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CHAPITRE XXI

Une nouvelle forme de rémnlation : le culte des grands 'hommes. — I. Influence des grands hommes sur rhumanilé. Celle inlluence est due à ce qu'ils sont représenlatils de choses d'abord, cl ensuite d'idées. L'émulation qui nous porte à les imiter est manifeste dans la vie publique et dans la vie privée. — IL Effets généraux de cette cmulalion : elle nous détache des vulgarités de la vie; propose à notre aclivité un idéal élevé ; stimule notre volonté et combat l'individualisme égoïste. — III. Ses effets sur les enfants. Ulililé d'un Plutarque français.

L'homme ne cherche pas à rivaliser seulement avec ceux qu'il coudoie dans la vie, et qui lui disputent et les raugs et les places ; il cherche à rivaliser encore avec tous les personnages illustres que célèbre l'histoire : de là une nouvelle forme de l'émulation également féconde, et dont le rôle dans l'éducation doit devenir de plus en plus grand.

Il est un fait que les Héros de Carlyle et les Snr-TIumains d'Emersou ont bien mis en lumière, c'est que l'humanité ne vit en réalité et ne progresse que par les hommes de génie. Bien que tributaires des milieux où ils grandissent, annoncés et préparés souvent par le travail de tout un peuple, ils dominent la foule de si haut qu'ils la conquièrent et la transforment, même quand elle résiste. C'est Socrate, enseignant

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aux Grecs ces préceptes de morale dont nous uous inspirons encore après plus de deux mille ans ; ce sont tous les fondateurs et tous les réformateurs de religions, Zoroastre, Mahomet, Luther, dont les doctrines ont révolutionné le monde ; ce sont les littérateurs et les savants, Eschyle. Corneille, Victor Hugo, Goethe; — Newton, Descartes, Laplace, Pasteur, dont les travaux ont non moins modifié nos manières de penser que nos manières de vivre. « Tout uavire qui vient ou Amérique, dit Emerson, doit sa carte marine à Colomb. Tout romancier est débiteur d'Homère ; » tout philosophe est l'obligé de Platon. Or, supprimez tous ces noms du passé ; il est difficile de concevoir ce que serait devenue l'humanité. Aussi Carlyle a-t-il pu soutenir, sans paradoxe, que « l'histoire universelle, l'histoire de ce que l'homme a accompli dans le moude, c'est au fond Ihistoire des grands hommes qui ont travaillé ici-bas. Ils ont été les conducteurs des hommes, ces grands hommes; les modeleurs, les patrons, et, en un large sens, les créateurs de tout ce que la masse générale des hommes a pu s'eiïorcer de faire ou datteindre; toutes les choses que nous voyons accomplies dans le monde sont proprement le résultat matériel extérieur, la réalisation pratique et l'incarnation des pensées qui habitèrent dans les grautls hommes envoyés dans le monde ; 1 ame de l'histoire du monde entier, on peut justement l'admettre, ce serait leur histoire. »

Et d'où leur vient celte puissance? De ce qu'ils sont, à un plus haut degré que nous tous, « représentatifs de choses, <rabord, et, en second lieu, d'idées^ ». — Ils sont représentatifs de choses, car c'est par eux que la nature nous est révélée, ([ue ses lois sont mises en lumière, ses forces disciplinées. Leur cerveau est comme un centre où elle devient intelligible et « s'humanise ».

(I Emerson. Les Surhumains, p. 17. trad. de J. Izoulet.

« De même que les plantes couvertisseut les minéraux eu nourriture pour les animaux, de même chaque homme transforme quelque matière première à l'usage de l'humanité ; il est, par une affinité secrète, rattaché à quelque district de la nature, dont il est l'agent et l'interprète, comme Linné, des plantes; Hubert, des abeilles; Fries, des lichens; Dalton, des formes atomiques ; Euclide, des lignes ; Newton, des fluxions... La grande masse des créatures et des qualités est encore cachée et expectante. Il semble que chacune, comme la princesse enchantée des contes de fées, attend le prédestiné, libérateur humain. Il faut que chacune soit désenchantée, et marche vers le jour sous une forme humaine. Il faut qu'un aimant soit fait homme, en quelque Gilbert, ou Swedenborg, avant que l'esprit général en puisse venir à utiliser les puissances. »

Ce sont donc bien les grands hommes qui, en interprétant les choses, nous permettent de les comprendre, et, en les comprenant, de les faire servir à notre usage et même de les aimer. — Ils sont de plus représentatifs d'idées . Tous les pensers qui, en chacun de nous restent inconscients et vagues, tous les sentiments et toutes les aspirations qui, dans la foule, ne parviennent ni à se préciser, ni à se formuler, trouvent dans leur âme, et la conscience et la formule qui leur manquent. Leur esprit et leur cœur semblent refléter, en l'éclairant, le milieu où ils vivent. C'est pourquoi nous nous reconnaissons dans leurs œuvres. Ils sont eux-mêmes et ils sont la foule ; en parlant en leur nom, ils parlent au nom de tous ; les questions qu'ils se posent, et qu'ils résolvent, sont précisément les questions que chacun aurait dû se poser, mais qu'il ne pouvait résoudre; en analysant leurs passions, ils analysent en même temps les nôtres ; en nous proposant un idéal, l'idéal qu'ils ont rêvé, ils ne font que traduire par des traits plus saillants, l'idéal confusément entrevu par le plus grand nombre des hommes. Ce sont

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donc bien des « Jiepresentative men », comme les appelle Emerson, et nulle expression ne saurait les mieux caractériser*.

C'est parce qu'ils sont « liés à nous par des liens infrangibles » et parce qu'ils représentent en quelque sorte « le génie de l'humanité », que les grands hommes ou les héros exercent autour d'eux une irrésistible influence. Cette tendance, qui porte à les admirer et à les prendre pour modèles, se manifeste de la manière la plus éclatante, et dans la vie privée, et dans la vie publique. « Effectivement ou idéalement, nous nous arrangeons pour vivre avec des supérieurs. Nous appelons de leurs noms, nos enfants et nos terres, — les rues de nos cités, et nos maisons d'éducation ;

— leurs noms sont transformés en verbes du langage, leurs œuvres et leurs effigies sont dans nos maisons, et chaqire circoustance de la journée rappelle une anecdote à leur sujet.

— La recherche du grand homme est le rêve de la jeunesse, et la plus sérieuse occupation de la virilité. — La race, pour nous, marche par leur crédit. Le fait de savoir qu'il y a dans une ville un homme qui a inventé les chemins de fer. élève le crédit de tous les citoyens, — Notre religion est d'aimer et chérir ces patrons. »

Cette tendance admirative est-elle salutaire? — Si l'on ne confond point le grand homme et l'aventurier ; si ceux-là

(1) Comme on le voit, si ces hommes nous paraissent vraiment grands et s"ils méritent notre admiration, c'est ciuils sont esscnlieilenient, humains, bien qu'ils dominent de haut la foule, et soient, par elle, considérés comme des demi-dieux. Dès lors, l'origine et le rôle que leur attribue, ici, Emerson, ne permettent point qu'on les assimile à VUbcnncnscli, au sur-lionune de Nielzsc/œ. {\oycz MenschUc/ies, allziimenschlic/tcs de Nietzsche, 1876-1877). En traduisant par sur-hinnains le titre d'Emcrson [llepvesentalire men.), ^\. Izoulet a, sans doute, voulu simplement mcllrc en relief cette idée profonde : que les héros sont les représenlanls les plus parfaits de Ihuujanité, dont nous ne sf Mîmes que des ébauches.

seuls sont jugés grands « qui habitent une plus haute sphère de pensée, à laquelle d'autres ne peuvent s'élever qu'avec effort et difficulté ; qui ont utilement servi la science et la vertu », et, par là même, contribué à l'amélioration de leurs semblables, nul doute qu'elle ne soit louable et digue d'être encouragée. En effet, elle a pour premier résultat d'élever nos regards au-dessus des petitesses et des vulgarités de la vie, de nous faire mieux apprécier les hommes et les choses, et surtout mieux choisir les objets de nos préférences et de nos aversions. Combien d'entre nous s'éprennent de futilités, s'irritent ou s'enthousiasment pour des vétilles, dépensant toute leur activité en mesquins efforts, qui mèneraient une existence plus calme, plus utile et plus digne, s'ils avaient pris rhabitude de songer moins aux opinions de ceux qui les entourent et de méditer quelquefois la vie des hommes qui leur sont supérieurs.

La vie des grands hommes offre à tous ceux qui l'étudient un idéal, un modèle qui les attirent et qu'ils chercbent, consciemment ou inconsciemment, à imiter. « Quand jetais enfant, nous dit Tolstoï, je faisais tout mon possible pour ressembler aux grandes personnes*. » Or, nous sommes, nous aussi , comme les enfants , nous voulons ressembler aux grandes personnes, c'est-à-dire à ceux qui l'emportent sur nous par la science, la force et le génie. Le choix que nous avons fait d'une carrière, le bien dont la société nous est redevable, les petites victoires que nous avons remportées sur la paresse ou sur le vice, ce qui constitue, en un mot, le meilleur de nous-mêmes, vient souvent de l'exemple qui nous a été proposé. Combien d'explorateurs doivent leur vocation à la lecture des voyages accomplis , avant eux, par de véritables héros! La gloire de Napoléon a fait germer des légions de braves, comme celle de Corneille des

(\) Michel de L'IIopital nous dit que toute sa vie il a cherché à imiter les grands hommes de Plutarque.

légions de poètes. « C'est que nous avons 1 émulation de faire tout ce qu'un homme peut faire ; c'est qu'avec les grands, nos pensées et nos manières spontanément deviennent grandes. » — Par cela même qu'il provoque notre enthousiasme et place haut nos cœurs et nos volontés, le culte des grands hommes nous prémunit contre les défaillances, et nous donne le courage de marcher sur leurs traces. Evoquant l'une des plus dures épreuves qu'il avait traversées, lui qui en eut tant à surmonter : « Je me rappelle, écrit Michelet, que dans ce malheur accompli, privations du présent, craintes de l'avenir, l'ennemi étant à deux pas (1814), et mes ennemis à moi se moquant de moi tous les jours, un jeudi matin, je me ramassai sur moi-même : sans feu (la neige couvrait tout), ne sachant pas trop si le pain viendrait le soir, tout semblant fini pour moi, — j'eus en moi un pur sentiment stoïcien, — je frappai de ma main crevée par le froid sur ma table de chêne, et je sentis une joie virile de jeunesse et d'avenir... Qui me donna ce mâle élan? Ceux avec qui je viiais chaque jour, mes auteurs favoris. J'étais chaque jour attiré davantage vers cette grande société. » — C'est là ce qu'ont bien compris tous les fondateurs de religions qui, pour exciter et soutenir l'ardeur et le zèle de leurs fidèles, ont personnifié dans les saints les vertus dont la pratique leur paraissait le plus utile; c'est là ce qu'avait bien compris Auguste Comte, lorsqu'il demandait que l'on dressât le calendrier des bienfaiteurs de l'humanité, afin que, chaque jour, la vie de l'un d'eux fût proposée à nos méditations. — Enfin, un autre avantage qu'ofire l'élude de ces modèles, c'est de nous apprendre à nous mieux apprécier nous-mêmes, et, par suite, à exagérer moins les mérites que chacun volontiers s'attribue. 11 y a longtemps que les moralistes nous ont signalé les dangers d'un individualisme excessif. 11 est si agréable de se dresser à soi-même un piédestal d'où l'on domine la foule et d'où l'on juge ses semblal)les : si agréable de se prendre « pour mesure de

toutes choses » et de croire que l'on fait toujours assez pour les autres, tandis que les autres ne font jamais assez pour nous ! Nous berçons ainsi doucement notre amour-propre, et notre orgueil et notre vanité s'en trouvent satisfaits. Mais cette satisfaction disparaît vite, lorsqu'en regard de notre image amoureusement embellie, nous plaçons celle des vrais grands hommes qui se sont illustrés, soit dans le domaine de la pensée, soit dans celui de l'action.

Nous nous rendons compte alors de notre infériorité relative, car nous apercevons ce qui nous manque; nous ne songeons plus à nous faire le centre du monde, car nous discernons mieux d'où vient la lumière qui nous éclaire... Aux sentiments égoïstes et à cette sorte de « gravitation sur soi » que nous constations tout à l'heure, succèdent peu à peu des sentiments plus élevés, plus généreux et plus humains qui nous rendent à la fois plus tolérants et plus utiles. « Les grands hommes sont ainsi, comme le dit Emerson, un collyre pour purger d'égotisme nos yeux, et nous rendre capables de voir d'autres gens et leurs œuvres. »

Si telle est l'importance du culte des héros pour l'homme, en général, combien elle doit être plus grande encore pour l'enfant ! Chez lui, en effet, l'instinct d'imitation est plus vif encore que chez nous; son égoïsme est moins profond, n'étant point réfléchi; aussi se laisse-t-il plus aisément captiver et conduire. Il se sait faible, ignorant, sans expérience; c'est pourquoi il va spontanément à ceux qu'il sait forts, instruits, expérimentés. Les grands hommes sont pour lui, comme pour les peuples primitifs, des demi-dieux; son imagination s'enflamme au récit de leurs exploits et il brûle du

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désir de leur ressembler. — Observez plulùt les enfauts lorsqu'ils organiseut leurs jeux : ils font revivre toutes les scènes intéressantes dont on leur a parlé : leurs gestes, leur attitude, leur langage, tout se transforme comme si l'âme de ces héros était venue, pour un instant, habiter en eux. Rien ne nous paraît donc plus salutaire que ces biographies auxquelles une large place a été faite dans nos écoles.

Bien choisies, et lues à propos, elles peuvent donner, sons une forme concrète, intelligible et animée, les plus hautes leçons de courage et de vertu. Les vies de Plutarque ont, pendant longtemps, servi de bréviaire aux plus grands esprits; peut-être les avons-nous trop négligées à notre époque, aussi voudrions -nous que quelque Plutarque français, puisant dans notre histoire si riche eu grands hommes de toutes sortes, fit revivre enfin, pour l'édification de nos enfants, les gloires les plus incontestées dont la France a le droit d'être fière. Les matériaux, sans doute, en seraient faciles à réunir ; et quel beau livre d'or des classes, eu les utilisant, un maître, connaissant et aimant la jeunesse, pourrait écrire!

Il nous semble que ce livre pourrait avoir plus de portée encore, car il conviendrait aux adolescents non moins qu'aux enfants.

Il est aisé, en effet, de proportionner nos récits à tous les âges et de choisir nos héros, suivant les lecteurs auxquels nous nous adressons. Celui qui saurait retenir ainsi l'esprit de la jeunesse, et, par là même, la détourner des œuvres fades et malsaines auxquelles elle se complaît, rendrait à notre pays le plus signalé service. Il aurait plus fait pour la moral isation des masses que beaucoup de moralistes réunis. — Enfin, dans nos cours d'adultes, pourquoi ne pas recourir plus souvent à celte mine inépuisable ? Craint-on de lasser son auditoire ? C'est le bien mal connaître, et l'expérience répond avec éloquence à ces préventions que rieu ne justifie. Que voulons-nous, d'ailleurs? Instruire en inléres-

sant : or, qui pourrait contester que la vie de nos hommes illustres ne présente à la fois l'intérêt le plus passionnant et la plus haute leçon de sagesse? Aussi conclurons-nous avec Emerson : « Dans les limites de l'éducation et de l'action humaines, nous pouvons le dire, les grands hommes existent pour quil puisse y avoir de plus grands hommes. La destinée de la nature est l'amélioration, et qui peut lui assigner ses limites ? C'est l'affaire de l'homme de triompher du chaos; de répandre de toutes parts, tant qu'il vit, les semences de science et de poésie, pour que le climat, le blé, les animaux, les hommes soient plus doux, et que les germes d'amour et de bienfait soient multipliés \ »

(I) Les principales biographies contenues dans les Héros de Carlyle et les Sin--IIinnains d'Emerson, sont celles de Mahomet, Dante, Shakespeare, Luther, Cromwell, Rousseau, Napoléon ; Platon, Montaigne, Gœthe, etc..

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