CHAPITRE IX
I De la colère : Ses différentes formes. — II. Effets de la colère sur les fonctions organiques. Ses effets sur les fonctions mentales : sensibilité, intelligence, volonté. — III. Causes de la colère. Causes organiques : état du système nerveux, hérédité. Causes psychologiques : sentiment de sa propre dignité. Vanité. Mauvaise éducation. — IV. Moyens de combattre la colère. Moyens préventifs, movens directs.
A la peur s'oppose la colère. Entre ces deux états l'antithèse est complète. L'une est une certaine manière d'être passive et douloureuse ; l'autre est, au contraire, une certaine manière d'être agressive et souvent agréable. Celle-là est comme un affaissement et une dépression de la volonté; celle-ci en est l'affirmation énergique. Elles diffèrent donc absolument de nature; nous allons voir qu'elles diffèrent également et par leur évolution et par leurs effets.
La colère est toujours occasionnée par une cause réelle ou imaginaire qui nous est ou parait nous être nuisible. — Dès que surgit une contrariété ou qu'une menace nous est faite, nous éprouvons, le plus souvent, un sentiment de surprise, d'hésitation et comme une sorte de défaillance; mais
cet état, d'ordinaire, dure peu. Bientôt, en effet, nous sentons sourdre en nous une irritation grandissante accompagnée parfois d'une irrésistible tendance à attaquer et à nous défendre. C'est alors qu'apparaît la colère proprement dite.
M. Ribot distingue dans l'évolution de ce sentiment, trois périodes principales auxquelles correspondent trois formes différentes'.
Dans la première, la colère est essentiellement explosive.
Nous savons tous avec quelle soudaineté et quelle violence elle se traduit chez certains enfants, dès qu'ils sont contrariés : « Suzanne, nous raconte Anatole France, a juste trois mois et vingt jours, et elle veut saisir un coq rouge, peint sur une vieille assiette qui est à sa portée. Elle frappe l'assiette avec ses poings, la gratte avec l'ongle, lui parle, la retourne avec de grandes secousses... mais en vain. C'est alors que, constatant son impuissance à obtenir ce qu'elle désire, elle se jette dans une colère qui la rend rouge comme uue pivoine, lui élargit le nez à la façon des Cafres, lui remonte les joues dans les yeux, et les sourcils jusqu'au sommet du front. Ce front, tout à coup rougi, bouleversé, travaillé de bosses, de cavités, de sillons contraires, ressemble à un sol volcanique. Sa bouche se fend jusqu'aux oreilles, et il en sort, entre les gencives, des hurlements barbares-. » — Chez les animaux, et notamment chez les animaux sauvages, la colère se maui feste avec la même soudaineté, car nulle force contraire ne vient en arrêter l'explosion. Seulement elle est encore plus agressive et plus destructive. Pour apaiser la faim qui le pousse, disputer sa proie à un rival importun, repousser un ennemi qu'il redoute, l'animal engage immédiatement la lutte, utilisant toutes les armes qu'il tient de la nature. La colère n'est ici que l'utile auxiliaire de l'instinct de conservation surexcité parle besoin et le danger.
(1) Ribot. Psycholof/ie des senfi7nenls, 2' partie, ch. m. {2) Anatole France. Le livre de mon ami, p. 207.
Daus la deuxième période, lexplosioa de la colère se traduit par une agression moins soudaine, quelquefois même elle n'est qu'un simulacre de l'agression. On la rencontre surtout, sous cette forme, chez les animaux supérieurs et chez l'homme. C'est ainsi que le chien, en apercevant un ennemi, s'arrête et grogne avant de s'élancer et de mordre; « c'est ainsi que riiomme le plus souvent s'en tient à la menace ou à quelque violence sans destruction. » Toutefois lorsque cette colère pousse jusqu'à la brutalité, il semble que, à la satisfaire, on éprouve un plaisir jusqu'ici inconnu, celui de voir souffrir des souffrances que l'on cause, parce qu'on est le plus fort. « 11 n'est guère douteux, dit Bain, que le fait primitif dans le plaisir de la colère est la fascination produite par la vue de l'affliction et de la souffrance physique. Le fait est aussi singulier qu'horrible, mais l'évidence en est incontestable'. »
Enfin, dans la troisième période, l'agression est non seulement différée, mais l'irritation même qui raccompagne est dissimulée le plus possible. C'est qu'alors, à la tendance qui nous pousse à attaquer, s'oppose la raison qui nous conseille d'attendre; de là une lutte parfois très vive qui se livre en nous, et qui engendre la rancune, le ressentiment, la haine, l'envie, l'hypocrisie... C'est là, remarque M. Ribot, « la forme civilisée de la colère », et cette forme est propre à l'homme.
Si puissante est l'action de la colère que toutes nos fonctions organiques sont modifiées quand elle éclate ; la respiration devient haletante, la voix rauque et saccadée; les vaisseaux sanguins se dilatent, le sang afflue au visage, la circulation cutanée augmente, le cœui- liât plus vite et d'une
(1) Cf. Charrou. De la sagesse, liv. I, ch. .\x\ii.
manière moins régulière. La sécrétion salivaire est produite avec plus d'abondance, quelquefois môme elle est toxique comme la sécrétion lactée, la quantité de ptomaïne qu'elle contient étant plus grande ; enfin les muscles se contractent, et le corps instinctivement prend l'attitude du combat. Lorsque la colère est très violente elle est accompagnée de phénomènes physiologiques plus caractéristiques encore et plus graves; elle peut en effet occasionner la suffocation, l'impossibilité de parler, l'apparition de l'écume aux lèvres, la rupture des vaisseaux sanguins et de véritables crises épileptif ormes.
Son action sur les fonctions mentales est tout aussi connue. La sensibilité entière est troublée. Il semble d'abord que la sensibilité physique ait en partie disparu : dans la colère, on ne sent plus les coups que l'on reçoit et tel choc qui, en temps ordinaire, ferait crier, laisse presque indifférent. De là cet acharnement avec lequel se poursuit la lutte, la douleur n'intervenant plus pour calmer les combattants. Quant à la sensibilité morale, elle paraît également inaccessible à tout ce qui est étranger à l'objet de la colère : sa zone s'est rétrécie, c'est pourquoi les sentiments de pitié, de bienveillance, de dignité même, parfois paraissent évanouis. L'intelligence est, comme la sensibilité, singulièrement obscurcie. Nous devenons incapables de discerner le bien du mal, l'utile du nuisible ; incapables de raisonner juste, incapables même quelquefois de nous rappeler ce que nous aurions intérêt à n'oublier jamais. Ici encore la portée de l'intelligence est diminuée, sa perspicacité amoindrie, sa justesse détruite : elle est comme affolée. Or, ce trouble de la sensibilité et de l'intelligence entraîne nécessairement celui de la volonté. Peut-on dire qu'il est vraiment libre et maître de lui, qu'il veut, au sens plein du mot, celui qu'entraîne la fougue de la colère ? Évidemment non. Il n'agit point, il est agi.
Thomas. L'éducat. des sentira. 7
Il est rare, sans doute, que la colère s'offre à nous avec des caractères aussi accentués; mais il était utile de mettre ces caractères en relief, pour bien montrer où elle peut conduire et quelles conséquences elle entraîne. L'expérience de chaque jour ne nous montre-t-elle pas, d'ailleurs, que les degrés qui séparent la colère la plus bénigne de la colère violente sont, dans bien des cas, vite franchis? C'est ce qui arrive lorsque ces accès se produisent fréquemment sans que nul obstacle énergique ne leur soit opposé. Ils deviennent d'autant plus forts et d'autant plus difficiles à réfréner, qu'ils se répètent plus souvent.
S'il est relativement facile d'indiquer les effets généraux de la colère, il l'est beaucoup moins d'en indiquer les causes, ces causes variant suivant les individus, et. pour un même individu, suivant les milieux ec les heures.
Nous pouvons cependant admettre que la tendance à la colère a sa cause première dans la constitution physique et dans l'hérédité. Les anciens avaient remarqué déjà qu'à un tempérament nerveux et sanguin correspond fréquemment, sinon toujours, un caractère violent, et leur remarque était juste. Il est également certain que celui dont le système nerveux, d'une irritabilité excessive et d'une extrême instabilité, l'emporte sur le système musculaire, sera plus enclin à la colère que celui dont l'organisme est bien équilibré et qui jouit d'une santé robuste. Nous constatons tous les jours que les hommes les plus forts et les plus sains sont, d'ordinaire, les plus calmes et les plus doux ; alors que les plus malingres et les plus chétifs se montrent les plus hargneux. Toutes les causes qui tendent à déséquilibrer le système ner-
veux et à le surexciter, en le débilitaut, tendront donc, par là même, à éveiller et à fortifier notre irascibilité : or, p;irmi ces causes, il faut signaler en première ligne l'abus de ralcool et le raffinement dans la recherche des plaisirs.
Les causes morales qui prédisposent à la colère ne sont point sans analogie avec celles qui précèdent. D'un côté, nous avons signalé la faiblesse de l'organisme ; de l'autre, il nous faut mentionner la faiblesse de l'esprit'. Les vaniteux ne sont-ils pas, de tous les hommes, les plus irritables ? Épris de leurs propres mérites, c'est-à-dire de choses frivoles et sans prix, ils ne peuvent soufïrir de se voir méconnus ; c'est pourquoi un rien les froisse, les indigue, et parfois les exaspère. Leur colère, il est vrai, va rarement jusqu'à l'agression, mais elle suscite, ce qui est pire, de méchantes petites haines et de vilaines petites vengeances dont ils sont les premiers à souffrir. Non moins irritables que les vaniteux sont tous ceux qui, de bonue heure, ont été trop choyés et trop gâtés par leurs parents et leurs amis. Habitués, dès l'enfance, à voir docilement satisfaire leurs caprices, ils restent tout surpris si quelqu'un leur résiste, et leur surprise bien vite se transforme en colère. Ils s'en prennent alors aux êtres et aux choses des déceptions qu'ils éprouvent, incapables de les comprendre et de les supporter sans se plaindre. Quelquefois, il est vrai, l'irascibilité tient à des causes plus légitimes ; elle peut provenir de chagrins éprouvés, d'injustices subies, de peines imméritées. Ils sont nombreux ceux pour lesquels la vie est dure et méchante et l'on conçoit alors que la patience s'épuise et que la raison s'obscurcisse. L'impassibilité stoïcienne est aussi inaccessible à celui qui a beaucoup souffert qu'à celui qui a été très heureux. Nous nous en rendons si bien compte que nous sommes pleins d'indulgence pour les malheureux que l'infortune accable.
(1) Voyez sur ce sujet les pages judicieuses et profondes de Charron, liv. I, ch. xxviii, et liv. Il, ch. x.xxi.
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Eufiu, à toutes ces causes il faut ajouter « lopiuion d'cstre méprisé et autremeut traicté que ne devons, ou de fait, ou de parole, ou de contenance ». Dans ce cas, la source de notre colère est dans le sentiment même de notre propre dignité. Chacun de nous, même le plus modeste, a conscience d'être respectable, en tant qu'homme, conscience de ce qu'il doit aux autres, et de ce qui lui est dû; or, il ne lui est pas possible, lorsqu'il se voit injustement traité, lorsque son droit est outrageusement violé, lorsqu'il est considéré, non comme une personne mais comme une chose, de ne pas être porté à protester et à se défendre. Notre indignation est ici l'expression spontanée de l'instinct de conservation sous sa forme la plus noble et la plus haute *.
Tout élan de colère ne saurait donc être condamné comme dangereux et coupable. Il y a une colère légitime, sainte même, que tout homme, à un moment donné, doit éprouver, ou il n'est plus un homme. Celui que rien ne peut faire sortir de son calme et de son indifïéreuce, ne nous inspire qu'une médiocre confiance; nous éprouvons, au contraire, une sympathie instinctive pour celui qui sait se redresser à l'occasion, tout prêt à la riposte. Charron lui-même en convient : « Il est bon et utile pour soi et pour autrui, dit-il, de (luelquefois se courroucer. Il y en a qui retiennent leur colère en dedans, et se font un effort qui leur coûte plus que ne vaut tout. II vaudrait mieux se courroucer et éventer un peu ce feu au dehors, afin qu'il ne fût si ardent et ne donnât t.iiit de
(1) 11 est bon, comme le pensiit Molii-re, tréprciiver quelquefois
. . . cps liaincs vijjourcuscs Uue doil donner le vice aux âmes vertueuses.
Platon et Aristote, sur ce point, ne pensaient pas autrement.
peine au dedans. On incorpore la colère en la cachant. Il vaut mieux que sa pointe agisse un peu au dehors que la replier contre soi : Omnia vitia in aperto leciora sunt et tune perniciosissima cum simnlata sanitate subsidunt. » Seulement, il nous recommande de ne laisser ainsi paraître notre colère qu'avec prudence et modération.
Tout autrement doit être appréciée la colère lorsqu'elle provient de causes mesquines ou coupables, car alors elle est sans excuse. Quoi qu'il en soit, nous devons toujours veiller à ce qu'elle ne s'exagère jamais au point de troubler la raison, et surtout à ce quelle ne devienne pas habituelle. Or, l'unique moyen d'y réussir, c'est de supprimer, quand il se peut, ou tout au moins d'atténuer les causes qui la provoquent et peu à peu la transforment en passion véritable.
Contre les causes innées il est difficile d'agir, car on ne saurait à son gré changer le naturel. Seulement, il est bon de savoir, remarque à ce sujet Sénèque, qu'aux imaginations inflammables certains mets doivent être interdits. « C'est ainsi que, suivant Platon, il faudrait refuser du vin aux enfants, afin de ne pas attiser le feu par le feu. » « Ne les surchargeons pas d'aliments ; que le travail les exerce sans les fatiguer; que leurs premiers bouillons s'apaisent: mais gardons que tout ne s'exhale ; ne laissons fuir du vase que l'écume qui surmonte les bords •. »
Ce qui importe, en second lieu, dans notre conduite avec les enfants, c'est, d'abord, de ne jamais les irriter sans motif ; c'est, ensuite, de ne leur point donner l'exemple de colères injusticiables et violentes. Il faut bien reconnaître que beaucoup se conforment mal à ces deux préceptes très sages. Combien de parents et combien de maîtres semblent prendre plaisir, souvent, à taquiner les enfants ! Ils leur prennent leurs jouets et les leur retirent, ils les contredisent à tout propos, ils s'amusent à les humilier, à les harceler... Il
(1) Sénèque. De la colère.
faudrait, vraiment, que, dans de telles couditious, l'enfant fût plus qu"uu saint, ou moins qu'un être intelligent et sensible, pour tout soulTrir sans se récrier. Combien encore, pour des faits sans portée, grondent et tempêtent, comme s'ils voulaient anéantir leurs victimes ' ! Étrange système de répression ! Ceux qui le subissent le plus souvent eu sourient tout en en pâtissant, mais sans se corriger. C'est à un tel système qu'avait recours Rousseau avec les enfants de M. de Mably : nous savons quel résultat il produisit. Des résultats contraires seraient pour nous surprendre-. Que si, dans certains cas très graves, la colère est excusable ; dans tous les autres, le calme, qui n'exclut ni la fermeté ni la sévérité, lui est bien préférable surtout dans nos écoles. Un enfant élevé par Platon, de retour dans sa famille, fut témoin, nous rapporte-t-on, des fureurs de sou père. « Je n'ai jamais vu cela cbez Platon, » dit-il. — Que nos élèves puissent de même, en rentrant chez eux, où souvent ils sont témoins de faits regrettables, se dire aussi : « Je n'ai jamais vu cela chez mon maître. »
Nous combattrons encore les tendances à la colère en combattant la vanité, l'orgueil et la mollesse. Il faut que nos enfnnts s'accoutument de bonne heure aux petits mécomptes dont la vie est faite, et ils s'y accoutumeront d'autant mieux que leur raison sera plus forte et leur jugement plus droite
Enfin, lorsque nous sentons la colèregrandir et bouillonner en nous, tàclions de suivre les prudents avis des anciens,
(1) Le fouet et les verges ont été pendant longtemps et dans beauroup d'écoles les grands remèdes opposés ii la colère ; nous savons quel en était le résultat. > Jour et nuit, disait un abbé à saint Anselme, nous ne cessons de frapper les enfants confiés à nos soins, et ils empirent toujours. »
(2) Il en est de l'enfant comme du voyageur de la ballade allemande plus le vent souille, et plus il se resserre.
(3) C'est à ces moyens surtout qu'eut recours Fénelon pour corriger son élève des violentes coléies auxquelles il se livrait : le résultat obtenu nous montre quelle en est la valeur. Cl. les fables composées à celle intention : le l'ontasque, le Jeune Bacchits et le faune, l'Abeille et la Mouche, etc., etc.
« Quand elle fermente au fond de l'àme, nous dit Senèque, efforçons-nous d'étouiïer ses premiers symptômes ; que notre visage conserve l'apparence du calme, que notre voix reste douce, que notre allure devienne moins brusque, et insensiblement sur ces dehors se modifiera l'intérieur de l'âme. » Un sage conseillait à Auguste étant en colère, de ne s'émouvoir que premièrement il n'eût prononcé les lettres de l'alphabet. Le conseil est moins puéril qu'au premier abord on pourrait le croire. Tout répit obtenu est, en effet, un gage de victoire, le propre de la colère étant de s'apaiser, d'ordinaire assez vite, lorsqu'elle ne peut sur-le-champ éclater et se satisfaire.