‹ L'éducation des sentimentsChapitre 15 sur 60 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

I. Origines do la peur. Hérédité. Soulîrauces éprouvées déjà. Récits et lectures. Sollicitude excessive des parents. — II. Effets de la peur. Ses effets sur les fonctions organiques. Ses effets sur les fonctions mentales : sensibilité, intelligence, volonté. La peur des ténèbres. — III. Moyens de combattre la pour. Moyens à éviter. Rôle de la suggestion et du raisonnement. Opinion de Descartes. Nécessité d'une éducation virile.

Entre nos inclinations qui ont pour fin la vie physique et celles qui ont pour fin la vie mentale, tenant à la lois des unes et des autres, se placent ûeux sentiments également primitifs et universels : la peur et la colère; la première qui n'est, suivant la remarque de M. Ribot, que l'instinct de conservation sous sa forme défensive; la seconde, ce même instinct, sous sa forme offensive.

Nul fait ne met aussi bien en relief que la peur l'étroite union du physique et du moral et surtout l'influence considérable qu'exerce la sensibilité sur toutes nos fonctions ; nul autre ne montre mieux combien le caractère des êtres dépend de l'hérédité, de léducatiou et des milieux où ils vivent.

Que le sentiment de la peur ait parfois sou origine dans l'hérédité, l'exemple des animaux et celui des enfants le prouvent avec évidence. Comment expliquer autrement, en effet, que les poussins fuient à l'approche du faucon, les chevaux à l'approche du tigre, les souris à la vue du chat qui les

guette, et cela avant même que l'expérieDce ait pu leur apprendre qu'ils étaient en présence d'ennemis ? Comment expliquer surtout que sur les côtes de certaines îles, on trouve des oiseaux qu'effraie l'arrivée de Ihomme, tandis qu'au centre des mêmes îles, les oiseaux de la même espèce se laissent approcher sans manifester aucune crainte? La peiir, dans tous ces cas, ne saurait être que l'effet d'une réminiscence ancestrale. — Des faits analogues ont été constatés souvent chez les tout jeunes enfants ; chez les uns, c'est un tressaillement soudain, — ce tressaillement de la peur si caractéristique, notamment quand les cris raccompagnent, — dès que la nourrice qui les porte descend les premières marches d'un escalier, ou dès qu'elle entre brusquement dans un appartement obscur; chez les autres, c'est la crainte de tomber, avant d'avoir fait aucune chute, c'est la crainte des oiseaux, des serpents, voire même des chiens et des chats... Tous ces phénomènes nous révèlent donc bien non un sentiment vraiment primitif et propre à l'espèce, mais un sentiment acquis par les ascendants et qui s'est transmis à travers les âges. Il semble que, grâce à lui, résonne encore eu nous, comme un écho lointain, la voix des générations disparues et que nous pressentions ainsi le danger avant de le connaître. Mais la peur n'a pas toujours une origine aussi lointaine; elle vient, le plus souvent, des sensations pénibles que nous avons éprouvées. Si l'enfant a peur de tomber avant même d'être tombé, sa peur s'accroît beaucoup dès qu'il a fait plusieurs chutes. Voyez comme il hésite, quand on l'a placé seul au milieu de la chambre, le regard inquiet, les bras en balancier, cherchant une main qui le soutienne, puis timidement, sur ses petits pieds mal assurés, s'avançant jusqu'à sa mère où il compte trouver un refuge ! Si les chutes qu'il a faites ont été graves, il lui faudra peut-être de longs jours avant qu'il ait recouvré son assurance première. — C'est par les souffrances qu'elles lui causent, qu'il apprend peu à peu à redou-

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ter les choses ; c'est quel(|uefois parles cliàtiments que ses parents lui infligent qu'il apprend à redouter les hommes.

Lorsque son imagination s'est éveillée, la peur trouve dans les récits dont on le berce un aliment plus fécond encore. Chez les anciens, on efïrayait les enfants en les menaçant des Furies qui poursuivent les coupables et du Mercure noir qui volait les bébés méchants; nous les efïrayons aujourd'hui par des contes tout aussi sauvages. Plusieurs d'entre nous se rappellent les histoires de loups-garous et de revenants qu'aimaient à répéter les vieilles femmes de la campagne et avec lesquelles elles nous affolaient. Dans nos villes, ce sont les ogres et les ogresses, croque-mitaine et le ramoneur qui sont substitués aux loups-garous. Quels auxiliaires commodes trouvent en eux les parents! « Celui-ci va t'emporter !... celuilà va te croquer ! » Et l'on s'efforce de calmer ainsi les bébés trop tapageurs. Pour rendre ces admonestations plus efficaces, on a recours à mille ruses. Pendant que la mère gronde, le père, sans qu'on le voie, frappe fort sous la table et paraît tout heureux quand il a produit enfin la peur qu'il juge salutaire. — Dans quelques petites villes on fait mieux encore. Lorsque le cas est un peu grave, ou appelle dans la maison l'un de ces pauvres hères, mal vêtus, comme il en existe partout, et qui, pour un morceau de pain, remplit, en conscience, son rôle d'épouvantail qui lamuse ! — En vérité, il semble que nous prenions un plaisir barbare à dénaturer le cerveau de nos enfants, et à étouffer en eux les germes du courage.

A ces causes, il faut ajouter celles que signale Rousseau et dont les conséquences ne sont pas moins fâcheuses. Elles résident dans l'empressement excessif que mettent quelques parents à écarter des enfants ce qui pourrait leur nuire, ou à les plaindre lorsqu'ils souffrent de quelque mal. Qui n'a vu l'une de ces mères que raille Rousseau, toujours inquiète à la pensée des accidents possibles? Son fils se heurte à un meuble ou se blesse avec ses jouets et les cris parlent de toutes

parts. Elle ne sait conimeut plaindre et consoler la victime : aussi eu arrive-t-elle à lui persuader que sou mal est très grave eu voulant lui persuader le contraire. Que la scène se renouvelle fréquemment : l'enfant deviendra de plus eu plus douillet ; la moindre souffrance lui fera peur et il est fort à craindre qu'il ne soit jamais qu'un poltron.

Jusqu'ici nous avons surtout recherché quelles sont les causes de la peur; examinons maintenant quels en sont les effets. Ses effets sur l'organisme sont les premiers qui nous frappent. Lorsqu'elle est un peu vive, le sang se retire brusquement des extrémités du corps et afflue avec abondance aux centres nerveux ; le visage pâlit, les battements du cœur sont plus forts, le pouls plus fréquent ; la respiration devient haletante; on tremble, la voix s'altère, les jambes fléchissent, parfois même la respiration s'arrête complètement et provoque les syncopes, l'asphyxie et la mort.

L'esprit n'est pas moins troublé. C'est d'abord l'intelligence qui s'obscurcit ou s'affole, incapable de réfléchir, et la mémoire perdue. Ceux qui ont dû quelquefois prendre la parole en public se rappellent, sans aucun doute, leurs émotions du début : on arrive plein de courage, et voici que, tout à coup, devant un auditoire devenu sileucieux, sous l'action des regards qui curieusement interrogent, on se sent pris de vertige; il semble que le souvenir du bel exorde préparé s'eflace,

la parole est pénible heureux encore lorsque l'émotion se

dissipe et qu'on peut retrouver son sang-froid. Nous connaissons tous des maîtres excellents qui, le jour de l'inspection venue, se troublent à un tel point qu'ils ne font rien qui vaille et ne donnent d'eux-mêmes que la plus triste impression. Or, ce qui se produit chez des hommes faits, doit, à plus forte raison, se produire chez les enfants.

Il en est auxquels la peur de se tromper, d'être blâmés par le maître ou raillés par des camarades espiègles, ôte toute présence d'esprit et presque tout bon sens. S'ils ne gardent point le silence lorsqu'on les interroge, ils ne répondent que par des sottises, bien qu'ils se montrent, dans d'autres circonstances, lorsque la crainte ne les paralyse point, intelligents et judicieux. Lorsque cet état craintif se prolonge, il peut engendrer des maladies véritables. L'une des plus fréquentes est le délire de la persécution. Le sujet qui en est atteint aperçoit partout des dangers et des ennemis imaginaires : dans l'ombre qui joue près de lui, dans le bruit du vent à travers les feuilles, il ne voit que menaces et présages fâcheux. Un geste l'eiïraie, le moindre mot le blesse. Ou dirait qu'un mauvais génie prend plaisir à dénaturer, pour le faire souffrir, tout ce qui frappe ses sens. Les sentiments les plus bienveillants eux-mêmes sont faussés par cette disposition pessimiste : aussi la vie devient-elle parfois à charge à ces malheureux enfants. Ces prédispositions se remarquent surtout chez ceux dont la santé est débile et qui ont vécu près de parents qui les terrorisaient. Qui de nous n'a pas rencontré de ces enfants inquiets, mécontents, effarés et quêtons nos bons soins ne parvenaient pas à rassurer?

A mesure que l'intelligence s'obscurcit ou se trouble, la volonté s'affaiblit et se brise.

Quand la peur est violente, nous devenons incapables de vouloir, au sens rigoureux du mot, et alors, ou bien nous fuyons l'objet qui nous effraye, sans songer aux dangers plus graves que notre fuite peut faire naître; ou bien nous restons anéantis et comme fascinés, impuissants à écarter le mal qui nous menace. C'est ainsi que nous voyons des enfants, sous l'action de la peur, prêts à se jeter soit au feu, soit à l'eau ; tandis que d'autres restent dans une attitude passive, courbant le dos et baissant le front. — La peur des ténèbres nous permet d'observer tous ces elfets it'unis. Cette jieur est absurde et le peureux peut-être se le dit tout bas ; mais sa

raison n'est pas assez maîtresse d'elle-même pour l'en convaincre : sou énergie physique l'abandonne, ses jambes refusent de le porter, et sa volonté ne peut plus élever la voix pour ordonner.

Ajoutons, enfin, que la peur d'un mal suffit souvent à le faire naître : il est clairement prouvé qu'en temps d'épidémie, les peureux sont les premiers atteints; — et, de plus, que rien n'est contagieux comme les sentiments qu'elle fait naître : un jour de bataille, la fuite d'un lâche suffit à amener la déroute générale.

Il aura suffi d'indiquer les causes de la peur pour en faire pressentir les remèdes, et d'en avoir décrit les principaux effets pour montrer combien il importe de la combattre.

Et d'abord, ne pourrions-nous pas suivre le conseil que nous donnent souvent les anciens traités de médecine, et chercher à guérir « le semblable par les semblables, » et la peur par une peur plus grande? — Il est bien vrai qu'on a obtenu ainsi des guérisons surprenantes : des maladies nerveuses ont disparu, des personnes devenues muettes ont tout à coup recouvré la parole, des ivrognes même sont devenus tempérants ! Mais nous doutons qu'un tel procédé puisse être vraiment utile dans nos familles et dans nos écoles; en tout cas, il présente de tels dangers que nous n'hésitons pas à le proscrire absolument. Sans doute, dans certains cas, pour fortifier, par exemple, le courage d'uu enfant, et vaincre ses sentiments craintifs, nous lui faisons honte de sa làchetéet nous cherchons à réveiller on lui la peur du ridicule et des railleries; mais remarquons bien qu'ici c'est moins la peur proprement dite qui devient notre auxiliaire que le sentiment même de la dignité personnelle. Je connais un père de famille qui, pour guérir son fils de la peur des ténèbres, renouvela,

il y a quelques années, l'expérience décrite par Rousseau dans son Emile. Il le força, la nuit, d'aller chercher un livre dans uue église où l'on ne pouvait entrer qu'après avoir traversé le cimetière. L'enfant obéit; mais ce souvenir est l'un des plus pénibles qui lui soient restés. Que l'on songe, d'ailleurs, aux tristes conséquences qu'aurait pu provoquer cette épreuve si cet enfant avait été moins robuste !

A ces moyens un peu barbares, il convient donc de préférer des procédés plus humains. Le premier est de s'interdire d'une manière rigoureuse les récits épouvantables et terrifiants, car « ce sont là autant d'épines que nous laisserions dans les chairs de l'enfant et qui le blesseraient pour toute la vie ». Il faut s'interdire également tout ce qui pourrait surexciter outre mesure son imagination et provoquer des rêveries et des illusions fâcheuses : qui nous assure, en effet, que la raison sera assez puissante un jour pour les dissiper entièrement? — Notre conduite n'est pas moins importante que nos paroles, c'est pourquoi il est deux excès dont nous devons soigneusement nous préserver : l'un qui consisterait, à trop entourer de soins les enfants, à leur faire redouter outre mesure la souffrance, à leur faire peur, en un mot, de la peur; l'autre qui consisterait à les traiter trop durement et à chercher moins à se faire aimer qu'à se faire craindre. Il faut, a-ton dit, agir avec l'enfant comme avec l'animal dont il se rapproche et, pour le dresser, des privations et des coups. — Parler ainsi, c'est oublier qu'avec l'âge, l'animal disparaît et que l'homme reste; or l'homme se rappelle toujours la manière dont on l'a traité entant; c'est oublier, en outre, qu'en procédant ainsi ou risque d'empêcher l'homme de se développer en comprimant en lui ses facultés les plus élevées.

Mais il est des moyens plus efficaces encore de combattre la peur : ces moyens sont la suggestion et le raisonnement. Parler sans cesse devant un enfant de ses frayeurs ridicules et le traiter toujours comme un poltron, c'est souvent accroître sa

poltronnerie; affecter, au contraire, de croire à son courage, c'est lui donner confiance en lui-même et le rendre courageux. Qu'un général mande auprès de lui le soldat qu'il sait être le moins brave de son armée et lui dise : « Il y a une mission importante et périlleuse à remplir; il me faut un homme sur lequel je puisse compter et j'ai songé à vous ! » Le soldat partira aussitôt, sans peur, et se conduira en héros. Nous savons que ce fait s'est produit; or, ne contient-il pas pour nous un enseignement précieux dont nous pouvons tirer profit? — Enfin notre œuvre doit s'achever par un appel de plus en plus fréquent à la raison, à mesureque l'enfant grandit et devient plus apte à comprendre la puérilité de ses craintes. C'est là ce qu'a bien compris Descartes : « Pour exciter en soi la hardiesse, y ôter la peur, il ne suffit pas, dit-il, d'en avoir la volonté, mais il faut s'appliquer à considérer les raisons, les objets ou les exemples qui persuadent que le péril n'est pas grand, qu'il y a toujours plus de sûreté en la défense qu'en la fuite; qu'on aura de la gloire et de la joie d'avoir vaincu, au lieu qu'on ne peut attendre que du regret et de la honte d'avoir fui, et choses semblables'. « — En procédant ainsi, nous donnerons à nos enfants une éducation vraiment virile, et cette éducation, conduite avec esprit de suite, est d'autant plus nécessaire à notre époque que, suivant la juste remarque d'un philosophe qui a écrit sur le sujet qui nous occupe les pages les plus instructives, « l'avenir et la puissance d'un peuple ue sont pas tout entiers dans son commerce, dans la guerre, dans la science, mais aussi dans l'aptitude des enfants à être courageux ou poltrons. Rappelez-vous, ajoute-t-il encore, que la peur est une maladie qu'il faut guérir, que si l'homme intrépide peut quelquefois se tromper, celui qui a peur se trompe toujours- ».

(1) Descartes. Lespassions, art. XIV, l'° partie.

(2) A. Mosso. La peur. Félix .\lcan, éd.

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