‹ L'éducation des sentimentsChapitre 24 sur 60 · L AMOUR-PROPRE · texte numérisé non relu

L AMOUR-PROPRE

deviennent inexplicables : ils n'existeraient pas s'ils ne nous étaient point en quelque façon agréables. Maislamour-propre, dans le plus grand nombre des cas, n'implique pas seulement l'amour de soi, il implique aussi l'amour d'autrui et le désir d'en être favorablement apprécié. Que de sacrifices ne faisonsnous pas souvent à l'opinion, que d'efforts pour nous la concilier! Si nous craignons si fort d'être méprisés des hommes, c'est que, malgré tout, nous les estimons.

Que nous montre maintenant l'expérience ? Elle nous montre lamour-propre comme un mobile, qui tantôt détourne la volonté du mal et tantôt l'incite aux plus belles actions. L'homme qui a de l'amour-propre, évite avec un soin jaloux tout ce qui, dans sa tenue, dans ses paroles et dans ses actes, pourrait l'avilir à ses yeux et aux yeux de ceux qui l'entourent : devant ce gardien vigilant, fuient toutes les passions dégradantes. — En outre, nous le voyons souvent lutter pour se surpasser lui-même, lutter pour égaler et surpasser les autres, lutter pour devenir de plus en plus intelligent, brave et généreux. De là naît l'émulation qui stimule nos facultés, ranime notre énergie et nous facilite le succès. Que l'on oppose à celui que soutient un tel sentiment celui qui en est dépourvu : l'un aura toujours le souci de sa dignité, l'autre l'oubliera à chaque instant; le premier ne saurait souffrir que l'on touche à son honneur ; le second, à son honneur, préférera le plaisir; celui-là sera toujours prêt à défendre son indépendance et à respecter la liberté des autres; celui-ci sera prêt pour toutes les servitudes et toutes les bassesses. Quant à cette fierté et à cette satisfaction très vive que ressent l'homme, après avoir noblement agi sous l'impulsion de l'amour-propre, ircns-nous les condamner comme égoïstes et illégilimes? Ce serait pure folie.

Il nous est possible, des analyses qui précèdent, de dégainer les vrais caractères de l'amour-propre. Notons d'abord que s'il implique l'amour de soi, il ne se confond pas précisément avec lui. Avoir de l'amour-propre, c'est avoir le sentiment de sa propre dignité, c'est aimer non point tout ce qui est en nous, mais simplement ce qui est digue d'être aimé, ce qui constitue notre véritable supériorité sur les autres êtres, ce qui est bon, sans conteste, et nous ennoblit; c'est en même temps mépriser tout ce qui est bas et vil, tout ce qui nous abaisse à nos propres yeux, et aux yeux des autres. — L'amour-propre implique, en second lieu, comme nous l'avons établi, l'estime de nos semblables et un respect profond pour le caractère inviolable et sacré de la personne bumaine, partout où nous la rencontrons. — Ainsi défini, ce sentiment est un puissant auxiliaire du devoir, puisque les actes qu'il inspire ne peuvent être qu'utiles et honnêtes : aussi le sens commun a-t-il raison contre les moralistes qui le condamnent sans pitié et nous le représentent comme la source de tous les vices. Il suffirait d'ailleurs, pour justifier ce jugement, de passer en revue quelques-uns des défauts dont l'amour-propre est rendu coupable : c'est lui, suivant La Rochefoucauld, qui nous amènerait toujours à subordonner Tintérôt des autres à notre propre intérêt, à n'être sincère que par habileté, généreux que par ambition, reconnaissant que par prévoyance, bon que par paresse ou impuissance de mal

faire Mais alors, dans tous les exemples que l'on nous

donne ici et dont il serait facile d'allonger la liste, est-ce bien l'amour-propre véritable qui est en jeu, l'amour-propre tel que nous le concevons dans le langage ordinaire, tel que le conçoit la foule, tel aue le conçoivent même nos grands

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