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CHAPITRE PREMIER

Une définition du plaisir et de la douleur est inutile et impossible. —

I. Causes du plaisir et de la douleur. Théorie intellectualiste. —

II. Théorie de Kant et des pessimistes. — 111. Théorie d'Aristote. — IV. Lois de l'apparition du plaisir et de la douleur. Leur réduction à la loi du rythme vital. — V. Union du plaisir et de la douleur.

De tous les faits de la vie mentale, il n'en est point qui nous soient aussi familiers que le Plaisir et la Douleur. Ce sont, en effet, les premiers qui frappent notre attention et la retiennent; ce sont également les seuls qui nous amènent à nous connaître et qui ne nous trouvent jamais indifférents. Les définir serait donc inutile; quelle définition pourrait rendre plus claire l'idée que nous en avons? Y réussir serait en outre impossible, car ces phénomènes, comme tous les phénomènes ultimes et irréductibles, échappante l'analyse, nous en serions réduits, en parlant d'eux, à des métaphores imprécises et à de vaines tautologies'. Aussi notre tâche doit-elle se borner à en chercher les causes et à bien mettre en lumière les conditions qui les favorisent.

(1) Qu'il nous suffise de citer ces définitions de Cicéron et de Bossuet : « Voluptas est motus jucundus quo sensus hilarelur; •< — « Le plaisir est un chatouillement des sens, un senthnent aqréable qui convient à la nature. La douleur est un sentiment importun, fâcheux, contraire à la nature. » (Connaibsance de Dieu et de soi-même, ch. \" .)

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Suivant l'école intellectualiste dont le caractère dominant est de mettre au premier raug la pensée et de tout faire dériver de l'intelligeuce, nos états aiïectifs, loin d'être des phénomènes primitifs , ne seraient que des phénomènes secondaires, des modes ou des fonctions de l'intelligence. Pour Herbart qui est le principal représentant de cette école, tous nos sentiments résulteraient du concours ou de l'opposition réciproque des représentations et de la manière dont elles se combinent. « Ils ressemblent, remarque justement M. Ribot, aux accords musicaux et aux dissonances qui diffèrent des sons élémentaires quoiqu'ils n'existent que par €ux. Supprimez tout état intellectuel, le sentiment s'évanouit; il n'a qu'une vie d'emprunt, celle d'un parasite'. » Brentano et Wundt soutiennent la même opinion, en l'exagérant encore s'il est possible ; Wundt surtout, qui fait non de la simple représentation, mais de l'opération logique la plus élevée : le raisonnement, l'acte essentiel de la vie mentale, de telle sorte que la moindre douleur comme le moindre plaisir seraient les conséquences d'affirmations préalables.

Bien que cette thèse n'ait été défendue, sous une forme aussi radicale, par aucun philosophe français, il serait facile d'en retrouver l'idée maîtresse chez un grand nombre de nos écrivains contemporains. C'est précisément parce qu'ils ont, eux aussi, vu dans l'intelligence, la plus importante de nos facultés, celle d'où procèdent toutes les autres, qu'ils l'ont analysée avec tant de soin, négligeant d'une manière systématique l'étude de la sensibilité. C'est encore parce qu'ils ont cru à son eiïicacité souveraine qu'ils ont travaillé à répandre le plus possible l'instruction, sans grand souci de l'éduca-

1) Ribot. Psychologie des setitimenls.

tion, ne s'apercevant pas qu'ils sacrifiaient de la sorte le cœur à l'esprit, au grand détriment de l'un et de l'autre.

Ce qu'il y a de vrai dans leur thèse, c'est que les plaisirs et ies peines sont toujours accompagnés d'un élément intellectuel, par cela même qu'ils sont des faits de conscience. Que pourraient-être, en effet, des phénomènes affectifs purs, absolument Inconscients, sinon des phénomènes affectifs qui ne nous affecteraient pas. Pour qu'un être soit vraiment soulîrant, il faut, de toute nécessité, qu'il en soit averti et qu'il ait conscience de sa souffrance. Ce qu'il y a également de vrai dans la thèse intellectualiste, c'est que nos émotions sont souvent provoquées et soutenues par l'intelligence ; c'est qu'à la lumière de l'esprit, le cœur s'affiue, se purifie, et devient de plus en plus apte à éprouver des douleurs et des plaisirs délicats; mais ne semble-t-il pas arbitraire d'aller plus loin et de soutenir que toutes nos jouissances et toutes nos souffrances sont précédées d'un acte intellectuel ? N'arrive-t-il pas souvent que nous sommes envahis par une émotion, avant même que toute représentation, et à plus forte raison, avant que tout jugement et tout raisonnement ait pu se produire ?

L'enfant vit d'une vie sensitive très intense, alors que son intelligence est à peine éveillée. Nous connaissons tous ce malaise vague qui précède parfois la maladie, cet état d'irritabilité sourde qui annonce les explosions de la colère, ces craintes inexplicables dont, à certaines heures, nous sommes envahis, comme si un malheur imprévu nous menaçait, toutes ces manières d'être pénibles, mais extrêmement confuses qui accompagnent d'ordinaire l'énervement de la fatigue ; or, comment, sans paradoxe, attribuer de tels faits à l'intelligence comme à leur cause ? Bien plus, suivant la remarque de M. Fouillée, faire tout dériver de la représentation, c'est se contredire soi-même, car « toute représentation implique nécessairement, comme l'indique l'étymologie du mot, une modification quelconque, capable de représenter, c'est à-dire

Thomas. L'éducat. des senliiu. 2

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d'être rapportée à une cause, à un objet... Avant que le miroir vivant conçoive l'objet qu'il reflète, il faut bien qu'il sente tout d'abord le reflet sous la forme d'une modification '. » Par conséquent, c'est la modification quelle qu'elle soit qui est primitive, non la représentation ^

Tous les efforts restent donc stériles qui cherchent à ramener, en dernière analyse, à l'intelligence seule ou à la sensibilité seule, les multiples manifestations de notre vie mentale.

Kant, reprenant une thèse défendue déjà par Epiciire, chez les anciens, puis, chez les modernes, par Gassendi, Cardan, Verri, rattache le plaisir et la douleur non plus à l'intelligence, mais à l'activité. Seulement, pour lui, le phénomène primitif est la douleur ; le plaisir n'est qu'un phénomène dérivé et tout négatif. Vivre, nous dit Kant, c'est essentiellement lutter et faire eflort, et l'eflort est toujours, à quelque degré, une souffrance. « La jouissance n'est que la disparition d'une douleur. Se sentir vivre, jouir, c'est se sentir continuellement forcé de sortir de l'état présent, qui doit être, par conséquent, une douleur toujours renaissante. » Puis, poussant jusqu'au bout les conséquences logiques de ces principes, il en arrive à soutenir qu'un plaisir ne peut succéder immédiatement à un autre plaisir, sans qu'une douleur ne s'interpose entre eux. — C'est la même doctrine qu'ont rajeunie, en l'accommodant à leurs systèmes, les pessimistes de nos jours, et notamment Schopenhauer, Hartmann et Babnsen, dont toute l'argumentation peut se résumer ainsi : « Etre, c'est agir ; — agir, c'est faire effort; — faire effort, c'est souffrir; — doue être, c'est

(1) Fouillée : Évolutionnisme des idées- forces, liv. III, ch. i, p. 80 et suiv. Félix Alcan, éd.

(2) Cr. A. Godfernaux. Le sentiment et la pensée. Félix Alcan, éd.

souffrir. » — Le seul rôle de la jouissance est alors de raviver le désir et, partant, la douleur, de nous faire aimer la vie pour que nous souffrions davantage; de telle sorte que « vouloir sans motif, toujours peiner, toujours lutter, puis mourir, et ainsi de suite pendant des siècles, jusqu'à ce que la croûte de notre planète s'écaille en petits morceaux », voilà la destinée humaine !

On voit aisément à quelles conséquences aboutit une telle explication des phénomènes affectifs. Si la douleur est l'accompagnement inévitable de l'activité, il faut ou se résoudre à ne plus agir et à ne plus vivre, ou s'appliquer uniquement à éviter la souffrance : en un mot, il faut choisir entre le j. nirvana des boudhistes et l'utilitarisme prudent des parfaits égoïstes. Une génération à laquelle on enseignerait de tels principes, et à laquelle on parviendrait à les faire accepter pour vrais, contribuerait peu, sans doute, à la gloire d'un pays et à sa prospérité.

Mais que vaut eu elle-même l'explication qui précède ? Il suffit, pour répondre, de consulter l'expérience. Et d'abord, prétendre d'une manière générale que tout effort, comme tout désir, est douloureux, n'est-ce pas s'insurger contre l'évidence même des faits? L'effort ne devient vraiment une peine que lorsqu'il est excessif, et le désir, tant qu'il est modéré et conserve l'espoir d'une satisfaction prochaine, est bien plutôt pour nous une jouissance anticipée.

Il est vrai, comme on l'affirme, que le plaisir souvent naît de la cessation d'une douleur ; que, dans bien des cas, il n'est qu'un mouvement fugitif entre deux états désagréables, — un rayon de soleil entre deux nuages chargés de pluie, — mais n'est-il pas aussi, souvent, durable et continu ? Ne nous arrive-t-il pas chaque jour de passer sans aucun ennui d'une jouissance à une autre, sans qu'entre elles la douleur ait pu trouver passage? De quelle peine, encore, est la négation, le plaisir que l'on éprouve, quand, pour la première fois, on

entend, par exemple, le chef-d'œuvre musical d'un de nos plus grands maîtres? Enfin, s'il faut admettre que beaucoup de nos joies proviennent de la cessation d'une douleur, nous devons admettre avec autant de raison que beaucoup de nos douleurs viennent de la cessation d'un plaisir. Ne voyonsnous pas l'enfant pleurer quand on l'arrache à ses jouets, et l'homme fait s'irriter, mécontent, lorsqu'au milieu de ses distractions on le rappelle au devoir? Ne disons donc pas qu'agir, désirer et vouloir, c'est nécessairement souffrir. Si la douleur était le fond même de notre nature et l'accompagnement inévitable de tout déploiement d'énergie, la vie, depuis longtemps, aurait disparu du monde.

Ce qu'il faut retenir des théories qui précèdent, c'est que le plaisir et la douleur sont intimement liés à l'exercice de l'activité. Un être complètement inerte, c'est-à-dire dépourvu de toute inclination ou ressort, de tout pouvoir d'agir ou de réagir, ressemblerait à la cire qui reçoit indilTéremment toutes les formes qu'on lui impose. Pétrissez-la en tous sens, rien en elle n'étant préformé, rien ne saurait l'émouvoir, lui être agréable ou pénible. C'est donc bien dans l'action que consistent le bien-être et le bonheur; toutefois, comme le remarque Aristote, « le plaisir n'est pas l'acte même, ni une qualité intrinsèque de l'acte, c'est un surcroît qui n'y manque jamais, c'est une perfection dernière qui s'y ajoute, comme à la jeunesse sa fleur ».

Dans quelles circonstances maintenant se produisent et le plaisir et la douleur? « Il y a plaisir, nous dit M. Bouillier, toutes les fois que l'activité de l'âme ou bien celle d'un être vivant quelconque s'exerce dans les voies de sa nature, c'est-

à-dire dans le sens de la conservation ou du développement de son être. Il y a douleur, au contraire, toutes les fois que cette activité est détournée de son but et empêchée par quelque obstacle du dedans ou du dehors '. > Or, un acte est d'autant plus parfait qu'il correspond mieux aux inclinations et aux tendances de l'être, qu'il est mieux approprié aux fins naturelles de ses énergies diverses.

Tout organe, en effet, toute faculté a sa fin qui lui est propre : la fin du cœur est daimer, comme celle de l'intelligence est de connaître, comme celle de l'œil est de voir et celle de l'oreille d'entendre. En outre, toutes ces fins particulières sont subordonnées à une fin supérieure qui est l'épanouissement de plus en plus complet de 1 être organisé, l'accord de plus en plus harmonieux de toutes les forces qui le constituent et qui collaborent ainsi aune même œuvre : une vie aussi expansive et aussi intensive que possible sous tous les rapports. On ne saurait donc apprécier la perfection d'un acte d'après sa seule intensité- ; elle dépend surtout de sa qualité, c'est-à-dire de son appropriation aux fins que nous avons signalées. Ainsi s'explique que certains actes soient toujours pénibles, car ils impliquent une altération des organes et un exercice anormal de notre activité ; que certains autres soient accompagnés de plaisir, tout en nous étant nuisibles, car si les causes qui les provoquent favorisent certaines fonctions, elles en entravent certaines autres plus importantes eacore ; que nos jouissances mentales ne soient point enfermées dans les mêmes limites que nos jouissances physiques, la fin de notre activité mentale et son bien propre, à savoir : le Bien, le Beau et le Vrai, étant à l'infini.

(1) Bouillier. Le plaisir et la douleur, p. 152.

(2) Suivant Hamilton, "l'énergie du pouvoir serait parfaite quand elle est équivalente, sans la dépasser, à toute sa puissance d'agir. Elle serait imparfaite quand le pouvoir ne peut dépenser la somme de force qu'il tend à déployer ; ou bien encore lorsqu'il excède ses ressources naturelles. — Dans ces deux cas il ne faudrait tenir compte que de Vintensité de l'action et de sa durée. »

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L'expérience, en nous fournissant la confirmation de cette théorie, nous permet de dégager les lois de l'apparition du plaisir et de la douleur, lois qui peuvent être considérées comme les lois mêmes de la sensibilité.

La première, c'est que Y inertie des organes entraîne nécessairement l'efïacement des émotions ; où l'activité et la spontanéité font défaut, ne sauraient se montrer ni le plaisir ni la douleur. L'inertie, au point de vue intellectuel ou moral, entraîne les mêmes conséquences; les poètes, il est vrai, ont chanté les douceurs du farniente, le charme de ne rien faire; mais il est évident qu'ici ne rien faire signifie ne rien faire de désagréable et n'obéir qu'à son caprice et à son imagination. Pris au sens rigoureux du mot, ce serait un supplice. C'est là ce que nous fait judicieusement remarquer Pascal : « Lorsque quelqu'un se plaint de travailler, nous dit-il, mettez-le à ne rien faire. »

La seconde, c'est que l'exercice de l'activité doit être mesuré; en eflet, une action trop prolongée ou une excitation trop vive, en exigeant de nos organes une dépense excessive d'énergie, en amènent l'usure et l'afiaiblissement. Loin d'y avoir accroissement de force, il y a déperdition et, partant, souffrance. C'est pourquoi les excitants, tels que l'alcool et le tabac, ne procurent que des satisfactions passagères ; afin d'en ressentir les effets, nous sommes obligés d'en abuser de plus en plus; aussi nuisent-ils à la santé et épuisent-ils l'organisme.

La troisième loi, qui n'est qu'un corollaire de la précédente, est celle du changement et de la variété dans l'action. 11 ne faut pas oublier que la vie est un renouvellement perpétuel, et qu'elle consiste dans une suite ininterrompue de pertes et de

gains: or, qu'arrive-t-il lorsqu'une action se prolonge outre mesure ? C'est qu'elle surmène les organes qu'elle met en jeu. Grâce au changement, au contraire, certains nerfs se reposent et se reconstituent, pendant que les autres agissent, et nos pertes sont compensées.

Les mêmes raisons nous font comprendre qu'une attention trop prolongée, ou une méditation trop soutenue, puissent occasionner parfois les plus vives souffrances. Il n'est pas d'occupation intellectuelle, quelque agréable qu'elle soit, qui ne devienne douloureuse à la longue. Ici encore le changement est un bien. En outre, comme le remarque M. Fouillée, si les objets auxquels notre esprit s'applique sont confus et compliqués à l'excès, petits ou grands, outre mesure, nous ne tardons pas à ressentir un malaise ; notre pensée est arrêtée et notre énergie ne se sent plus libre.

Toutes ces lois, Aristote les avait déjà pressenties : « Pourquoi, demande-t-il, le plaisir ne dure-t-il pas continuellement? C'est que toutes les facultés humaines sont incapables d'agir continuellement... C'est pour la même raison que certaines choses nous plaisent dans leur nouveauté et que ce plaisir diminue ensuite, car, dans le premier moment, l'intelligence est vivement remuée, toutes ses forces sont tendues vers l'objet, comme le regard quand il se fixe ; mais ensuite cet acte n'est plus aussi vif, il se relâche, et voilà pourquoi le plaisir s'émousse. »

Enfin, une nouvelle condition du plaisir, c'est l'accord de notre être, avec le milieu où nous vivons. Etant donnée l'in fluence continuelle qu'exercent sur nous les forces qui nous entourent, il est évident que si l'accord existe, notre activité se trouvera soutenue et fortifiée et que son exercice ne saurait être qu'agréable ; s'il y a désaccord, c'est la lutte de tous les instants et, par suite, la fatigue, l'épuisement et la douleur. On sait combien il est pénible de vivre sous un climat qui n'est pas le nôtre et auquel nous ne sommes pas habitués ;

combien il est plus pénible encore de vivre au milieu de personnes qui n'ont ni les mêmes manières de penser que nous, ni les mômes manières de sentir.

Pour bien se rendre compte de la portée de ces lois et de leur étroite dépendance, il suffit de les rattacher à la grande loi du rythme vital, dont la science nous montre chaque jour plus clairement les vrais caractères. La vie ne résulte pas, comme on le croit d'ordinaire, d'une activité toujours tendue et qui se développerait, dans le temps et l'espace, d'une manière uniforme et constante ; elle résulte, au contraire, d'une succession ininterrompue de mouvements alternatifs de concentration et d'expansion, de telle sorte que chaque déploiement d'énergie est suivi d'un repos relatif, chaque période d'effort d'une période de détente, chaque pas eu avant d'une halte plus ou moins longue. Dans un cas, notre activité se dépense, dans l'autre, elle se reconstitue et se fortifie pour se dépenser encore dans des actes nouveaux. C'est là ce qui nous est rendu sensible par les battements du pouls et du cœur, par les phénomènes de la nutrition, par la succession du sommeil et de la veille... Or, qu'arrive-t-il, lorsque ce rythme est troublé soit par le manque d'exercice, soit par un exercice trop intense ou trop prolongé? Notre énergie s'atrophie ou s'épuise, et aussitôt apparaissent la souffrance et la maladie. Il en est de l'organisme et de l'esprit lui-même comme d'une machine très complexe et très délicate, qui, suivant les cas, s'use ou se rouille lorsqu'elle est mal utilisée. De là, comme nous l'avons montré, la nécessité d'éviter les travaux excessifs, de varier les exercices auxquels nous nous livrons, de nous mettre le plus tôt possible en iiarmouie avec les milieux dans lesquels nous vivons, afin que la lutte pour la vie ne nous soit pas trop pénible.

Les analyses qui précèdent nous aident à comprendre l'étroite union dans la vie du plaisir et de la douleur. Ils se suivent de si près et se mélangent de telle sorte qu'il semble, comme le disait Socrate, que les dieux, n'ayant pu les réconcilier autrefois, les aient rivés à uue même chaîne, afin qu'ils ne se séparent jamais. Comment, d'ailleurs, pourraient-ils être isolés, puisque l'un et l'autre dérivent de l'activité, et que celle-ci n'est jamais ni complètement libre, ni complètement entravée? Ce qui est vrai, c'est qu'à certaines heures la conscience paraît envahie uniquement par le plaisir ou uniquement parla douleur; mais, en réalité, ils sont toujours tous les deux présents : aussi ne doit-il existerni jouissances, ni souffrances absolument pures. Cette explication est, en outre, confirmée par les théories physiologiques de nos jours. Si notre organisme, comme tout nous porte à le croire, n'est, en définitive, qu'une société de cellules vivantes, ayant chacune leur activité et leur sensibilité propres, « il est probable que des rudiments d'émotions agréables ou désagréables émergent de toutes les parties et viennent retentir dans la conscience générale, de manière à lui communiquer le timbre du plaisir ou celui de la peine, selon les éléments auxquels reste la victoire. Nos peines et nos plaisirs seraient ainsi le résumé de peines ou plaisirs élémentaires de myriades de cellules : un peuple souffre ou jouit en nous, notre bonheur individuel est, en même temps, un bonheur collectif et sociale » On conçoit dès lors notre impuissance à rendre compte des émotions complexes et soudaines qui parfois nous envahissent; on conçoit aussi combien sont étroits les liens qui unissent le corps et l'esprit, et combien serait imprudent, l'éducateur qui accorderait à ce dernier seul tous ses soins.

(I) Fouillée. La psychologie des idées-forces, t. I, p. 50. Félix Alcan, éd.

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