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CHAPITRE II

Classification des plaisirs et des douleurs. — 1. Condilions physiologiques de la sensation. Son évolution chez l'enfant et chez l'homme. — IL Classification des sensations. Leur solidarité. — III. Distinction de la sensation et du sentiment. Leurs rapports. — IV. Evolution des sentiments. Leur classification. — V. Rôle du sentiment.

L'étroite solidarité qui existe entre nos plaisirs et nos douleurs, et les formes variées qu'incessamment ils revêtent, rendent très difficiles les classifications rigoureuses que l'on voudrait en faire. Si cependant nous les considérons, non point en eux-mêmes, mais dans les causes qui les provoquent, nous voyons qu'il est possible de les diviser tous eu deux groupes bien distincts, au moins en apparence : le groupe des plaisirs et des douleurs physiques qui, généralement, proviennent d'une modification des organes, et auxquelles on donne d'ordinaire le nom de sensations^, et le groupe des émotions intellectuelles et morales qui ont leur source dans une idée et qu'on appelle des sentiments.

Le Plaisir et la Douleur physiques sont les premiers phénomènes qui, sans doute, accompagnent chez les êtres vivants

(1) Dans la langue philosophique actuelle le terme de sensatioti désigne tantôt la représentation que nous avons des objets extérieurs, tantôt cette représentation, et, en même temps, l'élément affectif qui l'accompagne ;

LES SENSATIONS ET LES SENTIMENTS ii'

l'éveil de la conscience. Toutefois, pour qu'ils se produisent en nous et soient perçus, il faut qu'une modification survienne dans l'organisme dont ils sont tributaires et que, par les nerfs afférents, cette modification soit transmise jusqu'aux centres nerveux. Si cette modification est trop légère ou si les nerfs sont paralysés, nulle sensation ne se montre. Il en est de l'impression subie, comme de la missive qu'un télégraphiste expédie, quand le courant est faible ou quand le fil est rompu, elle chemine un instant et bientôt s'évanouit.

De la nature des impressions, et plus encore de la nature des nerfs et des centres sensitifs, dépendent à la fois la nature propre des sensations, leur durée, leur intensité et leur variété. Les modifications survenues correspondent-elles à un développement normal et régulier de notre énergie, et elles engendrent, comme nous l'avons montré, une sensation agréable, un plaisir; notre organisme, au contraire, se trouvet il surmené, ou brusquement arrêté dans le travail qu'il exécute, ou trop longtemps maintenu dans un état de repos qui lui nuit, et aussitôt apparaît une sensation douloureuse. De plus, comme il n'existe point deux organismes qui se ressemblent, on conçoit que les mêmes causes extérieures ne produisent jamais chez des individus différents des émotions identiques.

L'enfant dont le système nerveux est si mobile et si fragile qu'il vibre à toutes les impressions du dehors, l'enfant doit faire, comme on l'a dit, « de frissons en frissons la découverte de la vie » et jouir et souffrir de plaisirs et de douleurs innombrables. Qui pourrait dire, en effet, au milieu de cet inconnu qui l'enveloppe, quelles sensations arrivent de ses sens inexpérimentés et sollicités sans cesse par des forces

tantôt cet élément affectif seulement : or, c'est dans cette dernière acception, la plus conforme à la tradition française, que nous l'employons ici. Quant au terme d'émotion, nous le prenons dans un sens tout à fait général pour désigner tous nos plaisirs et toutes nos douleurs quels qu'ils soient.

toujours nouvelles? Il est probable cependant que ses plaisirs et ses douleurs physiques atteignent rarement à la violence de ceux de l'homme fait, et rarement aussi à leur durée; c'est que la souplesse même de son organisme et sou irritabilité, non moins que l'impuissance de son esprit à réfléchir, rendent nécessairement éphémères la plupart de ses plaisirs et de ses douleurs.

Chez l'homme la capacité de jouir et de soulïrir, — surtout celle de soulïrir, — grandit à mesure que le système nerveux s'affine, et le système nerveux s'affine à mesure que l'on s'applique davantage à varier et à multiplier ses plaisirs, à écarter de plus eu plus les causes de la douleur. Ainsi s'explique, en grande partie du moins, l'inégalité qui existe entre la sensibilité des hommes de notre époque et la sensibilité des hommes des siècles passés.

Les modifications subies par la race et transmises de génération en génération sont telles que le champ de nos douleurs, bien plus que celui de nos plaisirs, semble s'être étendu dans des proportions incroyables. « Il est des gens, écrit un savant contemporain, et le nombre s'en accroît tous les jours, pour qui toutes les impressions sont pénibles, chez lesquels lexercice des fonctions les plus simples devient douloureux. Leurs souffrances sont même multipliées à ce point que notre langue, malgré sa richesse, n'a plus assez de superlatifs pour répoudre à ces exagérations. En outre, ils sont si nerveux et leur constitution est si délicate, qu'il leur est impossible d'endurer la moindre douleur, » Tout nous prouve, d'ailleurs, que nous ne sommes pas de la même trempe que nos ancêtres. « Les plus solides d'entre nous se sentent passer un frisson dans le dos, lorsqu'ils visitent les musées rétrospectifs dans lesquels les instruments de torture du moyeu âge étalent leur hideux appareil. Si la question juridique n'était pas abolie, depuis bientôt un siècle, il faudrait y renoncer parce quelle serait inapplicable... Les mêmes réflexions se présentent à

l'esprit quand on visite les cachots de la même époque. On se demande comment des êtres humains ont pu vivre, pendant de longues années, dans de semblables conditions. Les hommes de notre temps n'y dureraient pas trois mois^» Et, parmi les causes de cet affaiblissement et de cette irritabilité, le même auteur signale, avec juste raison, et en première ligne, la manière beaucoup trop tendre et beaucoup trop douillette dont nos enfants sont élevés.

Il est à remarquer, maintenant, que, suivant les organes qui les occasionnent, nos sensations présentent des caractères distinctifs, qui rendent ordinairement, entre elles, toute confusion impossible. C'est pourquoi nous pouvons opposer les uns aux autres les plaisirs et les douleurs de la vue, ceux de l'ouïe, du goût, de l'odorat, du toucher et du sens vital, et celte opposition est facilitée par l'élément représentatif plus ou moins précis qui les accompagne. Cet élément est comme un signe local qui permet non seulement de les situer, mais encore de les nuancer.

Chaque sens est donc, comme on le voit, affecté à un ordre de sensations bien déterminées; mais comme tous les sens appartiennent au même être vivant, comme les changements survenus dans l'un retentissent toujours à quelque degré sur les autres, il peut arriver que le simple ébranlement d'un nerf, surtout si cet ébranlement est un peu fort, suffise à provoquer dans le nerf d'un organe même éloigné un ébranlement correspondant; d'où, deux sensations au lieu d'une. C'est ainsi qu'à la sensation de son s'ajoutent, par exemple, dans certains cas particuliers, celles de lumière et de couleur, bien que nous nous trouvions, peut-être, dans une obscurité

(1) Docteur Jules Rochard. La douleur.

complète. Le phénomène qui se produit alors peut se comparer à celui qu'on observe dans une table d'harmonie ; il suffit de frapper l'une de ses cordes pour qu'aussitôt plusieurs autres vibrent à lunisson. Ce sont là des faits qui avaient frappé nos poètes bien avant que les savants en aient cherché l'explication. Ne se trouvent-ils pas, par exemple, admirablement décrits dans ces beaux vers de Baudelaire :

La nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles.

L'homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couUurs et les sons se répondent.

Ne se trouvent-ils pas mieux décrits encore, s'il est possible, dans cette page où Maupassaut nous raconte ce qu'il éprouve en pleine mer, lorsque, à travers l'espace, arrive jusqu'à lui, apportée par le vent, l'harmonie vagabonde de la musique de San Rémo, mêlée à l'âpre senteur marine et aux aromates sauvages des plantes de la montagne. * Je demeurais, écrit-il, haletant, si grisé de sensations que le trouble de cette ivresse fit délirer mes sens. Je ne savais plus vraiment si je respirais de la musique ou si j'entendais des parfums ou si je dormais dans les étoiles*. » — N'est-ce pas, enfin, sur la constatation de ces faits que paraît reposer toute la nouvelle esthétique de notre école symboliste? Que l'on se rappelle l'étrange sonnet d'Arthur Raimbaud :

... A noir, E blanc, U vert, O bleu, voyelles, Je dirai quelque Jour vos naissances latentes. A noir, corset velu de mouches éclatantes, etc.

Il est possible que l'auteur de ces vers ait simplement

(1) Guy de Maupassant. La vie errante.

LES SENSATIONS ET LES SENTIMENTS àl

voulu mystifier doucement ses lecteurs trop candides; ils n'eu expriment pas moins une vérité sérieuse et dont la preuve n'est plus à faire.

De toutes ces sensations se distinguent nos sentiments. Le plaisir et la douleur physiques ont, en effet, comme nous l'avons prouvé, leur cause immédiate dans une modification des organes, le sentiment, lui, a sa cause dans une émotion ou une idée. Pour qu'un tableau évoque en moi un plaisir esthétique et, l'action d'un de mes semblables, une émotion morale, il ne suffit pas que mes sens m'en révèlent l'existence, il faut que mon esprit les comprenne. — Par la sensation, nous tenons donc de très près à la vie physique; aussi est-ce dans le corps qu'avec une précision plus ou moins grande, nous la localisons; par le sentiment, au contraire, nous semblons nous en détacher, nous élever au-dessus de lui et le dominer. C'est là ce qui nous rend compte de l'opposition parfois très grande que nous constatons entre ces deux espèces d'émotions : le plaisir, par exemple, que certaines personnes paraissent prendre à s'imposer des souffrances, et ce que les poètes ont appelé « les voluptés de la douleur ».

En second lieu, par cela même qu'elle est liée à l'organisme, la sensation fatalement s'émousse par l'habitude, tandis que le sentiment peut devenir de plus en plus délicat et s'affiner de plus en plus. L'habitude des parfums nous rend peu à peu moins sensibles à leur action; l'habitude du beau et du bien développe indéfiniment en nous l'amour qu'ils nous inspirent.

Epicure remarquait encore que, s'il est des limites à la vivacité de la sensation, il ne semble pas qu'il en existe à celle du sentiment. Un plaisir ou une douleur physiques trop intenses ou trop prolongés occasionnent la mort; les senti-

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monts n'ont d'ordinaire ces efiets que s'ils nous envahissent à limproviste et rompent trop brusquement le cours de nos pensées. Qui pourrait dire à quel terme nécessairement s'arrête l'amour de la beauté chez l'artiste, l'amour de Dieu chez le mystique?

Euhu le sentiment a généralement une persistance que ne saurait avoir la sensation même très vive. C'est qu'il nous est presque toujours possible de le faire revivre par la mémoire et l'imagination, en évoquant les causes qui primitivement l'ont causé et qui subsistent en nous sous la forme du souve- ' nir. Je puis, en me les rappelant, m'enchanter des beaux vers ou des chants agréables qui déjà m'ont ému, comme je puis prolonger et accroître ma tristesse en songeant volontairement à ceux que j'ai perdus. Je ne puis de la même manière susciter mes sensations évanouies, car leur cause, le plus souvent, m'est tout à fait étrangère et que je ne puis y suppléer. S'il en était autrement, quelles belles jouissances imaginaires pourrait se procurer encore le prodigue ruiné, en songeant aux festins qu'autrefois il a pu faire?

Gardons-nous de croire, cependant, qu'une barrière infranchissable sépare les deux sortes d'émotions que nous venons d'opposer. Remarquons, d'abord, que certaines sensations peuvent avoir leur cause première non plus dans une modification des organes, mais dans un état mental. De nombreux exemples, nous prouvent qu'il suffit parfois de songer fortement à une douleur physique, pour la faire naître et que, dans l'état hypnotique, de simples suggestions permettent de susciter des hallucinations de tous les sens'. Ne savons-nous pas encore, pour l'avoir éprouvé bien des fois, l'action qu'exercent sur notre humeur la santé et la maladie, et l'action qu'exercent sur l'organisme la joie et le contentement, la déception et la tristesse ? Ou a même constaté que les effets

(I) Cf. p. Janet, V Automatisme psychologique, et P. Thomas, la i^uggeslion, ch. v, Félix Alcan, éd.

physiologiques des sensations et des sentiments agréables comme ceux des sensations et des sentiments pénibles ne diiïéraient que de degrés ' ; c'est pourquoi nous pouvons soutenir que « dans tout plaisir et toute douleur physique se retrouve un élément moral, comme dans toute émotion morale se retrouve un élément physique ». L'unité de la vie mentale n'est donc jamais brisée, quelque différentes que soient, d'ailleurs, les manifestations multiples sous lesquelles elle nous apparaît.

J' resterait à rechercher comment évolue va sensibilité morale et quelles formes elle revêt, mais la tâche est ici beaucoup plus difficile que lorsqu'il s'agissait de la sensibilité physique. Nul doute que l'enfant, même très jeune, ne connaisse la joie et la tristesse, mais il est problable que ces sentiments n'apparaissent que longtemps après la sensation et qu'ils ne soient beaucoup moins variés qu'elle. Par cela même qu'il a sa source dans lïdée, le sentiment ne se précise, se nuance, et s'enrichit qu'au fur et à mesure que l'intelligence s'éveille, s'étend et se fortifie.

C'est sous l'action de la pensée que germent et que cèpent les sentiments les plus vifs, les plus délicats et les plus durables. Il est donc naturel que, dans l'enfance, nous soient inconnues plusieurs des satisfactions que procure la pratique scrupuleuse des vertus, et les émotions, variées à l'infiui, que peut occasionner la vue de la beauté; il est donc naturel aussi que pour les esprits faibles et bornés, la gamme des douleurs, comme la gamme des plaisirs intellectuels et moraux, soientextrêmement limitées. Ces plaisirs et ces douleurs

(1) Voyez Ribot : Psychologie des sentiments, ch. ii et m, et Beauuis : tes Sensations internes, Félix Alcan, éd.

Thomas. L'éducat. des sentira. 3

u'en présentent pas moins, dans quelques cas particuliers, une intensité prodigieuse et nous craignons qu'on ne le remarque pas assez.

Que de fois nous froissons, par notre attitude ou par notre langage, ceux qui vivent auprès de nous, nos inférieurs notamment, en nous disant, pour excuse, qu'ils ne nous ont point compris, ou que, quelques heures passées, ils n'y penseront plus. Lexcuse est sans valeur et l'imprudence est fâcheuse car souvent ils nous comprennent; souvent aussi ils pensent longtemps, longtemps encore à la blessure que nous leur avons faite et dont ils auront peut-être beaucoup de mal à guérir.

Nous agissons parfois d'une manière plus inconsidérée encore avec nos enfants : il en est, sans doute, de beaucoup de leurs joies et de leurs chagrins comme de l'ombre et de la lumière qui, dans un instant, se succèdent et s'efïacent ; mais, parmi ces émotions, il peut s'en trouver de plus profondes qui laissent une trace ineffaçable, et parfois modifient leur caractère pour toujours. Il est rare que celui qui a grandi soit sans affection près de parents et de maîtres redoutés, soit près de parents constamment sombres et inquiets, ne garde pas au fond de l'àme une sourde rancune contre les hommes et les choses, une tendance à gâter ses plaisirs les plus sûrs par la préoccupation vague des maux à venir. Que chacun de nous évoque ses souvenirs et il s'apercevra bien vite que la plupart de ses manières habituelles de voir, de juger et de sentir ont leur source dans des émotions qu'il a précédemment (■'i)rouvées. Une injustice dont nous avons été victime dans notre enfauce suifit à éveiller eu nous un sentiment de défiance ou de colère qui peut-être ne s'effacera jamais'. Une marque de confiance que l'on nous a donnée,

(1) La raillerie produit souvent ua etl'et aussi désastreux que Tinjustice. • Oh ! le graad siugc, écrit I'. Loti, parlant d'un de ses anciens maîtres, je le haïssais, quand du liant de sa chaire il laissait tomber cette phrase : « Vous me ferez cent lignes, vous le petit sucré la-bas 1 • Je lui aurais

dans quelque circonstance uq peu grave reste fixée dans notre souvenir et nous réconforte encore de longues années plus tard. Ce sont là des faits bien connus sans doute, mais auxquels nous ne songerons jamais trop ; n'oublions pas que le cœur de l'enfaut est autrement sensible que le nôtre, qu'uu rien le froisse et le meurtrit. Ne jugeons pas les enfants d'après nous-mêmes. Certaines paroles et certains actes qui nous paraissent sans portée produisent, au contraire, dans leurs âmes une commotion profonde. Nous ne nous rendons pas assez compte des poignantes douleurs que nous leur causons et des conséquences qu'elles peuvent avoir ^ « Tout notre avenir, remarque judicieusement Ed. Rod, dépend de notre enfance; la vie conserve toujours pour nous la couleur qu'elle a prise pendant ces premières années, et les enfants qui ont souffert avant l'âge de la douleur, à quelque classe qu'ils appartiennent, seront à jamais « des malheureux ». Maîtres et parents ont le tort grave de ne pas tenir assez compte de la sensibilité maladive de certains enfants. On les irrite, ou les exaspère par l'indifférence, la brutalité, ou la raillerie,

sauté à la figure comme un chat outragé ! Il a le premier éveillé en moi ces violences soudaines qui devaient faire partie de mon caraclére d'homme et que rien ne laissait prévoir chez l'enfant patient et dou.\: que j'étais. >' Le Roman d'un enfant, p.' 216.

(1) Taine nous explique ainsi l'insensibilité apparente de Mérimée : « A dix ou onze ans, je crois, ayant commis quelque faute, il fut grondé très sévèremeut et renvoyé du salon ; pleurant, bouleversé, il venait de fermer la porte lorsqu'il entendit rire ; quelqu'un disait : •< Ce pauvre enfant! il nous croit bien en colère. ■> L'idée d'être dupe le révolta; il se jura de réprimer une sensibilité si humiliante et se tint parole. M£;jivr^(To àTT'.JXsïv : Souviens-toi d'être en défiance, telle fut sa devise. Etre en garde contre l'expansion, l'entraînement et l'enthousiasme, ne jamais se livrer tout entier, réserver toujours une part de soi-même, n'être dupe ni d'autrui ni de soi, agir et écrire comme en la présence perpétuelle d'un spectateur indifférent et railleur, être soi-même ce spectateur, voilà le trait de plus en plus fort qui s'est gravé dans son caractère, pour laisser une empreinte dans toutes les parties de sa vie, de son œuvre et de son talent. ■• Taine. Lettres à une inconnue. Préface, p. m. — On lit dans le Vase étrusque cette description de Saint-Clair : « Il était né avec un cœur tendre et aimant, mais à un âge où l'on prend trop facilement des impressions qui durent toute la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries de ses camarades... Dès lors il se fit une étude de cacher tous les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse déshonorante... •

plus malfaisante peut-être. Un enfant pleure : « Il pleure « pour rien. Les chagrins ? Ah ! bien oui, parlons-en ! Tu ver- « ras plus tard, mon bonhomme, quand tu seras grand ! » Promesse aimable et certaine; mais la gravité des maux futurs n'enlève rien à celle du mal présent; une punition injuste ou trop lourde, une parole dure, une raillerie imméritée, ôtes-vous bien sûrs qu'à dix ans ce soient des bagatelles? Pour ma part, je crois que ce sont des choses sérieuses et tous ceux qui connaissent les enfants seront sur ce point du même avis. »

Quant aux formes que revêt le sentiment, elles sont plus nombreuses encore que celles de la sensation; aussi toutes les classifications qu'on en a données, sont-elles plus ou moins imparfaites; peut-être cependant pourrait ou essayer (le les grouper d'après leurs objets mêmes : l'objet est-il présent? Nous aurions la joie ou la tristesse. N'en avons-nous que le souvenir? Nous aurions la réjouissance, le regret, la sécurité, le désespoir Est-il simplemeut conçu par l'imagination ? Nous aurions alors l'espérance, la crainte et toutes les émotions qui s'y rattachent.

Mais combien cette liste est incomplète ! C'est qu'en efTet la gamme des sentiments est presque infinie, les nuances qui les séparent d'une délicatesse extrême, leur pénétration mutuelle presque continue !

C'est cette complexité môme du sentiment qui nous aide à comprendre sou importance considérable et la variété parfois déconcertante de ses effets. N'est-ce pas de lui, plus encore que de nos autres facultés, que viennent les différences qui nous séparent les uns des autres ? Nous ne recevons pas, sans doute, des choses qui nous entourent des

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sensations absolument semblables, mais combien sont plus dissemblables encore les sentiments qu'elles nous inspirent! C'est grâce à lui que la nature devient animée à nos yeux et que nous pouvons, en quelque sorte, communier avec elle, comme nous communions avec tous les êtres vivants qui nous entourent; est-il absent et, aussitôt, tout devient morue, froid et nous laisse indinérent. C'est donc par le sentiment surtout que nous vivons d'une vie vraiment expansive et généreuse; par la sensation pure l'homme ne connaît qu'une vie étroite et égoïste. — Le caractère expansif du sentiment eu explique également la puissance; or, cette puissance se fait sentir sur toutes les facultés de l'âme. Elle se fait sentir sur l'intelligence dont elle procède en la rendant plus apte à connaître, à se souvenir, à imaginer et à juger.

En présence du spectacle le plus beau, si je ne suis pas ému, je vois sans regarder, j'entends sans écouter, tout reste vague et confus ; que l'émotion s'éveille et tout, aussitôt, se transforme : les moindres détails frappent mes regards, les moindres nuances me sont révélées, les moindres bruits sont perçus. D'où vient que, si souvent, la mémoire de nos bébés nous paraît si rebelle ? De ce que nous n'avons pas su les intéresser. Voyez avec quelle fidélité ils retiennent les contes que mère-grand leur dit, le soir, au foyer : c'est que les bébés sont comme les hommes, c'est avec le cœur qu'ils se souviennent. C'est avec le cœur, également, toujours comme les hommes, qu'ils apprécient et qu'ils jugent. J.-J. Rousseau l'avait bien compris : « La raison, écrit-il, prend à la longue le pli que le cœur lui donne. » Il soutient même, comme La Rochefoucauld, que c'est du cœur que viennent nos inspirations les plus belles. « Si nous sommes petits par nos lumières, nous sommes grands par nos sentiments. » Il sait, en effet, mieux encore que l'esprit, peut être, dans certains cas, discerner le bien et suggérer les moyens de le réaliser; mais, en revancbe, nul ne sait mieux que lui duper l'intelligence, lui imposer

ses préférences, et les lui faire sanctionner, laveugler en un mot, sans qu'elle s'en aperçoive.

Son influence sur la volonté est tout aussi manifeste, et dans la lutte qui se livre entre eux, qui pourrait nier que la victoire d'ordinaire ne lui reste? C'est que son action est merveilleusement insinuante, persévérante et tenace. Ecoutons-le plutôt, lorsqu'il veut, par exemple, que nous venions en aide au malheureux qui souffre : « Vois, nous dit-il, combien il est à plaindre : tends-lui la main ! — Et si par mon aumône j'encourage la paresse? — Et si par ton refus il souffre de la faim ? — Mes revenus sont légers. — Fais une aumône légère. — Il faudra me priver d'un plaisir espéré. — Quel plaisir peut égaler celui de la charité?... » Et le dialogue se continue ainsi, et, peu à peu, la résistance de la volonté s'émousse et le cœur a gain de cause. Mais il ne parle pas toujours un langage aussi élevé : il plaide fréquemment la cause du mal avec autant d'éloquence que la cause du bien, et il se fait obéir : c'est pourquoi nous ne saurions trop nous mettre en garde contre ses suggestions.

Eu tout cas, ce qui ressort avec évidence, de toutes les études qu'on en a faites, c'est que rien de grand n'est possible sans lui; c'est qu'il est le moteur le plus puissant de notre activité, c'est que de lui dépend le caractère : J.-J. Rousseau a posé ce curieux problème : « L'âme a-t-elle un sexe ? » Nous devons y répondre par l'afTirmative, en faisant remarquer toutefois, avec un auteur contemporain, que « suivant une singularité capricieuse de la nature ou de la Providence, le sexe de l'âme n'est pas nécessairement le même que celui du corps. Il y a des hommes qui ont des cœurs de femmes et des femmes qui ont des cœurs de héros. Quel fut le héros de Charles VII ou de Jeanne d'Arc ' ? »

(Ij Albert Le Roy. La Ulléralure sentimentale.

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