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LE BESOIN D EMOTIONS ET LA CURIOSITE

ses jeux. Est-il complaisamment satisfait, et il devient bien vite impérieux et tyraunicjue : c'est l'un des caractères les plus remarquaijles de tous les enfants gâtés. — Ce besoin est loin de s'afïaiblir avec les années ; seulement ses manifestations se modifient. Il se traduit, chez les enfants un peu plus grands, non seulement par leur turbulence, mais encore par le plaisir qu'ils prennent aux travaux imprévus, à tout ce qui est nouveau, singulier, en dehors des événements ordinaires ; il se traduit encore, chez quelques uns d'entre eux, par la recherche des dangers propres à procurer des émotions violentes. Voyez les lorsque, le soir venu, pendant les longues veillées d'hiver, ils peuvent obtenir de quelque aïeul indulgent quelque conte bien terrible qui les effraie : ce sentiment de peur dont ils se défendent à peine, joint à celui de la sécurité qui l'accompagne, a pour eux je ne sais quelle volupté qui les charme. Ils aiment à avoir peur, et semblent, eu toute circonstance, préférer môme des émotions douloureuses à l'inaction et à l'insensibilité. — Ces mêmes sentiments, nous les retrouvons fréquemment grossis chez les hommes ; de là cet attrait malsain que paraissent avoir, pour les foules, les combats et les jeux dangereux, les exécutions capitales et tous les drames les plus poignants de la vie réelle.

Comme tous nos autres penchants naturels, celui-ci a son utilité, et les maîtres qui n'en tiendraient aucun compte se trouveraient impuissants à bien remplir leur tâche. C'est précisément parce que nos jeunes enfants sont incapables de rester longtemps sous le coup des mêmes émotions, encore moins de rester insensibles, que nous devons veiller à évoquer en eux, en les variant, des sensations et des sentiments utiles. Mais ici. plus que partout ailleurs, peut-être, il importe de procéder avec tact et mesure. En voulant écarter, à tout prix, la monotonie qui lasse et fatigue, prenons garde de provoquer la légèreté, le dégoût des recherches sérieuses et des travaux soutenus, l'inaptitude de plus en plus marquée

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aux études abstraites et à l'intelligence des idées générales. Ce qu'il faut éviter, eu outre, c'est d'abuser des émotions fortes, sous le prétexte spécieux que leur action est plus prompte et plus durable. Certains maîtres ne sont jamais plus satisfaits d'eux-mêmes que lorsqu'ils ont bien fait rire leurs enfants, ou les ont fait pleurer. J'ai eu récemment sous les yeux le cahier d'un élève qui avait relevé avec soin tous les morceaux choisis qu'ildevait apprendre par cœur. Quel étrange recueil! Ce ne sont quidylles larmoyantes ou drames terrifiants : tout s'y trouve, depuis le jeune poitrinaire à pas lents, jusqu'à la description des massacres de Septembre ; et cela n'est rien encore, paraît-il, car les plus « belles histoires » sont réservées pour être lues en classe ! Je veux croire que toutes nos écoles ne ressemblent pas à celle-là, et c'est heureux. Par cet appel continuel à la sensibilité des enfants, surtout à l'aide de tels moyens, on s'expose à un double danger : ou bien on réveille en eux un besoin maladif démotions sans cesse renouvelées, ou bien on les endurcit, en les rendant indifférents. Celui qui s'est habitué aux liqueurs fortes ne trouve plus de goût aux saines boissons qui étanchent la soif et fortifient; de même, celui qui s'est habitué aux sensations trop vives qui secouent et qui troublent, ne goûte plus les émotions calmes qui font aimer la vie sans nous détourner du devoir.

L'instinct de curiosité, avons-nous dit, suit de près lo besoin d'émotions. Ilapparaît dès que l'intelligence commence à s'ouvrir et à discerner les images des choses. Cet instinct ne se lit-il pas dans les yeux de l'enfant qui nous interroge, dans ses petites mains qui se tendent vers les objets, dans la brusquerie des mouvements qu'il fait pour inspecter un à un les

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jouets qu'on lui donne, dans cette tendance même qu'il a à les briser pour voir ce qu'ils contiennent? Son esprit continuellement en éveil saute d'une chose à l'autre, comme l'oiseau de branche en branche, sans appuyer longtemps sur aucune : c'est qu'il vit, lui pour qui tout est nouveau, au milieu dune perpétuelle féerie ; ses yeux, ses mains, tous ses sens sont à la fois sollicités, et sa volonté est trop faible encore pour ne céder point à ces sollicitations continuelles. — On a prétendu que cette curiosité n'avait d'abord pour mobile qu'un intérêt personnel, et que, par conséquent, son domaine était fort restreint; mais la juger ainsi n'est-ce pas en méconnaître la nature? Ne nous apparaît-elle pas plutôt comme un élan tout spontané, partant désintéressé, de l'intelligence vers son bien ? Elle y tend comme l'aiguille aimantée tend vers le pôle. — Plus tard, il est vrai, lorsque la réflexion est intervenue, et surtout lorsque les passions sont nées, la curiosité, sous leur influence, comme sous l'influence des organes, se spécialise en quelque sorte, et se transforme. C'est alors qu'elle s'attache de préférence à ce qui nous paraît agréable ou utile avant de s'étendre peu à peu, à mesure que l'imagination se développe, à tout ce qui s'oflre à elle comme mystérieux et caché. — Si cet instinct se rencontre chez tous les enfants, gardons-nous de croire cependant qu'il s'y rencontre avec les mêmes caractères et la même intensité. Tous ne sont pas également curieux de toutes choses, et, dans ces difléreuces mêmes, un maître clairvoyant peut entrevoir déjà comme un premier indice des aptitudes futures. Les uns ne paraissent s'intéresser qu'à l'apparence des choses : le monde est pour eux un spectacle dont la variété les attire, dont les couleurs, les sons et même les harmonies, les séduisent ; les autres, plus difficiles à satisfaire, cherchent sous l'apparence, la réalité, au delà des faits, les causes; aussi les expressions pourquoi et comment reviennent-elles continuellement sur leurs lèvres. Ce sont ces deux types d'enfants que caractérise

Anatole France avec beaucoup de précision. « Je me distinguais, dit-il, par un penchant à admirer ce que je ne comprenais pas. Fontauet, au contraire, ne prenait plaisir à examiner un objet qu'autant qu'il en concevait lusage. Il disait : « Tu vois, il y a une charnière, cela s'ouvre. Il y a une « vis, cela se démonte. » Fontanet était un esprit juste; c'était un observateur : moi je suis né spectateur, et je conserverai toute ma vie la curiosité désintéressée des petits enfants '. »

Cet instinct de curiosité est pour l'éducateur le plus précieux des auxiliaires ; on peut soutenir même que, sans lui, tout nos efforts seraient stériles. L'enfant qui n'est pas curieux est incapable de tout progrès, car rien ne l'attire ni ne le retient ; celui qui, au contraire, s'étonne et veut savoir, peut obtenir les plus merveilleux succès. J'ai connu un élève qui éprouvait pour l'étude de la langue grecque une aversion que rien ne paraissait devoir vaincre. Un jour il aperçoit dans le cabinet de son père un livre admirablement relié et qui le tente; comme il étendait la main pour le prendre, son père l'arrête vivement : « Ce livre, lui dit-il, ne convient qu'à des hommes ; les enfants ne doivent pas le lire. » C'était ÏOdjjssce d'Homère. — L'élève fut très déçu : aussi ne pensa-t-il plus désormais qu'à se procurer l'ouvrage prohibé, qui, sans doute, contenait les plus belles choses! L'occasion ne tarda pas à lui être fournie d'exécuter son projet, car la bibliothèque, comme par mégarde, se trouva ouverte, un soir qu'il en approchait. — La lecture fut longue et pénible; mais l'attrait du fruit défendu était si fort qu'il fit vaincre toutes les difficultés : c'est à lui que nous devons aujourd'hui un helléniste (le plus. — La ruse qui est ici employée, les motifs qui provoquent cette curiosité de l'élève, doivent-ils être approuvés sans réserve? Non, sans doute; mais ils mettent bien en relief

(1) Anntole France. Le livre île mon ami.

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