CHAMBRIERS
très lourds et, au point de vue social, stériles, sinon funestes : car on peut envisager dans Tavenir, quand ces parents imprudents seront morts, un foyer délaissé au village, des champs vendus au-dessous de leur valeur, et, à la suite d'un grand nombre de sottises du même genre, l'agriculture languissant faute de bras, de capitaux et d'intelligence : triste situation dont le recrutement de plus en plus assuré des fonctionnaires, des avocats, et Taugmentation du nombre de ceux qu'on pourrait appeler les parasites sociaux ne nous consolent que médiocrement !
Mais qu'y faire? Si l'État fermait ses internats, comme on le lui demande souvent, nos mœurs n*en seraient point modifiées; tout de suite l'initiative privée en ouvrirait d'autres, qui n'offriraient pas plus de garanties. De grands établissements libres se sont fondés et ont eu la vogue, sans avoir la moindre supériorité sur les lycées au point de vue de l'éducation morale des internes.
Il ne faut pas compter beaucoup sur le succès d^elTorls qu'on pourrait faire pour développer un usage qui existe à peu près partout en Allemagne, et y remplace Tinternat : je veux parler de Tadmission des enfants éloignés de leur pays dans les familles de la ville où est placé le collège. « On s'enquiert, dit Michel Bréal, de quelque famille de bonne volonté, jouissant d'une réputation honorable, qui veuille donner à Tenfant le vivre et le couvert. Il y est reçu comme le camarade des enfants de la maison, et il y a sa place au foyer. Beaucoup do familles bourgeoises, rentiers modestes, petits employés, veuves ayant elles-mêmes des enfants à élever, trouvent dans un ou deux pensionnaires un utile supplément de revenu; non que la rémunération soit grande; quelquefois elle est étonnamment petite; mais une chambretto inoccupée peut servir au nouvel hôte de la maison ; sa place à table n*augmente pas beaucoup la dépense.
L*afPection qui ne tarde pas à naîlre fait oublier ce que le marché peut avoir de médiocre.... En général, on s'applique à trouver une famille du même niveau social que la maison paternelle.... Dans ce système d'éducation, la mère adoptive joue un rôle essentiel *. »
Cet usage, qui nous paraît si étranger aujourd'hui, était pourtant fort répandu dans notre pays avant la Révolution. Je ferai encore ici un emprunt aux curieux Mémoires de Marmontel, qui m'ont déjà servi deux fois; la petite bourgeoisie provinciale du xviii" siècle s'y retrouve toute vivante. « Je fus logé, dit-il, selon l'usage du collège, avec cinq autres écoliers, chez un honnête artisan de la ville; et mon père, assez triste de s'en aller sans moi, m'y laissa avec mon paquet et des vivres pour la semaine. Ces vivres consistaient en un gros pain de seigle, un petit fromage, un morceau de lard et deux ou trois livres de bœuf; ma mère y avait ajouté une douzaine de pommes. Voilà, pour le dire une fois, quelle était, toutes les semaines, la provision des écoliers les mieux nourris du collège. Notre bourgeoise nous faisait la cuisine; et pour sa peine, son feu, sa lampe, ses lits, son logement, et même les légumes de son petit jardin, qu'elle mettait au pot, nous lui donnions par tête vingt-cinq sous par mois; en sorte que, tout calculé, hormis mon vêtement, je pouvais coûter à mon père de quatre ou cinq louis par an. »
Les pages où l'auteur raconte la vie intime des écoliers dans les chambrées sont pleines d'intérêt; nous voudrions pouvoir les citer en entier. Mais ce qui précède suffît pour montrer que, si les écoliers retrouvaient un peu de la vie de famille dans les maisons où ils demeuraient, les braves gens qui les logeaient ne remplaçaient
i. Quelques mots sur Vinstruction publique en France, p. 287,
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point le père et la mère pour leur éducation morale et n'avaient pas une autorité suffisante pour diriger leur conduite. Si cette conduite restait bonne, le mérite en revenait surtout aux écoliers eux-mêmes, aux mœurs générales du temps, au milieu sain et droit dans lequel ces enfants avaient grandi; cependant il convient de reconnaître aussi l'influence bienfaisante d'une liberté assez grande, qui, tout en les exposant à quelques dangers, leur laissait l'entrain, la bonne humeur, rinitiative, le sentiment de la responsabilité, toutes choses que l'on ne connaît pas au même point dans les tristes murs d'un collège.
L'institution des chambrierSy qui n'est pas, comme on le voit, propre à l'Allemagne, a presque entièrement disparu de chez nous, et nous croyons qu'il serait difficile de la faire renaître. Il ne faut attribuer sa disparition à aucun règlement officiel autre que les décrets impériaux de 1811, qui n'ont pu avoir un efi*et bien durable. Tout lycée qui reçoit des externes serait forcé de recevoir des chambriers, s'il plaisait aux parents de confier leurs enfants à des familles demeurant dans la ville où le lycée est situé, et surtout s'ils découvraient des familles présentant des garanties suffisantes et prêtes à se charger d*un tel office. En supposant qu'il s'en trouvât, l'effort qu'elles feraient pour s'imposer ce que presque toutes, en raison de nos habitudes privées^ considéreraient comme une gêne, demanderait à être récompensé par des avantages pécuniaires qui entraîneraient pour les parents des chambriers des dépenses plus lourdes que celles de l'internat proprement dit*
Cependant l'État pourrait faire un essai sérieux du système dans les conditions suivantes, qui nous paraissent les plus favorables. Il faudrait choisir un petit lycée situé dans une ville de médiocre importance, où la vie est à bon marché, et où un certain nombre de
familles appartenant à la bourgeoisie honnête et digne, mais peu aisée, seraient capables de se laisser tenter par la perspective d'un léger bénéfice. Le proviseur qui dirigerait le lycée, et qui serait disposé, condition essentielle, à tout faire pour mener l'essai à bonne fin, rechercherait lui-même ces familles et serait Tintermédiaire entre elles et les parents des élèves. On ne viserait pas à transformer d'un seul coup tous les internes en chambriers; on commencerait par les plus jeunes, ceux qui entrent au lycée, qui n'ont pas encore pris les habitudes de Tinternat et qui retrouveraient un peu dans leur famille d'adoption celle qu'ils viennent de quitter. Car prendre, pour en faire des chambriers, des collégiens déjà soumis pendant quelques années à la discipline qu'on pourrait appeler « inhibitoire », et qui comprime l'initiative et la volonté des enfants en même temps qu'elle développe en eux des tendances à l'insubordination et aux légèretés de toutes sortes, ce serait s'exposer à un échec presque certain. Si l'essai, ainsi dirigé, réussissait une première année, on pourrait le prolonger dans la même ville, puis l'étendre à d'autres. Il y faudrait, on le voit, de la suite et de la constance. Des précautions du même genre devraient être prises si l'on voulait établir en France le système tutorial qui est en vigueur dans les grands collèges anglais. Le beau rapport de MM. Demogeot et Montucci nous donne sur ce système de très intéressants détails. « Les écoles publiques, disent-ils, sont presque toutes placées loin des grandes villes, à la campagne, dans un site agréable, près d'un cours d'eau, au milieu de vertes pelouses, de collines boisées et de larges horizons.... L'éducation publique, telle que les Anglais la comprennent, ne paraît pas compatible avec l'étroit casernement qu'impose le séjour d'une ville populeuse.... L'école anglaise est un hameau dont les divers bâtiments, dispersés çà
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et là, se groupent dans un désordre capricieux et pittoresque, autour de Tédifice qui contient les salles de classe.... Les élèves se rassemblent au bâtiment central à l'heure des classes. Après la leçon, chacun quitte Técole pour se rendre dans la maison où il réside, où il trouve le couvert, la table, l'étude, la direction intellectuelle et morale. C'est là le point essentiel de l'éducation anglaise, la clef de voûte de tout Je système.... Les élèves que leurs familles envoient comme pensionnaires à une école publique sont confiés par elles à l'un des maîtres, dont la maison devient la leur. Il y a autour de chaque école plusieurs de ces pensions, autorisées par le principal, et dont le nombre est fixé d'après le chiffre total des élèves.... Le directeur de la pension est ordinairement, mais non pas toujours, tuteur, c'est-à-dire répétiteur, directeur intellectuel des élèves qui l'habitent. Les principaux, quand ils tiennent des pensions, sont trop occupés néanmoins pour faire répéter eux-mêmes leurs pensionnaires; les maîtres de mathématiques, de langues vivantes, les personnes étrangères au professorat, sont obligés de confier leurs pensionnaires à la direction d*un professeur classique de rétablissement, répétiteur externe, qui, sous le nom de tuteur, vient dans la maison à des heures déterminées pour faire l'appel, dire la prière, corriger les devoirs de la classe et diriger les travaux particuliers qui la complètent *. » Cette distribution des élèves en petites pensions, dirigées toutes par des personnes respectables qui ont pour la plupart la double qualité de maître de pension et de tuteur, permet de témoigner aux élèves une certaine confiance et de leur laisser une certaine liberté que nos grands internats, dans lesquels les pensionnaires sont
1. De renseignement secondaire en Angleterre et en Ecosse, !'• partie, 1« section, chap. m.
agglomérés comme les soldais à la caserne, ne pourraient admettre. Les professeurs du collège, à la fois maîtres de pension et tuteurs, vivent avec leurs élèves dans une intimité qui leur permet d'être les remplaçants de leurs pères, in loco parentis, comme disent les statuts. « Je crois, dit le révérend Stephens Hawtrey (cité par Demogeot et Monlucci comme un juge compétent et au courant des différents systèmes d'éducation adoptés en Europe), qu'on ne peut attacher trop de valeur à cette liaison et à l'influence qu'elle exerce, soit sur l'enfant, soit sur le tuteur. Celui-ci est en rapport d'amitié et en correspondance intime avec les parents de son élève; il est au fait de toutes les circonstances particulières dans lesquelles il se trouve. Le pupille ne l'ignore pas, et il s'attache bienlôL à son tuteur avec un sentiment d'afl'ection et de conflance. Quand le tuteur est dans la chambre de l'enfant, ou quand il le reçoit dans son cabinet, il sait alors déposer le rôle de maître et n'être plus qu'un ami. »
Malgré les différences profondes qui séparent les deux peuples, Anglais et Français^ je ne vois rien, dans notre caractère et dans nos mœurs, qui s'oppose en principe à l'institution du système tutorial parmi nous; il y existe môme, bien restreint, il est vrai; quelques professeurs de Paris ont auprès d'eux, comme pensionnaires, des jeunes gens qu'ils conduisent aux cours du lycée et aux* quels ils donnent des soins particuliers. Mais ce régime, employé dans une grande capitale, ne peut produire, au point de vue moral, tous les résultats qu'on a le droit d'en attendre, et, de plus, il coûte assez cher aux parents. En Angleterre, qupique les grands collèges soient à la campagne, il nécessite, de la part des familles, des dépenses que nos ressources, en général beaucoup plus modestes, ne nous permettraient point de supporter. Un élève de Rugby, de Harrow, d'Eton coûte à ses parents
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pour son entretien au collège une somme annuelle qui n'est jamais inférieure à 2000 francs, et qui, surtout à Eton, peut dépasser 5000. Les frais de premier établissement pour un professeur maître de pension, avec les exigences de représentation et de confortable qui s'imposent à lui, sont très élevés.
Il faudrait donc, si Ton voulait faire en France un essai méthodique du système tutorial, l'accommoder à nos habitudes et à nos ressources. L'entreprise, dont rÉtat prendrait l'initiative, serait d'abord modeste. On commencerait par construire, aux environs d'une grande ville, où résident en nombre des familles intelligentes et riches, un petit bâtiment pour l'école proprement dite, et deux ou trois maisons de campagne pour loger dans chacune un professeur avec sa famille et une dizaine de pensionnaires ; les professeurs seraient choisis parmi les maîtres qui présentent toutes les qualités nécessaires non seulement pour donner un bon enseignement, mais pour diriger le moral des élèves et tenir une maison; quant aux enfants, comme je l'ai dit précédemment à propos des chambriers, ils devraient être tout jeunes, sortir de leur famille, et n'avoir pas encore reçu l'éducation publique dans un internat. Un administrateur de confiance, sans être spécialement attaché à ce collège d'un nouveau genre, suivrait de près l'essai et serait le conseiller et le guide des professeurs, tout en leur laissant une large initiative. Si les premiers résultats étaient bons, le collège grandirait peu à peu, pour devenir avec le temps un établissement de plein exercice, qui servirait de modèle à d'autres. Il faut se défier, en général, des entreprises précipitées et trop vastes; les insuccès partiels, les tâtonnements y aboutissent à la confusion et au désarroi, tandis qu'ils peuvent aboutir au perfectionnement et au succès final lorsque le champ d'expérience est plus restreint.
Quoi qu'il en soit, le type actuel d'internat durera longtemps encore dans les maisons de l'État et dans les institutions libres. Mais on pourrait y apporter, en vue de la culture morale des enfants, des modifications utiles et supprimer de regrettables abus. « La situation, dit M. Gréard, appelle des remèdes énergiques. Le premier de tous, celui sans lequel tous les autres seraient inutiles et impuissants, c'est la diminution du nombre des élèves ^ » Cet éminent pédagogue demande la limitation des cadres de tout établissement à 500 jeunes gens au plus. A notre avis, la question du nombre des élèves est intimement liée à d'autres. Si le proviseur et le cenceur d'un lycée continuent à avoir seuls la charge de l'éducation morale des enfants avec la collaboration stérile de jeunes maîtres d'étude sans compétence et sans autorité, ce n'est pas à 500 qu'il faudrait réduire le nombre des élèves, mais à 50 ou 60, qui suffiraient largement à occuper l'esprit de deux éducateurs. A Eton, au contraire, il y a 800 élèves; mais qu'importe, si ces élèves sont répartis en un grand nombre de petites pensions dans chacune desquelles un tuteur spécial remplace le père de famille? Gomme le disent fort bien MM. Demogeot et Montucci, « les inconvénients du nombre disparaissent devant les sages mesures de l'organisation ». I
Sans doute il serait bon de restreindre dans nos lycées français le nombre des internes. Mais le plus important, à notre avis, serait de donner aux chefs de ces établissements, pour leur tâche d'éducateurs, qui est au-dessus de leurs forces, des auxiliaires sérieux. Les trouvera-t-on parmi les professeurs? Nos mœurs scolaires actuellement n'admettent pas cette combinaison ; comme nous l'avons dit, les professeurs viennent au lycée pour