CONSIDERATIONS GÉNÉRALES
L'être vivant n'est point, comme l'admettait Leibniz, un simple spectateur au milieu des forces qui l'entourent, il en subit à chaque instant Tinfluence plus ou moins profonde et, à chaque instant, réagit contre elles, cherchant à s'accommoder ainsi aux changements survenus dans les milieux qu'il traverse. Or, c'est précisément à ce pouvoir de réagir contre les excitations du dehors, d'en être agréablement ou désagréablement affecté, de jouir et de souffrir de ses manières d'être différentes et de tendre à une vie de plus en plus facile et complète, que l'on donne le nom de sensibilité.
Bien des raisons nous portent à croire que la sensibilité ainsi entendue se rencontre même chez les vivants les moins parfaits. N'est-elle pas apparente déjà, comme l'ont constaté ia plupart des physiologistes de nos jours, jusque dans ces masses protoplasmiques d'apparence homogène, sans tissu conducteur et sans tissu de soutien, qui constituent les végétaux inférieurs? Il en est chez lesquels nous observons, dit Cl. Bernard, « non des mouvements quelconques, mais des mouvements appropriés à un but déterminé ; en un mot, les apparences de mouvements volontaires ». Ainsi les algues mobiles recherchent, les unes, constamment la lumière, tandis que les autres, plus rares, constamment la fuient. Les mvxo-
micètes qui vivent dans l'écorce du chêne restent en repos si ou les place dans un verre de montre plein d'eau, mais si l'on jette de la sciure de bois près d'eux, « ils émigrent aussitôt vers elle comme pris de nostalgie* ». Chez les végétaux dua organisme plus complexe, les traces de sensibilité sont encore plus visibles ; qu'il nous suffise de rappeler les mouvements bien connus qu'accomplissent la sensitive, la dionée attrapemouche, les drosera... lorsqu'un objet les touche, et les mouvements plus merveilleux encore des étamines des rues, des géraniums, des pariétaires... dans le but de faciliter ou de produire la pollinisation. Ce qui semble nous autoriser, enfin, à voir dans tous ces faits autre chose que des modifications dues à un pur mécanisme, c'est que les agents anesthésiques dont l'influence momentanément abolit la sensibilité chez l'animal, rendent également la plante insensible aux im.pressions du dehors. Si l'on soumet à l'action du chloroforme ou de l'éther une branche de sensitive, les chocs qu'on lui imprime ne feront plus se rassembler ses folioles; mais que les vapeurs des anesthésiques se dissipent, et elle recouvre peu à peu sa sensibilité. Nous pourrions faire les mêmes remarques touchant les effets de l'habitude. Grâce à l'habitude, nous en arrivons à ne plus souffrir de certaines excitations qui, au début, nous irritaient ; grâce à elle, également, la sensitive parait devenir indifférente aux chocs qu'elle subit. Au premier cahot de la voiture qui l'emporte, nous la voyons, craintive et tremblante, se replier sur ellemême, mais les cahots se multipliant, elle reprend peu à peu sa position première, quelques tressaillements et quelques frissons indiquant seuls, de loin en loin, qu'elle peut encore sentir.
Si nous observons maintenant les animaux, des signes plus caractéristiques encore nous montrent la sensibilité
(1) Voyez Kihol : Psychologie des senlimenis, p. 4 et o, Félix Alcan éd.