QUINZIÈME LEÇON
L'enseignement secondaire et supérieur des filles.
Définition du sujet : l'éducation des filles de 12 à 17 ans dans la classe moyenne. — Coup d'œil historique : la culture supérieure des femmes au moyen âge, à la Renaissance, au xvii^ et au xviii" siècle. Les couvents. — Madame Gampan, la première maîtresse de pension. — Les distributions de prix. — L'ordonnance du 7 mars 1837 : les pensions et les institutions. — Loi de réaction de 1850 ; le brevet primaire pour les pensions, la lettr3 d'obédience pour les couvents. — Les cours secondaires Duruy. — Levée de boucliers du clergé. — Nécessité politique et sociale de la création d'un enseignement secondaire public de jeunes filles.
Au degré le plus humble, l'instruction des filles se distingue à peine de celle des garçons; il ne s'agit en effet que de satisfaire à des besoins qui sont les mêmes pour les deux sexes.
Aussi une leçon nousa-t-elle suffi pour marquer les progrès et l'état actuel de la culture élémentaire féminine, presque rien de ce sujet n'étant particulier aux filles. A mesure qu'on s'élève, la différence s'accentue. De même que les sexes se différencient très nettement à partir de la douzième ou treizième année,
l'enseignement secondaire des filles 265
de même se différencie la culture qui leur convient si Ton veut les préparer à leur fonction et au genre de vie qui les attend/ Nous arrivons donc à un type d'enseignement et d'écoles correspondant à de nouveaux besoins. Nous devrons insister bien davantage, parce que le sujet est beaucoup plus complexe et qu'il y a là des nouveautés plus contestées. Mais surtout il s'agit déjeunes filles qui donnent un long temps aux études et qui ne se destinent ordinairement à aucune profession. De sorte que, pour définir exactement le sujet que nous abordons aujourd'hui, c'est-à-dire pour nous rendre bien compte des besoins à satisfaire, seul moyen de juger correctement des moyens, il faut commencer par avouer franchement que la clientèle de l'Enseignement secondaire, dont nous allons traiter désormais, se distingue de celle que nous avons considérée jusqu'ici par la condition économique et sociale des parents. Cette condition, en effet, détermine l'avenir présumable des jeunes filles, le genre de vie auquel elles sont vraisemblablement destinées et pour lequel il faut les élever, par conséquent les fins de l'éducation et de l'enseignement pour elles, fins qui, à leur tour, déterminent les moyens.
On peut dire aussi que les jeunes filles en question sont naturellement plus affinées déjà, ont l'esprit plus ouvert et des aptitudes plus grandes.lGek— e&t vrai quelquefois... Mais dans la mesure où cela est vrai, cela même est l'effet indirect des conditions économiques et sociales dans lesquelles leurs parents ou grands-parents se sont trouvés depuis un temps plus ou moins long, et grâce auxquelles chaque génération s'est cultivée, affinée, et a transmis à la suivante quelque chose de ses habitudes acquises, à l'état de
tendances, goûts et aptitudes. D'ailleurs il ne faut pas exagérer cette sorte de supériorité. Elle est bien peu marquée, chez nous du moins, où la race est si fine, naturellement et si intelligente,^ où la distance est relativement si petite intellectuellement et moralement entre les filles des différentes classes.
Je parle des conditions économiques et des conditions sociales. Les deux choses ne sont pas identiques, quoiqu'elles se tiennent. L'usage, l'habitude, les liens de parenté font souvent que des personnes sont du même monde, comme on dit, par conséquent ont les mêmes obligations sociales, les mêmes prétentions, si vous le voulez, quoique les unes soient riches et les autres pauvres. Les fonctionnaires, par exemple, sont souvent égaux par le rang à des gens qui ont plus à dépenser par mois qu'eux par an. 11 faut pourtant que leurs filles soient élevées aussi bien que leurs compagnes; ils mettent à cela leur honneur, et d'autant plus que pour elles leur éducation est quelquefois leur seule dot. De même, quand une famille déchoit économiquement par des revers de fortune, par la mort du chef dont les gains seuls faisaient l'aisance, on se privera sur tout plutôt que de laisser en souffrance l'instruction des enfants; car on sent que ce serait là la déchéance définitive et irrémédiable; que là est l'unique chance de relèvement, pour les garçons par une carrière, pour les filles par un mariage. De là les bourses de l'État pour les fils d'officiers, les établissements de la Légion d'honneur pour leurs filles. Bref, conjointement avec la condition économique de chaque famille, sa condition sociale détermine l'éducation des filles.
On dit qu'il n'y a plus de classes en France, et cela
l'enseignement secondaire des filles 267
est, en un sens, parfaitement vrai. Il n'y a plus de classes légales, Tégalité devant la loi est absolue. Mais il y a encore des classes économiques et sociales, résultant des lois économiques et de la nature des choses maintenues par Tusage et l'opinion. La for- {une et le rang ont beau être plus instables que jamais, ils ont autant que jamais d'importance. Ils décident de tout, ou peu s'en faut, dans la vie des familles. Ils décident tout particulièrement, au point de vue qui nous occupe ici, de l'éducation des femmes.
Nous avons donc à examiner l'instruction qui convient aux filles de la bourgeoisie française, en désignant sous ce nom décrié politiquement, mais qui garde toujours un sens général et social assez net, l'ensemble des familles qui, à un moment donné, sont plus ou moins au-dessus de la vie au jour le jour gagnée par le salaire quotidien, qui vivent ou des revenus d'un capital antérieurement acquis, ou des produits d'une fonction dite libérale, ou des gains d'un commerce ou d'une industrie. Dans cette large catégorie sociale, qui va, ainsi définie, des confins du monde ouvrier aux derniers sommets delà société, les filles ont ceci de commun qu'on neles destine à rien en particulier, si ce n'est au mariage, qu'elles n'auront pas le plus souvent à gagner personnellement leur vie, — quoi qu'il puisse être sage d'envisager cette éventualité, — et qu'enfin, si l'on prévoit pour elles un tel cas, on ne les y prépare pourtant pas directement, n'y ayant guère pour les filles de cette catégorie, dans l'état actuel de l'opinion, qu'un ou deux moyens de se suffire par le travail sans déchoir. L'opinion, en effet ne leur permet guère que l'emploi d'institutrices,
de professeurs, d'artistes, et à grand peine quelques fonctions honorées pour les hommes et qui le seront pour les femmes aussi, si elles sont suffisamment rétribuées.
Voilà donc notre sujet propre : l'instruction de ces jeunes filles de douze à dix-sept ans. C'est l'instruction dite secondaire, qui dans les pays étrangers porte presque partout le nom d'enseignement supérieur. Nous avons à en étudier les progrès récents et l'état actuel, programmes, méthodes, discipline, les qualités et les lacunes, le fort et le faible. Le point cardinal, ici, c'est la loi du 21 décembre 1880, ou loi Camille Sée, par laquelle l'État a pris en main cet enseignement, avec l'ensemble des règlements arrêtés par le conseil supérieur en exécution de cette loi. Mais pour bien juger de ces choses, de cette évolution décisive, il est bon de se rappeler l'état antérieur des choses, en jetant un coup d'œil sur l'histoire de la question, c'est-à-dire sur le passé historique de la culture intellectuelle dans la classe sociale dontils'asrit.
'rt'
La première chose qui frappe, c'est que pour l'immense majorité des filles qui sont aujourd'hui dans cette catégorie aucune question pareille ne se posait dans le passé et même encore récemment. Il y a bien peu de temps encore qu'en Auvergne, par exemple, on trouvait nombre de jeunes filles très cossues, ayant des dots très rondes, paraissant, dans les fêtes, harnachées de « dorures », qui savaient à peine lire et écrire, et presque rien que le calcul mental. Dans le Midi, après 1860, au moment où le libre échange des vins enrichit soudain de petits vignerons, dans les Landes au moment où la vente de la résine produisit
le même effet chez de petits propriétaires, l'envie d'imiter les riches fut très vive, notamment chez les femmes; mais ce n'est pas par la pension que l'on commença, c'est par la toilette et le mobilier. On acheta des armoires à glace, et non des livres, on vit des pianos comme ornement dans des maisons rustiques où personne ne savait lire la musique, ni... autre chose.
Est-il possible du moins de savoir avec quelque précision ce qu'apprenaient celles qui apprenaient quelque chose? C'était, semble-t-il, tantôt presque rien, et tantôt autant ou plus que les hommes, exceptionnellement il est vrai; et cela sans échelons intermédiaires, sans autres raisons de distinction que celles qui résultaient des goûts individuels, des rencontres, des circonstances de famille, des lectures personnelles.
y^^M moyen âge, les plus grandes dames n'avaient pour s'instruire, après les enseignements très simples de l'Église, que les récits des passants et des hôtes, la poésie ambiante et ambulante. Nous avons peine à nous faire une idée de ce qui se passait dans leurs têtes, mais il y faisait vraisemblablement très noir, et dans ce noir devaient pulluler les superstitions et les idées fausses. Tandis que l'Église poussait la culture de quelques hommes pour son service, elle n'avait pas à le faire pour les femmes, qu'elle a toujours dirigées sans les instruire. Même les abbesses et les supérieures des couvents, toujours dans la main de directeurs hommes, paraissent avoir été rarement très éclairées, sauf quelques exceptions, comme Héloïse. Cependant elles savaient le latin, comme langue usuelle ; on apprenait à lire et à écrire en latin dans
les couvents, même, semble-t-il, à toutes les novices. Mais ce latin-là pouvait constituer une culture très pauvre, et de bien peu de contenu. Le contenu, dans l'espèce, était tout religieux et, même pour les supérieures, tout en notions professionnelles (règles des ordres, discipline ecclésiastique, etc.). La femme, dans l'ensemble, était totalement négligée; Jeanne d'Arc ne savait ni lire ni écrire.
De même que la Réforme posa le principe de l'égalité des deux sexes au regard de l'instruction due à tout le peuple, la Renaissance, de son côté, a défendu la première au profit d'une certaine classe (très -restreinte il est vrai) le droit de la femme à aborder l'antiquité classique. Il y eut des femmes humanistes, filles du grand monde et filles de savants, sans plus. Mais on ne peut trop le redire, les idées libérales d'Erasme et de Vives, motivées déjà presque comme nous les motivons aujourd'hui par le droit moral des femmes et par l'intérêt social, sont restées en grande partie théoriques, et môme, comme telles, n'avaient nullement en vue une catégorie nombreuse de jeunes filles. Ce n'est pas à telle ou telle classe de femmes apparemment que Vives eût recommandé l'étude du grec ; mais à la princesse Marie d'Angleterre il faisait lire Platon et Aristote. Cependant ce n'est nullement un fait négligeable que ces hommes aient placé la femme en face du savoir viril, et lui aient permis ou fourni les moyens de cultiver les lettres et les sciences. Quelques-unes, comme la nièce du célèbre savant imprimeur Robert Estienne, deviennent de vraies humanistes, même des hébraïsantes au savoir de bon aloi.
Cependant toutes ne travaillent pas aussi sérieuse-
l'enseignement secondaire des filles 271
menl ni aussi heureusement. Montaigne en connaissait déjà (avant Molière) dont le savoir n'était ni judicieux ni discret. « Si elles n'en ont retenu la substance, au moins elles en ont la mine : à toute sorte de propos et matière, pour basse et populaire qu'elle soit, elles se servent d'une façon de parler et d'escrire, nouvelle et savante, et allèguent Platon et Saint-Thomas aux choses auxquelles le premier rencontré servirait aussi bien de témoin. La doctrine qui ne leur a pu arriver en l'âme, leur est demeurée en la langue... Quand je les vois attachées à la rhétorique, à la judiciaire, à la logique, et semblables drogueries si vaines, et inutiles à leur besoin, j'entre en crainte que les hommes qui le leur conseillent le fassent pour avoir loi de les régenter sous ce titre!... »
Avec le temps, le français, la langue et la littérature nationales gagnent sur les langues anciennes. M™^ Dacier est dans son siècle une exception quasi unique. En revanche les Sévigné, les Scudéry, les Maintenon écrivent leur langue et ont l'esprit ouvert comme peu d'hommes, font même beaucoup par les salons, les ruelles et le genre épistolaire pour le progrès de la langue et de l'esprit français. Mais quelle exception toujours et numériquement infime! excès et raffinement, subtilité, quintessence métaphysique de Descartes et de Malebranche pour quelques-unes (M""' de Grignan), à peu près rien pour les autres. M^'" de Scudéry, dans son roman du Grand Cyrus, s'écrie avec amertume et bon sens : « Que l'on fait donc peu pour donner du savoir et de la clairvoyance à notre sexe.... Jusqu'à présent et sauf quelques rares exceptions l'instruction des filles ne va pas au delà de la lecture, de l'écriture, de la danse et du chant.
Et malgré cela les hommes veulent que dans toutes les circonstances de la vie les femmes aient un jugement raisonnable, qu'ils n'ont pas toujours euxmêmes.... Il ne s'agit point pour elles de faire provision de grandes connaissances spéciales, mais d'être capables de comprendre la conversation de l'homme instruit, de pouvoir disserter sur toutes choses, non par sentences, et comme un livre, mais en quelque sorte comme la saine raison humaine qui médite et n'a pas à rougir de son savoir. »
La question de l'instruction des femmes se pose donc alors. Poillain de la Barre dans son Discours de V Égalité des deux sexes propose résolument la même culture et le partage de toutes les fonctions. L'abbé Fleury (1640-1728), consacre à la question un chapitre de son Traité du choix et de la méthode des études. J'y relève cette réflexion que nous avons faite cent fois : « Comme si leurs âmes étaient d'une autre espèce que celle des hommes ! comme si elles n'avaient pas aussi bien une raison à conduire, une volonté à régler, des passions à combattre, comme s'il leur était plus facile qu'à nous de satisfaire à tous ces devoirs sans rien apprendre... » Tout y est bien vu, jusqu'au plus de loisir qui fait plus grand le danger de corruption s'il n'est assaisonné de quelque étude. Mais tout cela est théorique et idéal.
Pratiquement, que trouvons-nous? Les couvents, l'abbaye de Port-Royal, les nouvelles converties de Fénelon, bientôt le Saint-Cyr de M"'" de Maintenon.
Les ordres religieux enseignants apparaissent avec les Ursulinesdès 1560 et au xvii^ siècle compteront un très grand nombre d'établissements. Les Augustines
(vers i6o0) se répandent dans le sud-ouest de la France ; ce sont elles que M™° de Maintenon appellera à Saint- Cyr après la révolution de 1692 et le renvoi de M™*" de Brinon (Ursuline quasi-laïque). Puis ce sont les Filles de la Croix (1652), et les Filles de la Charité (1653;. Grand progrès; mais elles s'adressent surtout aux classes inférieures du peuple pour l'instruction surtout religieuse. Les couvents pour les classes aisées, comme celui des Ursulines à Saint-Denis qui compta jusqu'à 4000 élèves en 30 ans, semblent avoir versé tour à tour ou tout à la fois dans la bigoterie ou la futilité. Fénelon est très vif et dédaigneux sur l'éducation « des grilles et des verrous », et il fait la guerre ouvertement aux Ursulines de Saint-Denis. M"""^ de Maintenon écrit à M"^" de Brinon : « Les Ursulines sont les créatures les plus sottes que j'aie jamais vues! » Le Père La Chaise trouve lui-même que ce n'est pas ce qu'il faut, « qu'il y assez de bonnes religieuses, mais pas assez de bonnes mères de familles ».
A Port-Royal c'est un singulier mélange de très fine psychologie et de rigueur absurde pour des fillettes. Le programme est presque nul comme contenu, seulement l'esprit est supérieur et la méthode parfaite. La réflexion approfondit le peu qu'on apprend. Il y a un abîme entre cela et la pédagogie des couvents, même les mieux tenus du temps.
Nous ne savons pas ce que Fénelon, jeune, put faire dans la maison des Nouvelles Catholiques. Il y recueillit du moins ces observations psychologiques ({ui donnent tant de charme à son admirable livre. Ce livre (1687) nous trace un programme supérieur à tout jusque-là, il dit sur plusieurs points le dernier mot. Mais il n'était destiné qu'à guider la duchesse de Beau-
villiers dans l'éducation de ses filles; et s'il contient mille choses d'une valeur absolue, même pour nous, il commence, ne l'oublions pas, par ces mots : « Rien n"est plus négligé que l'éducation des filles. » Les admirables préceptes de Fénelon sont donc à son honneur et à l'honneur de la théorie française, mais non de la pratique du xvii'' siècle. Son horreur, non dissimulée, pour les couvents va jusqu'à lui faire souhaiter que l'État et les villes prennent soin de former des institutrices, non pour l'enseignement didactique qu'il laisse aux hommes, mais pour que les familles aient des gouvernantes.
De Saint-Cyr je ne dirai rien ; son histoire est trop connue. C'est une maison unique en France, une curiosité historique. Rien qui rayonne sur la France et sur les autres catégories sociales. M""" de Maintenon avait songé à faire des institutrices de quelquesunes de ces jeunes filles pauvres et à avoir des succursales de Saint-Cyr en province. Mais cela n'aboutit pas.
Au XVIII*' siècle nous constatons le même écart, et croissant, entre la théorie qui continue Fénelon et la pratique de plus en plus insuffisante. Les couvents s'abaissent, se gâtent même comme mœurs, et la raillerie publique, qui exagère plutôt, les accable. M™*" Rolland, entrant à 11 ans chez les dames de la Congrégation, savait déjà lire, écrire, compter, un peu de géographie et d'histoire : c'était plus que ses camarades de 18 ans et que presque toutes les maîtresses; car une qui savait « tricoter, l'orthographe et un peu d'histoire » était la savante du couvent et jalousée pour cela de ses compagnes. En face de ce nc'uîil, ou écrit de magnifiques projets.
L'abbé de Saint-Pierre, entre autres bonnes utopies, a un «projet pour perfectionner l'éducation des filles» (1730), un autre pour « multiplier les collèges des filles ». Il veut même de grands établissements pour qu'il y ait plus d'émulation et de vie; on y serait de 5 à 18 ans, en 13 classes!
M™^ de Miremont dans son Traité de V éducation des filles (1779), demande avant tout qu'on forme un personnel enseignant meilleur. Elle admet les religieuses à la condition qu'elles soient bien préparées^, qu'elles aiment l'étude et l'enseignement, et qu'elles laissent leurs prières pour leurs élèves. Elle conçoit de véritables écoles normales; elle trace un programme d'études admirable.
Pour Rousseau il ne faut ni leçons ni maîtres. Il craint naïvement pour Sophie l'émancipation qu'il voulait absolue pour Emile; il veut qu'elle croie uniquement à l'autorité absolue, et pour cela qu'elle soit instruite dans la religion dès la première enfance. Aucune science, elle n'y comprendrait rien! A peine, et le plus tard possible, la lecture, l'écriture et le calcul, pour sa tâche de ménagère. Il ne permet ni Racine ni Corneille. Et voilà sa charmante Sophie; est-il si sûr qu'elle plaira tant?
En somme, et malgré cette rechute d'un philosophe, on peut dire qu'à la fin du xviii'' siècle tout était à faire pour l'éducation supérieure des femmes, et que tout était mûr dans les esprits les plus éclairés! Pourquoi donc a-t-il fallu atteindre encore un siècle une réforme décisive? C'est que la Révolution, sur bien des points essentiels, a retardé la marche des choses en paraissant l'avancer. A l'égard de l'éduca-
276 L'ÉDUCATION DES JEUiNES FILLES
tion des femmes, elle na jamais fait que remuer des idées. Du moins elle établit par la loi du 19 décembre 1793 la liberté d'enseignement que les législations suivantes respectèrent; et les écoles privées firent ce que l'État rêvait sans le faire. Tant il est vrai qu a quelque chose la liberté est bonne et qu'il faut l'aimer. Une seule condition était exigée môme des femmes, un certificat de civisme, c'est-à-dire d'opinions conformes à l'esprit de la Révolution. Et encore, après le 9 thermidor, on autorisa les ecclésiastiques et les religieuses à enseigner. Bientôt la liberté d'enseignement fut rendue aux couvents, même avec faveur spéciale. Pensionnats, cours et couvents, voilà tout le siècle.
M""^ Campan fut la première institutrice laïque du siècle, en date, et peut-être en qualité; maîtresse de pension modèle, et qui a comme créé le meilleur type de pensionnat laïque perpétué depuis.
Née à Paris en 1752, fille d'un premier commis aux affaires étrangères, son père lui avait donné des maîtres, et, quoique sans fortune, une brillante éducation. A quinze ans elle est lectrice des trois fdles de Louis XV. Plus tard Marie-Antoinette la maria avec M. Campan, en lui donnant ie titre de femme de chambre de la Reine. En péril pendant la Révolution, elle se cacha à Coubertin jusqu'à la fin de la tourmente. Après le 9 thermidor elle se trouva sans ressources. « Je pensai, dit-elle, qu'il fallait vivre et faire vivre ma mère, âgée de soixante-dix ans, mon mari malade, mon fds de neuf ans et ma famille ruinée. Je n'avais plus au monde qu'un assignat de 500 francs et 30 000 francs de dettes de mon mari. » Les monastères étaient fermés, les religieuses dispersées; elle choisit Saint-
Germain pour y établir un pensionnat; mais trop pauvre pour faire imprimer son programme, elle le copia à 300 exemplaires de sa main. Au bout d'un an elle avait 60 élèves; Tannée de la paix avec TAngleterre, elle en avait 115, payant pension, et depuis ce moment elle en éleva toujours 10 gratuitement. Parmi ses élèves se trouvait Hortense de Beauharnais, d'où ses relations avec Bonaparte. Le premier Consul alla plusieurs fois la visiter à Saint- Germain, il l'appréciait, il lui disait en riant : « Si je faisais jamais une République de femmes, c'est vous que je nommerais premier Consul. » La guerre fît tomber sa pension, mais quand, au lendemain d'Austerlitz, il voulut créer les maisons de la Légion d'Honneur, il la nomma directrice de la maison d'Écouen.
Ainsi après avoir été la première maîtresse de pension libre et créé le type, elle fut aussi la directrice de la première maison d'enseignement secondaire des filles fondée par l'État.
Or, elle déclarait bien haut que le pensionnat n'était qu'un pis aller à ses yeux, qu'elle préférait à tout pour les filles l'éducation de la famille, et ce qu'elle voulait de l'école, c'était de préparer aux vertus domestiques et de pousser si bien l'enseignement que « chaque élève fût assurée du bonheur de pouvoir instruire elle-même ses filles ». Elle est très éloquente sur ce point. Elle écrit à Napoléon qu'il faut que l'éducation publique des filles aboutisse un jour à l'éducation maternelle. Pensions, internats ne sont à ses yeux que des institutions provisoires. Elle eut encore le mérite imprévu de penser aux filles pauvres, d'écrire la première des livres de lecture pour le peuple et les
écoles élémentaires, tout spécialement pour les filles de la campagne ; elle rêvait même de devenir sur ses vieux jours institutrice de village. La Restauration lui ôta la direction d'Écouen. Elle se retira à Nantes et y mourut en 1822.
Par son traité de l'Éducation et par d'autres témoignages, nous savons le fort et le faible de la pension selon M™'' Campan : A la base une hygiène parfaite, des jeux, des bains, etc., un enseignement étendu, littéraire et scientifique; le goût de la lecture; la lecture à haute voix; à Écouen on jouait des pièces. Mais elle vit dans l'émulation le grand moyen de stimuler le zèle. Elle est la première qui ait imaginé les distributions de prix. Tous les trimestres il y en avait une en présence des parents et des invités à Écouen. Jamais initiative n'eut plus de succès. On sait comment ces distributions de prix ont fait fortune dans les pensionnats de filles, et ailleurs! Les punitions étaient publiques comme les récompenses; on cite : la table de bois (manger à une table séparée), et la perle de la ceinture. Là aussi les imitatrices se sont donné carrière, et la puérilité a éclaté.
A tout prendre, M"''' Campan est une éducatrice et une initiatrice; elle a remarquablement compris que l'idéal de la culture féminine devait changer comme les obligations sociales de la femme dans une société démocratique, où les hommes avaient tous leur fortune à faire ou à maintenir, où l'éducation des garçons (en si grande partie l'œuvre des mères) allait prendre une prodigieuse importance. Elle voulait former des femmes à qui un sentiment vraiment patriotique fit considérer leur maison comme le véritable théâtre de leur gloire. « Dans ces conditions, disait-
l'enseignement secondaire des filles 279
elle, la prospérité publique ferait bientôt de grands progrès. »
De l'établissement de M"^^ Campan sont sorties une foule d'institutrices et de maîtresses de pension qui ont propagé son esprit. Elle a été comme la mère de ces maîtresses laïques qui se sont jusqu'à nos jours chargées de l'éducation secondaire des filles, et qui ont fait en somme le plus grand bien. Pour moi je ne parlerai jamais qu'avec sympathie et respect des pensionnats de filles qui ont rendu d'immenses services avant la loi Camille Sée, et qui peuvent en rendre encore après. S'il n'y avait eu en France que des institutions comme celle de M"'^ Campan, et s'il y en avait eu un nombre suffisant, où fût élevée toute la jeunesse féminine française, ladite loi n'aurait pas été sans raison d'être, mais elle eût pu être tout autre; l'État eût pu se contenter d'organiser un contrôle sérieux par l'inspection, d'encourager par des subventions et des honneurs, d'élever et de maintenir le niveau par les grades et les examens, sans prendre tout à son compte et à sa charge.
L'ayant fait pour d'autres raisons, au moins n'a-t-il pas voulu détruire les institutions libres. Au contraire, partout où il a pu s'en faire des alliées et se sohdariser avec elles, leur laisser l'internat (sous contrôle), leur confier même ses boursières, et recevoir leurs élèves comme externes pour l'enseignement seul, un enseignement beaucoup plus fort, ce modus vivendi a paru recommandable.
Il reste à montrer comment cette création d'un enseignement secondaire public devint nécessaire. Deux ordonnances, l'une de 1819, l'autre de 1820,
avaient placé les pensions et les pensionnats audessus de l'école primaire. En 1837 (7 mars) une autre ordonnance partagea les établissements destinés à donner un enseignement supérieur ou primaire en deux catégories : les pensions et les institutions. Une plaque sur la porte devait indiquer leur titre. Pour ouvrir l'une ouTautre il fallait avoir subi un examen devant une commission nommée par le ministre. De plus, l'État surveillait les deux genres d'écoles par des inspecteurs et des inspectrices. Les programmes étaient fixés par un règlement uniforme. Dans les pensions, déjà, une langue vivante était exigée. Pour les institutions, on ajoutait l'histoire de la littérature française, les exercices de style, l'histoire et la géographie anciennes, des éléments de cosmographie. La prospérité de ces maisons fut, à ce moment, très grande. En 1846 on en comptait 266 dans le département de la Seine; et 13 487 élèves y recevaient l'instruction.
Cependant elles avaient déjà à lutter contre la concurrence, non seulement des couvents, mais des cours. Dès avant la Restauration, l'abbé Gautier avait créé ce type tout français d'enseignement. Les cours n'avaient lieu que 6 mois de l'année, un seul jour par semaine, le samedi, en présence des parents. Neuf salles disposées circulairement pour 9 divisions recevaient les élèves qui suivaient le même enseignement à la même heure.
En 1820, M. Lévi Alvarès organise sur ce modèle ses cours d'éducation maternelle, bientôt célèbres, et qui suscitèrent de nombreuses imitations. L'impulsion étant donnée, le public s'intéressait maintenant à la question. L'Académie mettait au concours des sujets de pédagogie. Le P. Girard et Pestalozzi étaient
populaires. Leur action pénétrait surtout dans les écoles et cours secondaires de filles, pendant que les écoles primaires existaient à peine et que les collèges secondaires de garçons restaient enfermés dans leur tradition livresque.
Vint la loi de 1850, faite en réaction contre le progrès des lumières. Le mot d'ordre fut que l'initiative privée devait suffire à tout en fait d'instruction, parce qu'on avait, en effet, les congrégations, qui suffisaient pour élever les jeunes Français, à plus forte raison pour instruire les filles. On ne fît rien directement contre les institutions laïques, mais on les abaissa du coup par une mesure d'apparence libérale, portant que le simple brevet de capacité primaire donnait le droit d'enseigner dans toutes les écoles de filles à tous les degrés; et on les plaça sous le contrôle des inspecteurs primaires. C'est ainsi qu'aujourd'hui encore toutes les institutions libres de femmes, quel que soit leur niveau, relèvent également de la direction de l'Enseignement primaire. De là la décadence profonde de l'instruction libre des filles, surtout en province, tandis que les couvents acquièrent toute la clientèle riche et brillante.
Du moins est-ce que les études s'y élevèrent d'autant? Non! la lettre d'obédience y tenait lieu de tous grades. Si le niveau ne tomba pas très bas, plus bas encore, c'est que parmi les religieuses il se trouva çà et là de vraies institutrices, comme parmi les élèves des jeunes filles avides d'apprendre. Il ne faut pas prendre à la lettre, ni croire universellement mérité le reproche séculaire qui accusait les couvents de tout passer à leur clientèle mondaine, afin de se ménager de hautes protections, et de flatter toutes les vanités
des familles comme toutes les frivolités des jeunes filles. Qu'il y eut de cela souvent, c'est à croire. Mais pas n'est besoin de charger le tableau pour montrer que l'enseignement y restait à tout prendre très humble, ou plutôt brillant et superficiel. Il n'est pas possible de faire admettre à l'opinion publique d'aujourd'hui que des filles qui ont radicalement renoncé au monde et qui le réprouvent, renoncé à la famille même, soient les maîtresses les plus qualifiées pour former des mères de famille et des femmes du monde dans la juste mesure de l'élégance sérieuse. Ce n'est pas leur faire injure que de penser qu'elles forment mieux des saintes pour la cité céleste que des maîtresses de maison pour la vie réelle, des femmes et des mères de citoyens pour la cité moderne.
C'est ce que pensa un grand ministre de l'instruction publique, V. Duruy. Il pensa que l'État moderne, l'État laïque, ne pouvait se contenter de cette éducation des couvents pour la bourgeoisie française. Les couvents ont un privilège qui se retourne contre eux à l'occasion, c'est qu'il est très difficile de savoir au juste ce qui s'y passe. Ils souffrent impatiemment le contrôle et l'inspection de l'autorité laïque. Sous le gouvernement de Juillet le ministère ayant voulu exercer son droit d'inspection, le clergé protesta si haut qu'on adopta un compromis par lequel l'inspecteur laïque devait avertir l'autorité épiscopale et n'entrer dans les écoles congréganistes qu'accompagné d'un prêtre.
En 1867, M. Duruy suscita les Cours secondaires de jeunes filles, faits par les professeurs de lycées de garçons. Ceux de Paris, dits Cours de la Sorhonne pros-
pérèrenl comme on sait, et VAssociation pour VEnselgnement secondaire des jeunes filles alors formée subsiste encore. C'était l'initiative privée, mais favorisée et soutenue par l'administration. Le clergé poussa un cri d'alarme, et ce fut une mémorable levée de boucliers. Ma génération était alors à l'école; et nul de nous n'oubliera cette polémique où nous voyions nos aînés attaqués et où nous brûlions d'aller les rejoindre.
Le curieux, et ce qui prouve bien à quel point ces questions sont des questions politiques, où la passion religieuse envahit et altère tout, c'est que l'attaque était conduite par un prélat lettré et éclairé entre tous, libéral même jusqu'au paradoxe en fait d'éducation des femmes, celui-là à qui j'ai emprunté à pleines mains et à vingt reprises quand j'ai parlé de la nécessité d'une instruction étendue et solide pour les femmes, de l'insuffisance des éducations mondaines, des défauts et même du vide intellectuel de l'éducation purement dévote, Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans. Il voulait bien une éducation élevée pour la femme, dans l'intelligence de qui il a toute confiance; mais il la voulait donnée dans un esprit rigoureusement catholique et sous le contrôle étroit de l'autorité ecclésiastique. Par exemple, il réclamait pour elle l'étude de la philosophie, mais de la philosophie de saint Thomas d'Aquin. Il regardait comme l'abomination de la désolation qu'elle s'initiât aux choses modernes, à la science, à la philosophie, aux idées par la Revue des deux Mondes^ sa béte noire. Dans la polémique contre Duruy, il soutint donc « que les pensions (religieuses) suffisaient pour les femmes ; que dans ces maisons l'éducation intellectuelle était, non
seulement pour les matières enseignées et les méthodes, mais sous une foule d'autres rapports, meilleure, plus solide, plus élevée, plus délicate, plus féconde en résultats définitifs et durables que dans les écoles de jeunes gens ». La passion lui faisait oublier ce que lui-même avait dit dans un article du Correspondant du 25 avril 1867 {Femmes savantes et femmes studieuses). « L'éducation qu'on leur donne est légère, frivole et surperflue, quand elle n'est pas fausse. » La vérité reprenant le dessus, quelque temps après, en 1869, il réimprimait l'article du Correspondant et avouait que l'instruction parmi les filles était une exception. Dans ses Lettres sur VÉducation^ son dernier ouvrage, un chapitre reprend et maintient l'aveu sous cette forme : Mal que les femmes font autour d'elles par leur ignorance et leur frivolité. On y trouve cette réflexion si juste : « Quand on pense que parmi toutes ces personnes qu'une éducation superficielle a frappées d'impuissance se trouvent des esprits d'élite..., qui n'auraient eu besoin que d'une culture appropriée pour donner des fruits rares et exquis, on ne peut se défendre d'appeler dans l'éducation des femmes une réforme qui certainement importe à la dignité de la France! » Ne dirait-on pas qu'il appelait dans ses vœux cette réforme elle-même qui l'a tant irritée faite par d'autres?
La tempête de 1870 emporta les cours Duruy, saul un ou deux, fit péricliter les meilleures institutions laïques, et remit tout en question, il faut bien le dire, en faisant éclater nos divisions intestines, en faisanl apparaître de plus en plus les maisons religieuses d'éducation comme des foyers de réaction politique.
Certes, la bonne foi ét^it absolue; TÉglise, se jugeant menacée dans ses prérogatives séculaires, s'attachait d'autant plus à ses maisons d'éducation des deux sexes, les orientait vers le passé, y organisait savamment la résistance à l'esprit du siècle, issu de la Révolution. Dans ces conditions, la question pédagogique prit nécessairement un intérêt bien autre, l'intérêt tragique en quelque sorte d'une question politique capitale, nœud de toutes les autres, et la clef de Tavenir.
Quand l'enseignement eût été très fort dans les couvents et les pensionnats (et de fait, je crois qu'il s'éleva précisément parce que ceux qui se disputaient, comme on dit, l'âme de la jeunesse, en sentaient au vif l'importance), quand il eût été supérieur partout comme enseignement, cela devenait secondaire, à vrai dire, dans ce temps de lutte et de représailles, et ce n'est pas ce qui eût empêché, au contraire, le parti libéral et progressiste de sentir le devoir et de revendiquer le droit, pour l'État moderne, de fonder, à côté et en dehors de l'enseignement privé, « un enseignement national n pour les jeunes filles, comme il en avait un pour les garçons. National, ce n'est pas que l'enseignement congréganiste ne le soit à sa manière, certes. 11 est français, il fait des patriotes, il serait inique de ne pas lui rendre cet hommage, et c'est grâce à cela que, Dieu merci, on nous trouve, en somme, unanimes dès que le drapeau est engagé et qu'il s'agit des rapports de la France avec l'étranger. Mais c'est la vieille France surtout qu'on aime et qu'on regrette, qu'on aspire à restaurer dans les établissements religieux d'éducation, comme dans les familles qui leur fournissent leur clientèle. Certes,
cela aussi est un droit et on n'eût jamais trouvé une majorité pour supprimer ce droit. Mais n'était-il pas naturel aussi, si naturel que cela apparut comme une nécessité criante, et que le contraire eût semblé une naïveté prodigieuse, que l'État moderne, l'État essentiellement et exclusivement laïque, au moment où il triomphait, avec combien de peine! d'une résistance acharnée, voulût exercer lui aussi son action directe, puissante et méthodique sur les jeunes générations, pour leur faire aimer la jeune France, la France nouvelle, avec ses institutions et tous les hasards de la liberté. Certes les États libres, les Républiques surtout, ne sont pas des asiles de paix sans trouble, de recueillement pieux, de foi sans critique. On peut le regretter, mais c'est ainsi. Les États libres, selon la bonne image de Guizot, « sont des vaisseaux à trois ponts, ils vivent au milieu des tempêtes; ils montent, ils descendent, et les vagues qui les agitent sont aussi celles qui les portent et les font avancer. J'aime cette vie et ce spectacle ». On a le droit de ne pas l'aimer, je le répète; mais telle est notre condition. Pour continuer l'image, nous sommes embarqués tous. Que voulez-vous que pensent ceux qui ont la responsabilité de la manœuvre et du voyage (quand même ils n'auraient ni levé l'ancre les premiers, ni choisi l'itinéraire), que voulez-vous qu'ils pe*nsent d'une éducation des jeunes passagers, des jeunes de l'équipage, qui consiste essentiellement à leur faire regretter le port, à leur peindre comme un enfer cette navigation périlleuse, comme des fous ou des coupables ceux qui la dirigent, et qui leur fait un devoir pieux de contrarier la manœuvre?
L'intérêt de la loi, le voilà, et l'honneur de ceux qui
l'ont proposée et soutenue a été de porter la question vaillamment sur ce terrain. Ainsi fit M. Camille Séeavec une parfaite franchise et une grande élévation. Là fut le nœud du débat, là fut le point passionnant. Tout le reste était secondaire. Jamais on n'eût rallié une majorité dans le Parlement avec des considérations purement pédagogiques, si frappantes fussent-elles. Mais deux conceptions politiques irréductibles étaient en présence, celle qui provient de la Révolution, l'acceptant, n'aspirant qu'à lui faire porter ses meilleurs fruits; l'autre qui la maudit, réprouve tout le mouvement des esprits et des institutions dans ce siècle et n'aspire qu'à rebrousser chemin. Il était de toute nécessité, et il n'était que temps d'organiser en conséquence toute l'éducation publique. Prenant plus profondément conscience de ses responsabilités, la République ne pouvait sans absurdité laisser livrée au hasard et pour plus de moitié à des influences franchement hostiles l'éducation des femmes, c'est-àdire de la moitié et peut-être de la moitié la plus influente de la nation. Le malheur des temps voulut que ce grand débat prît quelque chose d'aigu et soulevât de part et d'autre des passions violentes; mais il fut large, élevé en somme, il fit honneur à la tribune française.
Et le résultat général, à savoir la prise en main par l'Etat de l'éducation secondaire des femmes comme celle d'un intérêt national de premier ordre, est regardé par les étrangers, qui ont sui^ ces grands événements avec autant d'attention que nous-mêmes, comme un fait considérable, plus décisif peut-être que tout autre dans l'histoire de la civilisation.