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A l'origioe, ensevelie dans lo demi jour de la consience, l'inclinatioa ne se révèle à nous que d'une manière vague et confuse; mais dès qu'elle a été satisfaite et contrariée, elle se montre, à travers le plaisir et la douleur, avec tous ses caractères fondamentaux et ses nuances variées à l'infini. Toutefois, comme le remarque Bossuet, ce qui paraît alors la constituer essentiellement, c'est Vaninur. L'amour est l'inclination qui a conscience de son plaisir, qui s'éprend d'elle-même et de sou objet, qui est unie à son bien et se complaît dans cette union. C'est de tous les faits de conscience le plus complexe et le plus un : le plus complexe, car en lui se retrouvent la sensibilité, puisqu'il implique une émotion agréable; l'intelligence, puisqu'il implique connaissance; la volonté libre, puisqu'il résulte d'une activité qui se développe conformément à sa fin ; — c'est en même temps le plus un, car nulle part ces éléments ne sont aussi bien fondus et barmonisés ensemble. L'esprit est là tout entier dans son unité vivante et féconde.
De l'amour naît le désir. Désirer, c'est aspirer à une possession plus complète de l'objet aimé, et tendre vers un état meil leur ; c'est à la fois jouir, par anticipation, d'un bien imaginé et souffrir d'en être actuellement séparé. Aussi Platon nous représente-t il le Désir comme le fils de la Pauvreté et de la Richesse, c'est-à-dire comme impliquant possession et privation en même temps. Le désir est donc la troisième forme sous laquelle s'offre à nous l'inclination qui, d'abord confuse et indécise, devient ensuite consciente et aimante ; qui, enfin, tend à se développer encore davantage et à dépasser son objet présent.
A l'amour s'oppose la Haine; celui-là est l'inclination satisfaite, celle-ci est l'inclination contrariée ; mais, comme le remarque Bossuet, la haine elle-même dérive de l'amour. Si nous n'étions pas capables d'aimer, nous ne serions pas capables, non plus, de haïr ; nous ne détestons la maladie que
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parce que nous aimous la santé ; la fourberie, le mensonge ne nous sont odieux, que parce que nous aimons la loyauté et la sincérité. La haine considérée seule, sans son contraire, serait inintelligible : nous ne comprendrions pas un homme qui haïrait uniquement pour haïr, toute idée de satisfaction, par conséquent d'amour, étant exclue. L'amour reste donc bien comme le seul caractère fondamental et essentiel de l'inclination.
Si nous considérons maintenant l'inclination non plus en elle-même et dans ses caractères généraux, mais bien dans les formes qu'elle revêt suivant les individus, nous remarquons bien vite qu'elle établit entre eux les différences les plus profondes. L'hérédité, la constitution physique et mentale, les milieux où elles se développent, l'instruction, l'éducation, ce sont là, en effet, autant de causes dont nos inclinations sont tributaires : sous leur influence elles se diversifient, se précisent, s'exagèrent môme au point de se transformer en passions. Sans doute, au fond de tous les êtres dune même espèce, se retrouvent les mêmes tendances primitives, mais ces tendances peuvent y être plus ou moins vives et plus ou moins altérées par les forces qui ont agi sur elles. C'est là une vérité évidente pour tous ceux qui connaissent un peu les enfants et qui ont observé avec quelque attention leurs aptitudes et leurs goûts. Dès le berceau, les uns se montrent déjà doux et faciles, les autres entêtés et colères ; on voit des bébés tout jeunes comme fascinés par la musique, tandis que d'autres n'en sont aucunement émus. Quand ils sont plus âgés, ils présentent des goûts différents pour des études différentes, la nature ménageant ainsi des fervents à la ROieuce, à la lit'érature et aux arts. Ceux-ci n'aiment que les
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travaux de Fesprit, ceux-là u'aimeut que les travaux du corps ; leurs inclinations sont-elles satisfaites : ils font des progrès surprenants; sont-elles contrariées : ils n'aboutissent à aucun résultat sérieux.
Ce qui est non moins évident, c'est que ces tendances primitives sont loin d'avoir même valeur au point de vue moral. — On a soutenu, il est vrai, que toutes les inclinations de l'enfant primitivement étaient bonnes. « Voyez, nous dit Bernardin de Saint-Pierre qui résume ici une théorie chère à plusieurs philosophes de son époque, voyez, dans ses jeux, un enfant que l'éducation n'a point corrompu : à la course, à la lutte, il s'efforce de surpasser ses rivaux ; mais il fait sou ami de son ennemi vaincu. Il voit pleurer, ses larmes coulent; il rit, s'il voit rire ; il désire tout ce qu'il aperçoit, il donne volontiers tout ce qu'il a : son cœur confiant ne cherche qu'à s'étendre, et il ira aussi librement caresser une bête féroce qu'un oiseau. Sans défiance, il est sans cesse occupé du soin de connaître, d'aimer, de protéger. Toute son âme est bonne, expressive et active *. »
La science qui s'appuie non sur des préjugés, mais sur des faits précis nous tient un tout autre langage. Elle nous montre très tôt l'apparition précoce de tendances fâcheuses dont rien ne nous autorise à rendre l'éducation responsable. Si l'on veut en trouver la cause, il faut remonter plus haut et la chercher dans l'hérédité. C'est que l'hérédité des maladies physiques et mentales n'est pas plus contestable que celle des qualités. Les familles de savants, de musiciens, de poètes ne sont point rares. Dans la seule famille de Bach, ou compte 57 musiciens, dont :29 remarquables ; mais il n'est pas rare non plus de voir se transmettre, des parents aux enfants, le strabisme, la myopie, la presbytie, le daltonisme, les passions du vin et de l'alcool, du jeu, du vagabondage, etc. Ainsi s'ex-
(1) Discours sur l'Éducation des femmes, 2" partie.
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pliquent en grande partie, l'opposition des caractères, la résistance qu'apportent certaines natures à l'impulsion qu'on leur donne, notre impuissance à les discipliner et à les vaincre. C'est là ce que Fénelou, dout la pensée a été souvent mal comprise, a bien mis eu lumière : « Il y a, nous dit-il, des naturels semblables à des terres ingrates sur qui la culture fait peu; des enfants qui naissent politiques, cachés, indifférents, pour rapporter secrètement tout à eux-mêmes ; » c'est pourquoi il ajoute que la préoccupation constante des parents et des maîtres doit être de découvrir « au travers des grâces de leufance, ce qu'il y a de mauvais dans les naturels que nous avons à gouverner »,
Bien que ces principes reçoivent chaque jour une confirmation nouvelle et soient môme universellement reconnus pour vrais, il n'en est pas qui, dans la pratique, soient plus outrageusement méconnus et violés.
Les parents, — aujourd'hui surtout, — n'agisseut-ils pas souvent, dans leur rôle d'éducateurs vis-à-vis de leurs enfants, comme si « toute leur âme était bonne? » Il semble que, frappés d'une sorte de daltonisme moral, ils ne sachent plus distinguer entre leur défauts et leurs qualités, et n'aperçoivent nettement que ce qui les flatte. Une faute commise, cependant, est-elle trop apparente pour pouvoir être niée? Avec quelle habileté ils l'excusent ! « Mon llls est léger, » disentils ; ou encore : « Il s'est laissé entraîner, mais le fond est bon et il n'y a pas lieu de s'alarmer! » Eh bien, non, l'excuse n'est pas toujours valable, même quand elle est sincère, car c'est le fond qui, quelquefois, est mauvais, et si l'on ne s'en rend point compte, on devient impuissant à l'améliorer. De ces parents on pourrait rapprocher certains maîtres, notamment
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parmi les tout jeunes, qui aiment à se former les illusions les plus séduisantes : mais le mal est ici moins grave, car, au coutact de la réalité, ces illusions se seront bien vite dissipées. En résumé, admettre a priori la bonté native de l'enfant, et nier, de parti pris, qu'il puisse posséder quelques inclinanations fâcheuses, nous paraît aussi dangereux, au point de vue de l'éducation, que de penser avec La Bruyère, par exemple, que ses penchants les plus nombreux sont des penchants mauvais.
Mais là ne se borne point notre aveuglement. Comme si nos enfants étaient également propres à tous les travaux et à tous les métiers, nous disposons souvent de leur avenir sans même consulter leurs aptitudes et leurs goûts. Il semble qu'en agissant ainsi, nous soyons moins guidés par l'intérêt véritable de nos enfants que par notre inconsciente vanité. Notre fils n'est bien doué que pour les travaux manuels : qu'importe ! nous l'arrachons à l'atelier et le poussons de force vers une carrière où il ne réussira jamais. Nous avons décidé qu'il serait un jour marin, ingénieur, avocat, médecin: il n'a qu'à se soumettre. Et nous voyons alors de malheureux enfants poursuivre pendant de longues, de très longues années, des études qui ne leur conviennent point, luttant, malgré tout, contre des concurrents plus heureux, pour n'aboutir, en définitive, qu'à un échec décourageant. Or, qu'en résulte-t-il ? C'est que le nombre des mécontents et des déclassés va de plus en plus grossissant.
Nous ne saurions donc, dans la famille et dans nos écoles, réagir avec trop d'énergie contre de tels défauts. Partant de ce principe que tout être humain est imparfait, appliquonsnous, d'abord, comme le recommandait Fénelon, à démêler au plus tôt non seulement ce qu'il y a de bon, mais aussi ce qu'il y a de mauxais dans le naturel des enfants. Par là, notre action sur eux deviendra plus efficace et notre tâche plus agréable. Nous saurons, en effet, exactement quels ennemis
il nous faut combattre, sur quels auxiliaires uous pouvons compter. Voyez le maître expérimenté dans sa classe : comme il sait varier les moyens dont il dispose, suivant les élèves auxquels il s'adresse, et obtenir de tous l'obéissance et le respect; du plus grand nombre, le travail qui conduit au succès. C'est qu'il connaît tous ces enfants qu'il dirige, et, grâce à cette connaissance, sait éviter ce qui pourrait éveiller en eux les penchants nuisibles qui sommeillent, provoquer ce qui peut affermir leurs sentiments généreux. Ce qui importe, en outre, c'est que maîtres et parents apportent plus d'attention à découvrir les véritables aptitudes des enfants, afin d'orienter et d'utiliser le mieux possible les forces qui leur sont confiées. La tâche est difficile parfois; aussi faudrait-il que, sur ce point, plus encore que sur les autres, tous s'entr'aident et se consultent. Si grave est le choix d'une carrière, que l'on comprend les hésitations du maître à intervenir, même discrètement, auprès de ses élèves, et, cependant, combien il serait utile, dans bien des cas, que l'affection aveugle du père et de la mère fût éclairée par lui ! Il serait donc à souhaiter qu'entre la famille et l'école les rapports devinssent plus fréquents et les liens plus étroits. Si tous ceux qui s'intéressent à la jeunesse et travaillent en vue de son avenir se connaissaient un peu mieux; s'il y avait entre eux plus de confiance, d'estime, disons même d'amitié, nous sommes persuadé que nos enfants seraient les premiers à en tirer profit.
Comme on le voit, nous écartons les théories qui ne laissent, en quelque sorte, aux parents et aux maîtres, qu'un rôle négatif; nous ne pensons même pas qu'il suffise, « dans l'éducation, de suwre et d'aider la nature » ; nous pensons qu'il faut, au besoin, lutter contre elle, quand elle est mauvaise,
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afin de la redresse '. Telle était aussi ropinion de Féuelon, opinion qu'il dut se former bien vite auprès de son élève le duc de Bourgogne. Aussi n'est-il point surprenant qu'il conserve les punitions et la crainte au nombre des moyens disciplinaires ; seulement il recommande, — et son conseil est sage, — de n'user de ces moyens qu'avec discrétion, car, « une àme menée par la crainte est toujours plus faible, » la crainte tendant toujours à déprimer nos forces et à diminuer l'action. Mais ce sont là, encore, considérations bien générales et bien vagues et dont l'application est difficile; aussi est-il nécessaire, pour les rendre plus précises et plus pratiques, d'étudier d'un peu plus près nos principales inclinations, afin de voir quelles causes les fortifient et par quels moyens on peut les combattre.