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CHAPITRE XXIII

ï. L'origine du jeu . Plaisirs qu'il procure et qui hâtent son évolution : plaisir de l'action libre ; plaisir de découvrir en soi des forces qu'on ignore; hors de soi, les propriétés des choses. Intervention de plus eu plus directe de rintelligence ; l'expérimentation dans les jeux. Pourquoi les jeux plaisent surtout dans la jeunesse. — H. Des jeux en commun : rôle de la sympathie et de l'instinct de domination. — III. De l'amour du risque et de Tattrait du danger. — IV. De l'organisation des jeux : rôle de l'imitation et de l'imagination. Jusqu'à quel point l'enfant est-il dupe de son imagination lorsqu'il joue? — V. Du jeu chez l'homme. — VI. Conclusion. Importance du jeu.

L'amour du jeu est étroitement uni à l'amour du vrai qu'il développe, et à l'amour du beau qui en est la forme la plus parfaite. De là son Importance toute spéciale dans la vie de l'enfant. Les moralistes, il est vrai, n'en voient d'ordinaire que les excès, et, d'une plume acerbe, très souvent le combattent; les philosophes et les psychologues facilement le dédaignent, réservant pour des sujets plus hauts leurs fines analyses; — quant aux éducateurs, sauf (les exceptions illustres, il est rare qu'ils lui accordent, dans la pratique, du moins, la place qui lui est due : de telle sorte que, ni les uns ni les autres ne lui rendent pleine justice. — Or, nous sommes persuadé qu'il en serait tout autrement, si tous consentaient enfin à l'étudier de plus près afin de le mieux connaître*.

(1) Karl Groos, dans une remarquable étude qui laisse bien loin derrière elietout ce qui a été publié sur cette question, aussi bien en France qu'à l'étranger, fait. dériver de l'instiuct tous les jeux de la période juyé-

Sous sa forme primitive le jeu nous apparaît, d'abord, comme uue simple conséquence du besoin de mouvement et l'expression la plus saillante de la grande loi du rythme vital. De l'énergie accumulée en nous pendant la période de repos, une partie, comme nous l'avons remarqué déjà, est employée à l'entretien de la vie et à son fonctionnement régulier; c'est grâce à elle que sont réparées l'usure et les pertes subies; que sont rajeunis et ranimés les organes affaiblis. Mais il est rare que dans ce travail, surtout chez les êtres jeunes, robustes, vigoureux, soit utilisée toute la force qu'ils possèdent en réserve. En eux, la sève est si puissante

nile. « Ce n'est pas, dit-il, qu'il existe un instinct général qui pousse au jeu, mais, à un moment où l'occasion d'agir sérieusement ne leur est pas encore fournie, certains instincts se manifestent en vue de l'apprentissage à faire, et ces différents instincts deviennent de la sorte différents jeux. » « Le jeu est donc le fonctionnement des instincts sans motif apparent sérieux... On a envie de leur donixer salis faction, et cette envie se renforce en jouant. »

La variété des jeux que recherchent les animaux et les enfants de sexes différents, s'explique en partie par la variété des instincts héréditaires, et en partie par lintelligcnce plus ou moins développée qui les accompagne : « 11 est à remarquer, en effet, que les instincts qui se manifestent dans les jeux, entraînent des modifications psychiques d'une certaine importance, et que les jeux sont essentiellement en rapport avec le développement intellectuel. » — Quant au rôle des jeux, il est immense : ce sont eux qui préparent l'être vivant a remplir toutes les tâches qui lui incomberont plus tard ; ils lui aprennent « à utiliser le plus parfaitement possible ses propres organes et à devenir maître de son corps ; à exercer un empire complet sur les moyens de locomotion dont il dispose, a atteindre habilement sa proie, à échapper à ses ennemis, à lutter vigoureusement contre ses adversaires. • En un mot, les jeux favorisent le développement de l'intelligence, au détriment de l'instinct qui leur a donné naissance. — «La période juvénile est donc instituée en vue des jeux. Les animaux ne jouent pas parce qu'ils sont jeunes et gais, mais ils ont une jeunesse parce qu'il faut qu'ils jouent. • {Die Spiele dcr Thiere, lena, 189G, 1 vol. gr. in-8, 359 p. Cf. ch. n.) Un verra dans quelle mesure notre explication se rapproche de celle de Gross. — Cf. sur ce même sujet : Ueber die Reize des Spieles, de Lazarus (Berlin, I88li) ; Le dévcloppemenl psycholofjique de l'enfanl, de Sikorski (Revue philos<)pliiquc, t. XIX, p. 241, 403, y33) ; Jl r/uioco nella psycltoloifta e nella pedayof/ica, de Colozza (Turin, 1895) ; L'âme de l'enfanl, de Preyer (Félix Âlcan, éd.) ; L'évolulion inlcllecluelle de l'enfant, de Compayré (Hachette, 1893, ch. xii) ; La psycholofjie des sentiments, de Ribot (ch. x, p. 3*J2).

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qu'elle ne saurait ainsi s'épuiser entièremeut. Une certaine quantité, quantité souvent importante, reste disponible qui a l)esoin de se déverser au dehors. De là les mouvements désordonnés de l'enfant, de là ses cris plus ou moins articulés, poussés sans but et sans motif apparents. Il crie pour crier, s'agite pour s'agiter, librement, bruyamment, « pour le seul plaisir >. C'est précisément à cet exercice de l'activité libre, à cette dépense d'énergie eu quelque sorte superflue, dépense faite uniquement pour la joie de la faire, sans aucune considérations utilitaire ou morale, que convient le nom de Jeu.

Pour bien comprendre comment cette activité évolue et se modifie, quelles formes elle revêt et de quels empiétements elle est capable dans la vie, il suffira d'observer avec soin quelles facultés elle met en œuvre, quels plaisirs elle procure, à quels besoins factices ou naturels, de plus en plus elle satisfait.

Or, ce qui nous frappe en premier lieu, c'est que le jeu procure à l'enfant, même tout jeune, non seulement ce plaisir qui suit, comme le remarque Aristote, le déploiement normal de toute activité, mais encore, cette joie toute spéciale qui accompagne la découverte d'un pouvoir ignoré, d'une énergie bien vivante que l'on ne soupçonnait pas en soi. — Ecoutez plutôt le bébé, lorsqu'il est seul, le matin, dans son petit nid, les rideaux entr'ouverts, et que, paisiblement, il gazouille. N'est-il pas évident qu'il se complaît à ce murmure dont il s'enchante ? — Mais voici que, tout à coup, une note différente des autres et plus aiguë se fait entendre : aussitôt, l'enfant s'arrête surpris, comme à l'apparition d'un phénomène inconnu... ; puis, promptement rassuré, il reprend son chant, cherche et retrouve la note qui vient de l'étonner, tout heureux de pouvoir la reproduire à satiété et de savoir qu'il le peut. — Lorsqu'il commence à marcher et à sauter, ce sont, à chaque instant, des découvertes semblables. A-t-il, volontairement ou non, glissé de sa petite chaise à terre,

^?/t L EnrCATIOX DES SENTIMENTS

ol le choc qu'il reçoit le laisse quelques secondes interdit; mais, comme il n'a point soullert et que l'émotion éprouvée t'sl neuve, le voilà qui remonte sur son siège, en redescend, y remonte encore, tout entier à ce nouveau jeu. Le plaisir (jue lui causent ces surprises, et, surtout, la conscience de sa force et de son adresse qui lui sout ainsi révélées, est si vif <|u'il veut le varier et le renouveler le plus possible. Aux exercices réguliers, il préfère les courses folles, les bonds, les cris extraordinaires. En promenade, par exemple, aller <run pas mesuré est, pour lui, un supplice : la monotonie de la marche le fatigue et l'endort; aussi, avec quel art, il sait lagrémenter, tantôt faisant de grandes enjambées comme les hommes, tantôt franchissant d'un élan prodigieux... un microscopique caillou, tantôt allant à pieds joints, tantôt à cloche-pied, en attendant la première occasion favorable d'escalader un tas de pierres ou de monter sur un talus. — Si multiples sont ces jeux qu'ils ne laissent pas un muscle au repos; chacun d'eux est, pour l'enfant qui s'ignore, comme une révélation de sa puissance. Jouer, c'est donc bien, pour nos bébés, explorer leurs organes, se sentir vivre, ct^gràce à la joie qui en résulte, tendre vers une vie de plus en plus intense et complète .

Mais le jeu ne procure pas seulement à l'enfant l'occasion de se connaître, il lui procure, en môme temps, Voccasion de connaître les objets qui l'entourent, d'où une source intarissable d'émotions qui viendront stimuler sans cesse sou activité libre. C'est que, pour cet hôte d'hier, tout, dans le inonde, est nouveau : il vit au milieu d'une féerie perpétuelle : ses yeux, ses mains, tous ses sens sont à la fois sollicités par les impressions du dehors :

Tout dans l'immuable nature Est miracle aux petits cnfauts',

(1) Anatole France. Le Livre de vmn nmi.

et ce sont précisément ces miracles qu'instinctivement, d'abord, volontairement ensuite, ils s'eflorcent d'expliquer à mesure que s'éveille leur intelligence et que s'allermit leur réflexion, — Lorsqu'ils tournent et retournent leurs jouets en tous sens, tantôt les portant à leurs lèvres, tantôt cherchant à les briser; lorsqu'ils jettent dix fois de suite à terre le hochet que, dix fois, la mère relève pour le leur rendre; lorsqu'ils font, dans leur bain, plonger et replonger, d'une main un peu fébrile, le cygne qui toujours surnage, c'est aux propriétés mêmes de ces objets qu'ils s'intéressent; c'est à accroître leur petit savoir qu'ils travaillent, se renseignant ainsi, peu à peu, sur la distance, la résistance, la sonorité, la couleur des choses à leur portée. L'activité organique semble donc, ici, reléguée au second plan; elle n'est qu'un auxiliaire de l'activité intellectuelle, et plus celle-ci est satisfaite, plus le jeu est attrayant.

Dans certains cas même, ce jeu présente tous les caractères d'une expérimental/ion véritable, et c'est alors que le rôle de liutelligence est tout à fait manifeste. — L'enfant a fait des découvertes, eu lui et hors de lui, et ces découvertes lui ont procuré du plaisir, mais, comme s'il craignait, soit d'oublier ce qu'il a appris, soit de s'être trompé, il aime à reproduire les mêmes actes pour voir si les mêmes conséquences en résulteront. Elles sont si fugitives, en effet, la plupart des images venues des sens, qu'à peine formées, elles tendent à disparaître, effacées, d'ailleurs, les unes par les autres; en les faisant renaître, l'enfant les grave dans sa mémoire et rend possible leur comparaison d'où naissent ses prepiières ébauches de raisonnement. Que de fois ne l'avons-nous pas surpris devant un dessin, un livre, un objet brillant, ouvrant et fermant les yeux tour à tour, à des intervalles rapprochés, comme s'il tenait à provoquer une série d'images successives, propres à se contrôler et à se fortifier ? — De même encore, lance-t-il, pour la première fois, une pierre

dans UD. étang? S'il remarque les ondes qui, tout à coup, surgissent, fuyant en quelque sorte les unes après les autres, il voudra certainement les voir se reformer, dès qu'elles auront disparu; et si sa pierre est tombée, non plus simplement dans l'eau, mais au milieu de canetons elTrayés, il aura hâte de pouvoir en lancer une seconde, puis une troisième, afin que se reproduise leur envolement précipité.

Chez la plupart des animaux il serait facile de relever beaucoup de faits analogues. Qui n'a pris plaisir, par exemple, à suivre du regard les mouvements si gracieux et si souples du chat qui, prestement, de ses ongles acérés, grimpe à la tapisserie du fauteuil et, du haut du dossier, examine, inquiet, le siège qu'il vient de quitter; ses rondes fantastiques pour saisir à la volée sa queue empanachée; ses ruses et ses bonds pour chasser et reprendre le liège qui fuit sur le parquet où se balance à l'extrémité d'un long fil ? Qui n'a remarqué également le lévrier tout jeune qui, une fois en liberté, se replie sur lui-même, saute, entreprend des courses désordonnées à travers prairies et massifs, mordillant la main de son maître, au passage, comme il mordille et les branches des arbres et les cailloux du chemin? Ne fait-il pas, lui aussi, des expériences, lorsqu'il s'amuse à mettre en fuite les bandes d'oiseaux ou les troupeaux de moutons qu'il rencontre, tout interdit quand, par hasard, un bélier lui tient tète, prêt à livrer bataille? Nul doute qu'à tous ces exercices nos joueurs ne prennent un plaisir extrême et que ce plaisir ne soit dû, non seulement au déploiement normal de leur activité, mais surtout à la découverte, en eux et hors d'eux, de propriétés et d'énergies jusqu'ici insoupçonnées.

D'où vient maintenant que les jeux dont nous avons parlé, et principalement les jeux physiques, n'ont ordinairement de charme que dans les premières années de la vie? De ce que, sans doute, dans l'enfance, la sève est plus abondante et plus débordante; mais aussi de ce que les préoccupations uli-

litaires et morales ne viennent pas la dériver à leur profit. Eu outre, à un âge plus avancé, ces jeux ne conduisent plus guère à d'intéressantes découvertes, tous nos pouvoirs nous étant connus ou à peu près, tous les mouvemeuts possibles de l'organisme ayant été expérimentés. Quant aux jeux où l'activité de l'esprit est plus directement engagée, ils ne conservent leur attrait, même pour nos bébés, que s'ils se renouvellent. L'attention soutenue, en eflet, les fatigue; les mêmes efïorts, en se répétant, les épuisent; il leur faut de l'inédit, de l'imprévu et, comme tout, autour d'eux, les sollicite, leur esprit constamment en éveil aime à sauter d'un objet à l'autre, semblable à l'oiseau qui saute de branche en branche, sans s'appuyer longtemps sur aucune.

Lorsque Tenfant, au lieu de jouer seul, joue avec des camarades de son âge, beaucoup plus vive est sa joie et beaucoup plus durable. C'est qu'alors, en vertu des lois bien connues de l'imitation et de la contagion physiques et morales, le plaisir des uns se reflète, en quelque sorte, sur le plaisir des autres, et toutes leurs activités en éveil mutuellement s'échauffent et s'enflamment. Au plaisir déjà très complexe que nous avons analysé, s'ajoute ici un plaisir d'ordre nouveau, un plaisir soda/; et, à l'amour du moi, consciemment ou inconciemment, se mêle l'amour d'autrui. Ainsi s'expliquent cette fleur de gaîté que nous aimons à admirer dans nos réunions d'enfants; la joie communicative qui s'en dégage; l'impatience de tous ces petits lutins, dès qu'ils se trouvent ensemble, à organiser leurs jeux favoris ; leur entrain, leur ardeur infatigables à les poursuivre de longues heures durant. Ils vivent bien, en ces moments de liberté, d'une vie plus complète qu'à l'ordinaire, et, aussi, d'une vie

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plus impersonnelle. Ou dirait que leurs émotions agréables se fondent, en s'exaltant, et se renouvellent sans cesse, toujours plus attirantes et plus fraîches. Lorsqu'ils ont goûté le charme de ces jeux eu commun, il est rare que nos bébés ne se détachent pas des autres. Ils éprouvent le même besoin de jouer qu'autrefois, mais de jouer avec des amis qui les stimulent, les entraînent, agissent, pensent, luttent avec eux. C'est pourquoi, si les compagnons de leur âge font défaut, ils s'ingénient à en créer qui les remplacent. Ils s'adressent, d'abord, aux animaux, à ceux qu'ils jugent les plus aptes à les comprendre et qui leur ressemblent le plus. Quelles belles parties de courses, plusieurs d'entre nous se rappellent, avec le gros chien de la maison qui savait si bien lire dans notre regard, deviner nos pensées, et, docilement, se prêter à nos plus étrauges caprices! Enfin, si ces compagnons, à leur tour, manquent, l'enfant n'a plus qu'une ressource, c'est d'animer, par l'imagination, les objets familiers qui l'entourent, de leur prêter la vie, le sentiment et la raison, et c'est ce qu'il fait aussitôt. Ainsi se peuple sa solitude et le jeu lui redevient agréable...

Ce qui contribue puissamment à rendre les jeux en commun si séduisants pour tous, c'est, outre l'instinct de sociabilité, qui se rencontre chez tous les vivants, Vinstinct de domination qui ne peut guère s'en séparer. Gardons-nous de croire, en efïet, que, dans leurs réunions, l'individualité de nos joueurs complètement s'elïace. Si elle semble disparaître, un instant, dans le feu de l'action, elle ne tarde pas à reparaître et à s'affirmer, à s'affirmer même parfois avec une autorité singulière. C'est que chacun sent bien vite s'éveiller en lui le secret désir de vaincre et de surpasser ses amis qui deviennent des rivaux. Tout à l'heure le jeu leur fournissait l'occasion de constater qu'ils étaient forts, adroits, intelligents; maintenant il leur fournit celle de constater s'ils sont plus intelligents, plus adroits et plus forts; or, rien n'enivre

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comme cette joie toute spéciale que donnent le triomplio dans la lutte et l'espoir de triompher encore. L'influence de ce mobile est déjà manifeste chez les animaux. Lorsqu'ils jouent entre eux, il ne leur suffit pas de courir, ils veulent arriver au premier rang; de se poursuivre, ils veulent se dépasser; de lutter, ils veulent avoir le dessus, et si le mémo est toujours battu, il n'est pas rare que, mécontent, il abandonne la partie. Nos bébés, grands et petits, n'agissent pas autrement. Quelles discussions souvent passionnées s'élèvent pour savoir qui, des joueurs, remplira le rôle de conducteur ou celui de général; qui commandera en maître, investi d'une autorité provisoire, à ses camarades dociles et soumis ? Quelles discussions encore pour savoir si, vraiment, à la course, tel champion a bien touché le but ; au jeu de billes, si le gagnant n'a pas enfreint les règles établies? Dans les jeux où l'esprit a une plus large part, dans les charades, par exemple, n'est-ce pas à qui aura le plus beau rôle, à qui attirera le plus l'attention, à qui obtiendra le plus d'éloges? Ainsi ce petit monde nous ofïre déjà l'image raccourcie du grand, avec ses petites intrigues, ses petites ruses de guerre et ses petits mensonges; mais ici, heureusement, tout se termine d'ordinaire, par une réconciliation générale. Pour celui que la chance favorise ou que sa force et son adresse mettent fréquemment en relief, le jeu offre bientôt un attrait irrésistible, surtout lorsque le triomphe n'est pas trop facile, et qu'il exige une lutte assez vive contre des rivaux sérieux. Pour celui au contraire, qui ne se distingue jamais, ou qui n'obtient que des rôles effacés, le jeu devient vite une fatigue, un ennui, quelquefois même une peine. Cette loi, cependant, n'est point sans exception. Parmi nos enfants, — comme parmi les hommes encore, — il s'en trouve, en effet, qui, bonnement, simplement, sans rancune, acceptent volontiers tous les emplois qu'on leur laisse. C'est avec la même bonne grâce placide qu'ils feront la manœuvre, en simples soldats.

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ou qu'ils porteront sur leur dos le cavalier qui les conduit; ceux-là sont peut-être les plus sages; ils feront le bouheur des autres dans la vie.

Les analyses qui précèdent nous aideront à comprendre l'intervention dans nos jeux d'un autre facteur trop souvent nés^UgéiVamour dujisqueonVattrait dudanger. — « L'homme disait Cliarron, entreprend sans cesse et remue besogne nouvelle; il est constamment agité de soins et pansements, non seulement inutiles et superflus, mais espineux, pénibles et dommageables. ■» Or, sur ce point, il semble bien que l'enfant ressemble à l'homme, et nous pourrions presque ajouter l'animal à l'enfant. Les soins superflus ajoutés aux soins utiles ne suflisent pas à occuper toute leur énergie ; ils aiment encore « les soins espineux », le danger les séduit, le risque à courir les attire.

Pour montrer jusqu'où peut aller cet amour du risque chez les animaux, qu'il nous suflise de reproduire ce curieux récit d'un voyageur au Cambodge : « Une troupe de singes vient-elle à apercevoir un crocodile, le corps enfoncé dans l'eau, la gueule grande ouverte afin de saisir ce qui passera à sa portée, ils semblent se concerter, s'approchent peu à peu et commencent leur jeu, tour à tour acteurs et spectateurs. Un des plus agiles, ou des plus imprudents, arrive, de branche en branche, jusqu'à une distance respectueuse du crocodile, se suspend par une patte, et, avec la dextérité de sa race, s'avance, se retire, tantôt allongeant un coup de patte à son adversaire, tantôt feignant seulement de le frapper. D'autres, amusés par ce jeu, veulent se mettre de la partie; mais les autres branches étant trop élevées, ils forment la chaîne en se tenant les uns les autres suspendus par les pattes; ils se

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balancent ainsi, tandis que celui qui se trouve le plus rapproché de l'animal amphibie le tourmente de son mieux. Parfois, la terrible mâchoire se referme, mais sans saisir l'audacieux singe; ce sont alors des cris de joie et des gambades ; mais parfois aussi, une patte est saisie dans l'étau et le voltigeur, entraîné sous les eaux avec la promptitude de l'éclair. Toute la troupe se disperse alors en poussant des cris et des gémissements ; ce qui ne les empêche pas de recommencer le môme jeu quelques jours, peut-être même quelques heures après *. »

Observons maintenant nos enfants : grand-père a gravement posé sur son genou sa main toute large ouverte et bébé prend son élan. — Il faut frapper, mais frapper sans se laisser

prendre; aussi que de ruses, que de feintes ! La menotte

potelée échappe-t-elle à la grosse main qui se referme

trop tard, et la joie éclate bruyante, et le rire de bébé s'égrcnne en notes vives et perlées. La menotte est-elle saisie, et bébé est tout confus. — Voyez encore sur le parquet de la chambre maître bébé et son chat, l'un avançant le doigt, l'autre avançant la patte; l'un excitant et provoquant l'autre; bébé a peur d'être griffé, minet a peur d'être pris. Tous les deux savent bien que le danger n'est pas très grave, mais il y a danger, il y a risque à courir; la patte prise est souvent serrée un peu fort, et le doigt se retire parfois avec une estafilade; mais il est bon de chercher à y échapper, de se risquer, et c'est pourquoi l'on joue.

Plus vive encore est l'émotion, plus vif aussi est l'attrait, lorsqu'on a signalé le danger à l'enfant et lorsqu'on lui a défendu de s'y exposer. Nous ne laissons échapper aucune occasion de lui rappeler, par crainte des chutes graves, qu'il ne doit point courir aux versants des fossés, grimper aux arbres et aux échelles, marcher sur les parapets, et, dès qu'il se sent libre de notre surveillance importune, il se hâte d'en-

(1) Cité par Guyau. La morale sans obligation ni sanction. Félix Alcan, éd.

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f reindre nos recommaudatious trop prudentes. — Nous savons combieu il aime à visiter, avec son père, les animaux du Jardin des Plantes ou quelque ménagerie de passage. Or, dans ces ménageries, défense formelle est faite à tous les visiteurs d'exciter les prisonniers en cage; le père en a informé son fils, ajoutant même, pour plus de sûreté, quelque menace à ses conseils. Détourne-t-il la tête, et notre imprudent espiègle de glisser aussitôt son bâton à travers les barreaux» heureux s'il peut faire bondir vers lui et gronder le lion ou la panthère. L'idée seule du danger qu'il faitnaitreetqu'il brave aiusi, lui cause un délicieux frisson. Ce frisson, cette joie de la peur ont une telle séduction pour nos bébés qu'ils les recherchent par tous les moyens. « Louisette, nous raconte Paul Marguerite, en parlant d'une de ses petites amies, Louisette disait à son camarade Gontran : — Attends, tu vas te cacher et me faire bien peur », et elle frissonnait à l'idée qu'une main pouvait lui happer le pied, le soir, quand elle grimperait dans son lit. » — Ce qui plaisait le plus à beaucoup d'entre nous, quand nous étions à l'âge de Louisette et de Contran, et quand, d^ns nos jardins féeriques, nous jouions les rôles de Robinsou, du Petit Poucet ou de Barbe Bleue, n'était-ce pas daiïronter les dangers que créait notre imagination, et au-devant desquels nous nous avancions avec une crâne bravoure ?

Et pourquoi ce plaisir, pourquoi cet attrait ?

Ils s'expliquent en grande partie par ce simple fait que l'acte dangereux, périlleux, avec la part d'inconnu qu'il renferme, ofïieà noire activité l'occasion de se dépenser et de se dépenser sans but précis, simplement, « pour voir ». Il nous est agréable de sentir en nous le pouvoir de disposer de notre énergie, d'entreprendre du nouveau, d'explorer l'inexploré; de nous mesurer avec des ennemis réels ou fictifs, d'alTirmer uoire lorce, notre adresse, notre personnalité.

Désobéir même n'est-ce pas s'opposer à autrui, attester son

indépendance, se prouver à soi-même et aux autres qu'on est libre? Ces raisonnements un peu subtils, nos bébés, évidemment, ne les sauraient formuler, mais nul doute qu'ils ne les fassent. Ils n'analysent pas, comme nous, ils ne dissèquent pas leurs sentiments et leurs pensées, car tout se produit dans le demi-jour d'une conscience naissante, mais ces sentiments et ces pensées doivent être beaucoup moins simples, en réalité, que nous le supposons d'ordinaire. Ce qui est plus probable, comme le soutient Wundt, c'est que la plupart d'entre eux, sinon tous, ne sont que des résultantes de jugements plus ou moins complexes et de raisonnements inconscients ^

Examinons maintenant comment l'enfant procède dans l'organisation de ses jeux, et par quels moyens il arrive, en les variant sans cesse, à se procurer toujours quelque émotion nouvelle.

Le premier des moyens auxquels il a recours est l'imitation. Il s'imite d'abord lui-même, comme nous l'avons montré : il s'imite en reproduisant un cri qu'il a spontanément poussé; il s'imite en refaisant les exercices qui, déjà, lui ont causé quelque surprise, accompagnée de plaisir. — Il imite en même temps les autres. Voit-il écrire et il veut écrire; entendil chanter et il chante, comme il pleure avec ceux qui pleurent„ Dans ses jeux se reflètent, même avec leurs défauts, les milieux où il grandit. Lorsqu'ils habitent une garnison, c'est au soldat de préférence qu'aiment à jouer nos bébés, et c'est merveille de les voir, ces guerriers à jambes courtes et à

(1) Aux différents plaisirs dont l'analyse nous a révélé la présence, dans l'amour du jeu, il faudrait, pour être compleL, ajouter Vémotion . esthétique, qui, dans certains cas, vient stimuler notre activité et en diriger les manifestations extérieures. C'est sous l'inlluence de cette émotion que l'homme a créé l'art ; mais alors le jeu revêt des caractères tout spéciaux, dont nous nous occuperons plus tard. (Cf. ch. De Vamour du beau.)

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pantalons fendus, présentant les armes, ou chevauchant, sans trembler, leur bâton devenu quelque fringant coursier. — Son père est-il fumeur, et Bébé prend plaisir à le singer en cachette, comme sa sœur prend plaisir à imiter leur mère, en berçant sa poupée. Remarquons toutefois que les personnes qu'ils cherchent à imiter surtout, ce sont les personnes qu'ils aiment le mieux et qui leur paraissent supérieures en intelligence et en force. Se modeler sur elles, n'est-ce pas se grandir, faire effort pour acquérir des qualités qu'on n'a pas encore, se faire illusion à soi-même sur sa propre valeur? Et ici nous voyons reparaître cet instinct dont nous avons parlé et qui nous porte à nous rehausser à nos propres yeux et à vouloir dominer. — Enfin, l'enfant n'imite pas seulement dans ses jeux ce qu'il a vu et directement perçu, il imite encore tous ceux dont il a lu ou dont on lui a raconté l'histoire. Il imite Charlemagne, il imite Napoléon, il imite Robinson Crusoé.

Après avoir étudié la Vie des Saints, Pierre Nozière, comme autrefois Bernardin de Saint-Pierre, ne rêve que prières et mortifications, et son plus ardent désir est de se faire ermite, au Jardin des Plantes*. Qui de nous ne se rappelle quelque projet aussi sage, formé dans son enfance ? — C'est alors qu'apparaît cette inspiratrice par excellence de tous les jeux, cette magicienne incomparable qu'on appelle l'Imagination.

Grâce à l'imagination, le jeu transforme bientôt l'imitation en création. En effet, il est rare que l'enfant se borne à reproduire simplement ce qu'il voit faire ou ce qu'il entend dire : il brode sur ces données de l'expérience, combine, invente, exagère, transfigurant tout, animant tout, dramatisant tout. L'univers devient, pour lui, un immense théâtre où la poupée converse avec l'ogre; où tout les objets, même les plus vulgaires, sont d'infatigables acteurs. J'ai un petit ami qui,

(i) Anatole France. Le Livre de mon ami.

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chaque jour, fait la classe aux animaux de sa méuagerie, interroge avec le si^rieux d'un vieux maître, le lion, léléphaut et le siuge sur les déclinaisons latines ; donne des notes à chacun d'eux, et forme des vœux très sincères pour le snccès de ses élèves. Maintes fois nous croyant, à torf, sans doute, plus sages que lui, nous nous sommes elîorcés de lui montrer la vanité de ses efïorts. Il ne nous a pas compris. C'est cette aptitude à dramatiser les jeux que caractérise si bien Anatole France, dans ce dialogue sténographié qu'on nous permettra de reproduire : « M'"^ Yvonne reçoit ses poupées. C'est son jour... Elle parle pour ses visiteurs aussi bien que pour elle-même. Elle fait les demandes et les réponses. — Comment allez-vous, Madame? — Très bien, Madame. Je me suis cassé le bras en allant chercher des gâteaux ; mais c'est guéri. — Ah ! tant mieux! vous prendrez bien une tasse de thé avec de la crème. — Avec du lait, si cela ne vous fait rien, parce que le lait c'est naturel, et la crème, les cuisinières la font dans un petit pot. Et elles 3 mettent des choses! — Et comment va votre petite? — Elle a la coqueluche. — Ah ! quel malheur ! Elle tousse ? — Non ; c'est une coqueluche qui ne tousse pas. — Allez-vous au théâtre? — Tous les soirs. — J'étais hier à l'Opéra, mais Polichinelle n'a pas joué parce que le loup l'avait mangé. — Moi, Madame, je vais au bal tous les jours. — C'est bien amusant. — Oui, je mets une robe bleue et je danse avec des jeunes gens. Ils sont très polis, surtoutles colonels... » Etla fillette poursuit ainsi son dialogue en zigzag, tout aussi affairée que sa maman elle-même dans son salon. — Que l'on ne dise donc plus que toutes les fées sont mortes : c'est là une grosse erreur ! Elles vivent encore, tout aussi ingénieuses et tout aussi puissantes que par le passé ; seulement, c'est dans l'àme et dans l'âme seule de nos bébés qu'aujourd'hui elles habitent. — Pendant que Petit-Pierre, les pieds dans le sable, entasse péniblement, de ses mains malhabiles, la boue et le

gravier, nous n'apercevons, nous, qu'un abominable mortier, sans solidité et sans grâce. Pour Petit-Pierre qui sait voir ce que nous ne voyons pas, qui vit dans un monde où nous ne pénétrons plus, c'est un beau château-fort qui se dresse devant lui ; ici sont les meurtrières, là sont les créneaux, à droite les soldats qui se défendent, à gauche les ennemis qui attaquent..; puis, la bataille commence, les pans de muraille se détachent et tombent, la lutte s'anime de plus en plus et, finalement, il ne reste que des ruines!.. Tout cela, Petit-Pierre l'a contemplé; tout ce drame.il l'a vécu, et, sur son visage animé, on aperçoit encore les traces de son émotion.

Dans ces fictions et dans ces jeux, il est deux faits qui plus spécialement nous frappent. Le premier est l'habileté de nos bébés à saisir, parfois même à créer, des analogies lointaines entre les phénomènes du monde sensible et ceux du monde moral. C'est grâce à cette habileté qu'ils personnifient les qualités etles défauts, les vices et les vertus, soit dans les animaux qu'ils connaissent, soit dans des êtres imaginaires, et qu'ils savent interpréter, à leur manière, les contes, les fables et les allégories dont la moralité véritable est plus ou moins dissimulée. — Le second est cette sorte d'intuition soudaine qui leur fait immédiatement entrevoir les moyens les plus sûrs d'atteindre le but qu'ils poursuivent. De là, ces adroites ruses qui leur assurent le succès dans la lutte; delà, tous ces procédés ingénieux pour varier leurs amusements et réaliser leurs projets. Ce sont précisément ces qualités qui, en se développant plus tard, formeront des ouvriers industrieux, peut-être des écrivains ou des inventeurs de génie.

Il resterait à se demander jusqu'à quel point l'enfant est dupe des fictions qu'il imagine et des drames qu'il crée; mais qui pourrait dire ici où, p our lui, se séparent la réalité et le rêve, l'illusion et la vérité? N'est-ce pas précisément de l'impuissance où il se trouve de les distinguer nettement, que naît cet invincible attr ait qu'il ressent pour le jeu? Les notions

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qu'il a des choses sont encore si vagues, si confuses et si imprécises ; il a si peu vécu et si peu comparé, que la plupart des images ont à ses yeux même valeur, ayant même intensité : de là l'extrême liberté dont il jouit. Il joue avec les représentations que lui fournit sa mémoire, comme il joue avec celles que lui fournissent les sens, les mêlant, les confondant, formant de leur union les conceptions les plus étranges, sans que l'expérience acquise et la raison puissent intervenir pour protester trop haut. Elles protestent d'autant moins, qu'il n'a du temps et de la durée qu'une conscience très imparfaite; le passé existe si peu, en effet, pour nos enfants toujours impatients d'agir et de connaître, et sollicités sans cesse par des sensations nouvelles ! De telle sorte qu'ils semblent vivre aux confins d'un monde réel et d'un monde imaginaire, ne sachant jamais au juste sur lequel des deux le caprice les emporte et parfois les égare. — Dans son berceau bien douillet la fillette avec soin dépose sa poupée pour qu'elle puisse, comme elle, se reposer la nuit, mais croit-elle à ce sommeil ? — Qui le sait ? Ce qu'il y a de certain, c'est que le jour où elle n'y croira plus du tout, ce jeu cessera de lui plaire.

Jusqu'ici nous nous sommes bornés à étudier le jeu chez l'enfant ; or, il serait facile de se convaincre que, chez l'homme, il revêt les mêmes caractères, répond aux mêmes besoins, et, nous pouvons ajouter, donne naissance aux mêmes défauts.

Beaucoup de jeux, sans doute, recherchés des enfants, n'ont plus d'attrait pour nous et nous en connaissons les raisons principales : mais parmi ceux qui nous plaisent encore, analysons l'un des plus connus, et voyons par quel charme il nous appelle et nous retient. Soit le jeu d'échecs par exemple. Pourquoi compte-t-il toujours tant de fervents

de tout âge ? Les hommes le recherchent, d'abord s'ils sont oisifs, parce qu'il leur fournit l'occasion d'occuper leur temps et de sortir enfin de l'indolence qui leur pèse. Jouer, en eflet, c'est agir, c'est se procurer des émotions et se donner au moins l'illusion de la vie. Ce besoin de se sentir vivre et d'être ému est, d'ailleurs, si profond que nous préférons encore des émotions pénibles à la torpeur de l'inaction. Si les hommes, au contraire, sont des laborieux chargés d'occupations nombreuses, ils recherchent le jeu parce qu'il les délivre de leur soucis forcés, les repose de leurs fatigues, leur rend, enfin, la liberté. Ainsi s'explique que des sages eux-mêmes aient cru bon, dans leur vie, de faire au jeu sa place. Ne savons-nous pas que Kant, entre deux chapitres de ses Critiques, trouvait aux parties d'hombre un plaisir des plus vifs, et que, chaque soir, Hegel, jouait avec ses amis ? Ainsi s'explique encore pourquoi le jeu n'est agréable que s'il est désiré : dès qu'on nous l'impose, il devient une peine ; au lieu de reposer, il lasse ; au lieu de distraire, il ennuie. — Les hommes aiment aussi le jeu non seulement parce qu'il leur permet de s'exercer pour s'exercer, de tenter des expériences et des combinaisons nouvelles, mais parce qu'ils espèrent l'emporter dans la lutte, et se montrer à la fois les plus habiles et les plus forts. Jouent-ils simplement « pour l'honneur *, le succès les réjouit, la défaite les irrite, et cette irritation devient parfois si forte qu'elle éclate au dehors et revêt tous les traits d'une incompressible colère. — Ils aiment à jouer encore à cause des surprises et de l'imprévu qu'ils attendent, à cause du hasard qu'ils affrontent ; qui peut prévoir celui que favorisera la chance ? Il y a donc un risque à courir, et lorsque le jeu est intéressé, ce risque est parfois des plus graves ; c'est alors que le joueur s'anime et s'exalte, entraîné par une véritable passion. Remarquons bien, cependant, que ce qui le séduit et l'enivre, dans ce cas, c'est moins le gain lui-même que le sentiment très complexe

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dû à l'espoir de l'obtenir et à l'angoisse de le perdre, et hi preuve qu'il en est réellement ainsi, c'est que tout autre moyen beaucoup plus sûr et plus prompt d'accroître sa fortune, le laisserait peut-être froid et indilïérent; pour le vrai joueur le gain n'est donc, en définitive, qu'un stimulant énergique propre à rendre le jeu plus désirable et plus désiré. Celui que le gain seul occupe, ne saurait prétendre qu'il joue, au sens rigoureux du mot ; il exerce un métier, el encore un des moins estimables et des plus dangereux. Endii. il est un dernier fait dont nos explications rendent compte, c'est de la superstition naïve de tant de joueurs acharnés. Ils sont plus nombreux qu'on ne le pense ceux qui, avant do fuir vers la salle de jeu, ajoutent foi aux présages, ou soigneusement dissimulent quelque fétiche porte-bonheur. Ontils frôlé du coude quelque pauvre bossu, trouvé une médaille, vu quelque moucheron au globe de leur lampe, et ils vont tout heureux, confiants dans le succès ; ont-ils vu, au contraire, sur le mur de leur chambre quelque araiguée bien noire, ou entendu le cri d'une seule corneille, et, d'avance, ils se croient battus. — Or, cette foi superstitieuse, illogique, insensée, n'est-elle pas dans l'honime mùr, comme une survivance de l'enfant qui autrefois croyait, lui aussi, aux fées et. aux talismans ? Et combien elle était plus raisonnable, plus poétique surtout, cette croyance de nos bébés, et combien ses magiciennes étaient plus sages que les puissances vagues et inconnues qu'invoquent les joueurs ! — L'homme, comme on le voit, reste donc toujours enfant par certains côtés, même quand la raison lui dit qu'il gagnerait à ne plus l'être. Si telle est bien la nature du jeu, on comprend aisément qu'il ait pu rencontrer des apologistes qui l'exaltent et des critiques qui le combattent. — Lorsqu'on l'étudié, surtout chez l'homme, ce qui frappe, d'ordinaire, ce sont ses déviations et ses excès. Trop souvent, il devient pour nous un simple moyen de satisfaire notre besoin d'émotions violentes,

-Jl) L EDUCATION DES SENTIMENTS

notre amour du gaiu, notre instinct de domination; trop souvent, il nous détourne de nos devoirs les plus impérieux pour absorber à son profit toute notre attention et tous nos soins. Dans ce cas évidemment il légitime toutes les accusations dont, ebaque jour, il est l'objet. — Mais il en est tout autrement lorsqu'on l'étudié cbez nos enfants. N'est-ce pas grâce au jeu, en eiïet, suivant la belle expression de Frœbel, « qu'ils s'épanouissent en joie, comme s'épanouit la fleur, » et que peu à peu éclosent, se développent et s'affermissent toutes leurs facultés ? — Comme nous l'avons constaté, c'est en jouant, surtout, qu'ils font l'apprentissage et de leurs forces physiques et de leurs forces morales ; qu'ils développent en €ux la souplesse, l'agilité, la précision ; qu'ils travaillent, en un mot, à l'éducation de leurs sens et de leur esprit. — C'est en jouant, encore, qu'ils se forment le caractère, qu'ils acquièrent de l'audace, de la prudence, du sang-froid, — qu'ils s'habituent à agir par eux-mêmes et à bravement accepter les conséquences de leurs actes. — C'est en jouant, enfin, qu'ils s'initient aux difficultés de la vie sociale, leur volonté étant sans cesse en lutte avec d'autres volontés, leurs caprices avec d'autres caprices. Aussi nous paraissent-ils les plus sages, les amis de nos enfants qui soutiennent que le jeu, — lorsqu'il reste libre et désintéressé, et lorsqu'il laisse sa place au travail, — « ne doit pas être considéré comme une chose frivole », mais bien comme une chose sérieuse entre toutes, car, plus qu'aucune autre, il contribue à donner à la société ce dont elle a tant besoin : des hommes de bonne humeur, « épris d'action, des âmes ouvertes à la joie de vivre*».

(1) • Jouer, dit M. Pécaut, l'un des éducateurs qui ont défendu avec le plus de force etd'autorité la cause que nous défendons ici uous-même, — c'est autre chose que dépenser une certaine somme de mouvements et qu'exercer un certain nombre de muscles pour produire de l'acide carbonique en absorbant de l'oxygène. 11 y a, par de là cette physiologie, quelque chose d'infiniment précieux, à savoir : l'expansion joyeuse, libre, spontanée ; la joie de vivre et de se détendre ; je ne sais quel épanouissement actif et heureux de la plante humaine au printemps de la vie. »

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