De la démocratie en Amérique, 4^ partie, chap. vui
LA VERTU DANS LA DÉMOCRATIE iSl
chimérique, mais trop attaché encore à l'ancienne société par ses origines et ses traditions pour être un juge favorable de la nouvelle. Il est intéressant d'entendre après lui un homme qui plonge, pour ainsi dire, en pleine démocratie, né d'ouvriers sous un gouvernement populaire, aux États-Unis, n'ayant reçu dans son enfance que l'instruction d'une misérable école, obligé de tresser de la paille pour acheter des livres, arrivé peu à peu par son travail personnel à une haute situation dans son pays, n'ayant par conséquent aucune raison pour regretter par tradition de famille ce que nous appelons chez nous r« ancien régime » et pour en vouloir au nouveau, puisqu'il y a trouvé la récompense de son mérite : je veux parler d'Horace Mann, le réformateur des écoles d'Amérique. Eh bien, Horace Mann est peut-être moins indulgent, moins rassuré encore qu'Alexis de Tocqueville, lorsqu'il examine au point de vue moral la société qui Tentôure et lorsqu'il la juge sous le rapport du caractère. Il voit toutes les passions déchaînées qui trouvent dans les institutions des instruments et des stimulants, « la puissance du nombre excluant de plus en plus toute appréciation des puissances morales dans l'administration et le gouvernement », la poursuite de la richesse et des honneurs sans mesure et sans scrupule, entraînant des duperies sans nombre, des fraudes, des banqueroutes, des injures, des calomnies, une véritable curée de l'argent et des places, tout enfin livré, dans la République, au vote universel, mal éclairé, égaré par des idées fausses qui sont pires que la complète ignorance. Après avoir longuement tracé ce tableau, où les couleurs sombres ne sont point ménagées, il se demande avec la plus vive anxiété de quelles institutions assez puissantes, assez efficaces la démocratie dispose pour se protéger contre les dangers qui surgissent de son propre sein. Il passe successivement
en revue l'armée, la justice, le gouvernement, la science, la religion, la presse, les moyens de rigueur, les moyens de douceur, et il les trouve tous sans force pour « faire prévaloir les idées de modération, de sacrifice, et assurer le triomphe de Tordre et des lois ». Tous, excepté un cependant, l'éducation de Tenfance, dans laquelle il a une foi profonde. Mais, à ses yeux comme aux nôtres, l'éducation doit s'adresser surtout au caractère, parce que les énergies du caractère sont les grands mobiles des actions humaines et qu'il dépend de nous de les laisser tendre indifféremment au bien ou au mal, plutôt au mal, puisque le fond de l'homme est, comme nous l'avons vu, loin d'être bon, ou de les diriger vers le bien par une éducation vraiment efficace, qui pénètre dans l'intimité de l'âme et y agisse réellement sur les instincts, les passions, les habitudes, la volonté.
C'est maintenant de ce côté qu'il convient de diriger nos recherches. Nous avons étudié les différents pouvoirs de l'âme humaine, tels qu'ils se manifestent chez l'enfant, leurs rapports, leur infiuence réciproque. Bien convaincus que, dans celte âme que nous avons cherché à connaître, ce qui importe le plus pour la conduite de la vie, c'est le caractère, nous allons aborder la partie pratique de notre sujet.