CHAPITRE XXII
Les inclinations supérieures. — l. De l'amour du vrai. Ses caractères : il est essentiellement actif et désintéressé. Ses effets chez l'enfant et chez l'homme. — II. Du mensonge. L'instinct du mensonge est-il inné? Opinion de La Bruyère. Critique de cette opinion. Comment s'expliquent la [ilupart des prétendus mensonges des enfants. A quel momcntapparait le mensonge. Ses principales causes : l'espièglerie, l'intérêt, la vanité, la jalousie, la méchanceté. — III. Moyens de combattre le m.ensonge. De la sincérité et de la franchise. Alceste et Philinte.
L'étude des inclinations sociales nous a montré l'iiomnie cherchant en quelque sorte à sortir de lui-même pour vivre d'une vie plus expansive et plus fécoude et élargir de plus en plus, à mesure qu'il se civilise, les cadres étroits de l'cgoïsme. L'étude des inclinations supérieures nous le montre cherchant à vivre d'une vie plus large encore et à atteindre une connaissance toujours plus étendue, une beauté toujours plus pure, un bien toujours plus élevé.
Le vrai, le beau et le bien, tel est, en efïet, le triple idéal vers lequel toutes les forces de sou être sont invinciblement attirées, et qui provoque eu lui ce triple amour d'où sont nées les plus belles œuvres de la science, de l'art et de la morale.
L'amour du vrai se manifeste par le désir plus ou moins vil de savoir et de comoreudre: mais ce désir de savoir est
L AilOUa DU VRAI. LE MENSONGE 223
loin de se confondre toujours avec l'amour du vrai. Lorsqu'elle n'est pas une simple forme du besoin d'émotions, la curiosité n'a bien souvent pour but qu'une satisfaction égoïste. Que recherchent la plupart des importuns dont les questions indiscrètes incessamment nous harcèlent ? Un aliment à leur passion du scandale, et un prétexte pour médire.
Tout autres sont les caractères de l'amour du vrai proprement dit et de la curiosité qui l'accompagne. Cet amour est d'abord essentiellement désintéressé. 11 consiste à poursuivre la vérité, uniquement parce qu'elle est la vérité, parce qu'elle est bonne en elle-même, abstraction faite de toute considération utilitaire, parce que sa possession est un bien pour nous, un bien qui nous ennoblit et nous rend plus parfaits. Cet amour est, de plus, essentiellement actif, car il nous porte à élendre déplus en plus nos connaissances et à nous attacher à nos convictions réfléchies au prix même des plus grands sacrifices.
Cet amour sincère, nous le rencontrons déjà chez les enfants bien plus tôt qu'on ne le croit d'ordinaire. Si, souvent, ils ne songent, lorsqu'ils nous interrogent, qu'à leur intérêt et à leur plaisir, souvent aussi ils cherchent à connaître pour connaître, et cela sans aucune autre arrière-pensée. Il suffit, pour s'en convaincre, de réfléchir un instant à leurs comment et à leurs pourquoi? Chez eux, également, cet amour est actif. De là cette naïveté et cette franchise qui plus d'une fois déconcertent les parents imprudents. Ce qui est vrai, leur paraît si naturel à dire, que spontanément ils le disent, alors même qu'il serait plus sage de le taire. Nous savons combien d'anecdotes curieuses et piquantes ont été recueillies à ce sujet, et quel parti en ont tiré les caricaturistes de tous les temps ! D'ordinaire les parents grondent les enfants terribles dont les paroles malheureuses leur causent des ennuis : que ne commencent-ils par se gronder eux-mêmes. On ne doit jamais dire tout haut ce que l'on craint d'entendre répéter par l'écho.
Enfin, il n'est pas rare de voir des bébés, après une faute, veuir loyalement et franchement en faire l'aveu à leur maître, alors même qu'ils savent leur petit méfp.it inconnu ; la dissimulation leur pèse, aussi lui préfèrent-ils une punition même sévère.
Chez les hommes, cet amour pur de la vérité est encore bien vivant, ({uoi qu'eu disent les pessimistes. N'est-ce pas à lui que nous devons tant de dévouements obscurs à la science, tant de sacrifices désintéressés dont nous ne connaissons bien souvent, l'étendue qu'après la mort de leurs auteurs? Sans doute, en cherchant à nous instruire, nous songeons parfois aux services que l'instruction plus tard nous rendra dans la vie; mais que de fois aussi ne cherchons-nous pas pour chercher, uniquement par amour du vrai, certains même d'avance que notre science ne nous sera d'aucune utilité immédiate ! C'est que rien n'est doux comme cet effort vers la vérité, rien n'est bon comme la joie qui nous envahit quand nous l'avons découverte et fait pénétrer un rayon de lumière dans les ténèbres de notre esprit. Le savant qui a mis au jour une loi jusqu'alors inconnue, comme l'élève qui a résolu après un long travail un difficile problème, songent-ils aux éloges qui leur seront décernés ? De telles considérations d'ordinaire n'interviennent que plus tard, lorsqu'elles interviennent; notre satisfaction du premier moment n'a aucun caractère égoïste. L'amour du vrai est donc bien au cœur de tout homme, et cet amour nous apparaît à tous comme respectable et sacré.
Mais, s'il en est ainsi, comment expliquer le mensonge ? Suivant f[uek(ues moralistes l'instinct du mensonge serait aussi naturel à l'enfant aue linsfinrl de la vérité; en lui
s'opposeraient la franchise et la dissimulation, comme l'amour du bien et l'amour du mal, comme la passion et la raison ; plusieurs même ne sont pas éloignés de penser avec La Bruyère, que les tendances mauvaises sont celles qui l'emportent, à l'origine, tant que l'éducation n'est pas inter* venue. — Nous connaissons déjà cette thèse célèbre et les «xemples nombreux sur lesquels on l'appuie ; mais que valent ces exemples? Il suffirait de les passer en revue pour ■apercevoir bien vite que la plupart d'entre eux n'ont point le sens qu'on leur donne. Et d'abord, n'est-il pas évident que, parfois, nous accusons l'enfant tout jeune de mentir, alors que simplement il joue ou il se trompe? N'oublions pas quelle est la nature de son imagination. Primitivement il ne distingue pas entre elles les images qu'il possède et que, spontanément, il objective. Pour lui, ces images ont toutes même valeur, ayant même intensité; c'est pourquoi il confond le vrai et le faux, l'apparence et la réalité.
En outre, ces images, il ne se les représente point comme soustraites à sa volonté : aussi croit-il qu'il peut jouer avec elles. Vous lui dites qu'il a tel objet sous les yeux, et il vous soutient qu'il en a un autre. Est-ce qu'il ment? Non, sans ■doute ; mais il joue avec les représentations de son esprit sans la moindre intention de tromper*. L'illusion lui est d'autant plus facile qu'il n'a pas encore du temps une notion précise et que son expérience passée est très rudimentaire. D'autres fois, nous entendons mal le langage dont il se sert et c'est pourquoi il nous paraît être mensonger. « Un jour, nous dit M. Thamin, je punis sévèrement ma fillette qui accusait faussement sa bonne de Va.\oiv frappée. Or, plus tard je compris que ce mot frapper avait pour elle un sens très général et qu'elle l'employait pour désigner toutes les causes de ses petits et grands chagrins. Frapper était doue synouynit;
(1; Explication de M. Boutroux. ' ;
TuoiiAs. L'éducat. des senlim. 15
2i'0 l'Éducation des sentiments
nou seulement de battre, mais de blâmer et de grouder'. » Je coDStatai moi-même le même fait, il y a quelques jours. Un bébé vint nous annoncer en grande confidence que se mère avait battu le domestique pour avoir brisé un vase du salon. Inutile de dire que le mot battu était pris encore, ici, dans un sens très détourné. Enfin ce que nous appelons mensonge peut tenir soit à un défaut de mémoire, soit à une exagération de l'imagination, soit à une confusion inconsciente entre la réalité et le rêve. Un élève peut, de très bonne foi, prétendre qu'on ne lui a pas donné tel conseil qu'on lui rappelle, parce quil l'a totalement oublié; comme il peut, de très bonne foi, s'attribuer des actes qu'il a simplement imaginés. Il y a du Tartariu dans toute imagination d'eufaut. Quant à la confusion possible entre la réalité et le rêve, bien que plus rare, elle se produit pourtant quelquefois. Qui de uous n'a point rêvé qu'il avait des ailes et parcouru de larges espaces en volant? Or, nous avons connu plusieurs eufauts qui, très sincèrement, nous ont affirmé qu'ils veuaieut de voler, soit dans l'escalier, soit dans la campagne, et l'impression qui en est restée à l'un deux est si forte, qu'il se la rappelle encore aujourd'bui, après trente ans passés.
A quel moment apparaît donc le mensonge et quel en est le caractère? 11 apparaît lorsque naît la réflexion, lorsque les passions s'éveillent, lorsque l'enfant peut distinguer du devoir, son intérêt et son plaisir; ce qui le caractérise, c'est iintention de dissimuler la vérité et de tromper ceux qui l'entourent. Quant aux causes qui le provoquent, elles sont innombrables • la moins grave est Vespièglerie, le désir malin d'attraper un camarade et de jouir de sa déconvenue. Il est rare que dans chaque classe on ne rencontre pas un ou deux élèves qui s'exercent à ce jeu dont les plus naïfs sont toujours les innocentes victimes. Plus coupable est le mensonge qui a
(1) Tliauiiii. De ptterorum indole, p. G3,
pour but d'échapper à une punition méritée ou d'obtenir une récompense non gagnée. C'est de beaucoup le plus fréquent, et, dans certains cas aussi, le plus explicable. Enfin il peut avoir sa source, soit dans Vorgueilet dans la vanité, soit dans la jalousie et la méchanceté. Ne pouvant se parer des mérites qu'il possède et des succès qu'il a remportés, l'enfant, volontiers, s'en attribue d'imaginaires, surtout quand, près de lui, sont des parents trop crédules qui ne cberchent jamais à contrôler ses paroles. Un tel moyen de se grandir ne saurait être assurément trop combattu ; mais c'est surtout lorsqu'il est inspiré par la méchanceté et la jalousie, que le mensonge est ha'issable et doit être attentivement surveillé, car il peut conduire à la calomnie qui, dans certains cas, est un crime. Aussi convient-il de se rappeler ce sage conseil de Montaigne : « En vérité, dit-il, le mensonge est un maudit vice; si nous en connaissions l'horreur et le poids, nous le poursuivrions à feu plus justement que d'autres vices. Nous ne sommes hommes et nous ne tenons les uns aux autres que par la parole. » Nous ajouterons qu'il importe d'autant plus de poursuivre le mensonge chez nos élèves, que les habitudes prises dès l'enfance sont les plus profondes et les plus difficiles à déraciner ensuite.
Il nous reste à examiner par quels [moyenç nous pourrons mener à bien cette tâche. Le premier est de ne jamais mentir aux enfants. S'il nous est impossible de répondre aux questions qu'ils nous adressent lorsqu'elles sont trop embarrassantes, mieux vaut encore leur montrer qu'ils sont indiscrets ou trop jeunes pour nous comprendre, que de leur donner des raisons dont ils apercevraient bientôt la fausseté. Avant tout, qu'ils nous voient toujours respecter la vérité et tenir
228 L ICDUCATIOX DES SENTIMENTS
les promesses que uous avous faites. En second lieu, dès que leur raison s'éveille, ne craignons pas de faire appel à leur franchise et à leur loyauté; ne craignons pas non plus de leur montrer tout ce qu'il y a de vil et de bas daus le mensonge et toutes les conséquences fâcheuses qu'il eutraîniaprès lui. Les convaincre est ici facile. L'expérience di; chaque jour ne nous fournit-elle pas, en effet, des exemples nombreux et de la plus haute éloquence? C'est à nous d'en profiter habilemeut afm d'en dégager tout l'enseignement qu'ils comportent. La connaissance, des motifs qui les poussent ordinairement à mentir nous est également d'un précieux secours : avec l'espiègle faut-il sévir bien fort? Nous ne le pensons pas, car il serait injuste de le rendre responsable d'intentions qu'il n'a pas ; quelques bons conseils, quelques appels à la bienveillance, faits en temps opportun, voire même quelques avis sévères, dans les cas un peu graves, suffisent d'ordinaire à le guérir de son défaut. Il ne uous semble pas non plus qu'on doive prendre au tragique les ruses d'ailleurs condamnables des enfants qui, pris de court, cherchent à atténuer leur étourderie ou leur paresse. Toutefois, eflorçons-nous de leur inspirer assez de confiance pour qu'ils n'hésitent pas à venir franchement nous avouer leur faute, préférant au mensonge même la punition. Est-ce à dire que nous devions pardonner toute faute ainsi dénoncée? Non, sans doute, car alors l'aveu n'aurait plus de mérite, et la pénitence étant trop douce inviterait à recommencer. Avec les vaniteux une rigueur plus grande est nécessaire; mais ici c'est la vanité même qu'il faut attaquer en rappelant les coupables à la modestie, en rétablissant devant tous, à l'occasion, les faits qu'ils ont dénaturés. Quant aux méchants et aux jaloux qui, d'ailleurs, sont plus rares, ils exigent une surveillance de tous les instants; c'est avec eux surtout (iii'il convient d'user de franchise, de générosité, de bonté, si nous voulons les guérir, jusqu'au jour où, constatant que ces
moyens n'ont aucune prise, nous aurons recours aux sévérités que le règlement autorise.
Ne pas mentir, cependant, ne suffit pas à ceux qui aiment vraiment la vérité; il leur faut de plus, comme nous l'avons montré, l'affirmer hautement dès que les circonstances l'exigent. Quelques philosophes prétendent même qu'ils doivent l'affirmer toujours. C'est là, par excès de zèle, singulièrement se méprendre sur notre vrai devoir. On ne saurait soutenir, en effet, qu'au nom de la sincérité et de la franchise, nous soyons tenus d'exposer à tout propos nos opinions personnelles, ou même de répondre à toutes les questions indiscrètes des importuns qui nous interrogent. Notre profession, notre intérêt le plus légitime, nous obligent souvent à taire nos impressions et nos projets. Il n'est pas davantage nécessaire, pour être un parfait honnête homme, de dire à tout venant ce qu'on pense de liii. Tout autre était l'avis d'Alceste. On connaît sa querelle célèbre avecPhilinte :
— ... Quoi ! vous iriez dire à la vieille Emilie Qu'à son âge, il sied mal de faire la jolie,
Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun?
— Sans doute.
— A Dorilas, qu'il est trop importun; Et qu'il n'est, à la cour, oreille qu'il ne lasse A conter sa bravoure et l'éclat de sa race ?
— Fort bien.
— Vous vous moquez.
— Je ne me moque point; Et je vais n'épargner personne sur ce point.
Alceste n'a qu'à demi raison. D'abord, en s'érigeant ainsi en don Quichotte de la vérité et de la vertu, il s'expose bien plus à leur nuire qu'à leur être utile; en outre, dans cette humeur atrabilaire de tous les pourfendeurs de vices, dans ces critiques sans mesure contre tout et contre tous, on craint toujours qu'il n'entre plus d'orgueil fanfaron et d'intolérance jalouse que de véritable vertu. La sagesse consiste plutôt à
230 I/KI)ri',.\TION' DES SENTIMENTS
n'être Alceste que dans les grandes choses, dans celles qui touchent réellement à Thonnôtelé et à l'honneur. Sur en point, une certaine àpreté de caractère est compréhensible et louable ; mais pour les choses futiles de tous les jours, ne condamnons pas trop l'humeur égale et facile de l'indulgent Philinte. Nous n'ignorons pas qu'il est difficile de bien faire saisir ces nuances à des enfants, de leur faire parfaitement comprendre quand ils doivent parler et quand ils doivent se taire; mais nous savons aussi, par expérience, que la tàclie n"est nullement impossible aux maîtres qui, à la connaissance du caractère de leurs élèves, joignent le tact et le jugement'.
(I) Sur les moyens d'inspirer aux enfants l'amour désintéressé de l'étude et par suite de la vérité, lire les intéressantes pages de M. Boutroux dans ses Questions de inorale et d'éducation, p. 78 et suivantes.