l'école Sophie-Germain, dirigée par M'"® Ghegaray de la manière la plus distinguée. Elle comprend trois années de chacune trois classes, plus une quatrième année, dès maintenant composée de 50 élèves, et qui devra être dédoublée. Outre un état-major remarquable de professeurs, il y a dix maîtresses répétitrices, bien nommées ainsi, car chacune suit ses élèves pendant les trois ans, les accompagne à tous leurs cours, les guide réellement dans leur travail. Tout en tenant avant tout à la culture générale, puisqu'il y a à côté des écoles proprement professionnelles avec lesquelles il ne faut pas faire double
emploi, on a bien soin, et fort heureusement, de cultiver pourtant avec l'esprit et la souplesse générale, l'habileté pratique, le savoir-faire utile, les aptitudes précises et déjà spéciales de l'œil et de la main, qui aideront les jeunes filles, au sortir de là, à trouver l'emploi de leur activité. On fait même mieux, on les y aide. On les place autant qu'on le peut dans le commerce ou l'industrie. Il y en a, par exemple, tout un bureau au Bon Marché, pour la correspondance, l'envoi des échantillons, etc., dirigé par l'une des élèves de l'école qui a pu y attirer de plus en plus ses jeunes camarades.
Sans les préparer à rien trop étroitement, on les prépare donc à faire prime et aux yeux des jeunes hommes sérieux cherchant de vraies femmes, et dans toute maison qui voudra mettre à l'épreuve leurs services. Au cours théorique d'économie domestique on joint des leçons pratiques de ménage et de cuisine, en faisant participer les élèves au nettoyage des classes, des cuivres, elc; puis en les emmenant au marché par petits groupes, quelques-unes chaque jour, et en les associant à la préparation du repas que les maîtresses répétitrices prennent dans la maison et qu'une d'elles prépare à tour de semaine. Une autre originalité de cette école, c'est le développement donné à l'habileté manuelle, non seulement à la couture et à la confection du linge, mais au chiffonnage de la soie et des rubans, aux modes, à la fabrication des ol)jets de luxe ou de demi-luxe à bon marché. C'est comme un cours d'articles de Paris pour les femmes.
Mais le trait dominant, peut-être, des leçons de Sophie-Germain, celui qui frappe et ravit le plus le
visiteur, c'est la façon dont on y cultive les arts du dessin. Nulle part à ma connaissance on n'a fait un effort aussi heureux pour échapper à la routine mécanique. Le plus vite possible et le plus possible on dessine sur le vif, seul moyen de donner le goût franc et l'esprit d'invention décorative. Quelle différence entre le dessin d'ornement mort et froid qui consiste à reproduire éternellement les mêmes motifs tout faits, les mêmes moulures, etc., et cette méthode qui consiste à faire chercher dans la nature des motifs de décoration d'une inépuisable variété. On apporte du marché une gerbe de fleurs, on la pose sur une table au milieu de la salle de dessin, et toutes les élèves la dessinent d'ensemble comme elles la voient, qui au crayon noir, qui en couleur, selon les cas. Puis on se partage la gerbe, chaque élève y prend quelques fleurs qu'elle agence et combine à sa manière, dont elle fait un motif de décoration pour tenture, tapisserie, papiers peints. Un de mes amis, homme de goût et homme d'affaires à la fois, philosophe et écrivain pédagogique des plus remarquables, visitant récemment l'école, rapportait de cette leçon de goût et de cet exercice de dessin à la fois et d'invention l'impression la plus vive et la plus heureuse.
L'école Edgar-Quinet, rue des Martyrs, est plus récente; elle n'a pas encore tout à fait 200 élèves, quand elle peut en contenir jusqu'à 400 K Elle est merveilleusement installée, et la directrice M'"'' Janin,
1. En 1897 l'effectif s'est élevé à 452 élèves. Il a paru excéder la dimension des locaux, et le Comité de patronage a proposé de la restreindre à 430 au maximum. Il était de 410 en 1900. (N. del'Éd.)
que j'ai eu Thonneur d'avoir pour élève à Fontenayaux-Roses, il y a douze ou treize ans, est aussi une éducatrice du plus rare mérite. Môme objectif, et mômes résultats généraux. L'originalité ici n'est pas dans les arts du dessin, jusqu'ici du moins; c'est d'une part dans un enseignement des langues vivantes rendu absolument pratique, de l'autre dans un enseignement vraiment supérieur de la cuisine. Pour les langues vivantes il faut bien comprendre que le professeur voit trop peu les élèves pour obtenir ce qu'il voudrait. On y supplée à l'aide de maîtresses répétitrices sachant les langues vivantes, ayant séjourné à l'étranger, et parlant anglais, jusque dans la cour de récréation, faisant faire des lectures anglaises et des exercices pratiques de tous genres, initiant les élèves à la vie anglaise tout le temps qu'elles passent avec elles, c'est-à-dire six heures par jour. A ce prix on obtient des résultats, et la langue vivante n'est pas seulement un facteur de l'éducation générale, mais peut devenir une ressource professionnelle. Quant à la cuisine, par une bonne fortune tout exceptionnelle, elle est enseignée là par un cuisinier émérite, passionné pour son art et qui l'enseigne par amour, avec un zèle religieux, à titre uniquement gracieux, de façon à en donner le respect profond à tout le monde. Aucun cours n'est suivi avec plus d'ardeur, rédigé avec plus de soin. Tout est montré, expliqué avec une simplicité élégante et une tenue admirable. Point de complication inutile, mais la raison des choses, la théorie on peut dire scientifique sans appareil savant, avec le savoir-faire le plus rare et le plus parfaitement approprié. Si j'ajoute que ce galant homme est en môme temps un homme richc'el un philanthrope, qui non
content d'offrir gratuitement ses services inappréciables, tient à prendre à sa charge les frais matériels de son cours, j'aurai donné une idée de la bonne fortune qu'a eue l'école Edgar Ouinet en lui inspirant cet intérêt passionné. On peut dire qu'il y a là une véritable (( École normale de cuisine » unique en son genre, d'un prix infini pour toutes les jeunes filles comme futures ménagères et où quelques-unes peutêtre un jour trouveront, le cas échéant, une ressource professionnelle. Car si la clientèle des écoles primaires aspire en général plus haut que la fonction domestique de serviteur à gages, quelques-unes peut-être des filles d'ouvriers qui sont là comme boursières dans la proportion de 25 p. 100 (contre 25 p. 100 filles de petits employés et 50 p. 100 filles de commerçants et d'employés de commerce) pourraient bien ne pas dédaigner la position très enviable de cuisinières de haut rang.
Un des grands services à leur rendre d'ailleurs, c'est de leur apprendre qu'il n'y a pas de sot métier, que le commencement de la sagesse pour une femme c'est de désirer faire quelque chose d'honorable et d'utile, n'importe quoi.
Quels résultats, au demeurant! Des filles très intelligentes, très instruites et instruites d'une manière pratique, prêtes à tenir parfaitement leur maison, prêtes aussi à gagner leur vie s'il le faut, et presque tout de suite sans autre apprentissage. Quel bienfait que de telles écoles ! Beaucoup de ces filles se marient, même tout de suite; on a confiance dans ce qu'elles valent. Mais beaucoup aussi, pressées de se suffire, très actives, très inteUigentes, et trop fières pour attendre dans l'inertie un mari qui tarderait peut-être,
cherchent à se placer, entrent dans les écoles normales, les lycées de filles pour se cultiver encore plus, prennent le brevet supérieur. On les aide à se caser. On réussit assez facilement. Toutes cherchant ensemble, apportant à la directrice toute indication sur les places vacantes ou les offres d'emploi, la directrice écrit, engage les pourparlers, place les jeunes filles, au besoin même en cours d'études, pour ne pas laisser perdre les bonnes occasions. La reconnaissance des familles est profonde naturellement. Combien avons-nous d'institutions d'un intérêt social plus évident et plus profond ? Il m'est arrivé quelquefois, en sortant dune de ces belles écoles, d'envier secrètement pour nos filles d'une bourgeoisie plus relevée, qui visent plus haut, mais ne sont pas toujours mieux pourvues, quelques-unes des choses que j'ai vues là! Mais si grand cas que je fasse de la culture générale dont ces écoles sont justement fières, je les engage à l'être tout autant de la culture spéciale qu'elles donnent, et à développer plutôt qu'à restreindre, à varier à l'infini, s'il se peut, leurs enseignements professionnels. Car de tous les services à rendre aux filles de cette classe-là, le principal, après celui qui consiste à en faire d'honnêtes femmes, c'est de leur assurer le moyen de se rendre utiles, de se suffire, de venir en aide aux leurs, d'avoir la bonne et fière indépendance matérielle, condition souveraine de la dignité pour les femmes. Si l'on se contente d'affiner, d'ouvrir les esprits, trop souvent on ne fait qu'augmenter le risque de perdre l'équihbre, et la puissance de souffrir, et l'amertume des déceptions que la vie réserve. Il importe donc d'orienter toute la culture vers le réel de la vie, vers la pratique, non seulement vers les
emplois domestiques de l'activité féminine, mais vers les professions proprement dites qui sont accessibles et convenables aux femmes. Gomment ne le demanderai-je pas pour des écoles dont la clientèle réclame si évidemment ce bienfait, quand je voudrais que même au degré supérieur et pour une clientèle plus fortunée, nos lycées de filles cherchassent à rendre plus largement des services analogues.
Ceux qui suivent ce cours depuis l'origine savent qu'il y a là une idée dont je me suis inspiré constamment. Pour les garçons, à tous les degrés, je voudrais qu'une part fût faite au travail proprement dit, au travail manuel dans l'éducation générale, ne fût-ce que pour leur donner le respect du travail. Je pense absolument de même pour les filles ; je voudrais voir augmenter la partie manuelle et, si l'on veut, demiprofessionnelle dans nos lycées de filles, où elle est déjà, Dieu merci, bien moins nulle que dans nos lycées de garçons. Moins nulle, mais très insuffisante. Et quand je parle de l'accroître j'entends dire que ce serait la ruine de nos maisons, que cela les ferait déserter, que les parents, les mères surtout jugent essentiellement du rang social par l'oisiveté manuelle, et par conséquent du niveau des écoles par la part qu'elles font aux connaissances de luxe et aux arts d'agrément et par celle qu'elles ne font pas au savoir utile et aux talents professionnels, ou seulement susceptibles de le devenir. Cela est trop vrai! Telle est la force des préjuges sociaux! Cela fait partie du comme il faut pour une femme et de la bonne opinion qu'elle a d'elle-même et qu'on a d'elle, d'être portée sur les actes de l'état civil comme étant « sans prof es-
sion ». On rougirait d'en avoir une. C'est une vulgarité, une inélégance. Il est donc très possible qu'aux yeux de cette clientèle dite choisie, qui n'admet dans l'éducation que les arts inutiles, cela nuisît à nos maisons de faire une part trop sérieuse au travail des doigts. Mais je me demande si vraiment ce préjugé est indéracinable et sera éternel ! Il revient à regarder le travail comme une tare; et il en est une, en effet, dans l'opinion universelle, du moins dans l'opinion tacite et inconsciente, sans doute par l'association d'idées qu'il y a entre lui et sa cousine la pauvreté! N'est-ce pas étrange, pourtant, dans une religion qui glorifie la pauvreté et dans un pays où tout le monde a l'éloge du travail sur les lèvres?
C'est là un legs du passé, et qui prouve que le Christianisme chez nous n'est qu'à fleur de peau. C'est un souvenir du temps où le travail était chose servile, surtout pour les hommes, où la femme libre elle-même s'occupait sans doute dans sa maison mais ne tirait pas salaire de son travail.
Quoi qu'il en soit, ce préjugé coûte assez cher aux classes sociales dans lesquelles il règne. Ne le répandons pas davantage, combattons-le, au contraire, de toutes nos forces dans celles qui ne le connaissent pas. Cette perversion du sens de la dignité, cette aberration du sentiment de l'honneur qui fait qu'on aime mieux mourir de faim que de diminuer son train de vie, que de baisser son loyer et de se passer d'une bonne par exemple, fait assez souffrir les pauvres filles qui en sont dupes et victimes; nous avons assez de misère noire en gants et en fourrures; faisons tout pour épargner ce cruel ridicule aux filles des travailleurs, même des travailleurs aisés, employés ou petits
patrons, qui forment la clientèle des écoles primaires supérieures.
Au reste, c'est l'honneur de notre temps d'avoir compris ce besoin et d'avoir fait beaucoup pour y satisfaire. Je ne me pardonnerais pas de ne rien dire de ce grand effort, laissant croire aux étrangers qui m'écoutent que nous n'avons presque rien fait dans ce sens, tandis qu'au contraire le mouvement qui s'est répandu dans tous les autres pays, plus ou moins, a pris naissance chez nous en grande partie, et, chose plus rare, a été l'œuvre de l'initiative privée.
L'honneur en revient au cœur féminin d'abord, à cette passion de la bienfaisance que les femmes portent si haut quelquefois et qui leur fait faire de si bonnes choses. Mais il en revient ensuite au Saint-Simonisme, chose curieuse, à cette utopie humanitaire en partie bizarre, en partie grandiose, qui a touché par moments au ridicule, frisé le scandale, eu maille à partir avec la justice, et qui, avec tout cela, a groupé une véritable élite intellectuelle et morale, qu'on retrouve à l'origine de presque toutes les œuvres de progrès industriel, économique et social de notre temps.
Élisa Lemonnier était une jeune fille de Sorrèze (Tarn), née le 24 mars 1805 (Maria Juliette Grimailh, dite EHsa), d'une très bonne famille du Rouergue, la troisième de cinq enfants très bien élevés dans une modeste aisance patrimoniale. Instruite, curieuse des choses de l'esprit, après une enfance passée chez une tante, à la campagne, sur les premières pentes de la Montagne-Noire, elle avait rencontré dans le salon du directeur du collège de Sorrèze, alors si célèbre, des hommes de haute valeur qui avaient ouvert son
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esprit sur les plus grandes questions morales et sociales. De gracieuse jeune fille qu'elle était d'abord, elle était devenue très grave à la suite d'une grande maladie et aimait dès lors à visiter les pauvres, faisant des libéralités au-dessus de ses moyens. Protestante, et très pieuse, elle l'était avec largeur, demandant des prières aux catholiques mêmes, au grand scandale d'une de ses tantes. C'est dès ce temps-là que, « un jour, l'idée de la glorification du travail traversa, dit-elle, son esprit comme un éclair ». Vers le même temps (1828), un jeune professeur, M. Lemonnier, venu à Sorrèze pour y enseigner la philosophie, fut présenté dans sa famille. Elle l'écouta avidement et lui plut. Mis en demeure de professer publiquement le catholicisme ou de renoncer à sa chaire, sur le conseil même de sa jeune amie, préférant à tout l'indépendance de sa pensée, Lemonnier partit avec une lettre de Jacques Rességuier (un Sorrézien abonné du Producteur) pour Emile Barrault, ami et collaborateur de Rodrigues, Bazard et Enfantin. Peu de mois après, il quittait ses études de droit et entrait dans les rangs des nouveaux apôtres. Pendant ce temps, Élisa entrait ardemment dans la même voie, initiée par Jacques Rességuier, séduite surtout par l'idée de l'amélioration du sort moral, intellectuel et matériel de la classe la plus nombreuse, assignée pour but direct à la société, et de celui de la femme placée sur le pied d'égalité avec les hommes par le bienfait d'une éducation libérale.
« Ah! mon ami », écrit-elle à Lemonnier en janvier 1831, huit mois avant son mariage (à propos d'un jeune charbonnier, naïf néophyte rencontré dans la montagne), « quand pourrons-nous prouver à ce peuple
que nous ne lui donnerons point comme les libéraux la seule fumée de leurs splendides jouissances, mais qu'il sera invité au même banquet moral, intellectuel et physique que nous ; qu'il ne sera plus condamné à ramasser, au prix de ses sueurs, les miettes qui tombent de la table du riche? Ce jour sera grand dans les annales Saint-Simoniennes. Oh! comme nous serons heureux alors, comme nous nous embrasserons, quand nous pourrons nous dire que nous avons employé toute notre vie, tout ce que nous possédions, à réaliser la loi de Dieu, à racheter la liberté de nos frèresL.. Charles, mon ami, j'espère, oui, j'espère que je ne mourrai pas sans avoir posé moi aussi une pierre à l'édifice social qui doit réunir les peuples et ne former d'eux tous qu'une même famille. »
Le mariage eut lieu le 22 août 1831; Lemonnier était venu dans le Midi, chargé de la direction des enseignements Saint-Simoniens qui se firent publiquement à Toulouse cet été-là... Cette année fut l'âge héroïque du Saint-Simonisme, celle où il eut son maximum d'action par le Globe avec Michel Chevalier, par la parole d'une légion de jeunes adeptes pleins de foi et de talent; c'est le moment où l'on vit paraître tous les germes féconds que la doctrine contenait, mais aussi toutes les menaces d'extravagances. Le schisme éclata sur la question du mariage précisément et faillit troubler profondément le jeune ménage. ÉHsa réprouva avec horreur la doctrine d'Enfantin sur les rapports des sexes, tenant, elle, avec une énergie infaillible pour l'indissolubilité du mariage, tempérée seuleiiiciil par le divorce dans des cas bien déterminés. Lemonnier, d'accord en cela avec elle pour ce qui les concernait personnellement,
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ne voulait pourtanl pas se séparer de ses amis. Mais les événements précipitèrent la dispersion.
Lemonnier reprit ses études de droit et devint avocat au barreau de Bordeaux. Il y plaida dix ans.i. bien peu, au début. Le jeune ménage avait donné 50 000 francs à la cause perdue, le meilleur de son patrimoine; il connut là toutes les difficultés de la lutte pour la vie. En attendant la clientèle, on vivait sur le reste du capital, faisant bonne contenance, élevant les enfants ; Élisa faisait des prodiges d'activité, même manuelle, et d'élégance dans la pauvreté fièrement supportée. Dans son ardeur, et pour alléger les charges de son mari, elle eut la pensée d'ouvrir à Bordeaux un magasin de lingerie, mais elle dut y renoncer, le préjugé ne permettant pas en France que la femme d'un avocat soit marchande publique. A la fin de 1845 leur position commençait à être meilleure, quand d'anciens amis, MM. Pereire offrirent à Lemonnier la direction du contentieux de leurs chemins de fer. Il accepta, et les voilà à Paris. Même vie, d'ailleurs, étroite, cachée et heureuse. La révolution de 1818 éclate. Des milliers d'hommes et de femmes sont sans ouvrage. M™'^ Lemonnier s'émeut, et, avec le concours de quelques amies dévouées, ouvre un atelier de couture rue du Faubourg Saint- Martin, soumissionne au nom de cet atelier une entreprise de fournitures pour les hôpitaux et pour les prisons, fait les avances, achète la toile, tient les comptes, distribue et surveille l'ouvrage dès six heures du matin, le fait rentrer et le livre; bref, au prix d'une incroyable activité, elle a la joie de fournir du travail pendant plus de deux mois à plus de deux cents mères de familles. Ce premier succès fit éclore en elle la
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première pensée de fonder un enseignement professionnel pour les femmes. Elle ébauche deux ou trois projets qui n'aboutissent pas (une société des travailleuses mères, une crèche modèle). Survient décembre 1851. Au premier coup de fusil, Thorreur de la guerre civile la soulève. En sortant de Samte-Barbe, où était son fds, elle va trouver une amie, et avec elle se présente chez Tarchevêque Mgr Sibour. « Monseigneur, le sang coule dans Paris, nous venons demander votre assistance. Rendez-vous à Notre- Dame, assemblez votre clergé, prenez vos habits de fête, déployez les bannières, faites briller votre croix; nous, femmes de Paris de tout âge et de toute condition, nous marcherons avec vous, tenant nos enfants par la main. Tous ensemble, nous irons à la rencontre des troupes, nous verrons bien si des soldats français osent tirer! » Le prélat fît des objections, elle y répondit; mais Mgr Sibour ne voulut pas jouer le rôle qu'on lui offrait.
Cependant elle couvait toujours dans sa tête et son cœur l'idée de faire quelque chose pour son sexe. La clef de bien des difficultés lui semblait être dans l'éducation des filles. C'était pour elle une conviction inébranlable que la moralité sociale n'est que le fruit de la moralité des familles. Sa pensée s'arrêtait avec une tendre commisération sur les jeunes filles de la classe pauvre, obUgées, si jeunes, d'aller chercher hors de la famille, parmi les dangers sans nombre de l'atelier, l'instruction professionnelle.
Dès 1852, elle et ses amies se cotisent pour payer la pension de deux jeunes filles dans une institution de Francfort-sur-le-Mein; puis d'une troisième. Puis en mai 1856 dix-huit dames fondent la « Société de
Protection maternelle ». Les souscriptions étaient de 15 francs par an au minimum, mais il y en eut, dès lors, de 25, de 50 et de 100 francs. A la fin de 1862, cela devint la Société pour V Enseignement professionnel des Femmes, et l'on se donne pour premier objet la fondation et l'entretien d'une école. Un local est loué par Élisa Lemonnier, 9, rue de la Perle; le programme est arrêté, ]\P'^ Marchef Girard accepte la direction et ouvre avec 15 élèves (oct. 1862), Le succès est immédiat, tant le besoin était senti des familles. Deux mois plus tard il y a 50 élèves, en juillet il y en a 80. Un atelier de couture est ouvert; M. Aimé Paris, un des inventeurs de la méthode Galin-Paris-Ghevé, offre gratuitement des cours de musique.
Dans la deuxième année le nombre des élèves monte à 150 et le local devient trop étroit. On se transporte dans un local plus grand, 31, rue des Francs-Bourgeois, avec un programme et un outillage complets. Plus tard on passera rue de Poitou, 7. On fait mieux, on ouvre une nouvelle école, 72, rue Pvochechouart, celle qui deviendra l'École de la rue de Laval, et, en dernier lieu, de la rue Duperré.
L'exemple est suivi aussitôt, d'abord à l'étranger, en Suisse, en Belgique, en Italie, puis dans quelques grandes villes de province par les municipalités. A l'Exposition universelle de 1878, les écoles Élisa-Lemonnier obtiennent une médaille d'or, et on voit paraître nombre de tentatives similaires.
En 1880, la loi sur les écoles d'apprentissage organise enfin officiellement ce nouveau degré d'enseignement. La ville de Paris entre en mouvement en 1882 et ouvre à son tour des écoles professionnelles
de jeunes filles, qui adoptent exactement l'emploi da temps et le programme des écoles Élisa-Lemonnier. Dès lors la Société visa non plus à multiplier les écoles, mais à en perfectionner une ou deux, pour garder la tête du mouvement. De quatre qu'elle eut à un moment, elle n'en a plus que deux; celle de la rue de Poitou a été cédée à la ville et est devenue la première école municipale. Celle de la rue d'Assas a été supprimée. Son succès même avait donné aux propriétaires de l'immeuble qu'elle occupait l'idée de demander, à une fin de bail, 20 000 francs de loyer au lieu de 80C0. L'occasion était bonne pour la société de reprendre sa liberté, en se mettant chez elle partout. Ainsi est-elle rue Duperré, 24, depuis 1880; et rue des Boulets, 41, depuis 1882. Chacune de ces écoles compte 220 élèves, la première sous la direction de M"^ Julie Charpin, la deuxième sous M"''' Falker.
Le programme des études est le même dans les deux écoles :
1° Des cours généraux, qui durent trois ans, ont lieu tous les matins et sont suivis par tous les élèves : ils comprennent la langue française, l'arithmétique, la géométrie, l'histoire, la géographie, les sciences appliquées aux usages delà vie, l'écriture, la couture, l'économie domestique et l'hygiène. Pour le dire en passant, c'est une chose remarquable que les résultats obtenus dans une école de demi-temps, où la matinée seule est consacrée à ces études. Preuve, semble-t-il, que la continuité d'application aux mêmes choses n'est pas le seul moyen ni le meilleur peutêtre de faire des progrès.
2" Des cours spéciaux : cours de commerce, tenue
des livres, application de l'arithmétique aux opérations commerciales, éléments de droit civil et Commercial, cours de langues vivantes.
3° Des ateliers : atelier de dessin et d'applications industrielles du dessin, atelier de couture et de confection, atelier de broderie, atelier de gravure sur bois, de peinture sur vitraux, sur émaux, sur étoiles, sur éventails, etc. Et plus récemment, apprentissage pratique de la télégraphie, de la téléphonie, de la sténographie, du maniement de la machine à écrire.
L'éducation religieuse est laissée aux familles. Un cours de pédagogie et de morale est fait, mais seulement, je crois, pour les élèves qui aspirent au brevet supérieur et au certificat d'aptitude pédagogique.
Les élèves entrent vers treize ou quatorze ans, après les études primaires élémentaires. On n'exige pourtant pas le certificat d'études primaires. La moitié sont payantes, et paient d'ailleurs le prix très modéré de 12 ou 13 francs par mois. La moitié jouissent de bourses ou de demi-bourses attribuées par le Conseil d'administration. D'autres bourses sont accordées par le Conseil municipal de Paris (15 dans chacune des deux écoles), par le Conseil général de la Seine, par la municipalité de Saint-Mandé, par les caisses des écoles des XI^ et VIII® arrondissements. La société reçoit de divers côtés quarante et quelques mille francs de subventions; il y a une trentaine de mille francs de rétribution scolaire ; le budget des dépenses s'élevant à 130000 francs environ, les libéralités particuhères doivent fournir plus de 50 000 francs par an.
Permettez-moi de saluer avec le plus profond res-
pecl la mémoire d'Élisa Lemonnier (inséparable dans ma pensée de celle de son mari, mort récemment à la tête d'une autre grande œuvre, au service d'une autre grande cause, celle de la paix européenne par l'arbitrage international). Élisa Lemonnier mourut le 5 juin 1865, sans avoir vu les résultats de son œuvre. Mais ses chères écoles ont gardé exactement le caractère que la fondatrice leur avait donné, caractère à la fois strictement professionnel, mais très libéral et très élevé! « Toute sa vie, dit son biographe, elle eut le sentiment profond de la dignité de la femme », l'horreur et l'aversion des théories étourdies d'émancipation à outrance, mais une extrême ardeur à défendre et à revendiquer les droits de son sexe.
« Dans quinze ans, disait-elle, nos jeunes filles seront devenues des mères ; elles élèveront leurs fils mieux que nous n'avons élevé les nôtres. Le souvenir de nos efforts et de nos exemples vivra dans leur pensée; les habitudes de dignité personnelle, d'estime et de respect de soi qu'elles auront prises fortifieront toute leur vie. Fonder de bonnes écoles pour les filles, c'est reprendre la société en sous-œuvre. » Toutes ses paroles, toute sa personne respiraient cette élévation; de là l'émotion que sa présence excitait toujours parmi les jeunes filles. « La recherche des étals les plus avantageux pour les femmes » était l'objet de ses préoccupations constantes, elle en écrit de loin à son amie et fidèle continuatrice de son œuvre, M"^ Julie Toussaint. En même temps elle voit toujours le côté moral des enseignements utiles. Par exemple, elle rêve du temps où « toute institution » pour les demoiselles aura son cours de commerce. Toutes les familles, pense-t-elle, voudront terminer
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l'éducation de leurs filles par un enseignement qui donne de l'ordre et de la rectitude à l'esprit, qualités qui manquent généralement aux femmes. « La femme la plus riche doit savoir administrer; toute mère doit pouvoir devenir chef de famille.... « Elle admire la discipline et le bon ordre de certains ouvroirs dirigés par des congrégations. Elle veut qu'on imite ce qu'ils ont de bon, et qu'on mette en jeu, en outre, d'autres ressorts, le sentiment du bien général, une inspiration de haute moralité sociale et civique. Le 20 mai elle donna à ses vues une très noble expression dans une fête de distribution de prix. Il s'agissait d'un prix institué par elle en faveur de l'élève que le libre suffrage de ses camarades jugerait la meilleure et la plus digne : institution toute virile et bien propre à affermir le sens moral des jeunes filles. Le discours qu'elle prononça ce jour-là est fort beau; ce fut son testament moral. Quinze jours après elle était morte, laissant sur son œuvre une marque ineffaçable.
Actuellement, en dehors des deux écoles de la société Élisa-Lemonnier, la ville de Paris a 5 ou 6 écoles professionnelles de jeunes filles dont une à Izeure (Allier), calquées sur le même patron, mais gratuites, ayant le même but, c'est-à-dire destinées à supprimer les lenteurs de l'apprentissage et les promiscuités de l'atelier et de la rue.
Que deviennent les élèves de ces écoles? A la dernière distribution des prix. M""' Colin, membre du Conseil d'administration, a présenté sur ce point une statistique incomplète mais bien intéressante. Les unes sont couturières, ouvrières, essayeuses, apprêteuses; onze sont établies chez elles; douze travail-
lent à Tatelier... Plusieurs dirigent les ateliers de couture et les cours de coupe dans les écoles. Deux habiles brodeuses travaillent chez elles, sept en ateliers. Beaucoup sont caissières et ont d'importants emplois dans des maisons de commerce. D'autres se livrent aux applications industrielles du dessin, comme gravure sur bois pour publications illustrées, peinture sur soie, éventails, écrans, miniatures... D'autres sont professeurs de dessin et de gravure, et joignent à leur traitement le produit de leurs travaux libres. Huit anciennes élèves font de la peinture; — cinq sont employées dans les postes, télégraphes et téléphones ; — cinq dans les chemins de fer ; — quatre au crédit Lyonnais; — deux à la banque de France. Il y en a qui sont sténographes et dactylographes dans les maisons de commerce; il y en a qui dirigent les cours commerciaux de la ville de Paris. Quelquesunes de ces situations atteignent 5000 et 6000 francs d'appointements avec le logement. Progrès immense. Or, « voyez, dit M™^ Colhn, comme les choses se sont faites simplement. Vous n'avez pas brisé de portes, vous n'avez pas fait de révolutions. Vous avez travaillé sérieusement, virilement. Vous vous êtes rendues dignes des fonctions que vous désiriez remplir, et la société, vous sentant prêtes, vous les a confiées et a augmenté peu à peu le prix de vos services. Il serait à souhaiter que toutes les transformations sociales pussent se faire aussi aisément. Être digne de ce qu'on réclame, là est le grand point, et le cas rare'. Méritez les emplois avant de les solliciter. »
Beau et noble langage, qu'il faudrait tenir aux jeunes gens aussi bien qu'aux filles.
Au reste, ce qui est purement professionnel dans ces écoles échappe à ma compétence. C'est par leur action éducative et par leurs effets sociaux qu'elles m'intéressent ici. Il me paraît qu'on a fait beaucoup de bien et qu'on en fera davantage encore dans cette voie. Souhaitons donc que les écoles de ce type excellent se multiplient. Mais pas d'illusions, elles ne seront pas à elles seules la panacée.
En premier lieu, il ne suffit pas de donner aux femmes les aptitudes et les talents; il faut trouver l'emploi des talents et des aptitudes. Or, il n'est pas sûr du tout qu'il y en ait l'emploi indéfiniment. Certes on pourra ouvrir aux femmes de nouvelles occupations dont elles sont exclues aujourd'hui. J'espère bien qu'on le fera : c'est pitié de voir des choses faites par des hommes, qui le seraient aussi bien et plus convenablement par les femmes. Mais en mettant tout au mieux, quand toutes les filles recevraient une éducation professionnelle très forte et quand les emplois des hommes leur seraient accessibles sans exception, cela ne remédierait pas à toute misère sociale, tant s'en faut. La concurrence plus vive est une source de progrès, mais de misères aussi et de souffrances, si elle n'est tempérée par la justice, adoucie par la bonté, rendue sociale par un large esprit de solidarité et d'amour. C'est aux hommes avant tout qu'il faut prêcher ces vertus, puisque le rôle protecteur leur appartient. Les femmes payeraient cher les avantages temporels que l'instruction leur assure, si elle leur faisait perdre l'amour et la protection de l'homme. Et le mal serait pire encore si, s'endurcissant dans la lutte, grisées par le succès, elles affichaient un esprit d'indépendance agressive,
moins recherchées en mariage, moins disposées à en accepter les charges et les obligations. Prenons bien garde d'augmenter la puissance et les prétentions de la femme sans doubler en même temps le lest de sa volonté et assurer la rectitude de son cœur. Ce sont des forces dont il y aura besoin toujours de plus en plus pour la paix et le bonheur social.
Il me semble nécessaire de rappeler ces vérités de sens commun, quand je vois le grand nombre de gens, j'ose dire naïfs, qui s'émerveillent que les progrès de l'instruction n'aient pas donné jusqu'ici un progrès correspondant des mœurs et du bonheur public. C'est le contraire qui serait étonnant, vu d'abord le peu qu'on a fait en comparaison de ce qu'il y avait à faire, vu le peu de temps qu'ont eu pour porter fruit des institutions qui sont d'hier. On ne refait pas les mœurs d'une société en quelques années. Mais peut-être aussi nos éducateurs ont-ils un meâ culpâ à faire. Ils ont trop cru que r instruction était une panacée, et pas assez pensé que ce qui importe c'est léducation^ la trempe de la personne tout entière. Et ne croyons pas que l'éducation même très pratique, même prenant pour base la sainte loi du travail, puisse se passer de morale et de philosophie. Si la jeune fille en trouve dans une foi religieuse élevée et solide, c'est bien ; sinon il faut y suppléer par une éducation morale d'autant plus soignée et pénétrante. Dans les écoles professionnelles elles-mêmes, il faut enseigner la morale, j'ose dire plus expressément et plus largement qu'on ne le fait; non pas seulement en vue des brevets, non pas comme une matière à savoir, à l'instar de la grammaire ou de l'histoire. Il faut faire pénétrer dans les
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cœurs et les volontés des principes très hauts qui n'en sortent plus jamais. D'abord, donner des avis précis sur la morale des différentes professions, mettant en garde les jeunes filles expressément, virilement, contre les risques prochains qu'elles vont courir. Puis, au fond de l'âme, cultiver les sentiments de justice scrupuleuse, de bonne fierté, de généreuse bonté, dont la femme ne pourra jamais se passer pour supporter les épreuves qui ne lui seront jamais épargnées et pour user bien de la prospérité que nous voulons pour elle.
A cette condition seulement sera justifiée la grande parole d'Éhsa Lemonnier : « Par l'éducation de la femme on aura vraiment repris la société en sousœuvre. »