L'AMOUR-PROPRE
I. L'amour-propre est une des marques originelles de l'homme. Il est en même temps l'une de ses qualités les plus précieuses. Preuves tirées du sens commun, de l'expérience et de la raison. — IL Vrais caractères de l'amour-propre. Opinion de La Rochefoucauld. Les vices qu'il lui reproche viennent plutôt d'un manque d'amourpropre. — III. Rôle de l'amour-propre dans l'éducation.
Toutes les inclinations qui précèdent, sont plus ou moins tributaires de l'amour-propre. Suivant quelques moralistes, ce sentiment serait même la source première et féconde où s'alimenteraient tous les autres. De là l'intérêt qu'ils ont pris à le décrire et à l'analyser. Toutefois, leurs opinions sont si différentes, parfois même si contradictoires, qu il est plus sage, croyons-nous, pour le bien connaître, d'oublier un instant ce qu'on a dit de lui, et d'étudier directement ses caractères, ses causes et ses effets.
Ce qui frappe, au premier abord, c'est que l'amour-propre ne fait vraiment son apparition que cbez l'homme. Entre les animaux, sans doute, s'élèvent fréquemment des rivalités ardentes, rivalités dans les jeux, rivalités dans les courses, rivalités dans l'effort pour une conquête désirée ; mais ces
rivalités, l'instinct seul les inspire ; il leur manque cette conscience de soi-même, ce pouvoir de comparer et d'apprécier les actes qu'on accomplit et les états que l'on traverse, conscience et pouvoir que l'aniour-propre implique nécessairement à quelque degré. Où l'intelligence fait défaut, ne saurait naître ce sentiment. C'est pourquoi nous ne le rencontrons guère chez les esprits tout à fait bornés; c'est pourquoi nous le voyons graduellement poindre et grandir chez l'enfant, à mesure que s'éveillent en lui le jugement et la raison. Il est donc bien, comme ces facultés, l'une de nos marques originelles.
Suivant l'opinion commune, il serait en même temps l'une de nos plus précieuses qualités. Si l'on nous dit d'un homme ou d'un enfant quil a de l'amour-propre, nous sommes instinctivement portés à avoir confiance en lui ; si l'on nous dit, au contraire, qu'il en manque, spontanément nous le jugeons mal. Or, cette appréciation que formulent ici le bon sens et la sagesse vulgaire, la réflexion la confirme et l'expérience la justifie.
La réflexion et la raison nous disent, en effet, qu'on ne saurait, à priori, blâmer l'amour de soi-même, puisque toute morale implique que la personne humaine a une valeur qui lui est propre, et que nous devons la respecter et l'aimer partout où elle se trouve, en nous, par conséquent, aussi bien que dans les autres. Ne serait-il pas étrange que notre souci dût aller uniquement à nos semblables, et que l'oubli de tout ce qui nous concerne fut indispensable à la vertu? Cet oubli, ' d'ailleurs, est tout à fait impossible, car l'homme ne saurait pas plus s'abstraire « de son moi », qu'il ne saurait sauter par-dessus son ombre.
Nous ajouterons même que, sans l'amour de soi, il ne saurait aimer les autres ni pratiquer le devoir. Supprimez le charme qui accompagne l'amour de nos semblables, le dévouement, l'obéissance à la loi du bien, et tous ces actes