‹ L'éducation des sentimentsChapitre 25 sur 60 · L .AMOUR PROPRE · texte numérisé non relu

L .AMOUR PROPRE

écrivains, lorsqu'ils ue se piquent d'être ni moralistes ni philosophes ? Evidemment non, car il n'est pas possible que les hommes dont parle La Rochefoucauld, dissimulant leurs vraies intentions, rusant avec leurs semblables, affectant des sentiments qu'ils n'ont pas, se respectent et s'estiment. Le moindre retour sur eux-mêmes ne peut pas ne pas les amener à rougir de leur conduite et à avoir honte de leur duplicité. Or, accepter ce sentiment de déchéance morale; souffrir cette honte journellement, n'est-ce pas pécher par défaut plutôt que par excès d'amour-propre? Que si, sous l'influence de l'habitude, l'homme qui fait le mal n'aperçoit même plus sa bassesse et n'en souffre aucunement, c'est que l'amour-propre a lout à fait disparu K

On comprend, par ce qui précède, toute l'importance que, dans l'éducation, nous accordons à l'amour-propre. Loin de le combattre, de parti pris et par tous les moyens, comme un fléau, nous le considérons comme l'auxiliaire indispensable de nos efforts, celui qui nous permettra le mieux de réveiller chez nos enfants et le sentiment de la dignité personnelle et le sentiment de l'honneur. C'est qu'en effet, si l'amour-propre, tel que nous l'avons défini, est un sentiment légitime, c'est aussi un sentiment qu'il nous est relativement facile, chez la plupart de nos enfants, de stimuler, de diriger et d'alTiner de plus en plus. Grâce à lui, nous pouvons ébaucher en eux presque toutes les vertus, et d'abord ces vertus si simples

(!) Au xvii= siècle, amour-propre est généralement synonyme d'égoïsme ; les écrivains emploient le plus souvent ce mot en mauvaise part : « L'amour-propre comprend l'amour de son être et l'amour de son bienêtre. •' (Malebranche.) — ■< L'amour-propre est l'amour de soi-même et de toutes choses pour soi. • (La Rochefoucauld.) — <i Ce sentiment subordonne tout à ses commodités et à son bien-être. » (Vauvenargues.)

qu'on néglige parfois même de les mentionner : le respect de soi-même dans sa tenue et dans son langage ; puis ces vertus plus hautes, la persévérance dans le travail, le respect de ses semblables, l'honnêteté dans la conduite.

Qui de nous n'a point constaté, en recommandant ces vertus à des enfants, que l'appel à l'amour-propre souvent réussissait où avaient échoué l'appel à l'intérêt et même l'appel au devoir ? Et nous n'entendons point parler ici d'un appel explicitement formulé ; pour être efficace, au contraire, il doit être discret: que nos enfants comprennent que nous avons confiance en eux, que nous les estimons assez pour les croire incapables d'actes gravement répréhensibles, et, peu à peu, ils en arriveront à s'estimer eux-mêmes et à faire effort pour mériter notre affection. Par là, nous préviendrons souvent les fautes; ces fautes, maintenant, ont-elles été commises, nous en empêcherons probablement le retour si nous pouvons persuader à leur auteur qu'elles sont indignes de lui et devraient le faire rougir : « Un enfant qui se respecte ne fait point telle chose. Vous devriez avoir honte de votre conduite !» — Ce sont là remontrances fréquentes sur les lèvres des mères ; sur les lèvres des maîtres elles ont souvent plus de puissance encore. Est-ce à dire cependant que ces moyens réussiront toujours ? Il y aurait quelque naïveté à le croire; mais alors il nous faut exiger ce que par la persuasion nous n'avons pu obtenir, et l'exiger énergiquement et sans faiblesse ; obligeons nos enfants à se surveiller davantage, à remplir avec soin tous leurs devoirs d'écoliers; amenons-les à contracter ainsi, malgré leur résistance du premier moment, des habitudes utiles, et peut-être réveillerons-nous l'amour-propre qui en eux sommeille. A mesure qu'ils s'amélioreront, ils apprendront à se mieux connaître, à se mieux apprécier et à faire par dignité ce qu'ils ne faisaient, d'abord, que par obéissance ou par contrainte.

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