‹ L'éducation des sentimentsChapitre 34 sur 60 · TII · texte numérisé non relu

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Nous venons d'étudier la pitié en elle-même et de signaler quelles conséquences généralement elle entraîne, il nous reste à montrer quel peut et quel doit être son rôle dans l'éducation.

Et d'abord, les enfants sont-ils bien accessibles à ce sentiment? — On connaît sur ce point l'opinion de La Fontaine. Elle se résume dans ce vers qu'on lui a si souvent reproché: « Cet âge est sans pitié. » — Cette opinion est également celle de La Bruyère : « Les enfants, dit-il, ne veulent point souffrir le mal et ils aiment à en faire. » — Enfin, l'auteur de i Art d'être grand-pere, Victor Hugo lui-même, les juge non moins sévèrement :

« J'étais enfant, j'étais petit, j'étais cruel ; Tout homme sur la terre où l'âme erre asservie, Peut commencer ainsi le récit de sa vie. »

Ailleurs il nous représente une mère qui agonise pendant que sou bébé chante :

« La mère allait dormir sous les dalles du cloître, El le petit enfant se remit à chanter ! »

D'où celte conclusion que beaucoup de philosophes et

d'écrivains n'ont pas manqué de tirer : c'est que l'enfant, naturellement égoïste, est incapable de compatir aux souffrances d'autrui. — Il est difTicile, sans doute, de savoir exactement ce qu'éprouvent les tout petits, et quels sentiments les agitent ; mais ce qui est absolument certain, c'est que la pitié, de très bonne heure, fait en eux son apparition, et se manifeste par des actes dont le sens n'est point douteux. Que l'on se rappelle cette pièce de Musset qui a pour titre : t Une bonne fortune » , et qui est, peut-être, l'un de ses plus purs chefs-d'œuvre ; le poète vient de perdre son argent au jeu et rêve de quelque aventure :

« Comme j'en étais là de mon raisonnement,

Enfoncé jusqu'au cou dans cette rêverie,

Une bonne passa qui tenait un enfant.

Je crus m'apercevoir que le pauvre innocent

Avait dans ses grands yeux quelque mélancolie.

Ayant toujours aimé cet âge à la folie

Et ne pouvant souffrir de le voir maltraité,

Je fus à sa rencontre et m'enquis de la bonne

Quel motif de colère ou de sévérité

Avait du chérubin dérobé la gaité :

— Quoi qu'il ait fait, d'abord, je veux qu'on lui pardonne, Lui dis-je, et ce qu'il veut, je veux qu'on le lui donne.

C'est mon opinion de gâter les enfants.

— Le marmot, là-dessus, m'accueillant d'un sourire.

D'abord à me répondre hésita quelque temps,

Puis il tendit la main et finit par me dire :

« Qu'il n'avait pas de quoi donner aux mendiants ! »

Le ton dont il le dit, je ne peux pas l'écrire ! »

Le tableau est trop précis pour avoir été inventé à plaisir. Musset nous raconte ce qu'il a vu et ce qu'ont vu bien souvent ceux qui vivent au milieu des enfants, attentifs à toutes les émotions qu'ils éprouvent.

Il faut cependant reconnaître que, dans bien des cas, nos enfants font preuve d'une insensibilité surprenante; mais quelles en sont les causes ? Ces causes se trouvent d'abord dans leur inexpérience. Ils ne savent pas qu'il existe tant

d'orphelins sans famille, tant de malades sans secours, tant de déshérités sans consolation... S'ils martyrisent leurs animaux domestiques et font une guerre barbare aux hannetons et aux mouches, est-ce par cruauté native ? Nous cros'ous bien plutôt que c'est par étourderie, par ignorance. Est-ce que vraiment les mouches et les hannetons soufïrent ? Est-ce que les oiseaux éprouvent de la douleur lorsqu'une pierre les atteint ? La preuve que, sur tous ces points, les idées de nos enfants sont très vagues, c'est qu'ils pleurent au moindre avertissement et cherchent à réparer leur faute aussitôt qu'ils la comprennent. Dans une classe que nous connaissons, un élève de sept ans s'amusa un jour à plumer entièrement un pauvre moineau tombé du nid, et qu'il avait recueilli sur sa route. Dès que le maître s'en aperçut, il ne put retenir son indignation et la manifesta devant tous. Le petit coupable, ou plutôt le petit ignorant, parut d'abord très surpris des reproches qu'on lui adressait. A toutes les questions du maître il ne savait que répondre : « Je ne savais pas ! » Mais bientôt, se rendant compte de la méchanceté de sa conduite, il fondit en larmes, reprit dans ses mains l'oiseau qui courait tout tremblant sur le parquet, cherchant à réparer ainsi le mal que maintenant il comprenait.

L'insensibilité au moins apparente des enfants tient, en outre, à leur mobilité excessive et à leur incessant besoin d'activité. Les émotions, chez eux, ne sont qu'à fleur de peau; un rien les distrait et les repose ; c'est pourquoi leur pitié, quand ils en ressentent, n'est jamais de longue durée. C'est de tout cœur qu'ils se désolent en nous voyant malheureux; mais, dès qu'un plaisir les appelle, ils oublient leur tristesse et c'est de tout cœur aussi qu'ils se livrent à leurs jeux. Enfin, il faut bien reconnaître que nous contribuons souvent à développer, même chez les petits, l'égo'isme et la méchanceté. Qui de nous n'a jamais vu la mère ou la nourrice armant leur bébé d'un bâton et lui disant : « Frappe Médor » ou: « Frappe

Minet 1 » Et l'eiifaut frappe, sans malice d'abord, puis par habitude et, peu à peu, son cœur s'endurcit. Il en arrivera dès lors, si l'on n'y prend garde, à frapper également ses camarades, dès qu'ils l'auront contrarié. — Et puis, que de fois encore, en sa présence, n'avons-nous pas repoussé, et peutêtre durement, le pauvre qui nous demandait l'aumône? Ne soyons donc pas surpris si, dans la suite, il nous imite Ainsi, ne disons pas que l'enfant est sans pitié par égoïsme et sécheresse de cœur. Il l'est par ignorance. Que son esprit s'éclaire, que l'expérience l'instruise des maux qu'il ne soupçonne pas, et aussitôt le sentiment de compassion, qui en lui sommeillait, s'éveillera, et nous n'aurons plus qu'à le guider.

Pour remplir celte nouvelle tâche, c'est à la sensibilité et à l'imagination de l'enfant que nous devons, en premier lieu, recourir. Si nous l'amenons graduellement à réfléchir aux souffrances des autres, à comparer ces souffrances à celles qu'il connaît déjà ; si nous savons choisir les lectures qu'il doit faire, et appeler son attention sur les événements fâcheux qui se produisent dans son entourage, son indifférence primitive bientôt disparaîtra. Il apprendra non seulement à connaître les maux qui le peuvent frapper, mais encore à s'y associer et à les plaindre. En outre, puisque la pitié est contagieuse, montrons-nous nous-mêmes pitoyables aux malheureux, et que notre pitié aille de préférence à ceux que la nature a cruellement déshérités, car plus que tous les autres ils ont droit à nos secours. En nous voyant agir ainsi, et, à l'occasion, en nous entendant expliquer les motifs de notre conduite, nos enfants chercheront à nous imiter et, insensiblement, ils s'amélioreront.

Toutefois, quelque importante que soit l'influence de

202 I, i;i)rc..\TioN des sentiments

l'exemple, ou ne saurait s'eu remellre uuiiiuemeut à lui du soin d'iuspirer la boulé. 11 faut f{ue uos cufauts soient discrètenient amenés à faire preuve de bou cœur, afin que leurs iutentions ne restent pas stériles. Ils sont donc sages les parents qui les encouragent à former avec leurs jeunes amis des associations charitables. Nous connaissons plusieurs écoles où, sur ce point, ont été réalisés des progrès admirables. Sous l'inspiration des maîtres, les élèves ont créé de véritables caisses de secours au profit de tous les malheureux du quartier ou du village. Est-il rien de plus moralisateur que cette ligue d'un nouveau genre contre la soufirance et la misère ? — Enfin un moyeu efficace de fortifier les sentiments généreux que nous avons fait naître, c'est de combattre énergiquement toutes les tendances qui leur nuisent. Peut-être ne faisons-nous pas une guerre assez soutenue à ces travers trop communs : la manie de faire de l'esprit aux dépens des autres ; celle de se moquer de leurs infirmités ou de leur ignorance : ces travers ne pouvant se développer, en effet, qu'aux dépens de uos sentiments les meilleurs. — Il est cependant un écueil contre lequel nous devons être en garde. Nous voulons que nulle souffrance ne trouve uos enfants insensibles, mais il nous faut vouloir aussi que cette sensibilité ne dégénère pas en sensiblerie, car si une sensibilité saine est le meilleur auxiliaire du devoir, une sensibilité maladive en est souvent l'enuemic.

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