CHAPITRE XV
I. Union des inclinations sociales et des inclinations personnelles. De l'instinct de sociabilité. Opinion d'Aristote et de Hobbes. — II. Des inclinations domestiques : de l'amour des parents pour les enfants ; ses caractères chez ranimai et chez l'homme. Ses déviations et leurs causes. — III. De l'amour filial : son évolution. Ses caractères. Messieurs les enfants et messieurs les jeunes gens (Legouvé). — IV. De l'amour fraternel. Ses caractères. L'amour du frère et de la sœur. De la jalousie. Ses principales causes.
Étant données les conditions nécessaires à l'existence des êtres vivants et à l'exercice normal de leurs difïérentes fonctions, on conçoit aisément qu'en eux les inclinations sociales soient inséparables des inclinations personnelles. La plupart, en effet, ne sauraient, dès leur naissance, ni se nourrir, ni se défendre; l'isolement leur est même d'autant plus funeste que leur organisme est plus parfait et que les manifestations de leur activité physique et mentale sont plus complexes et plus variées. Aussi les voyons-nous s'unir, se grouper, former parfois des sociétés véritables régies par d'admirables lois : lorsqu'ils vivent st)litaires, c'est non point par instinct, mais par nécessité, quand la nourriture fait défaut dans les régions où ils sont nés. — Cette même tendance à rechercher la compagnie de ses semblables, nous la
retrouvons chez les tout jeunes enfants dont la joie éclate dès que se rangent autour d'eux des petits amis de leur âge; — nous la retrouvons chez l'homme fait qui cherche de plus en plus, dans l'association, le moyen d'accroître son bien-être et le bien-être de tous : pour lui, comme pour l'enfant, la solitude est pénible et l'on assure que le plus dur supplice à infliger à un condamné est l'emprisonnement cellulaire. — Peut-être même la retrouverions-nous encore jusque chez les savants qui semblent fuir le monde, et les misanthropes les plus aigris; nous croyons forfque les uns et les autres mettraient beaucoup moins d'ardeur soit à travailler, soit à se plaindre, s'ils étaient assurés d'avance que nul jamais ne les remarquera : — c'est là ce qu'Aristote avait bien compris lorsqu'il définissait l'homme « un animal politique et sociable », c'est-à-dire un être qui est naturellement porté à s'unir à ses semblables et à former avec eux des sociétés déplus en plus parfaites, afin que chacun puisse être utile à tous, et que tous puissent être utiles à chacun. Rien ne nous paraît donc plus contraire à la vérité que cette maxime de Hobbes : « L'homme est un loup pour l'homme », bien que, parfois, dans la lutte ardente que nous nous livrons chaque jour pour la vie, bien des faits paraissent lui donner raison.
C'est sous l'influence de cet instinct de sociabilité que ce sont formés, entre les êtres vivants, des groupes de plus eu plus étendus auxquels correspondent autant d'inclinations particulières. — Le plus essentiel de ces groupes est la famUle, non seulement parce qu'il est le point de départ de tous les autres, mais encore parce que la famille répond à une loi impérieuse de notre nature et favorise l'éclosiou et le déve-
loppement des inclinations altruistes les plus pures et les plus fécondes : l'amour des parents pour les enfants, l'amour filial et l'amour fraternel.
De ces trois affections, la première est de beaucoup la plus spontanée, la plus généreuse et la plus agissante. — Nous la trouvons déjà, avec tous ses caractères, chez les animaux supérieurs. Chacun sait avec quelle sollicitude la plupart d'entre eux veillent sur leurs petits, avec quelle force l'instinct maternel pousse même des oiseaux fort timides à braver de graves dangers, bien qu'ils le fassent en hésitant, et contrairement aux inspirations de l'instinct de conservation'. Toutefois ce qui nous frappe, chez l'animal, c'est que cet instinct semble disparaître dès qu'il devient inutile. Lorsque les petits peuvent se suffire à eux-mêmes, ils vont se perdre dans la foule des autres animaux de leur espèce ; les parents ne les connaissent plus et les abandonnent. Tout lien entre eux est rompu, et l'affection qui, tout à l'heure, inspirait de véritables actes d'héroïsme et de dévoûment, est maintenant évanouie à jamais.
Il en est tout autrement chez l'homme. L'amour qu'il a pour ses enfants, amour également désintéressé, .'^'éveille avant leur naissance et persiste toute la vie. Malgré notre âge et nos cheveux blancs, ne sommes-nous pas toujours pour nos parents « les petits » ? Cet amour persiste même ([uand les enfants ne sont plus, et c'est de lui vraiment qu'il est juste de dire qu'il « est plus fort que la mort ». L'une de nos plus poignantes et de nos plus ineffaçables douleurs est précisément celle qui résulte de cette affection brisée.
Comme toutes les autres, cependant, cette affection a des degrés ; comme toutes les autres, également, elle peut se vicier et se corrompre. — Charron remarquait déjà dans son entourage qu'elle n'est, parfois, qu'un « simple instinct se;lon
(1) Voyez Darwin. The dcscent of man, trad. Barbier, p. 29, et La Fontaine : Les deux rais, le renard et l'œuf ; La perdrix el ses peLils.
lequel les parents aiment et chérissent leurs petits encore bégayans, trépignans et tettans, et en usent comme de jouets et petits singes' », Qui de nous, aujourd'hui, ne pourrait faire encore constatations semblables ?
D'ordinaire, heureusement, l'amour du père et de la mère est plus sérieux et plus sage. Pour eux, l'enfant n'est point un jouet dont on s'amuse, mais un être moral que l'on protège et que l'on guide. L'alïection dont ils l'entourent est faite tout à la fois de tendresse et de raison. — La tendresse il est vrai, souvent l'emporte sur la raison, et c'est alors qu'elle dévie, se fausse, et manque le but qu'elle poursuit.
Elle est faussée, par exemple, lorsque, entre nos enfants, elle nous fait établir d'injustes préférences, comme si tous, par cela même qu'ils sont issus de nous, n'avaient pas les mêmes droits à être aimés et soutenus ? Les préférences ne sont excusables qu'en faveur des plus faibles et des moins bien doués par la nature. Les soins plus délicats qu'alors on leur prodigue, sont comme une compensation aux maux qui les affligent. — Elle est faussée encore lorsqu'elle nous fait exagérer les qualités de nos enfants. Avec quelle partialité constante nous apprécions leurs moindres mérites et avec quelle imprudence nous étalons cette faiblesse ! Nous ne soupçonnons même pas qu'en agissant ainsi nous prêtons à sourire et, — ce qui est plus grave, — encourageons la vanité. — Elle est faussée, enfin, lorsqu'elle cache à nos yeux, jusqu'aux plus grands défauts, ou leur trouve toujours d'introuvables excuses. Combien de parents ressemblent à la mèrehibou de La Fontaine : combien sont plus aveugles encore, qui transforment eu qualités, non seulement les défauts physiques, dont nul n'est responsable, mais les défauts de conduite qui ne devraient jamais laisser indifférents ?
La principale cause de cette déformation de l'amour des
(1) Charron. Ouv, cit., liv. III, ch. .xiv.
parents est sans doute dans une bonté excessive, mais fréquemment aussi nous pourrions la trouver dans le pur égoïsme. Dans son analyse si pénétrante de nos inclinations, La Rochefoucauld omet, avec dessein, sans doute, celle qui nous occupe; et pourtant, nous pensons qu'il aurait pu, sans peine, nous montrer que souvent l'amour-propre la vicie. Nous croyons sincèrement admirer nos enfants, lorsqu'on réalité c'est nous-mêmes, qu'à notre insu, nous admirons en eux : nous atténuons leurs défauts, moins pour innocenter ceux qui les possèdent que pour nous innocenter, nous, qui les avons vus grandir. Ne sont-ils pas nombreux encore ceux qui, par crainte de s'aliéner un instant l'affection de leur fils ou de leur fille ', les laissent contracter des habitudes funestes qui compromettent leur avenir? Que les parents fassent leur examen de conscience, sans arrière-pensée égoïste, et ils reconnaîtront, nous en sommes persuadés, que nos critiques peu obligeantes, dans bien des cas, sont justifiées.
Pour être vraiment fécond, et pour atteindre sa fin, l'amour paternel et l'amour maternel ont donc besoin d'être éclairés et guidés. 11 faut qu'à l'occasion ils aient le courage de se dissimuler en prenant une voix sévère ; il faut même qu'ils ne craignent point de sévir, quand la nécessité l'exige. — « Qui aime bien châtie bien, » dit un vieux proverbe trop décrié. — Qui aime vraiment, dirons-nous à notre tour, veut avant tout le bien de ceux qu'il aime; c'est pourquoi il sait s'oublier lui-même lorsqu'il le faut et quoiqu'il lui en coûte, pour songer uniquement aux moyens d'être utile.
(1) Les mères qui s'imaginent être d'autant plus aimées qu'elles sont plus indulgentes, pardonnent plus de fautes, cèdent à plus de caprices, s'illusionnent grandement. Les enfants ne sont point dupes, et souvent ils leur préfèrent le père qui sait, au moment opportun, les réprimander et les punir. « Quel malheur, disait récemment une fillette de sept ans à sa mère, que ce soit papa qui parte pour faire ses vingt-huit jours, et non pas toi ! » Or, la mère est précisément une maman-gâteau, et le père, un papa-grondeur.
L'amour filial est beaucoup moins primitif et spontané que l'amour maternel. Celui-ci, en efïet, s'éveille, comme nous l'avons montré, dès que l'enfant commence à vivre, et il était bon qu'il en fût ainsi, car, de longs mois, de longues années même s"écouIent avant que l'enfant puisse se suffire. En créant l'instinct maternel, la nature lui assurait donc les soins dont il a besoin. — L'amour filial, au contraire, ne fait son apparition qu'assez tard, lorsque l'intelligence s'éclaire, et c'est peu à peu seulement qu'il se développe et devient vraiment humain,
A l'origine, ce que l'enfant aime dans ses parents, ce sont moins ses parents eux-mêmes que le bien-être qu'ils lui procurent et les tendresses dont ils le bercent. C'est pourquoi il ne les distingue point de tous ceux dont la vie est mêlée à la sienne ; c'est pourquoi il leur préfère souvent la nourrice qui l'élève, peu soucieux des colères et des jalousies secrètes, qu'en agissant ainsi, fréquemment il provoque. — Lorsqu'il prend conscience de lui-même et, sentant sa faiblesse, comprend un peu, déjà, les services qu'on lui rend, son attachement devient plus clairvoyant et plus durable. Il aime ses parents comme on aime tout ce qui protège, comme on aime tout ce qui paraît grand et fort; aussi éprouve-t-il auprès d'eux une sécurité complète : là est le refuge assuré, l'inviolable forteresse où nul ennemi ne pourra l'atteindre. Avec quel accent, lorsqu'il est malheureux, il en appelle à « sa ma-man ! » et quelle éloquence il sait mettre dans ces trois courtes syllabes ! Avec quelle promptitude, au moindre danger, il prend la fuite et vient se blottir, comme le poussin sous l'aile de sa mère ! — A ces sentiments graduellement s'ajoutent l'admiration et la reconnaissance : Vadmiration, car, dans l'enfance, toute supériorité étonne et frappe,
et nos parents nous sont si supérieurs ! — le respect, car le père et la mère sont pour nous la loi et les prophètes ; car, instinctivement, nous croyons ce qu'ils nous disent, approuvons ce qu'ils approuvent, et blâmons ce qu'ils blâment. Et lorsque l'idée nette du devoir et de la justice s'est dégagée enfin des brumes de l'inconscience, ce sentiment du respect devient presque un sentiment religieux : c'est alors qu'il est véritablement humain et agissant; c'est alors qu'il entraîne à sa suite la reconnaissance pour tous les bienfaits dont nous avons été comblés : il devient la piété filiale.
Tous ces sentiments dont se forme la piété filiale, c'est surtout au foyer de la vie commune qu'ils éclosent et grandissent. A ce foyer où l'on se réunit tous les jours, où se défendent les mêmes intérêts, où l'on jouit et où l'on souffre des mêmes joies et des mêmes douleurs, les âmes insensiblement se pénètrent et se fondent, les affections s'appellent et se répondent, les mêmes manières de penser et de sentir s'établissent entre tous, et il semble qu'un même esprit et qu'un même cœur animent la famille. Ainsi s'explique que l'amour filial soit parfois si profond et si dévoué, aussi dévoué et aussi profond même que l'amour maternel *.
Gardons-nous de croire, cependant, qu'il se développe également chez tous, et que son intensité soit toujours proportionnelle aux mérites des parents. Il est des natures ingrates que ne sauraient gagner les plus purs dévoùments ; comme il en est dont l'affection est sans limite, même pour des
(1) Nul n'a parlé de Tamour filial avec plus d'éloquence touchante que Pierre Loti dans le livre où il nous raconte sa jeunesse. Si profond lui parait cet amour et si indestructible, qu'il lui semble devoir échapper à la mort. « Il me semble, écrit-il, que quand j'aurai fini de jouer en ce monde mon bout de rôle misérable, fini de courir par tous les chemins non battus, après l'impossible, j'irai me reposer quelque part où ma mère, qui m'aura devancé, me recevra ; et ce sourire de sereine confiance qu'elle a maintenant, sera devenu alors un sourire de triomphante certitude ; mon amour pour ma mère est si affranchi de tout lien matériel, qu'il me . donne presque confiance, à lui seul, en une indestructible chose qui serait l'âme ; et il me rend encore une sorte de dernier et inexplicable espoir, Ouv. cit., p. 24 et 25.
parents qui n'eu sont digues qu'à demi. — En outre, dans la piété filiale, bien souvent ne subsiste très vivante que l'aHection, alors que le respecte! la reconnaissance lentement diminuent, lorsqu'ils sont nés, et finissent presque par disparaître. Ou connaît le tableau frappautque traceM. Legouvéde « messieurs les enfants » et de « messieurs les jeunes gens » d'hier et d'aujourd'hui *. Le tableau, croyons-nous, n'a rien d'exagéré, et nous avons à maintes reprises déjà signalé le mal qu'il décrit; mais par quels moyens le combattre? « Il faut, nous dit l'auteur, redoubler de tendresse, de dévoùment et d'affection. » Il faut que les pères deviennent de vrais
pères constitutionnels A ce conseil, nous souscrivons
volontiers, mais à la condition expresse que la constitution ne sera jamais violée, sans que l'autorité intervienne.
L'amour fraternel se développe comme l'amour filial et sous les mêmes influences. La vie en commun, la force de la sympathie, la contagion des émotions et des pensées, tels sont ses facteurs essentiels. Il est possible, en outre, que, par suite de l'hérédité, les frères dont l'origine est la même et dont 1 être est formé, suivant l'expression d'Aristote, d'une même substance, aient plus d'affinités entre eux que des étrangers, et une tendance plus vive à se rapprocher et à s'aimer ; mais cet attachement ne mérite vraiment le nom d'amour fraternel que plus tard, quand il a conscience de lui-même et de son objet.
Ce qui donne à cet amour son originalité propre, c'est la parfaite égalité qui existe entre les frères, égalité qui ne se rencontre pas dans les rapports entre parents et enfants. Ici, en efïet, il y a, d'un côté, supériorité; de l'autre, dépendance ; aussi la confiance n'est-elle jamais absolue. Les parents
(1) Lepouvé. Les pères et les enfants au ix* siècle. Voyez également : Une éducation de nos jours, par J. Noury.
aiment, sans doute, leurs enfants, et quelquefois plus qu'euxmêmes, mais ils sentent qu'ils ne peuvent ni ne doivent penser toujours tout haut devant eux ; les enfants devraient peutêtre pouvoir penser tout haut devant leurs parents, mais bien souvent ils ne l'osent; le respect lear impose silence, quand ce n'est point la crainte ou la timidité. Entre frères, et surtout entre frères à peu près du même âge, il en est autrement ; la confiance est plus spontanée, plus entière ; de là l'influence moralisatrice, immense, qu'ils peuvent exercer les uns sur les autres.
Par cela même qu'ils se connaissent aussi complètement que possible et qu'ils s'affectionnent, ils peuvent se conseiller mutuellement, et mutuellement se redresser quand ils font mal. Un avertissement affectueusement donné, une réprimande discrète sont rarement repoussés de la part duu frère, car rarement ils blessent. Et puis, avec quelle sagacité nous savons choisir les meilleurs moyens d'amender ceux que nous aimons, avec quelle sagacité aussi nous savons apercevoir ce qui leur peut être nuisible ! C'est pourquoi Socrate mettait l'amitié d'un frère au premier rang des bienfaits que nous devons à la Providence. « Il me semble, disait-il à Chérécrate, que le ciel en formant des frères a bien plus consulté leurs intérêts mutuels, que celui des pieds, des mains et des yeux, en les créant doubles ; car les mains ne peuvent saisir à la fois des choses éloignées de plus d'une brasse... Mais placez à une grande distance l'un de l'autre des frères qui s'aiment : ils se rendront des services mutuels '. «
Le sentiment qui unit le frère et la sœur est plus délicat encore : « L'amour de la sœur pour le frère est une sorte de vague respect pour la supériorité de la force et de la raison, mais un respect qui n'est pas accompagné du devoir de l'obéissance ni de la crainte de l'autorité, et qui, par conséquent,
(1) Xénophon. Les Mémorables, liv. I, ch. m.
1S8 l'éducation des sentiments
est sans humilialiou et ne révolte point l'indépendance naturelle ; c'est un respect uni au sentiment de l'égalité, c'est un respect mêlé d'affection, mais d'une affection vive, pleine, entière, où le cœur se donne sans aucune inquiétude; c'est une affection familière et aisée, aussi pure que vive. De la part du frère, le sentiment fraternel est un instinct de protection, mais sans pouvoir, sans autorité, sans responsabilité; de là un sentiment heureux, joyeux, tendre, sans mélange de ces craintes, de ces scrupules qui se mêlent au sentiment paternel. L'amour du frère et de la sœur met en commun ce qu'il y a de plus charmant, de plus délicat dans le rapport des deux sexes, sans aucun mélange de ce qui est moins pur et moins innocent K »
Le plus redoutable ennemi de l'amour fraternel est la jalousie. Ce sentiment est, si l'on n'y veille, l'un des plus prompts à se glisser et à se développer dans l'âme de nos enfants. Souvent, en effet, nous le rencontrons avec tout ce qu'il a de douloureux et de cruel, même chez les tout petits. N'est-ce pas lui qui apparaît déjà quand, dans les bras de sa mère, l'enfant s'irrite et se fâche, en voyant que son aîné vient lui disputer les caresses ? La jalousie des aînés est plus fréquente encore et peut pousser à des actes de véritable sauvagerie. Je connais une fillette de deux ans qui, furieuse d'être un peu délaissée, à l'arrivée d'un petit frère, mordit au bras, pour s'en venger, le nouveau-né jusqu'au sang'. Une telle conduite provoqua naturellement l'indignation de la famille entière et la fillette fut sévèrement punie ; et pourtant était-elle seule coupable? Lorsqu'un enfant a été jusque-là l'objet de toutes les prédilections, et qu'il se voit tout à coup un rival préféré ; lorsque des défenses et des réprimandes, jusqu'alors inconnues, l'obligent à sacrifier quelque chose de
(1) Janet. La Famille, p. 255.
(2) Dans son indignation, la mère prit le bras de sa fille, et, à son tour, le mordit. — Nous ne citons point ce fait comme exemple à imiter.
sa liberté à celui qui a déjà usurpé son bien, comment s'étonner de son mécontentement ?
< Il n'avait encore vécu que pour lui-même, suivant la judicieuse remarque de M""" Guizot, et les premières impressions que lui apporte la société d'un autre, sont des impressions de privation et de chagrin ; alors il s'irrite ou s'attriste, devient incommode ou maussade, et se croit rebuté ou délaissé sans comprendre qu'il l'ait mérité K »
Cette jalousie a parfois des causes plus légitimes encore : parents, grands parents, oncles et tantes, nous avons fréquemment nos préférences, et ces préférences nous ne savons pas suffisamment les dissimuler. Il en résulte que nos préférés facilement s'enorgueillissent des attentions dont ils sont l'objet, tandis que les autres, auxquels rien n'échappe, en éprouvent de la colère et de l'indignation. Les querelles et les inimitiés fâcheuses qui s'élèvent entre les frères ont bien souvent cette origine. Alors tout est pour eux prétexte à jalousie. Ce ne sont plus des amis, mais des rivaux qui se surveillent et s'épient sans cesse. Le moindre éloge adressé à l'un est une peine pour l'autre. Fait-on à chacun d'eux un cadeau, et leur premier soin est d'examiner si les objets reçus ont bien la même valeur. Ainsi la vie en commun qui devrait être une source de joies, est, dès lors, une source intarissable de froissements et de chagrins. Sous linflaence de la jalousie, tous leurs plaisirs sont gâtés, tous leurs sentiments pervertis; l'amour se change en haine, la confiance en suspicion, la sympathie en aversion. Et ces faits sont beaucoup moins rares, qu'au premier abord on le pourrait supposer ; c'est que l'égoïsme est au fond de tous les esprits, et que le tact, la prudence et la justice peuvent manquer même aux éducateurs qui se croient les plus parfaits.
(1) M^ifi Guizot. Lettres sur l'éducation.