DE L'ÉMULATION
l. Définition. Différents jugements portés sur l'émulation par ses défenseurs et par ses critiques : Port-Royal, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre. — II. De l'aulo-émulation. Sa valeur éducative. Analyse de l'émulation proprement dite : elle est un sentiment naturel qui implique l'amour du mieux, la conscience dé sa propre valeur et l'estime de ses semblables. Ses déviations. Leurs causes. — 111. Sans émulation point d'éducation possible. Services qu'elle rend. Conclusion.
De l'amour-propre et de la sympathie naît l'émulation. L'émulation est ce sentiment qui nous pousse non seulement à imiter, mais encore à égaler et môme à surpasser nos semblables, toutes les fois que nous remarquons en eux quelque qualité qui nous manque.
Nul sentimeut n'a été plus énergiquement défendu et plus violemment attaqué par les moralistes et les éducateurs. Si nous ouvrons l'histoire, nous constatons d'abord qu'il était en grand honneur chez les anciens et qu'il a suscité les plus belles œuvres que nous ayons à admirer. — « Chez les Grecs, comme le remarque M. Boutroux, tout était objet de concours : les exercices physiques, les arts, la poésie. Les vainqueurs des jeux olympiques étaient chantés par un Pindare, et leurs noms étaient gravés en lettres d'or sur des tables de marbre. C'est à
l'ambition d'obtenir le premier prix, que le monde doit les œuvres immortelles d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide'. » — Les écrivains romains s'en étaient bien rendu compte : « C'est l'honneur, écrit Cicéron, qui nourrit les arts, et tout homme s"euflamme d'amour pour une étude qui promet la gloire. » Et Quintilieu ajoute que « l'émulation inspire souvent plus d'ardeur pour l'étude que les exhortations des maîtres, la surveillance des pédagogues et les vœux des parents ». — Plus près de nous, Rabelais; plus près encore Bossuet, Fénelon, Locke, Rollin recourent à cet auxiliaire pour stimuler leurs élèves ; — enfin, si nous nous plaçons à un point de vue plus général, quel est le but des expositions qui se multiplient dans nos villes, des concours institués par nos académies, grandes et petites, des compositions imposées à nos élèves, sinon d'amener les nations, les cités et les individus à rivaliser entre eux, afin de collaborer à des œuvres déplus en plus parfaites et de plus en plus utiles à l'humanité?
Un tel accord entre des esprits si différents prouve sans doute en faveur de la cause qu'ils défendent, mais cette cause a été si vivement combattue qu'on ne saurait écarter à priori les objections qu'on lui adresse. Aux premiers rangs de ceux qui la combattent, se trouvent les éducateurs de Port- Royal. Plus préoccupés de faire des saints que de faire des hommes, dans l'acception large et forte du mot, ils ne voient, dans l'émulation, qu'une source de vanité et d'orgueil, moins propre à élever l'âme qu'à la détourner de sa fin. Bien que placé à un point de vue plus liumain, Rousseau se montre aussi sévère envers elle. Une seule émulation trouve grâce à ses yeux, c'est celle qui porte l'enfant à se surpasser, à faire mieux qu'il n'a fait, à se comparer en un mot à lui-même, afin de se perfectionner de plus en plus. — «Jamais, dit-il, de comparaison avec d'autres enfants; point de rivaux, point de
(I) E. Boiilroux. Questions de morale et d'éducation, p. T.T et siiivanlcs.
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concurrents, même à la course, aussitôt qu'Emile commence à raisonner. J'aime cent fois mieux qu'il n'apprenne point ce qu'il n'apprendrait que par jalousie ou par vanité. Seulement je remarquerai tous les ans les progrès qu'il aura faits; je les comparerai à ceux qu'il fera l'année suivante, je lui dirai : Vous êtes grandi de tant de ligues ; voilà le fossé que vous sautiez, le fardeau que vous portiez ; voici la distance où vous lanciez un caillou, la carrière que vous parcouriez d'une haleine, etc.. Voyez maintenant ce que vous ferez. Je l'exciterai ainsi sans le rendre jaloux de personne. Il voudra se surpasser. Je ne vois aucun inconvénient qu'il soit l'émule de lui-même. »
Bernardin de Saint-Pierre qui, sur tant de points, a subi l'influence de Rousseau, se montre plus radical encore : dans deux de ses ouvrages, ses Etudes de la nature, et ses Vœux d'un solitaire, il prend à partie l'émulation et dresse contre elle un véritable réquisitoire où sont accumulés tous les arguments que l'on a si souvent reproduits depuis. Il proscrit même l'auto-émulation préconisée dans VÉmile. Pour lui, l'enfant modèle est celui qui a été élevé dans la maison paternelle « sans envie de surpasser personne, et encore moins, ajoutet-il, de se surpasser lui-même, suivant notre grande phrase à la mode, vide de sens comme tant d'autres. » — Quant à lémulation proprement dite, il la considère d'abord comme un excitant factice, dont l'éducateur peut aisément se passer. « Les fonctions de l'âme, dit-il, sont aussi naturelles et aussi agréables que celles du corps. Si elles attristent nos enfants, il en faut accuser nos méthodes. Voulez-vous les attacher à vos exercices, leur faire aimer les sciences et les lettres, attachez-y du plaisir, ils y courront d'eux-mêmes. » On reconnaît ici la thèse chère aux philosophes du xvm" siècle qui ont foi dans l'excellence originelle de l'enfant, toutes ses tendances naturelles devant le porter vers le beau et vers l'honnête. — Mais l'émulation n'est pas simplement un excitant factice, c'est
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encore uu excitant dangereux. Il est dangereux, car il fait poursuivre non le bien et le devoir, mais une satisfaction égoïste; car il fait estimer non le mérite et l'effort, mais le succès, non les qualités acquises de haute lutte, mais les dons naturels. — Il est dangereux, car il fait naître chez les vainqueurs, la vanité et Vorgueil, l'amour des honneurs et du pouvoir, le fanatisme même ; chez les vaincus, la sourde colère, Venvie, la jalousie qui pousse souvent à la médisance et à la calomnie. De là ces inimitiés fréquentes que nous rencontrons chez nos élèves, comme nous les rencontrons cliez les hommes, et qui rendent de plus eu plus pénible leur lutte dans la vie. — Il est dangereux encore, car il inspire la passion des croix et des médailles, des prix et des distinctions, de tous les hochets, en un mot, qui servent à dissimuler notre médiocrité satisfaite. — Il est dangereux, enfin, car il peut faire également de nous des tyraiis ou des esclaves : des tyrans, car il exalte notre amour de la domination et fausse le sentiment de notre valeur personnelle ; des esclaves, car, eu nous suggérant le goût excessif des grandeurs, il nous fait accepter toutes les platitudes et toutes les bassesses qui peuvent y conduire.
Le réquisitoire, comme on le voit, est complet; mais, s'il n'avait trouvé d'autres défenseurs que ceux dont nous avons cité les noms, nous pourrions, à bon droit, le tenir pour suspect. Les éducateurs de Port-Royal invoquent, eu elïet, des raisons qui ne sauraient plus être les nôtres. C'est pour la vie etnou pour le cloître que nous préparons nos enfants, et c'est par conséquent à la vie que nous devons songer. Nous avons également de sérieux motifs pour n'accepter qu'avec défiance les théories de Rousseau qui, précepteur médiocre, et père de famille plus médiocre encore, n'a jamais bien connu les enfants, et se fait de la nature primitive de l'homme une opinion que la science a définitivement condamnée. Quant à Bernardin de Saint-Pierre qui ne connaissait guère plus la jeunesse, il nous apparaît surtout comme un utopiste et un