CHAPITRE XI
Moyens généraux d'éducation : Tobéissance. — Légitimilé du pouvoir de commander exercé par les éducateurs. — Règles à suivre. — L'obéissance ne diminue pas Ténergie. — Sentiments qui déterminent Tobéjssance. — La contrainte.
Nous allons étudier maintenant les moyens généraux dont les éducateurs, soit dans la famille, soit dans les écoles, disposent pour former le caractère de l'enfant. La pédagogie scolaire, sur certains points, diffère de la pédagogie familiale; elle a ses règles particulières; mais toutes deux présentent un grand nombre de traits communs, et les remarques qui s'adressent aux parents peuvent, la plupart du temps, être mises à profit par les maîtres.
L'enfant, dans les premiers temps de son existence, n'est guère entre nos mains qu'un être passif, qui dépend entièrement de nous et qui se laisse faire. Mais sa personnalité ne tarde pas à se manifester; nous nous apercevons bientôt qu'il n'est pas, comme on le dit, une cire molle, prête à prendre toutes les formes, mais qu'il est un être actif, qu'il possède une énergie propre, qui résiste souvent à la nôtre, et que nous ne pouvons pas laisser se développer en pleine liberté, puisque Tenfant, encore ignorant de la vie, de ses véritables intérêts et de ses devoirs, est incapable de se diriger lui-même.
L*OBËISSANCË 251
Parmi les moyens dont nous nous servons pour le diriger, figure au premier rang l'obéissance, qui fait plier la volonté naissante de Fenfant devant la nôtre, et qui le détermine soit à s'abstenir des actes qui lui sont défendus, soit à exécuter ceux qui lui sont ordonnés. L'acte défendu lui aurait été agréable, parce qu'il aurait servi à la satisfaction de l'un de ses instincts; l'acte ordonné, au contraire, lui est fréquemment désagréable, parce que ses instincts ne l'y portent point d'eux-mêmes et qu'il doit, pour Texécuter, s'imposer un effort; l'obéissance implique donc pour lui un sacrifice consistant à renoncer à un plaisir espéré ou à se donner quelque peine.
Elle en implique aussi un autre, très sensible à l'orgueil inné dans tout homme et déjà vivace chez l'enfant, celui qui consiste à incliner sa volonté devant celle d' autrui. Un grand nombre d'actes de désobéissance ont pour cause la difficulté qu'éprouve l'enfant à subir ce que son orgueil considère comme une humiliation, plutôt que l'attrait du plaisir ou la crainte de l'effort. Ces petits êtres sont capables, en maintes circonstances, d'un entêtement extrême à résister lorsque l'ordre qui leur est donné semble cependant pour eux d'une exécution facile ; c'est qu'il s'agit d'une chose bien autrement difficile que de se priver d'un petit plaisir ou d'imposer un petit effort à sa paresse naturelle : il s'agit d'abaisser un orgueil qui a jeté des racines profondes longtemps avant que Tenfant ait une conscience nette de sa personne : mais le sentiment personnel, quoique confus, est déjà puissant en lui.
Dans le Ruy Blas de Victor Hugo, lorsque don Salluste ordonne de ramasser un mouchoir et de fermer une fenêtre à l'homme qui n'est pour lui qu'un laquais, lorsqu'il est pour tous les autres le premier ministre de l'Espagne, assurément ce n'est pas l'acte de
fermer une fenêtre, insignifiant en lui-même, qui torture le cœur de Ruy Blas, c'est Thumiliation de se trouver dans l'état dépendant d'un laquais avec une âme d'homme libre et d'ambitieux, sans la haute vertu stoïcienne ou sans l'humilité chrétienne qui lui feraient considérer sa bassesse avec indifférence, ou même avec joie. La dépendance forcée où l'on se trouve à l'égard d'un autre homme engendre naturellement des sentiments de révolte, d'envie et de haine, à moins qu'elle ne soit adoucie par d'autres sentiments, comme celui de la reconnaissance qui attache l'enfant à ses parents, ou celui du dévouement, d'autant plus profond qu'il est moins raisonné, des sujets envers le prince, dans certains États monarchiques.
J.-J. Rousseau, qui avait été laquais, n'admettait point la dépendance d'homme à homme : pour lui, le système social devrait être organisé de telle façon que nulle volonté particulière n'y pût être ordonnée. « Il y a, dit-il, deux sortes de dépendances : celle des choses, qui est de la nature; celle des hommes, qui est de la société. La dépendance des choses, n'ayant aucune moralité, ne nuit point à la liberté et n'engendre point de vices; la dépendance des hommes, étant désordonnée, les engendre tous, et c'est par elle que le maître et l'esclave se dépravent mutuellement. S'il y a quelque moyen de remédier à ce mal dans la société, c'est de substituer la loi à l'homme et d'armer les volontés générales d'une force réelle, supérieure à l'action de toute volonté particulière. Si les lois des nations pouvaient avoir, comme celles de la nature, une inflexibilité que jamais aucune force humaine ne pût vaincre, la dépendance des hommes deviendrait alors celle des choses ; on réunirait dans la république tous les avantages de l'état naturel à ceux de l'état civil : on joindrait à la liberté qui maintient
THËORIB DE J.-J. ROUSSEAU 253
rhomme exempt de vices, la moralité qui Télève à la vertu *. »
Ces idées donnent lieu à bien des objections. Il est inexact d'abord que la dépendance des choses ne nuise point à la liberté, puisque les races énergiques qui la sentent peser sur elles font tout ce qu'elles peuvent pour s'en affranchir, et qu'elles ne se résignent à la subir que quand leurs efforts demeurent impuissants. Les découvertes de l'industrie humaine sont autant de conquêtes sur la nature, autant d'affranchissements à regard des choses. La dépendance des hommes, considérée d'une certaine façon, n'est elle-même que la dépendance des choses ; car il faut attribuer en grande partie à la nature la faiblesse et la force qui font que les uns obéissent et que les autres commandent. Enfîn cette force inflexible que Rousseau désire voir donner à. la loi, expression de la volonté générale, ne pèseraitelle pas en certaines circonstances sur la liberté individuelle d'une manière tout à fait oppressive? C'est un dangereux sophiste que celui qui, sous prétexte de sup* primer la dépendance des hommes, aboutit dans son Contrat social à l'organisation du despotisme démocratique le plus lourd et le plus intolérable I
Il applique sa théorie à l'éducation. « Maintenez l'enfant, dit-il, dans la seule dépendance des choses, vous aurez suivi l'ordre de la nature.... Qu'il ne sache ce que c'est qu'obéissance quand il agit, ni ce que c'est qu'empire quand on agit sur lui. Qu'il sente également sa liberté dans ses actions et dans les vôtres '. » Dans l'état social au milieu duquel il a vécu, l'imagination de Rousseau ne voyait partout que des maîtres et des valets; il se représentait sous les plus tristes couleurs