CHAPITRE XXIV
Le sentiment du beau a sa source dans une activité de jeu. — LA quelles conditions les sons, les couleurs, les mouvements et les formes nous paraissent beaux. Du rythme et de l'harmonie. — n. Causes objectives et subjectives de l'émotion esthétique. Des différentes sortes de beautés : physique, intellectuelle et morale; leurs rapports. — III. Effets du beau sur l'esprit. L'art. — IV. Nécessité de développer l'amour du beau. Par quels moyens on y réussit.
Le sentiment du beau a sa source première clans l'expansion naturelle de notre activité libre, quand celle-ci dépense son surcroît d'énergie pour l'unique plaisir de la dépenser et d'agir. Dès que surgissent en nous des préoccupations étrangères, utilitaires et morales, il s'efface et s'évanouit. Aussi est-ce avec raison que l'on voit d'ordinaire, dans l'émotion esthétique et dans l'art qui la traduit, le résultat d'un jeu d'un ordre supérieur où notre âme se dilate, s'élève, s'ennoblit, et dont l'analyse permet d'entrevoir, sinon de formuler d'une manière scientifique, les conditions essentielles. Examinons donc comment s'éveille peu à peu dans l'esprit l'amour de la beauté et comment il s'y affermit.
S'il faut en croire la légende, la musique est le premier des arts qui ait charmé les hommes ; c'est aussi le premier qui charme nos enfants. Or, d'où vient cet attrait qu'elle exerce sur tous? Pour qu'un son paraisse beau, il faut, avant toute
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autre chose, qu'il frappe, sans l'irriter, l'organe de l'ouïe, qu'il l'excite sans le fatiguer. Mais, tant q\i'i\ agit seul, nous n'éprouvons encore qu'une sensation agréable ; que d'autres sons, au contraire, régulièrement s'élèvent à proches intervalles, provoquant à leur tour d'autres plaisirs analogues, et aussitôt naît dans l'esprit un sentiment nouveau : le sentiment du rythme, de laccord, de Iharmonie qui est comme l'aurore du sentiment du beau. Ce sentiment, nous le trouvons déjà chez les enfants tout jeunes qui se calment et sourient au doux bruit des berceuses ; nous le trouvons également chez tous les peuples primitifs : ce qui plaît aux uns et aux autres, ce sont les chants très simples, aux notes peu nombreuses, à la cadence très marquée. Puis, quand l'intelligence sest ouverte; quand, sous l'influence de l'habitude, l'organe est devenu plus souple, plus délié, plus habile à saisir entre les sons des nuances délicates, ils exigent des gammes de plus en plus étendues, des rythmes plus variés, de plus riches accords : ce qui naguère les charmait, maintenant les lasse et les endort. C'est pourquoi la musique sans cesse se transforme à mesure que le corps et l'esprit s'afTinent, et devient toujours, conformément aux lois de l'évolution des êtres et des choses, plus complexe, plus hétérogène et plus une.
Ces mêmes remarques s'appliquent aux couleurs, aux mouvements et aux formes que la vue nous révèle.
Tant qu'une seule couleur, un seul point brillant, sollicitent et fascinent le regard, sans le blesser par leur éclat, le plaisir qu'ils occasionnent est purement sensible ; pour qu'à ce plaisir s'ajoute le sentiment de la beauté, il est nécessaire que d'autres points lumineux et colorés fassent impression sur nous. C'est qu'alors de leur action successive ou simultanée résulte, comme tout à l'heure, une sorte d'état complexe harmonieux et rythmique. 11 en est, en effet, des couleurs comme des sons ; les unes s'appellent et se complètent, les autres se
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fuient et s'excluent. Si, dans un tableau, les couleurs dont l'intensité est très vive occupent une trop large place, l'excitation qu'elles provoquent nuit infailliblement à l'émotion esthétique; il en est de même quand sont trop rapprochées des nuances qui se repoussent. C'est là ce que les artistes du moyen âge ont si bien compris, eux qui ont su, par la distribution des couleurs, obtenir de merveilleux effets en attribuant toujours au jaune, au rouge et au bleu, dans leurs toiles, un espace proportionné à leur valeur colorante*; c'est à cette loi que semble se soumettre la nature elle-même, cette artiste par excellence, lorsqu'elle fait la répartition des trois couleurs élémentaires, prodiguant les fleurs jaunes sur nos coteaux et dans nos prairies, se montrant avare de fleurs ])leues, surtout de celles dont l'intensité du bleu va jusqu'à la dureté, et plaçant entre elles le rouge qui donne des nuances variées à l'infini, des nuances qui vont « de la chair au violet en passant par les roses les plus doux et les pourpres les plus somptueux >. Toutefois, pour que ce groupement de couleurs produise, comme le groupement des sons, un sentiment esthétique appréciable, il faut que, du milieu d'elles, se dégagent une ou plusieurs « dominantes » qui concentrent l'attention, qui unifient, pour ainsi dire, nos émotions multiples et en fassent ressortir l'harmonie. Enfin, à mesure que le sens de la vue devient plus apte à discerner les couleurs et l'esprit à les interpréter, la peinture évolue comme la musique et s'éloigne de sa simplicité primitive. Notre besoin d'impressions toujours plus vives et toujours plus variées en arrive même parfois à revêtir un véritable caractère maladif; c'est alors que l'art se corrompt et se vicie.
Les mouvements, ont, eux aussi, leur beauté. Ne sont-ils pas, d'ailleurs, l'expression et la traduction naturelles de l'expansion libre ou pénible de notre activité? C'est pour-
(1) Cf. VioUet-Leduc. Dictionnahe d'architecture.
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quoi nous jugeons beaux ceux-là seuls qui paraissent faciles et rythmiques. L'eufaut qui, rendu à la liberté, dépeuse son énergie en bonds désordonnés, n'éprouve assurément, en agissant ainsi, aucune émotion esthétique, mais que ces mouvements se produisent avec un certain ordre, en cadence, et il cherche à les reproduire ; il éprouve à ce balancement inattendu, un plaisir insoupçonné jusqu'ici. De là la danse, qui est probablement aussi ancieuue que la musique. Et quelles sont les danses que les enfants et les peuples primitifs préfèrent? Les rondes, les farandoles, c'est-à-dire toutes celles qui ramènent périodiquement, régulièrement, les mêmes attitudes et les mêmes gestes. D'autres causes, plus tard, viendront, sans doute, s'unir à cette cause première, fortifier et modifier l'amour de ce nouveau jeu, mais nul doute qu'il n'ait sou origine dans le plaisir qu'occasionne le développement rythmique de la vie qui est eu nous.
Quant aux formes, nous les apprécions par les mouvements eux-mêmes dout elles ne sont, en définitive, que le tracé idéal. Ce tracé, nous le parcourons du regard, dès que l'œil eu reçoit l'image, et les imperceptibles mouvements qu'alors il fait naître, par uue sorte de sympathie instinctive, sont la cause initiale de l'émotion que nous ressentons. C'est ainsi que les lignes droites, qui expriment en général la tension et l'effort, nous semblent dépourvues, prises en elles-mêmes, de caractère e'sthétique ; tandis que nous sommes charmés par la courbe qui ondule et semble représenter une énergie qui se déploie librement et sans peine. A suivre les premières, l'œil bientôt se fatigue ; il joue en suivant les secondes. De la combinaison de ces lignes, même des ligues droites, naît maintenant dans l'esprit un sentiment plus complexe et plus vif, si nous y retrouvons de l'accord et de l'harmonie. Et de fait, cet accord et cette harmonie, ce rythme des droites et des courbes, u'est-il pas apparent dans toutes les œuvres de la nature, nou, sans doute, parfait, car il engendrerait, par
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sa monotonie, le sommeil, mais réel cependant et suiïisamment varié pour nous tenir en éveil ? Les plus beaux cristaux ne sont-ils pas ceux dont les contours géométriques et les angles sont le plus symétriquement ordonnés? N'y a-t-il pas encore une symétrie évidents dans les plantes qui se ramifient, dans les nervures de leurs feuilles, dans leurs Heurs <i qui s'épanouissent en rosaces, s'étagent en pyramides, où s'étalent en ombelles » ? dans la disposition des organes de tous les êtres vivants et notamment de Ibomme, le plus parfait de tous ? Les principes de l'esthétique se confondent donc ainsi avec les principes de la vie, puisque le rythme et le nombre dont nous avons l'instinct, que nous recherchons et que nous aimons, en sont les conditions essentielles.
On voit dès lors où se trouvent les véritables causes de l'émotion esthétique et du jugement qui la suit. Elles se trouvent, d'abord, dans les objets qui nous entourent et dans les caractères qui leur sont propres. Que ces objets disparaissent ou que leur nature s'altère, le sentiment du beau n'apparaît plus. Aussi bien est-ce dans les choses ellesmêmes que, primitivement, nous plaçons toute beauté. Pour l'enfant comme pour l'homme, quand, au lieu de raisonner, ils se bornent à sentir, la beauté réside véritablement dans les sous qui les frappent, dans les fleurs qui les attirent, dans les mouvements et les formes qui les charment. C'est à cette beauté objective que, spontanément, vont leur enthousiasme et leur admiration. Par conséquent, prétendre que la beauté est indifférente à la réalité des choses, et que seuls nous les embellissons, c'est aller directement contre l'évidence des faits. Mais dès que nous cherchons à analyser ces premières émotions produites par la beauté, nous remarquons bien vite> que si elles dépendent des choses, elles dépendent également.
et plus encore peut-être, du sujet qui les éprouve. Suivant que nos organes sont sains ou malades, obtus ou affinés, les impressions qu'ils reçoivent, paraissent, en eflet, pénibles ou agréables; de même, suivant que notre esprit est fruste ou cultivé, notre imagination ardente ou rétive, notre raison droite ou faussée, les œuvres de la nature et les œuvres de l'art sont jugées belles, disgracieuses ou simplement indifférentes. La beauté est donc bien, en partie, notre œuvre, et nous devons souscrire à ce jugement de Spinoza : « Je n'attribue, dit- il, à la nature, ni beauté, ni laideur, convaincu que je suis que les choses ne sont belles ou laides, ordonnées ou confuses, que par rapport à notre imagination. « C'est <[ue, pour nous, cela seul est réellement beau qui provoque par son action l'expansion de la vie; et, par suite, les choses les plus belles seront précisément celles qui réveilleront le mieux nos énergies latentes, qui leur fourniront l'occasion de s'exercer plus librement et de se traduire avec toute leur intensité et toute leur générosité. De là, les degrés que nous établissons dans la beauté et la hiérarchie que nous créons entre ses manifestations difïérentes, plaçant au-dessus de la beauté purement formelle la beauté des sentiments et des pensées, et au-dessus de toutes les autres, la beauté morale. L'idéal se trouverait réalisé si toutes ces beautés étaient réunies ensemble, car alors elles provoqueraient en nous la vie la plus large possible et la plus désintéressée.
Nous pouvons nous expliquer maintenant la diversité des goûts et la variété des impressions que nous recevons des choses. Par suite de l'étroite solidarité qui existe entre nos organes, et les fait, parfois, vibrer à l'unisson comme les cordes d'une table d'harmonie, il arrive fréquemment qu'une simple sensation agréable évoque en nous une multitude d'autres sensations difïérentes qui viennent la renforcer et lui faire cortège, rendant ainsi plus intense, plus complexe et plus attachant le plaisir qu'elles procurent. La simple vue
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d'une fleur nous fait songer à son parfum, nous le fait sentir, comme la simple audition de certaines notes nous fait penser à certaines couleurs, nous les fait voir. C'est là le phénomène, dont nous avons parlé déjà, de l'audition colorée; aussi ne saurions-nous considérer toujours comme de simples métaphores, les descriptions des critiques qui nous parlent de la couleur d'une symphonie, de la douceur ou de la dureté des couleurs. En outre, de même que les sensations s'évoquent ainsi les unes les autres, de même elles évoquent les sentiments et les idées avec lesquels précédemment elles ont été' unies, et plus ces sentiments et ces idées seront nombreux, plus l'émotion ressentie sera forte. En présence de l'hibiscus ou de la rose merveilleuse, nous n'éprouvons d'autre sentiment que celui que procure la vue de formes gracieuses et de nuances d'une délicatesse exquise ; l'homme des colonies, qui les aperçoit, loin de son pays, se rappelle le sol où elles croissaient autrefois, le soleil qui les colorait, toutes les joies de son enfance; aussi leur trouve-t-il un charme que nous ne" saurions éprouver. Sous les larges arceaux d'une cathédrale, l'athée ne peut goûter que la beauté des formes; pour le croyant, cette beauté s'embellit de toute la beauté des sentiments quelle réveille, de toute la puissance de la vie morale qui, tout à coup, se manifeste en lui. C'est grâce à cette association des sensations, des sentiments et des idées, qûe'ïà musique a sur certaines âmes une si extraordinaire influence^ Sous l'impression des notes qui, lentes ou précipitées, s'égrènent dans l'espace, de tous les points du réseau nerveux, des profondeurs les plus obscures de la conscience, s'élèvent, se pressent, se confondent des émotions indéfinissables que nous sommes d'autant plus impuissants à rendre qu'elles sont plus riches et plus variées. Que l'on songe, par exemple, à leflet produit par le Dies irœ, ou par leStabat, par la marche funèbre de Chopin ou la sonate au clair de lune de Beethoven ?
TuoMAS. L'éducat. des sentira. 17
-b.S l'éducation des sentiments
L'émotion esthétique nous apparaît donc comme étant, de toutes, la plus personnelle et la plus désiutéiessée. Elle est la plus personnelle, car nulle ne subit au même degré l'influence de nos manières d'être et de nos dispositions du moment ; elle est la plus désintéressée, car, en présence de la beauté, nous nous oublions en quelque sorte nous-mêmes pour ne plus songer qu'à l'objet de notre admiration. Son désintéressement se manifeste encore parla tendance instinctive, parfois irrésistible, qui nous pousse à la communiquer à nos semblables, comme si notre joie se trouvait multipliée dès que d'autres s'y associeut. L'enfant qui a uue belle image brûle de la montrer à ses amis ; celui qui a entendu une belle histoire est impatient de la raconter à ceux qui l'ignorent, et d'accroître encore son plaisir en le communiquant. Or, sur ce point, les hommes ne sont-ils pas comme les enfants? Il suffit, pour s'en convaincre, d'observer leur conduite, par exemple, au théâtre, lorsqu'on représente devant eux quelque œuvre qui leur plaît. C'est par là que le beau a une valeur sociale si puissante. Il rapproche les âmes en les dilatant ; il les fait vivre, quelques instants du moins, d'une vie supérieure, et les arrache aux préoccupations utilitaires qui trop souvent les divisent.
11 a, de plus, une incontestable valeur morale. Aimer le beau, comme nous le montrerons plus tard, c'est se préparer à aimer le bien, et il est rare que les passions basses et viles trouvent un paisible refuge dans le cœur de celui qui sent et qui admire vivement la beauté au moment même où il la sent et l'admire.
Ajoutons enfin que l'amour du beau, même au point d& vue purement utilitaire, nous rend à tous de constants et d'inappréciables services, puisque c'est lui qui nous invite
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sans cesse à perfectionner nos travaux, qui nous attache à eux, qui nous entraine dans la voie du progrès, nous faisant oublier la fatigue et l'efiort par le charme qu'il leur communique.
C'est qu'en effet, l'émotion esthétique est essentiellement féconde. Dès que l'esprit l'a ressentie, loin de s'immobiliser dans sou plaisir et dans une contemplation muette et stérile de la beauté, il entre aussitôt en travail. Cette beauté qu'il a devant lui, il l'analyse, la discute et la juge; bien plus, sous l'impulsion de son imagination et de sa raison, il la refait en quelque sorte et la complète, supprimant peu à peu tous les détails qui le blessent, ajoutant au contraire ceux qui peuvent le séduire, et ainsi, plus ou moins lentement, il se forme un idéal mieux adapté à ses aspirations et à ses goûts.
Ce n'est pas tout encore : cet idéal une fois conçu, il éprouve le besoin de le traduire au dehors et de le réaliser. De là est sorti l'art. L'œuvre d'art est donc la reproduction, sous une forme sensible, de l'idéal de beauté que s'est créé l'esprit : l'artiste utilise tous les signes dont il dispose pour fixer son rêve afin de pouvoir en susciter un semblable chez les autres, de pouvoir le réveiller en lui, à un moment donné. Quand nous admirons un chef-d'œuvre de peinture, de sculpture, de musique ou de poésie, c'est donc avec une àme que nous entrons en communion. C'est sa conception que nous concevons à ' notre tour, c'est son rêve que nous rêvons. Aussi u'est-il pas étonnant que parfois, nous soyons plus touchés par son œuvre que par la nature elle-même, car si c'est bien encore la nature qu'elle représente, c'est la nature humanisée, vue à travers une àme, par conséquent dépouillée de tout ce qui, en elle, pourrait agir péniblement sur nous; en un mot, embellie de qualités nouvelles. Plus l'organisme de l'artiste aura été parfait, plus son idéal aura été pur et élevé, plus il aura de chances,
s'il a le don de l'expression, c'est-à-dire le génie, de nous attirer et de nous séduire.
L'influence du Beau sur le développement de l'esprit, sur son orientation et sur ses œuvres, suffit à justifier l'importance de plus en plus grande que l'on accorde de nos jours à l'éducation esthétique, dans les nations civilisées. Mais pour que cette éducation soit vraiment féconde, pour qu'elle devienne, comme elle le doit, l'auxiliaire et le couronnement de toutes les autres, il est indispensable qu'elle commence dès le berceau. Nous savons, en effet, par expérience, combien les impressions premières et les premières habitudes se gravent profondément; combien précoce, aussi, chez nos enfants se montre, parfois, le sentiment de la beauté. Or, de statistiques récentes, il semble résulter que les pays les plus riches en musiciens sont précisément ceux où l'on endort ordinairement les enfants au bruit des berceuses, et que les meilleurs artistes doivent en partie leur talent et leur goût aux chants que, dans leur jeunesse, on leur a fait entendre. — On ne saurait, sans doute, accepter sans contrôle de telles constatations, et cependant elles n'ont rien qui puisse nous surprendre. N'est-il pas naturel que l'harmonie peu à peu façonne notre oreille et nous rende ainsi plus capables d'éprouver des émotions délicates? — La beauté des formes et surtout celle des couleurs n'attire pas moins vite que la beauté des sons. De là les préférences toutes spontanées de l'enfant pour les objets qu'il aperçoit. Il en est qu'immédiatement il écarte et repousse ; il en est d'autres, au contraire, vers lesquels instinctivement il tend les mains. En présence des premiers, son visage se rembrunit et s'attriste, en présence des seconds il s'épanouit tout joyeux. Mais combien est vague encore,
confus, indécis, le sentiment qui le guide; c'est pourquoi nous devons veiller le plus possible à ce qu'il ne s'égare pas. Nous ne saurions, sans doute, n'ofirir que de belles choses aux regards de nos enfants ; n'entourer leur petit nid, les pièces où ils jouent, que d'œuvres d'art irréprochables, comme le font quelques mères privilégiées que nous connaissons ; mais ce que nous pouvons tous, c'est bannir impitoyablement les jouets grotesques dont notre so.ttise fait le succès, et qui perpétuent le triomphe des œuvres scandaleuses devant lesquelles s'ébahit la foule.
Lorsque l'enfant grandit, notre tâche devient plus délicate et plus complexe. Il s'agit, en effet, de l'initier graduellement à des beautés de plus en plus hautes et de l'amener peu à peu à raisonner ses jugements. Ce qui l'attire en premier lieu, c'est le monde sensible ; ce qui le charme, ce sont les objets les plus simples et les plus familiers : les animaux, les fleurs, les insectes, les reproductions qu'on en a faites. Qu'il apprenne à en bien distinguer les détails, à en bien saisir les caractères essentiels : les nuances, l'ordre, l'harmonie, la symétrie. Ici, est une qualité que, peut-être, il n'avait point vue; là, un défaut qui lui avait échappé ; amenons-le discrètement à les découvrir, par des rapprochements entre objets de même nature, par des comparaisons à sa portée, en suggérant plutôt qu'en dogmatisant, en servant de guide plutôt que de maître. — Ce premier enseignement discrètement et prudemment donné, nous permettra bientôt d'appeler l'attention sur des objets plus complexes que primitivement l'enfant n'aurait point admirés. L'enfant peut mainte liant s'intéresser à un beau paysage, à un beau monument, en apprécier, quoique imparfaitement, les détails et l'en semble, dire même ce qui, en eux, lui plaît plus que le reste. C'est ce nouveau travail, plus personnel que le précédent» qu'il faut seconder et diriger ; or, on le seconde surtout en provoquant et en facilitant la recherche des analogies pro-
chaînes ou loiolaines qui existent entre les choses; on le dirige, en redressant les jugements inexacts, en dévoilant les fausses analogies, en critiquant celles qui sont grossières ou simplement de mauvais goût. En procédant ainsi a l'intelligence de l'enfant s'orne peu à peu, son imagination devient plus féconde, et chacune de ses idées, lorsqu'il voudra l'utiliser plus tard, se trouvera, grâce aux analogies perçu-es, comme auréolée d'images. C'est pour ne s'être point exercés à ce travail, que tant d'esprits si bien doués restent stériles, incapables de comprendre les beautés élevées, plus incapables encore de traduire d'une manière agréable leurs émotions et leurs pensées. »
De cette beauté des choses à la beauté morale la transition est insensible et notre devoir est de la hâter le plus possible. S'il importe, que nos enfants aiment le beau sous toutes ses formes, car toutes les beautés sont sœurs, il importe principalement qu'ils s'éprennent de bonne heure de celle que réalise l'homme lorsqu'il se conforme au devoir ^ Or, la nature est ici, pour lesparentset les maîtres, un tout-puissant auxiliaire lorsqu'ils sont habiles à l'utiliser. Ne savons-nous pas quelle impression produit, même sur nos enfants tout jeunes, l'exemple des grands dévouements? Ne sont-ils pas suspendus à nos lèvres quand nous leur racontons, tout émus, des traits de bravoure ou de générosité? La beauté de ces ■ actes ne les remue-t-elle pas plus profondément que toute autre? Profitons donc de cette émotion à la fois esthétique et morale ; c'est elle, comme le remarque un moraliste contemporain, qui vraiment « fécondera la parole du maître et portera des fruits de vie ».
(1) En travaillant à former le goût des enfants, nous devons nous efforcer de leur faire saisir l'idée sous l'image. Notre but n'est pas d'eu faire des dilettanti épris uniquement de belles formes, de belles rimes et de beau.x. sous, mais des hommes épris des belles et des bonnes actions. Il faut qu'au travers du rythme et de l'harmonie physiques, ils sachent découvrir le rythme et l'harmonie de la vie morale ; que du gracieux ils puissent s'élever au beau véritable, et dti beau au sublime.
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Seulement, n'oublions point que pour susciter ce sentiment du beau il est nécessaire de savoir choisir son heure.
Nous l'avons remarqué déjà, l'enfant n'est pas toujours apte à goûter la beauté; résultant d'une activité de jeu satisfaite, l'émotion esthétique ne saurait être évoquée à tout instant, encore moins imposée par contrainte. Ce qu'elle exige avant tout, c'est un esprit libre. C'est pourquoi une promenade à travers la campagne, une lecture bien choisie et faite au moment opportun, l'examen de quelques-uns de ces beaux tableaux dont la reproduction se trouve un peu partout, nous paraissent beaucoup plus efTicaces pour l'éducation esthétique que les plus doctes leçons. — Enfin, si nous voulons que cette émotion soit durable et fertile, faisons tous nos elïorts pour qu'elle donne naissance à un jugement raisonné. Nous ne saurions exiger, sans doute, que l'enfant nous explique toujours le pourquoi de ses sentiments, puisque souvent les plus habiles d'entre nous sont impuissants à le faire; ne pouvons-nous cependant, en l'aidant un peu, l'amener à nous dire quels détails Font frappé le plus, l'amener surtout à remarquer comment tous ces détails s'harmonisent entre eux, et mutuellement se font valoir? Si nous ne sommes pas capables de remplir cette tâche, nous n'obtiendrons aucun résultat sérieux: notre œuvre sera manquée*.
(1) Sur les vrais caractères que doit avoir l'éducation esthétique et principalement sur le rôle que peuvent y jouer le dessin et la poésie, Cf. De la suggeslion, op. cit., p. 50 et 123. •