L'INSTINCT DE LA PROPRIÉTÉ
I. Des premières manifestations de cet instinct chez l'enfant. Ses caractères. Différence qu'il présente suivant les individus, dans l'eniance et dans l'âge mûr. — II. Education de cet instinct. Comment on apprend à l'enfant la vraie nature de la propriété. Comment oa l'amène à respecter la propriété d'autrui. Conseils de Rousseau et d'Esquiros. — III. Comment on amène l'enfant à veiller sur son hien propre. L'ordre et l'économie. Dangers à éviter. Le culte de l'argent.
« L'amour de soi elle désir déposséder se coiifoudeut daus les premières seiisatious, avant ae se confondre daus les premières pensées de l'homme'. » — L'être vivant est, en effet, porté de très bouue heure à cousidérer comme sien ce qui lui procure du plaisir ou lui est de quelque utilité. C'est pour lui comme un prolongement de sa personnalité et il se lâche dès qu'on cherche à l'en priver.
Voyez l'enfaut tout jeune, avec quelle autorité, de ses lèvres et de ses deux petites mains, il prend possession du sein de sa nourrice ; avec quelle force il se récrie quand on le lui refuse ou quand ou le lui eulève, avant que sa soif soit satisfaite. — Il n'a encore qu'une lueur de réile.xiou et déjà il proteste à sa manière si quelque autre nourrisson vient, à ses yeux,
(1) De Latena, Élude de Vhomme
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lui disputer sa ration. C'est le même instinct que nous retrou^ vous chez les animaux petits et grands : la nourriture qu'ils rencontrent est leur nourriture, et ils la défeudent avec le bec, les ongles ou les dents contre tous les fâcheux qui eu réclament une part.
C'est avec la mènie ardeur que nos enfants défendent leurs jouets, leurs premiers livres, et ils sont vraiment imposants, parfois, avec leurs petits airs hautains de propriétaires, quand, étendant la main, ils s'écrieut : « C'est à moi! » Par malheur ils n'ont pas encore des notions bien précises sur « le mien et le tien ». Ils grondent quand on leur prend « ce qui leur appartient », mais assez volontiers ils prendraient « ce •qui appartient aux autres ». Les belles luttes auxquelles nous assistons lorsqu'un de ces conflits s'élève! Petit Pierre a un beau seau tout neuf rempli de sable fin, et Jeannot qui, depuis un instant, l'observait en silence, s'avance pour le prendre. — II n'en a point le droit. — Que lui importe, il le veut! Et voilà nos deux rivaux aux prises au grand désespoir des mamans qui prêchent la justice, sans toujours se faire entendre.
Cet instinct de la propriété ne va guère, à l'origine, au delà du temps présent; mais, dès que la réflexion apparaît, il s'étend et se complique. — C'est alors que se montrent, eutre les caractères des enfants, des différences profondes. Leur plaisir satisfait, plusieurs d'entre eux repoussent, comme objets sans valeur, ce qui les a distraits. Les jouets, que tout à l'heure ils revendiquaient hautement, maintenant ils les abandonnent au premier endroit venu, ou les brisent, ou quelquefois les donnent. — Ils ne se disent pas que, avant demain, peut-être, ils le regretteront. D'autres, au contraire, se révèlent très tôt plus conservateurs et plus clairvoyants. Même quand ils sont avec leurs camarades, ils surveillent leurs jouets ; la partie terminée, ils les emportent avec soin; si on les leur demande, c'est à regret qu'ils les prêtent. Plus
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tard, avec l'argeut quamis et parents leur contient, ils agissent de même manière. Les premiers ne voient en lui qu'un moyen de se procurer une distraction nouvelle, une gâterie désirée, et d'en faire profiter les camarades du même âge; — les seconds songent plutôt à leur petite bourse qui va s'enrichir; aussi sont-ils sobres de dépenses et rarement généreux. — Ceux-là courent le grand risque de n'arriver jamais à la fortune ; ceux-ci, déjà, s'annoncent, pour peu que la chance les favorise, comme de futurs capitalistes.
Ces oppositions, beaucoup plus nombreuses, il est vrai, que nous l'indiquons ici, se retrouvent et dans l'adolescence et même dans l'âge mûr. — Parmi les hommes, comme parmi les enfants, la confusion du tien et du mien est fréquente, et peu de jours se passent sans que se renouvelle la violente querelle de Pierre et de Jeannot, avec même appel à la justice et même insuccès! — Parmi les hommes, nous rencontrons de même des insouciants et des prévoyants, des soigneux et des étourdis, des prodigues et des avares... D'où viennent ces tendances différentes? De la nature sans doute, mais elles viennent aussi de l'éducation que nous avons reçue ; c'est pourquoi l'on doit veiller très tôt à leurs manifestations premières afin d'empêcher qu'elle ne se vicient.
La tâche de l'éducateur est double sur ce point : il doit apprendre, à la fois, à reconnaître et à respecter le bien d'autrui; à traiter, comme il convient,sou bien propre et à l'accroilre honnêtement.
La première partie de cette tâche est loin d'être la plus facile; le meilleur moyen d'y réussir est, le plus tôt possible, do faire comprendre à l'enfant comment le bien s'acquiert et
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par quels efforts soutenus l'ouvrier devient maître des objets qu'il possède. « La vue des rudes travaux auxquels se livrent les gens de la campagne, dit Esquiros, eu parlant de son Emile, lui en a plus appris, sous ce rapport, que tous les raisonnements qu'oQ pourrait lui faire. Ne recouuaît-il point chaque jour par ses yeux que le blé ne pousse point sans être semé par la main de l'homme, et que la meilleure terre ne produit rieu sans être remuée'. « Il peut reconnaître de la même manière que toutes les choses dont nous nous servons : le pain qui nous nourrit, la maison qui nous abrite, le vêtement qui nous couvre, sont dus au labeur souvent pénible de personnes qui ont travaillé pour nous et qui reçoivent un salaire en échange : détruire les récoltes, refuser ce salaire, dérober la moindre parcelle des biens crées par les autres,c'estdoncagir mal et commettre une injustice. — Cela, nos enfants l'entendent beaucoup plus vite qu'on ne le pense.
Rousseau nous conseille également, pour rendre plus précise cette notion de la propriété, d'utiliser la tendance qu'a tout enfant « à vouloir créer, imiter, produire, donner des signes de puissance et d'activité », en lui concédant, s'il est possible, certains objets, un coin de jardin, par exemple, qu'il devra ensemencer et cultiver. « On vient tous les jours arroser les plantes et on les voit lever, dans des transports de joie. J'augmente cette joie, ajoute Rousseau, en disant à mon élève : Cela vous appartient ; et, lui expliquant alors ce terme d'appartenir, je lui fais sentir qu'il a mis là son temps, son travail, sa peine, sa personne, enfin; qu'il y a dans cette terre quelque chose de lui-même quil peut réclamer contre qui que ce soit, comme il pourrait retirer son bras de la main d'un autre homme qui voudrait le retenir malgré lui. w
Cette leçon malheureusement n'est point à la portée de
(1) A. Esquiros. UÉmile du dix-neuvième siècle, p. 164.
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tous, car tous u'out poiut de jardiu disponible à coufiei- aux eufauts, mais il est mille manières d'y suppléer. Il sulfit pour cela de mettre à certaines de nos faveurs des conditions fixées d'avance. Au lieu de les accorder simplement pour être agréable aux enfants, accordons-les comme récompenses d'un travail accompli, d'un petit service rendu. L'enfant a accepté une tâche: la tâche remplie, payonn sa peine soit par un jouet, soit par un livre, soit même par de l'argent : cet argent, ce livre, ce jouet, deviennent alors la vraie propriété de l'enfant : il peut les dire siens, et il sait pourquoi ils lui appartiennent. 11 s'en rend si bien compte, qu'il est tout fier de pouvoir dire en les montrant à ses amis : Je les ai gagnés!
L'exemple des animaux peut aussi fournir d'excellenles leçons sur la notion du tien et du mien. Esquiros nous raconte qu'Emile se rendait souvent avec ses camarades dans les environs de Peuzance, sur les bords d'un ruisseau où l'attention des enfants élait vivement attirée par un martinpôcheur. La mère d'Emile leur fit observer que cet oiseau n'était pas moins remarquable par son industrie que par son plumage. « Le malheureux gagne rudement sa vie. Perché des heures entières à son poste, c'est-à-dire, derrière une branche qui l'empêche d'être vu, sans l'empêcher de voir, il guette d'un œil attentif et iii('vilal)le le passage d'un i)oisson dans l'eau, s'élance comme un trait vers sa proie, et la rapporte au bout de son robuste bec. Après l'avoir dépecée et avalée, il recommence sa faction laborieuse, car il sait que les chances sont rares et que son appétit est impérieux. Un jour les enfants furent témoins d'un combat singulier entre le martin-pêcheur et un autre oiseau rapace qui voulait lui saisir le fruit de sa pèche. Emile comprit tout de suite que ce dernier était un voleur, parce ([u'il venait i)ren(lre à son rival ce qui avait été conquis par le travail. » — Et c'est ainsi que, i)eu à peu, l'idée de justice se forme et se dégage dans
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l'esprit de l'enfant, qui en arrive à la comprendre et à l'aimer.
Mais ces leçons, d'ordinaire, ne sauraient suffire; il faut, pour les compléter, relever sans pitié, et punir, à l'occasion, les moindres manquements à cette forme de la justice, dès qu'ils nous sont signalés. Jamais notre sévérité ne sera mieux comprise des enfants, jamais ils ne songeront moins à se plaindre. Ils sont bien rares ceux que ces simples mots : « Tu as volé! » ne font pas rougir ! Lorsqu'un vol a été commis, exigeons donc impérieusement que l'objet soit restitué, ou, si la chose est impossible, que le coupable abandonne, par exemple, comme réparation, l'un des jouets qui lui appartiennent et auquel il tient beaucoup. — Qu'il soit bien persuadé que toute faute semblable doit être réparée, même lorsqu'elle est légère, même lorsqu'elle a été commise en cachette et que nul ne la soupçonne. — Dans un ouvrage consacré aux aventures d'un petit garçon, un écrivain contemporain* nous représente son héros, M. Poum, après mille hésitations, se dirigeant la nuit, seul, sans bruit, en très léger costume, vers le buffet où reposent de délicieux petits choux, des petits choux à la crème dont sa bonne lui a parlé, mais dont il n'a pas eu sa part. Il tremble qu'on ne le surprenne : la porte qui crie, le parquet qui craque, la clef du buffet qui grince lui donnent le frisson. Quand il croit entendre tout à coup ces mots : Voleur! Voleur! — Qui a parlé? qui a parlé? — C'est sa conscience, car il sait qu'il fait mal... Eh bien ! il faut que la conscience de nos enfants tout jeunes leur tienne ce même langage lorsque la tentation approche... Il est possible que, comme maître Poum, ils cèdent quand même à l'attrait des choux, des petits choux à la crème; mais la guérison sera facile, car le jugement sera droit.
(1) Paul et Victor Marguerite. Poum.
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Après avoir ainsi appris à respecter la propriété des autres, il est nécessaire trapprendre à veiller sur la sienne. C'est un sage de sécurité pour l'avenir et même de bonheur. — Or, on apprend à veiller sur son bien, en apprenant les services qu'il peut rendre dans une société, surtout, où tout se paie jusqu'à l'air qu'on respire. Il convient donc dinitier, de bonne heure, les enfants aux exigences de la vie; de les amener peu à peu à comprendre qu'ils devront eux-mêmes, un jour, subvenir à leurs besoins; que c'est par le travail, par l'ordre et léconomie seulement, qu'on en arrive à se mettre à l'abri de la misère. Tout objet sottement brisé, tout vêtement déchiré par étourderie, tout argent dépensé par pur caprice, sans profit, est une perte qui nous rend plus pauvre et que nous pourrons vivement regretter plus tard. Ces vérités banales pour nous, mais non pour les enfants, des exemples sans nombre nous permettent de les illustrer à chaque instant et de les faire pénétrer dans leurs petits cerveaux. Nous doutons que les parents songent toujours à le faire. Combien, parmi ceux que ces idées devraient le plus préoccuper, sont indifférents, ou à peu près, aux petits actes de vandalisme qui se commettent sous leurs yeux; laissent leurs enfants libres de dépenser à leur guise la bourse qu'ils ont faite, et sont prompts à la garnir dès qu'ils la savent vide; sacrifient, pour leur faire plaisir, l'argent sans compter, comme s'ils avaient sous la main d'inépuisables richesses. Qu'en résulte-t-il? C'est que, plus tard, ces enfants, qui ne savent ni se priver, ni économiser, sont surpris do n'être plus à même de satisfaire tous leurs désirs; n'ayant plus alors, d'amis pour les aider, ils deviennent très vite des mécontents aigris et malheureux.
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Mais, si les habitudes d'ordre, d'économie et de prévoyance, même dans les plus petites choses, sont des vertus de première importance que l'on doit acquérir dès l'enfance, ayons soin d'éviter que ces habitudes ne s'exagèrent et ne se transforment en défauts. L'amour de la propriété est légitime et louable, — tout le monde à peu près en convient, — mais à une condition, c'est que nous n'accorderons point à cette propriété des mérites qu'elle n'a pas. Elle vaut surtout comme moyen de nous assurer le bien-être, l'indépendance, et c'est tout. Voir eh elle un titre qui dispense de tous les autres; croire qu'elle confère, par sa seule présence, la science, l'honorabilité, le droit aux honneurs et au respect, serait singulièrement se méprendre. Et, de fait, on se méprend fort souvent, et l'éducation tout entière en est faussée.
« La vertu après les écus, y.oilà, disait Horace, ce que prêche Janus à tous les Romains, aux jeunes et aux vieux. Quatre cent mille sesterces sont de rigueur aujourd'hui. Vous en avez six ou sept mille de moins, eussiez-vous de l'esprit, des mœurs, de l'éloquence, de la probité, vous êtes peuple* .» Les mœurs ont-elles beaucoup changé? — C'est douteux. — De là toute une aristocratie nouvelle que nos enfants apprennent à connaître et trop souvent à envier. Belle éducation, en vérité! Nulle n'est plus propre à faire germer, suivant les circonstances et les milieux, la bassesse et la servilité, la fatuité et l'orgueil, la jalousie et la colère.
En exaltant ainsi l'argent, nous développons, en outre, chez nos enfants, l'égoïsme, et nous les trompons sur leurs droits véritables. Nous ne devrions jamais oublier que toute propriété, quelle qu'elle soit, est due, en définitive, à la collaboration incessante de milliers d'ouvriers. Le savant qui fait une découverte, le mécanicien qui crée un outil, croient ne rien devoir qu'à eux-mêmes; en réalité, ils soat redevables
(1) Horace. Epîlre I, vers 53 et suivants.
envers la communauté tout entière dont ils font partie, de la science qu'ils utilisent, de la sécurité dont ils jouissent et rend possible leurs travaux, et des objets qu'ils transforment. Voilà ce qu'il faut apprendre à nos enfants, et ce qu'il faut leur apprendre le plus tôt possible. Qu'ils sachent de bonne heure clairement, fermement, que le pays est une « grande solidarité », qu'une part de ce que nous possédons appartient aux autres, à nos collaborateurs : que celui-là qui garde pour lui seul les biens qu'il peut avoir, manque, non seulement de bonté, mais de justice '. L'amour de la propriété n'éveillera plus alors en eux des sentiments d'orgueil ou d'avarice, mais des sentiments de générosité.
(1) Voyez Izoulet. La Cité moderne, Félix Alcan, éd.