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rêveur dont la grâce du style ne parvient pas toujours à dissimuler le peu de profondeur des idées. — Mais voici que leurs critiques de l'émulation ont été reprises de nos jours par les éducateurs les plus sérieux qui se sont efforcés de les mettre eu pratique. De là cette campagne qui a été conduite, — nous savons avec quelle ardeur, — contre tout notre système de récompenses et de punitions, contre nos distributions de prix et contre nos compositions scolaires, campagne dont les résultats connus de tous permettent aujourd'hui d'appré cier la valeur. Examinons donc les arguments que l'on invoque.
Comme, Bernardin de Saint-Pierre, nous croyons qu'on a beaucoup exagéré la valeur éducative de l'auto-émulation. Si, eu effet, ce sentiment rend les plus grands services à l'homme fait, au savant, à l'artiste, uniquement épris de beauté et de science; si, nous-mêmes, nous lui devons parfois les corrections heureuses apportées à nos travaux, et les efforts soutenus qui, peu à peu, nous améliorent, nous doutons qu'il agisse aussi efficacement sur nos enfants, surtout sur ceux de l'âge d'Emile, moins aptes à s'analyser et à juger leurs œuvres. N'oublions pas ce que sont nos élèves et de quoi ils sont capables ; les traiter en personnes tout à fait raisonnables, serait s'exposera n'être pas compris et à manquer le but que nous poursuivons. — Et cependant, l'expérience ne nous prouve-t-eile pas chaque jour que, même chez nos enfants, ie désir de se « surpasser soi-même », c'esi-à-dire de devenir meilleur, plus intelligent et plus sage, peut avoir les plus heureux effets? — Notre petit écolier a, dans sa dictée, par exemple, commis trois fautes énormes, et nous lui faisons
sîOS l'èdication des sentiments
houle de son ignorance. S'il a de l'amour-propre, il s'appliquera désormais avec une attention plus grande à ses nouveaux devoirs, et combien grande sera sa joie s'il réussit pleinement, a Papa, j'ai zéro faute! « Avoir zéro faute, c'est sou idéal à lui, et remarquons bien qu'ici n'iutervieut nulle rivalité avec ses camarades. De même si, après avoir encouru plusieurs punitions, il parvient à n'obtenir pendant une semaine que des éloges, il est tout fier de ce succès, et ce succès l'encourage à surveiller davantage encore sa conduite pour se montrer de plus en plus digne de l'estime qu'on lui témoigne. — Il ne saurait donc être question d'écarter ce moyen d'éducation comme inutile et puéril, bien qu'il n'ait pas toute l'importance que lui attribue Rousseau.
Reste l'émulation proprement dite, celle qui nous porte à rivaliser avec nos semblables. Pour être sûr d'eu bien apprécier la portée, oublions un instant les critiques qu'on lui adresse et faisons-en l'analyse.
Le moindre examen nous montre d'abord que, loin d'être un excitant factice, elle est, au contraire, un stimulant tout à fait naturel, puisque, spontanément et à tous les âges, dès que nous sommes capables de comparer et de juger, même bien imparfaitement, elle se fait sentir, et nous pousse à l'action. Nous ne pouvons connaître une supériorité quelconque, sans nous sentir attirés vers elle ; voir chez les autres une qualité, sans regretter de ne la point avoir. L'émulation, lorsqu'elle cesse d'être une imitation purement machinale, implique donc un amour instinctif du bien et du mieux, un désir plus ou moins vif de s'améliorer soi-même. — Elle implique, eu second lieu, la conscience de notre propre valeur : en nous sommeillent des énergies insoupçonnées ({ue l'émulation nous révèle et qu'elle nous invite à utiliser. Dès qu'elle a parlé, nous nous rendons plus exactement compte de ce que nous sommes, et surtout de ce que nous pouvons et devons être. — Elle implique enfin l'estime de nos sem-
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blables et la reconaaissauce de leurs mérites : le prix que nous attachous à la louauge et à la victoire daus nos luttes, en est la meilleure preuve. — L'émulation ne saurait donc se confondre ni avec la rivalité jalouse, ni avec la vaine gloire, ni avec l'envie. On peut dire avec La Bruyère « qu'il y a entre elles le même éloignement qu'entre le vice et la vertu ». Ce qui est vrai, toutefois, — et c'est là ce qui explique les critiques dont nous avons parlé, — c'est que souvent nous nous trompons sur le bien véritable, et la véritable perfection; les enfants surtout sont exposés à ces erreurs; aussi les camarades, qu'ils cherchent à égaler et à surpasser,^ ne sont-ils pas toujours les meilleurs. De plus, il peut nous arriver, dans l'ardeur de la lutte, d'oublier la fin primitivement poursuivie, pour ne plus songer qu'aux peines et aux joies primitivement éprouvées. — L'enfant rivalise avec ses petits camarades pour devenir plus intelligent, plus adroit et plus fort, mais voici que, peu à peu, il rivalise pour mériter des éloges, pour obtenir des récompenses, uniquement préoccupé du succès. Ses efforts sont-ils stériles ou insuiïisamment encouragés, il n'est point rare que, se sentant humilié, il ne songe plus qu'à cette humiliation et soit irrité contre son vainqueur. C'est alors aue naissent et grandissent tous les sentiments mauvais dont Bernardin de Saint-Pierre a si complaisamment dressé la liste, et qui gâtent le cœur. — Mais qui donc devons-nous accuser de ces conséquences fâcheuses? Est-ce nécessairement que l'émulation engendre l'orgueil, la jalousie et l'envie? Evidemment non, et il suffit pour s'en convaincre de se reporter à l'analyse que nous venons d'en faire. Il en est d'elle comme de toutes nos inclinations, lorsqu'elles sont mal dirigées : elles se faussent ; c'est pourquoi la vraie cause de ses déviations doit être cherchée, non toujours, — car il y a des natures mauvaises qui semblent d'elles-mêmes aller au mal, —mais le plus souvent chez ceux qui ne savent ni la provoquer en temps opportun, ni Thomas. L'éducat. des senlim. 14
la guider. Les vrais coupables ce sont les parents qui surveillent insuffisamment les camaraderies de leurs enfants, paraissent plus préoccupés de leurs succès que de leur amélioration morale; ce sont les maîtres qui transforment leur classe en grène, excitant les élèves les uns contre les autres, louant d'une manière immodérée ceux qui réussissent et n'ayant que des railleries pour ceux qui échouent; ce sont enfin, tous ces éducateurs sans idéal pour lesquels instruire est encore rigoureusement synonyme de moraliser. Les dangers de l'émulation ne sauraient donc suffire à la faire condamner ; nous allons voir que ses innombrables services la rendent indispensable.
Nous avons constaté déjà que la plupart des enfants sont incapables d'aimer le travail pour le travail, et de trouver dans le jeu de leurs fonctions intellectuelles, un attrait suffisant pour les attacher à l'étude. Ils ne comprennent pas encore toute l'importance des exercices qu'on leur impose ; ce qui les frappe en eux, c'est la difficulté à vaincre et l'effort à déployer ; la notion pure du devoir est très obscure dans leur esprit ; force est donc de recourir à d'autres stimulants si nous voulons éveiller leur intelligence et les pousser à l'action. Or, nul stimulant n'égale l'émulation.
L'expérience nous prouve en effet que, sans l'émulation, les mieux doués eux-mêmes s'endorment dans l'indifférence et la torpeur, et se laissent devancer souvent par de plus faibles qu'eux. N'est-ce pas là l'histoire de la Chine et d'autres peuples orientaux? N'est-ce pas celle de plusieurs écoles et de plusieurs enfants que nous connaissons ? — Dans les écoles d'où l'émulation est bannie, nul entrain, nulle vie ; il semble ([ue maîtres et élèves ne remplissent qu'à regret leur tâche mono-
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tone. Dans les autres, au contraire, quel tableau différent ! « Les camarades sont là, marquant le pas sur la route à parcourir ; on s'estime assez pour marcher aussi vite que les autres ; il ne faut pas perdre sa place et rester en arrière; un coup d'œil sur le voisin qui nous dépasse, un autre sur le maître qui nous encourage, et un vigoureux efïort fait rattraper le temps perdu. La volonté, chancelante quand elle est isolée, prend une vigueur nouvelle au contact d'autres énergies et l'enfant le plus indolent se met à l'œuvre, excité par l'exemple qu'il a devant les yeux. » — Et quand le travail est terminé, ce n'est pas, d'ordinaire, quoi qu'on en dise, dans l'humiliation de leurs voisins moins heureux que les élèves qui ont triomphé trouvent leur satisfaction; ils la trouvent tout entière dans la conscience de l'effort accompli, dans la joie du résultat obtenu. S'il en était autrement, ou ne pourrait comprendre ces amitiés sincères qui se nouent entre rivaux, sur les bancs de l'école, et durent toute la vie.
D'où vient maintenant cette puissance de l'émulation? De ce qu'elle met en œuvre toutes nos facultés : la sensibilité, l'intelligence et la volonté ; de ce qu'elle nous donne une vision nette du but à atteindre, rend la lutte attrayante, et fait, en quelque sorte, mettre à l'esprit, suivant l'expression de Voltaire, « toutes voiles dehors ». Grâce à elle, nous prenons une conscience plus claire de nous-mêmes, nous sentons nos pouvoirs se développer et s'affermir, nous nous mêlons plus intimement à la vie de nos semblables ; nous obéissons au sentiment de l'amour-propre dans ce qu'il a de meilleur et de plus fécond.
Et remarquons bien que cette puissance éducative de l'émulation peut s'exercer aussi bien dans le domaine de la vertu que dans celui de la science. Dans un cas, elle élève l'esprit, dans l'autre elle élève le cœur'. Le malheur est que
(1) Nous ne pouvons, à ce sujet, résister au plaisir de cilerle fait suivant que nous communique un inspecteur de l'Université : •• J'ai dans mon
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trop souveul les parents et les maîtres rutilisent pliitùl en vue de l'instruction de leurs enfants qu'en vue de leur éducation morale.
Ainsi, vouloir supprimer l'émulation serait donc folie. Ce serait folie, car, sans elle, peu ou point de travail intellectuel : et le travail intellectuel en conduisant à la science, orne l'esprit, le civilise, et, comme on l'a dit, « développe en lui l'humanité ». — Ce serait folie encore, car si, gauchement dirigée, elle peut conduire au mal, bien guidée, elle devient l'au.xiliaire du devoir.
département, m'écrit-il, plusieurs établissements once genre d'émulation (l'émulation pour le bien) produit d'excellents résultats. Dien souvent les maîtres trouvent près de leur bureau soit un paquet de vieux habits encore utilisables, soit des chaussures, soit même des aliments qunn bienfaiteur anonyme, — un élève naturellement, — y a discrètement déposés avant la classe. Ce bien, fait sans ostentation, soulage plus dune misère imméritée, et, à tout prendre, provoquùt-il, môme chez son auteur, quelque menue satisfaction d'amour-propre , qu'il n'en mériterait pas moins d'être encouragé. •■
Le Livre d'or des classes primaires, où sont relatés tous les actes dignes d'être remarqués des anciens élèves, nous par.iil. également, merveilleusement répondre au but que nous signalons ici.